Meurtre à Aimé-Giral

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Au sein même du stade Aimé-Giral, à Perpignan, Michel Albans, directeur financier adjoint de l’USAP, est abattu froidement par un mystérieux arlequin.

Nuria Puigbert, lieutenant de police, est chargée de l’enquête car c’est elle qui connaît le mieux le monde du rugby catalan. Normal avec un père président du plus ancien club de supporters et un fils future gloire du club. Alors que l’USAP s’achemine vers les demi-finales du Top 14, Nuria remonte plusieurs pistes prometteuses.

Publié le : lundi 1 janvier 2007
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782361330064
Nombre de pages : 128
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CHAPITRE 1
Au moins dix minutes s’étaient écoulées. Michel Albans reposa délicatement la photographie, un cliché en noir et blanc, jauni et craquelé par le temps, sur son bureau. Contrairement à la majorité des gens possédant une photo sur leur lieu de travail, celle-ci ne représen-tait pas sa famille. On y voyait deux sportifs portant à bout de bras une planche en bois où était posée une sorte de bouclier rond. Mais pas n’importe quel bou-clier :le bouclier de Brennus, la récompense suprême, le « bout de bois » qui récompensait, au terme d’une longue saison, le champion de France de rugby. Tout joueur, tout dirigeant, tout supporter se damnerait pour que son équipe le brandisse un soir de printemps à Paris et le porte à bout de bras dans les rues de sa ville, devant une foule en liesse. Michel Albans contempla encore ce trophée pen-dant de longues secondes. Depuis des années, il repré-sentait toute sa vie. Rien d’autre n’avait d’importance pour lui. Pourtant il n’avait joué qu’une seule saison au rugby avant que sa mère, trouvant le sport trop brutal et trop vulgaire pour son fils unique, ne l’enlève de l’équipe des jeunes pousses de Perpignan. Elle avait préféré qu’il étudie le piano. Mais Michel avait toujours
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gardé cette passion du rugby chevillée au corps et à l’âme. Dans sa jeunesse, il avait même menti pour aller voir en cachette des matchs de son équipe favorite : l’USAP,l’Union Sportive des Arlequins de Perpignan, le club mythique de la ville et de toute la Catalogne. Sa mère n’en avait jamais rien su. Aujourd’hui, alors qu’il venait de fêter ses quarante-deux ans, cette pas-sion continuait à l’habiter, de plus en plus forte. Coup de chance, début 2000, le nouveau président de l’USAP lui avait offert la possibilité de travailler dans le club de rugby qu’il vénérait. Il avait sauté sur l’occasion et quitté son poste d’expert-comptable dans un cabinet de gestion perpignanais, au désespoir de sa mère qui le croyait casé dans une entreprise comme il faut. Depuis six ans qu’il occupait le poste de directeur financier adjoint, il ne vivait que pour toucher, une fois au moins dans sa vie, le trophée suprême. Michel Albans quitta à contrecœur la photo pour se replonger dans l’épais dossier posé devant lui. Un dos-sier lié intimement au bouclier de Brennus. Un projet qui, s’il réussissait, pouvait le propulser parmi les grands dirigeants du rugby français, le groupe de ceux qui avaient réussi à gagner au moins une fois le Brennus. Il travaillait en solitaire sur ce projet depuis plu-sieurs mois, depuis une rencontre au mois d’août dans un hôtel de Barcelone, une rencontre qui avait changé toute sa vie. Michel avait été contacté par téléphone, un soir, alors qu’il était à table avec sa mère. Il avait pensé à une plaisanterie quand la personne s’était présentée, mais la rencontre dans un établissement de luxe de Barcelone l’avait convaincu. Depuis, il se considérait comme un autre homme, différent du pâle employé qui passait inaperçu dans le monde du rugby. Il était devenu responsable d’un projet qui n’avait qu’un seul but :
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ramener le fameux bouclier de Brennus à Perpignan après une absence de cinquante ans, une véritable éter-nité pour tout Catalan. Après avoir relu dans le moindre détail toutes les clauses du contrat, il examina à nouveau les budgets prévisionnels, il refit tous les calculs, éplucha méticu-leusement chaque paragraphe, traquant la phrase qui ne passerait pas. Ce dossier était tout ce qu’il y avait d’ex-plosif dans un milieu où l’argent commençait à s’im-poser, où les sponsors devenaient de plus en plus exigeants. Quelques semaines plus tôt, le président de l’USAP avait essayé de passer en force pour rénover le club, ouvrant ainsi une véritable guerre de pouvoir. Michel Albans s’était tenu à l’écart pour ne pas com-promettre le projet qu’il préparait dans le plus grand des secrets, loin des actionnaires et surtout loin des médias. Depuis son arrivée à la tête du club en janvier 2000, le président avait créé une holding financière composée de onze actionnaires. Chacun possédait entre huit et dix pour cent des actions. En début de championnat 2005-2006, le président avait brusquement lancé l’idée d’ou-vrir le capital pour anticiper sur l’avenir professionnel du rugby. Michel l’avait laissé agir à sa guise, se conten-tant d’assurer le fonctionnement du club tout en sachant très bien que le président allait entrer en conflit avec plusieurs actionnaires mais cette confrontation l’arrangeait. La suite lui avait donné raison. Alors que les joueurs gagnaient sur le terrain et tenaient la dragée haute à tous les favoris, les dirigeants se déchiraient en coulisse. Le président sentit être à la merci d’une tentative de déstabilisation. L’arrivée de nouveaux actionnaires présentait pour lui un double intérêt : apporter de l’argent au club, mais aussi conforter son pouvoir qui demeurait fragile. Ses cinq
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opposants les plus acharnés avaient aussitôt rué dans les brancards, bien déterminés à se battre, car ils crai-gnaient de perdre leur pouvoir de pression et leur influence sur les destinées de l’équipe. Une guerre interne avait alors éclaté, mettant le club au bord de la crise de nerfs. Après de nombreuses discussions avec les pouvoirs publics et les supporters, le clash avait été évité de jus-tesse, mais les rancœurs demeuraient présentes, prêtes à rejaillir. Michel Albans comptait bien utiliser la situa-tion pour imposer son projet. Lui et son associé avaient compté les points, attendant l’heure pour avoir la sou-veraineté et diriger l’USAP avec, derrière eux, les moyens financiers de leurs ambitions, grâce à l’argent et à l’influence d’un homme qui souhaitait investir dans le rugby français. L’argent était devenu le nerf des clubs profession-nels, sans argent, pas de possibilité de rester dans l’élite du rugby français, encore moins européen. Il fallait des budgets impressionnants dignes des meilleurs clubs de football jouant la Ligue des Champions. Michel Albans compléta un tableau présentant les résultats sportifs du club. La saison 2005-2006 avait démarré sur les chapeaux de roues. En ce début décembre, jamais l’USAP n’avait été aussi en forme, l’équipe se trouvait à la place de dauphin dans le Top 14, à quelques longueurs de l’indétrônable Stade Toulousain, mais devant les autres prétendants au Brennus comme le Stade Français ou Biarritz. Cette place, l’USAP devait la conserver jusqu’à la fin de la première phase du championnat car seuls les quatre pre-miers jouaient les demi-finales qui conduisaient au bou-clier. Le projet qu’avait monté Michel dépendait en grande partie de cette place qualificative en demi-finale, qui ouvrait aussi les portes de l’Europe pour la
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saison suivante. Si l’équipe échouait, son gros investis-seur se désengagerait. Dans le dossier, Michel avait mis l’accent sur l’autre force de l’USAP : ses neuf mille abonnés qui représen-taient une véritable force économique. L’USAP venait de battre largement son précédent record de la saison dernière. Et de nombreux clubs de supporters, épar-pillés dans toute la France, se tenaient tous derrière leur équipe comme un seul homme. En outre, la mairie de Perpignan venait de lancer le projet d’un grand stade. Encore un point positif. Pour Michel, toutes les conditions étaient requises pour faire de l’USAP le grand club moderne de demain. L’avenir du club, aussi bien sportif que pro-fessionnel, se trouvait dans le dossier qu’il allait pré-senter en f in de semaine à son interlocuteur. Mais il jouait très gros. S’il perdait, il pouvait dire adieu à sa place. Jamais le président ne lui pardonnerait cette tra-hison. Il examina une dernière fois le business plan qu’il avait monté. Un bruit de pas dans le couloir lui fit lever la tête de la longue série de chiffres qu’il étudiait. Michel fronça les sourcils. Il regarda sa montre : dix-neuf heures trente-cinq. À cette heure, les bureaux étaient vides. Les femmes de ménage passaient le matin. Avant d’ouvrir son dossier, il avait fait le tour pour voir si tout le monde était parti, de peur d’être dérangé. C’était risqué, mais il était obligé de travailler dans les locaux du club : il avait besoin de consulter des documents officiels qu’il ne pouvait emporter chez lui. La porte de son bureau s’ouvrit et un arlequin apparut. L’intrus arborait un grand sourire sur son visage maquillé, un côté entièrement rouge et l’autre jaune, comme les couleurs de l’USAP. Michel chercha à reconnaître la personne, mais le maquillage cachait
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complètement les traits du visiteur comme l’aurait fait un masque. Même les yeux se perdaient dans la débauche de couleurs criardes. Michel Albans le dévisagea, stupéfait. Il resta cloué sur place une dizaine de secondes, complètement para-lysé par cette apparition presque surnaturelle, incapable de la moindre réaction et même d’ouvrir la bouche. Ce moment de surprise passé, Michel Albans reprit le contrôle de son corps et de son esprit. Il posa son stylo et détailla l’intrus. Celui-ci portait un petit chapeau qui couvrait sa tête, un costume haut en couleur composé d’une mul-titude de petits morceaux de tissus des deux tons du club catalan. Michel attendit patiemment que son étrange visiteur parle. Il ne faisait aucun doute que l’ar-lequin allait lui demander des places pour le match de coupe d’Europe que l’USAP allait disputer à Aimé-Giral. L’homme avait sûrement choisi de se déguiser pour avoir plus de chance de les obtenir. Le visiteur demeura muet, se contentant de regarder Michel Albans en souriant. – Que voulez-vous ? demanda finalement Michel, mal à l’aise devant le sourire triste et ironique de l’ar-lequin. Si vous désirez des places pour le match de coupe d’Europe, je suis désolé mais je n’en ai plus. Je veux bien consentir à vous donner une place pour le match du Top 14, mais à condition que vous veniez habillé avec ce déguisement. L’arlequin s’avança vers le bureau, il sortit d’une poche de son costume un objet qu’il pointa en direction de Michel Albans. La scène sembla ensuite se dérouler au ralenti. Le directeur financier adjoint se jeta en arrière, faisant tomber au passage tout son dossier. Mais il ne fut pas assez rapide. Une détonation sèche et brève se répercuta dans le bureau, laissant une odeur de
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poudre brûlée. La balle frappa Michel en pleine poi-trine, puis une seconde acheva le travail de la première. Michel Albans glissa lentement du fauteuil, laissant une longue traînée de sang sur le sol. – J’ai déjà les places, dit l’arlequin en quittant le bureau sans le moindre regard pour l’homme qu’il venait d’abattre froidement.
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