Meurtre à Rubeis Maceriis

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« Patrice était penché sur le volant, la tête sur le côté et les yeux grands ouverts. Son visage avait une teinte grisâtre, les lèvres et les oreilles étaient bleutées. Gérard, qui avait son diplôme de secouriste depuis quelques années, comprit que la mort était due à un étouffement ».

Ce roman est avant tout une enquête policière dans une ville de Charente limousine, Roumazières-Loubert, célèbre pour ses usines de tuiles et de briques.
Mélange de réalité et d’imaginaire, ce roman policier plonge le lecteur dans la vie d’un club de football amateur, le CARL, aujourd’hui disparu, et qui a connu ses heures de gloire dans les années 1970.
C’est aussi un hommage à ses figures emblématiques qui ont participé à sa reconnaissance : dirigeants, entraîneurs, joueurs et supporters.


Publié le : lundi 14 avril 2014
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EAN13 : 9782332663726
Nombre de pages : 252
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-66370-2

 

© Edilivre, 2014

Chapitre 1

Vendredi 5 mai 1972

Dans sa Dauphine bleue, en cette fin de matinée, Gérard Roulette revenait d’une réunion d’arbitres à la ligue de football de Charente. La météo était exécrable depuis Angoulême, avec du vent et de la pluie. Le temps avait pourtant été plus agréable en mars.

A dix neuf ans, Gérard avait étudié le commerce à l’institut universitaire de technologie de La Rochelle. Après son service militaire à Limoges, il avait intégré la direction des ventes de l’usine de tuiles et de briques Charles Maurice à Roumazières-Loubert.

Il avait maintenant trente trois ans et connaissait bien le milieu du football amateur. Il avait été un bon joueur au club de football de Roumazières-Loubert, le CARL. Il occupait le poste de milieu droit. Plutôt petit, hargneux sans être agressif, Gérard organisait le jeu entre les défenseurs et les attaquants. C’était sûrement celui qui faisait le plus de kilomètres dans un match.

Il y a cinq ans, il avait reçu un tacle par derrière qui avait stoppé net sa carrière de joueur ; l’auteur n’avait même pas été averti.

Puis, en quelques années, son métier de représentant, agrémenté de trop de repas avec les clients et de déplacements en voiture, le manque de sport, lui avait donné une stature plus rondelette.

Son cousin, le commissaire de police d’Angoulême Luis Pasmarthe, l’aurait qualifié de dilaté, tourné vers les plaisirs de la vie, notamment vers la bonne chair. Ses récepteurs ouverts lui donnaient une intelligence concrète de praticien.

Il était très observateur. Dans son métier de vendeur, l’étude d’un bureau l’avait souvent aidé à comprendre le caractère et la personnalité d’un décideur, avec des coupes d’exploits sportifs et des photographies.

Gérard était célibataire, et cette vie remplie de voyages et de rencontres lui convenait parfaitement.

En se rapprochant de l’usine Charles Maurice, après le lieu-dit Le Bouquet, le ciel se dégageait un peu et une faible lueur égayait la campagne.

Cette route, par Genouillac, permettait d’éviter les deux feux tricolores provisoires du centre de Roumazières-Loubert, conséquences d’importants travaux.

Dans une courbe, il aperçut un véhicule jaune dans le fossé. Une fumée s’échappait du moteur.

Il se gara avec difficulté sur l’herbe humide du bas côté, et éteignit son moteur. Le secteur était désert et calme. Instinctivement, il consulta sa montre : dix heures cinquante.

En s’approchant du véhicule accidenté, il reconnut la 2 CV de Patrice Maurice, le fils de son patron, et son sang se glaça. Il se précipita côté passager.

Patrice était penché sur le volant, la tête sur le côté et les yeux grands ouverts. Son visage avait une teinte grisâtre, les lèvres et les oreilles étaient bleutées. Gérard, qui avait son diplôme de secouriste depuis quelques années, comprit que la mort était due à un étouffement. Il avait un mince filet de sang qui coulait sur son front.

Il remarqua alors des traces rouges sur le cou de Patrice. Ces premières constations le laissèrent perplexe.

Il était désemparé. Il avait senti sa gorge se serrer et avait pleuré quelques secondes, les mains sur le visage.

Gérard jeta un coup d’œil à l’intérieur du véhicule : à part un trousseau de clefs qu’il mit instinctivement dans sa poche, il constata que la voiture était étrangement vide et il n’osa ouvrir le coffre de peur de laisser ses empreintes.

Peu de voiture passait sur cette route et Gérard décida d’aller chercher du secours. Il se précipita à la petite épicerie du bourg et téléphona aux pompiers de Chasseneuil-sur-Bonnieure et aux gendarmes de Roumazières-Loubert. A ces derniers, il suggéra l’intervention du commissaire Luis Pasmarthe, eu égard aux premières constatations. Le gendarme approuva.

Au bout d’une minute d’attente, qui parut très longue à Gérard, il put enfin parler au commissaire ; il lui expliqua ses premières observations. Celui-ci lui confirma sa venue, toute affaire cessante, et lui demanda de ne toucher à rien.

Dix minutes plus tard, le gendarme Noël Pasquaud arriva sur les lieux de l’accident, accompagné de son adjoint Brandy Rondelle. Ils furent suivis, un quart d’heure plus tard, des pompiers de Chasseneuil-sur-Bonnieure.

Comme le commissaire le lui avait demandé, Gérard demanda au gendarme Pasquaud d’aller prévenir Charles Maurice, avec le plus de ménagement possible.

Chapitre 2

En Algérie, l’hiver 56 avait été mémorable : la neige avait bloqué plusieurs routes nationales et les accidents mortels avaient été nombreux. Les régions du centre et de l’ouest avaient été les plus touchées, notamment Constantine et sa région.

Ce climat austère n’avait pas refroidi les ardeurs politiques : en vingt mois, nous étions passés d’une flambée de violence à une guerre généralisée dans toute l’Algérie.

Le 1er novembre 1954 exactement, drôle de Toussaint me direz-vous, des bombes artisanales donnèrent le signal d’un combat fratricide. L’idée de cette insurrection a germé dans la tête de six hommes. Oui, seulement, six. Ce n’était ni des fous, ni des inconscients. La volonté d’une poignée d’hommes a fait basculer l’histoire de France.

La colonisation française datait de 1830 : il aura donc fallu attendre plus de cent vingt ans pour que des idées d’indépendance naissent dans l’esprit de quelques partisans nationalistes.

Ces revendications divisaient les milieux politiques : d’un côté les Français vivant en Algérie, et de l’autre les natifs d’Afrique du Nord.

Sidi Bel Abbés avait été beaucoup moins touché que les régions d’Alger, de la Grande Kabylie, de Constantine et même d’Oran, où voitures piégées et attentats meurtriers étaient le lot journalier des habitants de ces régions.

La presse était censurée, mais les informations arrivaient tout de même et des journaux français étaient lus en cachette.

En ce mois de mars 1956, à Sidi Bel Abbés, Jules Martini était très touché par ces évènements sanglants. Il ne se sentait plus en sécurité en Afrique du Nord. Et comme d’autres l’avaient déjà fait avant lui, il cherchait à fuir ce continent. Il avait toujours aimé la France, sa première patrie.

Jules occupait le poste de dessinateur industriel dans une entreprise de construction, dans la zone industrielle de Sidi Bel Abbés. Comme toutes les entreprises locales, sa société tournait au ralenti et les algériens tentaient de survivre : peu de commandes, donc peu de travail et peu de salaire.

Jules Martini, dans son club de football, le S.C.B.A. de Sidi Bel Abbés, avait senti naître cette division au sein même des joueurs du club.

Il occupait le poste de gardien de but dans son équipe. Il était plutôt beau garçon, grand et puissant, visage buriné, cheveux blonds et épais, physique avenant.

Comme beaucoup de sportif, Jules était doté d’une vitalité débordante, autant en sport qu’en amour. Il possédait une vie instinctive forte : c’est un sensuel et un combatif.

Il était d’une nature très sociable. Il avait d’ailleurs passé son diplôme d’entraîneur de football et comptait bien en faire plus tard son métier.

Conscient qu’en cette année 1956, nous n’étions qu’au début du conflit et que celui-ci laisserait des traces dans sa vie professionnelle comme dans sa vie personnelle, Jules Martini décida, à vingt cinq ans, de fuir l’Algérie et commencer une nouvelle vie en France.

Il s’apprêtait à quitter son pays, sa famille, ses amis d’enfance, ses équipiers dans leurs maillots et shorts blancs, le stade Paul André sur le boulevard Abane Ramdane, et surtout l’instabilité politique et l’incertitude du lendemain. Il avait conscience que ce serait un bouleversement dans son existence.

Il quittait aussi le club du GS Saïda, où il avait joué durant quelques années.

En fait, il était partagé entre la satisfaction de quitter cette guerre, et la tristesse d’abandonner une tranche de sa vie.

Il quitterait aussi ce climat méditerranéen et ce ciel lumineux, les plages d’Oran et notamment la plage de Corales sur la corniche, à l’ouest de la ville.

Quelques années auparavant, il avait rencontré Gisèle, un samedi soir d’été, à un bal dans les faubourgs d’Oran. Ils s’étaient mariés quelques mois plus tard.

Jules Martini devait refaire sa vie en France et tout recommencer à zéro. Il avait le sentiment d’être poussé hors d’Algérie.

Il avait essayé de contacter des « pieds noirs » qui avaient récemment fait la traversée de la méditerranée, afin de l’aider dans sa quête d’un travail en France : il ne reçut pas de réponse satisfaisante.

C’est après quelques mois de recherche que l’opportunité de son départ s’est présentée à la lecture d’un hebdomadaire sportif, datant de juin 1956.

Il avait été attiré par une annonce parue dans « France Football » : dans une petite ville de mille habitants, un club amateur du centre de la France cherchait un jeune entraîneur/joueur et proposait un travail. Jules était conscient que cette chance ne se représenterait peut-être pas. Il avait été séduit par le projet sportif et par les arguments professionnels proposés.

Il était entré en contact avec son secrétaire, Romain Digne qui l’avait décidé. Le président du club, Antoine Pierre, prônait des activités sportives pour tous les jeunes de la commune.

Jules avait beaucoup correspondu avec Romain Digne : il ne voulait pas se tromper. Mais fuir l’Algérie était devenu une nécessité.

Un certain Alex Pinson, dirigeant de ce club, devait les attendre à l’arrivée du bateau à Marseille.

*
*       *

La traversée de nuit fut longue et douloureuse. En cet été 1956, dans une chaleur moite, que le vent chaud n’arrivait pas à atténuer, Jules Martini s’est souvent réfugié à l’arrière du bateau pour cacher ses larmes.

Il était triste, et en même temps, il avait le cœur rempli de projets. Avec deux valises pour bagage, de petites économies, et beaucoup d’espoir.

Au petit matin, à l’arrivée du bateau, Alex Pinson le reconnut tout de suite, sans qu’il se soit présenté. A son allure athlétique et ses grands yeux étonnés et fatigués, il comprit que c’était son homme.

Les onze heures de route furent un calvaire pour Gisèle et Jules. Non pas que la DS19 n’était pas confortable, bien au contraire. Mais la conduite d’Alex Pinson posait problème.

Dans la conversation qu’ils eurent au début du voyage, Jules apprit que l’allure claudicante qu’il avait entrevue chez son chauffeur venait de la prothèse en bois de sa jambe droite : un accident à dix huit ans en tombant d’un arbre.

Jules ne put s’empêcher de sourire en pensant que, pour un oiseau, se casser la patte en tombant d’un arbre, n’était pas surprenant !

Le problème de cette jambe artificielle était le peu de sensation qu’en avait l’homme. Et au volant d’une voiture aussi rapide, l’accélérateur était souvent enfoncé et la vitesse excessive.

Alex Pinson les avait souvent vus dormir dans son rétroviseur. Leurs têtes suivaient le même balancement au rythme de la route sinueuse entre Bergerac et Périgueux.

A leur arrivée à Roumazières, Alex Pinson les conduisit directement à l’Hôtel du Commerce. Un bon repas, une grande nuit de sommeil et ils seraient en forme pour rencontrer le lendemain matin le président et les dirigeants du club.

Lors de cette réunion au domicile du président Antoine Pierre, ils furent en effet présentés aux principaux dirigeants du CARL. Ils firent la connaissance du secrétaire du club, Romain Digne, son correspondant, de Charles Maurice, son nouveau patron, du directeur technique Jean Rayes, du trésorier Roland Pomadin, et du dévoué et sympathique Luc Aluker. Bien sûr, Alex Pinson était présent.

Beaucoup de visages détendus et souriants, des poignées de main franches et appuyées. Jules Martini nota une certaine attente chez ces personnes et la chaleur de cet accueil le ravit. Il comprit toute l’amitié et le respect qui unissaient ces hommes. Il pensa qu’il ne s’était pas trompé en acceptant ce challenge.

En fin de matinée, Gisèle et Jules s’installèrent dans une petite maison que Charles Maurice leur avait réservée, près de l’usine.

Vers quatorze heures, son patron, en présence de son adjoint Jacques Courtieu, les reçut dans son bureau.

Jules Martini prendrait en charge l’ensemble de la production d’une unité de béton précontraint, nouvellement créée.

Gisèle apprit qu’un travail de secrétaire lui avait été réservé dans cette nouvelle unité de production.

Lors des courriers échangés avec Romain Digne, cette opportunité n’avait pas été abordée. Gisèle et Jules en furent ravis.

Les contrats de travail furent rapidement signés et Jules Martini prit connaissance de sa nouvelle activité dès l’après-midi, tandis que Gisèle s’affairait dans sa maison. Et ses premiers achats avaient été pour des pulls, car les soirées étaient beaucoup plus fraîches qu’à Sidi Bel Abbés.

*
*       *

Roumazières est une petite ville située à mi chemin entre Angoulême et Limoges. En 1956, administrativement, elle est distincte de sa voisine, Loubert-Madieu. Deux villages qui se touchent, deux municipalités et deux équipes de football.

Roumazières est au cœur de la « Charente Limousine » et compte mille habitants environ. Gros bourg plus industriel qu’agricole, elle est surtout connue pour ses trois usines de briques et de tuiles, fruit d’un sol argileux abondant.

L’hiver, le climat y est plus froid et plus humide qu’à Angoulême.

Sa terre argileuse a donné son nom à la commune : le nom de Roumazières vient de « Rubeis Maceriis », qui signifie « Masures Rouges ».

C’est l’abbé Joseph Marcellin, qui, en 1907, créa la première fabrique de tuiles, avec l’aide des donations de ses paroissiens. Elle fut partiellement détruite par un incendie en 1933.

L’année suivante, Charles Maurice en prit les rênes.

Petit à petit, l’entreprise s’est développée et une main d’œuvre étrangère, venue de Pologne et du Portugal, a participé à son expansion.

Roumazières avait des allures de cités ouvrières. Devant les usines, on trouvait beaucoup plus de bicyclettes et de vélomoteurs que de voitures.

Charles Maurice est avant tout un homme de terrain. Il lui est même arrivé de conduire un de ses camions.

Il travaille dès sept heures du matin.

Il connaît tous les salariés, les appelle par leur prénom, partage leurs joies et leurs peines. Et il fait beaucoup pour le club de football, Club Athlétique de Roumazières Loubert.

Les trois grandes usines de tuiles et briques de Roumazières et de Loubert allouaient des subventions annuelles aux deux clubs. Beaucoup de jeunes de ces deux communes pratiquaient le football dans les lycées environnants, à Chasseneuil-sur-Bonnieure, Confolens et Angoulême.

Le club de Roumazières possède son stade : La Dauge. Le terrain n’est pas parfaitement plat, mais sa dimension est réglementaire et la pelouse excellente.

Aidé notamment par Charles Maurice, le club fera construire, en 1948, une petite tribune, et aménager des vestiaires et des douches dessous.

Face à cette tribune, la petite buvette avait ses habitués.

Chapitre 3

Mercredi 1er mars 1972.

Le ciel de Roumazières-Loubert était entièrement bleu et la température flirtait avec les dix huit degrés. La météo était anormalement clémente et la végétation prenait quelques semaines d’avance.

Les communes de Roumazières, de Loubert-Madieu et de Chantrezac s’étaient regroupées, en janvier 1971, sous un même nom : Roumazières-Loubert, dont les habitants étaient maintenant plus de 3000.

En voiture, revenant d’Angoulême, Maryse Courtieu pensa que bientôt, ce serait les deux clubs de football qui fusionneraient : c’était dans l’ordre des choses.

C’est sûr, on ne lui donnait pas son âge : Maryse Courtieu avait quarante trois ans et elle était vraiment très belle. C’était une femme épanouie, consciente de l’effet qu’elle produisait sur les hommes autour d’elle. Elle savait mettre en valeur les atouts que « dame nature » lui avait donnés.

Elle surprenait souvent le regard des femmes, et ce qu’elle lisait dans leurs yeux, c’était au pire de l’antipathie et au mieux de la jalousie.

Quant aux regards des hommes, elle préférait s’en amuser.

Maryse Courtieu avait un large visage et tous ses récepteurs étaient grands et ouverts : des cheveux blonds mi-longs, un nez parfait, des lèvres charnues et de grands yeux bleus, qui captaient l’attention même s’ils sortaient légèrement de leur orbite.

Actuellement, sa vie de couple ne lui convenait pas : son mari ne l’avait pas touchée depuis trois ans. Elle supposait que l’alcool y était pour beaucoup. Elle avait souvent eu des « envies d’ailleurs », mais l’occasion ne s’était pas présentée.

Jeune, elle travaillait comme dactylo à l’usine Charles Maurice, et c’est là qu’elle avait rencontré Jacques, le chef comptable, C’est son aspect frêle qui l’avait séduite : elle voulait le protéger. Lui mettre la main dessus avait été un jeu d’enfant.

En ce début du mois de mars, en plein centre de Roumazières-Loubert, d’importants travaux routiers gênaient la circulation sur la nationale 141 et ils dureraient encore plusieurs mois. Cette route, qui reliait Angoulême à Limoges, était assez fréquentée.

Deux feux tricolores provisoires freinaient le trafic. Une déviation avait été installée. Venant de Limoges, les automobilistes pouvaient bifurquer à droite au carrefour des quatre routes, puis passer devant la poste. Après le passage à niveau, ils longeaient une usine de tuiles pour rejoindre la nationale 141, à l’entrée sud de Roumazières-Loubert.

Venant de faire quelques courses à Angoulême en ce milieu d’après midi, Maryse avait choisi d’éviter les travaux en passant par le centre de Fontafie et prendre la direction de La Barre, puis Le Bouquet et enfin Le Château Plat. En somme, en passant par la région Est de Roumazières-Loubert.

C’est sur cette dernière portion que sa Renault « 4 chevaux » avait eu des sautes d’humeur.

« Heureusement, je ne suis qu’à quelques kilomètres de Roumazières-Loubert. Mado est, comme tous les soirs, en études au lycée de Chasseneuil-sur-Bonnieure jusqu’à dix neuf heures » pensa Maryse.

Elle réussit à garer sa voiture sur le bas-côté. « Une femme seule en panne dans les bois, c’est bien ma veine, et il ne passe pas beaucoup de voiture ». Elle resta au volant et, dans cette nature calme et reposante, elle patienta.

Au bout de dix minutes, une 2 CV jaune s’arrêta.

Maryse reconnut Patrice Maurice, le joueur de football du club, et fils de son ancien patron. C’était un grand et beau garçon de vingt et un ans, et aussi la vedette du club.

– Bonjour Patrice.

– Bonjour madame Courtieu. Que vous arrive-t-il ?

– J’ai des ennuis avec ma voiture.

– Je vais regarder ça, je connais bien ce moteur. Installez-vous dans la mienne pendant ce temps, si vous le souhaitez.

Patrice était dans son élément, il adorait la mécanique et il lui arrivait souvent de bricoler sa « deudeuche ».

Maryse Courtieu s’installa dans la voiture du jeune homme et elle le vit sortir sa caisse à outils du coffre. Il ouvrit le capot à l’arrière de sa Renault 4 CV blanche.

Elle ne pouvait guère l’aider, avec ses talons hauts et sa courte robe, légère et décolletée. Elle s’était habillée comme en plein mois de juin. Elle avait senti les regards appuyés des autres clientes, dans les magasins d’Angoulême.

Cinq minutes plus tard, il revint vers elle avec un sourire et lui lança à travers la vitre :

– Ce n’est pas bien grave, encore quelques minutes et vous pourrez repartir.

– C’est vraiment gentil de ta part, Patrice, dit Maryse avec un grand sourire.

Un peu plus tard, Patrice se redressa du capot, s’essuya les mains tant bien que mal, avec un vieux chiffon déjà tout graisseux, et le referma. Maryse en profita pour aller à sa rencontre.

Il s’installa au volant et en un tour de démarreur, le moteur de la Renault 4 CV s’emballa.

– Voilà, c’est réparé.

– Merci beaucoup, Patrice. Mais tu ne peux pas partir dans cet état, avec les mains sales et un pantalon tâché. Tu vas me suivre à la maison, et je vais nettoyer tout ça.

Il n’osa refuser et laissa Maryse passer devant, même s’il était sûr de sa réparation.

Arrivée à bon port, elle le fit entrer par le garage et lui montra la pièce qui servait de buanderie avec l’évier.

– Tu trouveras ce qu’il te faut ici pour te laver les mains. Je vais te chercher une serviette et un produit pour ton pantalon.

– Merci.

Peu après, sans hésiter une seconde, Maryse imbiba un mouchoir d’un produit de nettoyage et se mit à genou. Puis elle commença à frotter la tache de cambouis en haut de la cuisse du jeune homme, avec sa main droite. Sa main gauche, dans un geste naturel, se positionna sur la fesse de Patrice.

Maryse n’avait pas anticipé cette position : elle lui sembla la plus pratique pour nettoyer le pantalon.

Un peu pour faire la conversation, elle lui demanda si ses études lui convenaient et s’il avait un examen au mois de juin. Il bredouilla qu’il passerait bientôt des partiels ; sa voix était un peu enrouée.

Il faut avouer que, de sa position, Patrice apercevait la chevelure blonde de Maryse. Mais son regard ne pouvait se détacher des mouvements de balancier de sa généreuse poitrine. Le décolleté laissait entrevoir un bout des tétons de couleur rose.

Il était troublé, et ses yeux ne pouvaient quitter ce merveilleux spectacle. Il sentait monter son désir.

Et le frottement régulier du mouchoir de Maryse finit par faire son effet.

Maryse constatait peu de progrès dans son entreprise, mais elle sentit bientôt le tissu du pantalon prendre une forme plus importante et s’en amusa.

Elle leva les yeux. Patrice, lui, avait fermé les siens et sa respiration était plus saccadée.

L’excitation devint réciproque. Elle se leva et lâcha le mouchoir. Elle avait trop attendu cet instant.

Rapidement, elle prit sa décision : en ce jeudi après-midi, son mari était au travail et sa plus jeune fille encore au lycée. Elle se jeta à l’eau, approcha son visage de celui du jeune homme. Il ouvrit les yeux et elle y lut un consentement. Ils s’embrassèrent à pleine bouche. Il n’attendait que ça.

Sur le chemin du retour à la maison familiale, Patrice alluma la radio : c’était l’heure de l’émission « Salut Les Copains ». Sacha Distel chantait « Oh quelle nuit » et Patrice reprit le couplet avec ferveur.

Il était en même temps fier et heureux, mais aussi un peu honteux de s’être laissé prendre à ce jeu.

Pleins d’étoiles dans les yeux, ils s’étaient promis de garder ce secret et surtout de se revoir, le lundi suivant, dans une clairière que Patrice connaissait, proche de Roumazières-Loubert.

Maryse était une maîtresse pleine d’attention, et c’est elle qui, assise sur la table à côté de l’évier, avait guidé Patrice en elle.

Elle n’avait pas cessé de lui parler tendrement à l’oreille et, au bout de quelques minutes, elle l’avait encouragé :

– Allez, continue, ne t’arrête pas, continue, continue, lui chuchota-t-elle à l’oreille, avant de pousser des petits cris.

Après être redescendue sur terre, elle lui parla à nouveau tendrement, l’embrassa dans le cou en le rassurant. Elle avait senti sa respiration redevenir plus lente.

Elle lui conseilla de prendre beaucoup de plaisir et leurs bouches se rencontrèrent à nouveau. La douceur de la main de Maryse fit le reste et ce fut le prélude à une nouvelle étreinte passionnée.

Le soir, dans sa chambre, Patrice repensa à ses instants de plaisir partagés. Il pensa qu’il avait eu raison de profiter de ce merveilleux moment et décida, comme Maryse le lui avait conseillé, de n’en parler à personne, même pas à son copain Rémy.

Il s’endormit, le corps fatigué et le cœur bien au chaud.

*
*       *

Je ne comprends pas pourquoi on m’a donné ce nom de Skol. D’ailleurs, je n’aime pas la bière.

C’est pour le dizième anniversaire de la petite Madeleine qu’ils sont venus me chercher dans un chenil à Angoulême.

Oh ! Je ne me plains pas de mon existence : je suis bien nourri, bien traité, et j’ai beaucoup de liberté. Je ne suis jamais attaché, et je ne suis pas agressif. Ce sont les chiens attachés qui sont méchants. Ce qui me gène, c’est qu’on me prenne pour plus bête que je ne suis…

C’est comme hier : je dormais dans ma panière dans la cuisine et j’entends des petits miaulements dans le garage. Je me dis : tiens un autre animal à quatre pattes dans la maison, allons voir ça.

Eh non, c’était un animal à deux pattes qui s’activait contre ma maîtresse, qui gloussait. Je me suis assis sur le pas de la porte et j’ai regardé. Non pas que je sois un voyeur, mais cela faisaittellement longtemps qu’elle n’avait pas pousséce genre de cris.

Au début, je croyais qu’il lui faisait mal et j’étais prêt à bondir sur ces petites fesses rondes qui s’agitaient. Non, ce n’était rien de grave, juste beaucoup de murmures entrecoupés de petits cris et je suis retourné dans ma panière.

Skol avait remarqué que sa maîtresse parlait beaucoup plus que son maître et elle savait mieux écouter. Skol pensa qu’elle aurait fait une excellente vendeuse : l’écoute, le discours indirect pour éviter de heurter son interlocuteur et la sensualité qu’elle dégageait, lui permettraient de manipuler n’importe quel homme. « On n’a pas toujours la carrière que l’on mérite » pensa-t-il.

« Un de ces jours, il faudra que j’aille rendre visite à Zoé ! ». Elle errait souvent vers le lieu-dit Le Château Plat. En face des petites maisons de briques construites pour les ouvriers des usines, un bois immense, entrecoupé de carrières, s’étendait sur plusieurs hectares et Skol y retrouvait souvent Zoé, une femelle berger de cinq ans.

Quelques minutes plus tard, les gloussements reprirent de plus belle. Cela faisait longtemps que sa maîtresse n’avait pas gazouillé ce refrain.

Quand les petits miaulements cessèrent, je les entendis chuchoter à voix basse.Elle savait quej’aboierais si quelqu’un se présenterait au portail. Ils étaient donc tranquilles. Elle avait pensé à tout.

J’entendis « les petites fesses rondes » démarrer sa voiture et partir.Après un tour dans la salle de bains, ma maîtresserentra dans la cuisine en fredonnant. Elle me caressa la nuque en passant devant la panière : ce soir, j’aurai une double ration de croquettes.

Ils sont fous, ces humains !

*
*       *

Un soleil timide éclairait les remparts d’Angoulême. Mais toujours pas de pluie, en ce 2 mars. Encore un dicton qui tombe à l’eau, si l’on peut dire…

Le lendemain, dans son studio, Patrice Maurice commença à se poser un tas de questions et il finit par regretter cet égarement coupable. N’aurait-il pas honte de regarder Jacques Courtieu en face ? Bien sûr, Maryse était très belle et il n’était pas près d’oublier ces merveilleux instants.

Mais pouvait-il continuer cette relation ? Et que diraient ses parents s’ils l’apprenaient ? Son père serait fou de rage !

Il n’oubliait pas que Jacques Courtieu était le directeur administratif et financier de l’usine de son père, et qu’il serait probablement son patron dans quelques années.

La situation ne pouvait plus durer et il devait en parler à Maryse le plus tôt possible. Il trouva son numéro de téléphone et, en plein après-midi, l’appela.

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