Mérovée

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Rachid doit mourir. Les chasseurs sont à ses trousses. Rachid, c’est M. Petit-Mec-des-Cités : débrouille, glande, les barres HLM comme horizon, la fuite comme seul espoir, mais peut-on fuir quand la fatalité vous tient entre ses pattes ? Les chasseurs, c’est le Groupe Mérovée, une poignée de flics qui veulent imposer par la violence la suprématie de la race blanche. Rien ne peut les arrêter. Sauf que Jean, la dernière recrue, jeune provincial projeté en pleine guerre urbaine, est tombé amoureux de Rachid. Dans ce monde ravagé par la haine, que Nicolas Jones-Gorlin décrit avec une précision et une force implacables, tout n’est peut-être pas encore joué. L’amour s’est invité, et il n’a pas épuisé ses surprises.
Publié le : mardi 20 janvier 2015
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EAN13 : 9782756105628
Nombre de pages : 228
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Nicolas Jones-Gorlin
Mérovée
roman


Rachid doit mourir. Les chasseurs sont
à ses trousses. Rachid, c’est M.
PetitMec-des-Cités : débrouille, glande, les
barres HLM comme horizon, la fuite
comme seul espoir, mais peut-on fuir
quand la fatalité vous tient entre ses
pattes ? Les chasseurs, c’est le Groupe
Mérovée, une poignée de flics qui
veulent imposer par la violence la
suprématie de la race blanche. Rien ne
peut les arrêter. Sauf que Jean, la dernière recrue, jeune provincial
projeté en pleine guerre urbaine, est
tombé amoureux de Rachid. Dans ce
monde ravagé par la haine, que Nicolas
Jones-Gorlin décrit avec une précision
et une force implacables, tout n’est
peut-être pas encore joué. L’amour
s’est invité, et il n’a pas épuisé ses
surprises.

Nicolas Jones-Gorlin est l’auteur de
Poupées (Gallimard, 2000) et de Rose
Bonbon (Gallimard, 2002).



Photos : Nicolas Jones-Gorlin par Frédéric
Schilton (DR).


EAN numérique : 978-2-7561-0561-1978-2-7561-0562-8

EAN livre papier : 9782756101125



www.leoscheer.com
www.centrenationaldulivre.frMÉROVÉEDU MÊME AUTEUR
Poupées, Gallimard, 2000
Rose Bonbon, Gallimard, 2002
Éditions Léo Scheer, 2008©NICOLAS JONES-GORLIN
MÉROVÉE
roman
Éditions Léo ScheerÔ mon unique amour né de ma seule haine
Inconnu vu trop tôt, et reconnu trop tard !
Monstrueuse est pour moi la naissance d’amour
Que je doive aimer mon ennemi détesté !
Roméo et Juliette, Acte I, Scène 5
W. Shakespeare1.
Je crois que je suis tombé amoureux de Rachid la
première fois que je l’ai vu.
C’était dans le parking du bâtiment B12 de la cité
des Bosquets à Montvermeil. Il était appuyé contre
un mur. Ses cheveux étaient trempés de sueur. Et
ses yeux ressemblaient à ceux des biches que mon
père m’emmenait chasser quand j’avais 12 ans et
que je vivais encore à la ferme.
Immédiatement, il m’a rappelé ces jeunes esclaves
des films de gladiateurs devant lesquels je me
branlais quand j’étais gosse. Même peau sombre.
Même bouche en forme de rose. Même silhouette
7juvénile, mince. Généralement, ils sont là pour
enduire d’huile les corps hyper-musclés des lutteurs.
Le metteur en scène se tape toujours un gros plan
de leurs petites mains fines qui se promènent sur
les muscles puissants et saillants des combattants
de l’arène.
Mais j’étais pas là pour me branler.
J’étais là pour tuer.
Pour le tuer.
Parce que je suis flic. Mais surtout parce que je
suis membre d’un groupe de flics qui, hors service,
portent des cagoules, des tenues camouflage, et
qui rendent de manière totalement illégale leur
propre justice dans les cités de Montvermeil, Île
de France.
Le Groupe Mérovée, le GM, c’est comme ça qu’on
se fait appeler. Honneur, Puissance et Justice – c’est
notre devise.
On tue des dealers, des macs, des violeurs. On
extermine la racaille. Tous ceux qui ne vont pas
en prison. Ceux que la justice refuse de mettre à
l’ombre suffisamment longtemps. On chope leur
fiche. On passe deux mois en repérage, en prenant
sur nos week-ends. Ensuite, quand on connaît bien
les habitudes de notre bonhomme, son domicile,
ses planques, on se fait une virée dans sa cité, on
8l’attrape, on le tue. On colle l’arme du crime chez un
autre salopard du coin, un dealer rival par exemple,
et on le fait arrêter par des collègues quelques jours
après. Ça fait d’une pierre deux salauds.
Et donc, je suis là, avec le canon de mon P-38
pointé vers le visage de Rachid. Non pas parce que
le Groupe a désigné Rachid comme sa prochaine
cible, mais parce que Rachid nous a surpris, il y a
une dizaine de minutes, en train d’abattre Kevin,
un multirécidiviste de 23 ans, qu’on veut se faire
depuis cinq mois déjà, et qu’on a fini par coincer
ce soir, dans le local poubelles du bâtiment B12.
Le problème, c’est que cette ordure de Kevin a
arraché sa cagoule à Raymond au moment où
celui-ci lui ouvrait la gorge au couteau. Et que
Rachid passait par là. Et qu’il n’est pas question
qu’un sale petit Arabe de 18 ans foute tout en l’air
en allant raconter ce qu’il a vu. Si bien qu’avant
même que Raymond me donne l’ordre de le faire
ou qu’un autre s’en charge je me suis mis à lui
courir après dans les escaliers du B12.
Une vraie course-poursuite. Comme dans les films.
Sauf que ça n’a pas duré très longtemps : je suis flic,
je suis très entraîné, et en plus, dans mon unité,
on m’appelle le roi du footing. Je l’ai rattrapé en
moins de cinq minutes. Il n’a même pas eu le
9temps de sortir du B12, j’ai réussi à le coincer dans
les escaliers. Il avait le choix entre monter ou
descendre. Le toit ou le parking. Et comme il est pas
trop con, ce petit Arabe, il a préféré le parking.
En espérant qu’il croiserait quelqu’un, j’imagine.
Un sauveur. À 3 heures du matin.
Et nous voilà dans ce parking. Lui à cinq mètres de
moi à peine, dos au mur. Son visage éclairé à demi,
juste sous le tube lumineux d’un néon de sécurité,
qui fait briller ses yeux. Il est plié en deux, il essaye
vaguement de reprendre son souffle. Il tend sa
main devant lui, comme pour empêcher une balle
de s’approcher, un de ces gestes de défense
désespérés, irrationnels, qu’on peut avoir devant la
mort. Sa poitrine d’oiseau mal nourri se gonfle et
se dégonfle à un rythme effréné. Ses lèvres
entrouvertes. Sensuelles.
Et nos respirations, après cette course, à l’unisson.
On dirait presque qu’elles se mêlent. Que les petits
rubans de vapeur qui sortent de nos bouches se
rencontrent et se nouent entre nous.
Rachid S. 18 ans. Pas fiché aux RG. Un tout petit
casier. Rien de bien lourd. A dealé du shit. En
savonnettes de vingt-cinq grammes. Dans son lycée,
à la fac et ailleurs. Pas de violence. Pas de détention
illégale d’arme.
10Ça fait déjà dix secondes qu’il est à ma merci. Vingt
battements de cœur. J’ai le doigt sur la gâchette.
Des tas d’images défilent dans ma tête. Pas les
bonnes images. Pas toute la merde que je risque si
je ne le tue pas dans les cinq secondes qui suivent.
Pas le déshonneur. Pas la honte. Pas la prison. Les
seules putains d’images qui passent dans ma tête,
c’est celles d’un film de gladiateurs, avec moi dans le
rôle du gladiateur, et le gosse dans celui de l’esclave
en train de m’oindre d’huile, et ses mains caressantes
sont sur mon ventre, et l’une d’elles finit par passer
sous mon pagne et frôler mon gland qui est un galet
chauffé par le soleil de midi. Et mon film s’arrête
là. J’entends, dans la cage d’escalier qui se trouve
juste dans mon dos, à une quinzaine de mètres, le
bruit de plusieurs paires de rangers en approche.
Il me faut moins d’une seconde pour comprendre
que ce sont les gars du Groupe qui sont en train de
se pointer, et que s’ils arrivent, eux ne vont pas
hésiter une seconde, ils vont tuer Rachid.
Et là, je me mets à m’insulter mentalement : Espèce
de pédé de merde ! Espèce de fiote ! C’est pas le
moment de penser avec ta rondelle !
T’es un flic !
Avant tout !
Un justicier !
11Vas-y, nom de Dieu ! Tue-le ! Tire ! Rien qu’une
pauvre petite balle !
Mais c’est comme une force irrésistible. Quelque
chose qui vient des couilles. Du noyau dur. Le
cœur battant de plus en plus vite, je détends mes
doigts, je lève le canon de mon arme. C’est pas de le
tuer que j’ai envie, là. Mais de le baiser. De sentir sa
bouche sur la mienne. Sa main sur mon ventre.
— Barre-toi… je grogne à travers le tissu
synthétique de ma cagoule.
Rachid ne bouge pas. Ses yeux sont comme figés
dans de la gélatine. Symptôme classique de la proie
qui ne croit pas à sa bonne étoile. Qui a trop peur
que je lui tire dans le dos.
— Fous le camp, Arabe de merde ! je crie.
Cette fois, il lâche son mur et part en courant. Je
ferme les yeux. Bientôt, il ne reste plus que le
chuintement de la semelle de ses baskets sur le
béton nu du parking. Puis tout ça est recouvert
par les cris des gars dans mon dos :
— Jean ! Putain, Jean !
La seule chose à laquelle je pense, c’est : Putain, il
va falloir assurer. Trouver une explication valable.
N’importe quoi. Du vent pour bourrer leurs boîtes
crâniennes et chasser leurs soupçons.
Je sens une main qui se pose sur mon épaule. Je la
12reconnais aussitôt, sans même la voir. Des doigts
épais. Gourds. Petits saucissons secs de paysan. La
grosse paluche de Raymond.
— Tu l’as eu ? me souffle sa voix dans la nuque.
Je me retourne, prends le regard le plus dur
possible, toute ma haine contre moi-même, et je dis :
— J’ai foiré…
Face à face avec Raymond. Sa grosse tête de
boucher. Sans la cagoule, qui pend dans sa main. Son
visage brique de ciment. Les rares cheveux ras,
argentés, au sommet. Le nez en patate, rosé au bout
à cause de tout le pinard. Les varices violettes sur
les pommettes. Le cou de taureau. Et son regard
bleu, très bleu. Phosphorescent. Qui vous scrute
comme l’œil électronique d’un radar.
Raymond serre ses grosses mâchoires en forme de
pelle mécanique.
— T’as même pas essayé de tirer ? il fait, en retirant
sa main de mon épaule.
Je baisse les yeux.
— Désolé…
Murmures désapprobateurs autour de moi. Alain,
Max et Hugo, sous leurs cagoules.
— Putain, le bleu, mais qu’est-ce que t’as dans le
cerveau ? De la purée ? Du sperme d’Arabe ? fait la
voix de Max.
13Max ne m’a jamais franchement aimé. Il doit
flairer quelque chose en ce qui concerne mes
goûts sexuels. Ce mec a une truffe de chien
antibombe.
Je sens mes muscles devenir durs. Mon doigt
tremble sur la détente de mon P-38. Raymond,
qui a probablement repéré un truc, prend sa voix
rassurante d’aîné :
— Pas la peine de s’exciter… De toute façon, il
y a peu de risque que l’Arabe aille dire quoi que
ce soit…
Puis, à moi :
— Est-ce que t’as bien repéré le bonhomme ?
— Je pourrai sûrement le reconnaître si on a sa
photo quelque part…
Raymond sourit. Pose son poing sur mon épaule.
— Eh ben voilà. On a la solution. Alors pas de
quoi s’affoler… Dès demain, tu te colles sur le
fichier… Avec un peu de chance, à la fin de la
semaine, on a notre témoin… D’ici là, je le vois
mal débarquer chez les flics…2.
Raymond est un pote.
Mon pote.
La cinquantaine. Le genre de flics que tout le
monde aime. Avec un physique à faire le père
Noël dans les grands magasins. Père de deux filles.
M. Papa-gâteau. Quand on le voit comme ça, au
premier abord, on l’imagine très mal en justicier
masqué anti-Arabes. Jamais un mot au-dessus de
l’autre. De grosses mains caressantes. Un sourire
d’ange et la voix chaude d’un grand-père qui
vous raconte ses histoires de marins pour vous
endormir.
15Hamid (murmurant)
Si jamais tu t’approches encore de mon petit
frère, enculé de flic, je te jure que je t’éclate.
Même si c’est dans un siècle, quand tu sortiras
de taule et que t’auras les couilles qui traînent
par terre.
Il éclate de rire puis disparaît totalement du champ
visuel.
Restent, sur le canapé, Mme S. et Rachid. Mme S.
tient Rachid par la main. Elle sourit.
Mme S. (rougissant)
Merci. Merci pour Rachid. Merci pour Hamid.
Merci pour moi. Pour ma famille.
Rachid fait un clin d’œil à la caméra. Il embrasse
sa mère, puis se lève et se dirige vers la caméra.
Cut.
222VUE SUR PARIS, DEPUIS LE SQUARE DE BELLEVILLE
– EXTÉRIEUR JOUR
Un soir d’été. Vers 20 h 30. Le soleil disparaît
lentement du ciel, laissant derrière lui des reflets
dorés sur les façades des immeubles, sur les
monuments. Sur le dôme des Invalides. Sur les tours de
la Défense.
Voix off de Rachid
Tu te rappelles cet endroit, Petit Prince… ?
C’était notre endroit. Notre coin de paradis.
Loin de Montvermeil. Je me suis dit que ça
te ferait sûrement plaisir de l’avoir en carte
postale.
La caméra fait un long panoramique sur Paris,
alors que le crépuscule envahit la ville et que les
premières lumières s’allument.
Voix off de Rachid (lisant un texte)
Sur les ailes légères d’amour, j’ai passé ces murs
Car les limites de pierre ne retiennent pas l’amour.
Ce que peut faire amour, amour ose le tenter.

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