Mistral noir

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Été 1975. Près d’un petit village du Luberon, apparemment sans histoires, Gambette, vagabond un peu simplet, découvre le cadavre d’un inconnu. Le maréchal des logis-chef Giraud, chargé de l’enquête, y voit une occasion d’oublier ses soucis familiaux et la routine de la brigade. Mais quand une femme du village est retrouvée ligotée et égorgée, l’affaire prend une autre dimension. La presse s’en mêle, les autorités s’émeuvent, on se hâte de trouver un coupable. Grâce à l’obstination de Giraud à continuer les recherches, le lien se précise entre les crimes récents et des événements datant de la période de l’Occupation, notamment un atroce massacre resté jusque-là inexpliqué.
En croisant plusieurs récits, Mistral noir met en scène, dans une ambiance de film noir à la française, une logique criminelle implacable.
Publié le : mardi 3 mars 2015
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756106502
Nombre de pages : 216
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Bernard Alteyrac
Mistral noir



Été 1975. Près d’un petit village du Luberon,
apparemment sans histoires, Gambette,
vagabond un peu simplet, découvre le cadavre
d’un inconnu. Le maréchal des logis-chef
Giraud, chargé de l’enquête, y voit une
occasion d’oublier ses soucis familiaux et la
routine de la brigade. Mais quand une femme
du village est retrouvée ligotée et égorgée,
l’affaire prend une autre dimension. La presse
s’en mêle, les autorités s’émeuvent, on se hâte
de trouver un coupable. Grâce à l’obstination
de Giraud à continuer les recherches, le lien se
précise entre les crimes récents et des événements datant de la période de
l’Occupation, notamment un atroce massacre
resté jusque-là inexpliqué.
En croisant plusieurs récits, Mistral noir met
en scène, dans une ambiance de film noir à la
française, une logique criminelle implacable.

Bernard Alteyrac vit dans le Luberon et
partage son temps entre sa passion pour la
généalogie et l’écriture.

Illustration de couverture : Cédric Gérard (DR).


EAN numérique : 978-2-7561-0649-6978-2-7561-0650-2

EAN livre papier : 9782756103846



www.leoscheer.com MISTRALNOIR© ÉditionsLéoScheer,2012
www.leoscheer.comBERNARDALTEYRAC
MISTRALNOIR
Polar
ÉditionsLéo ScheerPour AlaïsGambette
erVendredi1 août1975
Le mort,c’est Gambette qui l’avulepremier. D’abord
comme une ombretropnoire sous les branches deschênes,
peut-êtreunanimaltapi.Ilaralentisonpasetpuisd’ombre
c’est devenu un homme,unhomme immobile, endormi,
maisest-cequ’ondortainsifacecontreterre?Gambettes’est
immobiliséà distance, plissant les yeux pour mieux voir,
reniflant comme un sanglier,puisila fini par s’approcher
assezpour voir les traces de terrerougeâtreque les gouttes
de pluiedelasemainepassée avaient laissées sur le tissu du
costume, une pluiecomme il en vient l’été, qui posent un
voiledepoussièresur les voituressansmêmeparvenirà
mouiller le sol. Alorsila compris que l’homme était mort.
Aprèsçabiensûr,sapremièreidéeaétédefoutrelecamp,et
vite encore, de laisser la découverteàd’autres, parce qu’il
allait falloirexpliquer ce qu’il faisait, lui,Gambette,dansla
truffièredeBressier,mêmeaumilieudel’été,àquatremois
de la saison. Icipersonne ne plaisante avec les truffes et
Bressierencoremoins que les autres, lui qui ne laisse pas
passerunesemainesansvenirregarderpousserseschênes,et
quisaitcommetoutlemondequeseulGambetteestcapable
detrouverlestruffessanscochonnichien,rienqu’enobservant
le voldelamouche. Et ça, c’est de l’art. D’abord,repérer le
chêne ou le noisetieravecsous la ramure un disque d’herbe
9commebrûlée,c’estlesignequelatruffesecachedessous,et
puis repérerlamouche, pas n’importelaquelle, c’est là qu’il
fautavoirl’œil.Parcequ’ellen’estpasgrosse.Pascommeces
insolentes cuirassées de vert qui sont là danslasecondeoù
tuposesculottederrièreunbuissoncommesiellesattendaient
çadepuisledébutdumonde,oubiencesautresquisetiennent
immobiles,vibrantdanslesrayonsdesoleil,etquiparfoisse
lancent dansdes arabesques que le regard arriveà peineà
saisir avantderevenirsefigeràleur place, clouées en plein
volparletraitdelumière.Etcelles-làquis’affairaient,grasses,
lourdesetnoires, autour du corps étendu, depuis quand
attendaient-elles pour festoyer qu’on leur laisse un mort à
pourrirsousleschênes?
C’est vrai que Gambette en connaît un rayon. Surles
mouches,passurlesmorts. Nonquecelui-làsoitlepremier
qu’il rencontre.Ilsesouvient qu’un jour lointain–ilétait
encoreenculottescourtesmais on avait déjà renoncéàlui
infliger le carcan de l’école–onl’a poussé par les épaules
dansune chambre. Les voletsétaient fermésenpleinmilieu
du jour.Ily avait desmeubles noirs qui sentaient la cire
et un crucifixnoiraumur avec une branche d’oliviertoute
sècheetgrisedepoussièreetdessousunlitoùungrandvieux
typeàlafiguredecire, habillé en dimanche celui-làaussi,
était allongé les mainssur le ventre entre deux grandes
bougiesallumées.«Dis adieuà tonpère, Félix» ilsdisaient.
Il aurait d’abord fallu qu’il lui disebonjour,celui-là, à
lui Félix, quand il le croisait, au lieu de tourner la tête de
l’autrecôté.
C’estvraiaussiquel’autremort,danslatruffière,iln’estpas
alléleregarder sous le nez. D’aprèsles gouttesdepluie, ça
faisait au moinshuitjoursqu’il était là,entrain de faire
consciencieusementsontravaildemortderetournerdansla
10terre, et même si l’odeur était encorediscrète, Gambette la
reconnaissait bienpour l’avoirflairéedansles taillisoùles
bêtesmaltuéesseterrentpourmourir.
AlorsGambette s’est dit:«Tant pis pour les truffes»–qui
penserait encoreaux truffes avec la nouvelle d’unhomme
mortdanslacolline?–etilestdescenduauvillageencourant.
Iladusouffle Gambette malgrélemélange de mégotsetde
tabacgrisqu’ilfourredanssapipeetqu’ilfumedumatinau
soir.Cinquantekilomètresdanslajournée,çaneluifaitpas
peur,illes fait sans s’en apercevoir. On le croise sur tous les
chemins,onledépasseauborddesroutes,sonfeutrenoirde
gangster ou d’agent secret brûlé par le soleil, bienenfoncé
sur la tête,son veston râpé boutonné de tous ses
boutons
mêmepartempsdecanicule,marchantdupasd’unhomme
pressé,dupasd’unhommerésoluàuneactiond’éclat,tendu
parunepenséeuniquequisortdeluienperpétuelmarmonnement commelepanachedefuméedesapipe.
Sansquittertoutàfaitlemortdesyeux,enmarchantdecôté
commeuncrabe,parcequ’ilavaitquandmêmeunpeupeur
decettechosequin’étaitpasvraimentquelqu’unmaisquand
même,ils’estavancéjusqu’àl’épauleduplateau,d’oùlavue
s’étend jusqu’àSainte-Victoireetencoreplus loinau-delà,
jusqu’àdes collines inconnues qui n’ont pas plus de réalité
pourluiquelescratèresdelaLune.Ilacontempléunmoment
les maisons de Fontfrède, posées en escalier sur les deux
versants du village qui se regardent en chiens de faïence et
il s’estmisàcourir.
Quandilest arrivé devant le bar,ilétaitàpeine essoufflé.
Toutletempsqu’ildévalaitlesdeuxkilomètresduraccourci
quimèneauvillage,àtraversledédaledescombesàsec,brûlées
parlesoleild’août,ils’étaitrejouésonentrée,aveclanouvelle
qui allait exploser comme une bombe,aveclui,Gambette,
11au milieu, en héros du jour.Unmort, un mort tout seul,
danslatruffièreà Bressier,sonmortàlui.
Ilacligné desyeux quand il est passé du pleinsoleilà la
pénombrefraîchedelasalle,dansl’odeurdecave,deGauloises
etd’anisette.Troptôtpour l’affluencedel’apéro,seulement
leséternelshabituésdel’après-midi,quatrevieuxquitapaient
une contréeparesseuse, et l’épaisse silhouette d’Aumand
accoudéà son bar,somnolant sur la
pagedufoot.Lejukeboxdébranché dormait. La télé sur son étagèredanslecoin
étaitallumée,sansleson. On voyaituneblondetrèsblonde
au bord d’une piscine trèsbleue. Seslèvresfardées qui
bougeaient.Lescouleursbavaientunpeu.
Lesilenceétaitplat,àpeinetroubléparlesannoncesplacides
desjoueurs. Cent cœur.Cent dix pique. Chacunalancé
un
regardàGambette,maispersonnenes’esthasardéàluiparler.
Ilestrestélà,lesbrasballants,sapipeéteinteaubec,fasciné
parleballetdespetitesfigurescoloriéesquis’empilaient,disparaissaientpuiss’empilaientànouveausurletapisvertusé,
oubliantunmoment pourquoi il était venu. Et puis il s’est
rappelélesmouches,l’odeur,etilalâché,desavoixrugueuse:
—Là-haut,au Pasdel’Âne,chezBressier.Yaunmort.
Lesquatreontlevélenez,etAumandaussi.Cen’estpastous
lesjoursqueGambettetientunaussilongdiscours.Etquand
il parle, d’habitude,c’estàlui-même ou au double invisible
quimarcheàsescôtés. Enfinquelqu’unademandé:
—Unmort? Quic’est quiestmort?
—Unmort,c’esttout.Ilestparterre. Ilpue.
Ces quatre-là,cesont despaysans, pas desgens qu’on fait
sauterenl’airenclaquantdesdoigts.Aumandencoremoins,
luiquiconnaîtlemondepouravoirparcouruledépartement
pendantdix ansenvendantdes apéritifs. Alorsils se sont
regardés, ilsont réfléchi un peuetpuisils se sont mis à
12questionner tous en même temps Gambette quiaserré ses
fortesdentssur le tuyau de sa pipe,ets’est employéà la
rallumeràl’aide d’unbriquetàessence qui fumait noir. Ce
qu’ilavaitàdire,ill’avaitdit.
Aucun desprésentsnevoulait être le premieràseprécipiter
danslacolline et risquer le ridicule d’avoirajoutéfoi aux
parolesdel’innocent.Ilssesontmisàseconcertercommesi
Gambette n’avait pas étélàdanslapièce,àtirer sur sa pipe
qui empestait. Les quatrevieux toujoursassisà tableavec
leurmaindecartesretournéedevanteux,etAumandderrière
sonbar.
—Ettulecrois,toi,qu’ilavuquelquechose?
—Mafoi,pour voir deschoses, il en voit. Tu l’as jamais vu
aucoind’unevigneentraindesedisputeravecunesouche?
—Ettoi,Nicolas,tuescousinaveclui,non?Qu’est-ceque
tuendis?
—Oh, cousin, cousin, on est pas tous cousins ici? En tout
cas, moij’ai toujoursdit qu’il était moinsfada que ce qu’il
veutbienlaissercroire.C’estpasluiquialabellevie,toujours
àsepromener,pasdefemme,pasd’enfants,tranquillecomme
Baptiste?
Aumand,dederrièresoncomptoir,estintervenuavecl’autorité
que lui donnait son statutdelimonadieretd’homme
d’expérience.
—Moi je croisque s’ildit qu’ilyaunmort, c’est qu’ilavu
quelquechose. Ondevraitmonter
voir.
—Tuessûrquec’estpasunebête?ainsistéceluiqu’onsurnomme Fernandel, en se tournant vers Gambette.Ilparlait
d’unevoixforte,commepoursefaireentendredel’autrecôté
d’unmur.Unsanglier,unchevreuil,unrenardempoisonné?
Maisl’autresecouaitlatêteàchaquepropositioncommeun
muletaccablédemouches.
13—Dis,lessangliers,ilsmettentdescostumes?a-t-ilenfinlâché,
avecdanssespetits yeuxnoirscommeledébutd’unrire.
Lescinqautressesontregardés.SiGambettesemetàblaguer,
çadoitêtregrave.Alorsilssesontdécidésàappelerlemaire,
àtouthasard,etaussilesgendarmesàPallières.C’estAumand
quiapassé les coupsdefil.Lemairea étélongàconvaincre
qu’on pouvait se fier au récitdeGambette,mais les
gendarmesontdit qu’ilsenvoyaientquelqu’un.
Entre-tempslanouvelles’estmiseàcouriretlepetitgroupe
acommencéàgrossirsur la terrasse du café, sous la vigne
vierge.Uneexpéditions’estorganisée.Astier,lemaire,n’était
paschaudpourrisquersaDSsurlapistedéfoncéequimène
au Pasdel’Âne. Il est montédansletout-terrain d’Aumand
quiavaitconfiélebaràsamère.Gambetteaembarquéderrière,
surleplateau,aveclesfûtsàbièrevidesetlacaissedeschiens
visséeauplancherpourlachasseausanglier.Romanvoulait
passer chezlui prendre son fusilmais quelqu’un luiafait
remarquer que si vraiment ilyavait un mort il ne le tuerait
pasunedeuxièmefois.Çaafaitrigolerlestypesetlatension
aunpeu diminué, parce que depuis que le maireétait au
milieudugroupe, avec sa rosetteàlaboutonnièreetson air
detoujourssavoircequ’ilyaàfaire, cemort commençait à
entrerdanslaréalité,àprendredel’épaisseur.Chacunfaisait
danssatêtelecomptedessiens.
Ceux qui n’ont pas pu monter dansletout-terrain se sont
entassésdansla2CVdeNicolas.Gambettesetenaitdebout,
cramponnéàlarampe de phares boulonnée sur le toit de la
cabine,lesjambesécartéesdanssonpantalondeveloursroussi
pourrésisterauroulis,lechapeauenfoncéjusqu’auxyeux,le
brûle-gueuleau vent.Onauraitdit unmarinàlavigie.Giraud
Ilssont arrivésaprèsles pompiers,cette fois. L’ambulance
rougeétaitdéjàsurplace,leconducteurextraitdel’épaveet
sanglé sur le brancard.Giraudpréfèreça, et de loin, ne pas
êtrelepremiersurleslieuxdudrame,commeonditàlatélé,
même s’il n’est pas du genreà traîner en routeexprès. Les
blessésquigémissentouquisupplient,lescorpsquisaignent,
jamaisiln’apus’yhabituervraiment,mêmes’iljouecomme
lesautreslejeudesblaguesmacabres,pourseprotéger.Cette
fois, c’est un accident presque tranquille.
Uneroutedépartementalepas trèsfréquentée, une ligne droite,peu de sang
et surtout aucun risque de voir les voituresdes badauds
s’encastrerles unes dansles autres comme ça arrivetrop
souvent.C’est un paysan qui passait par là sur son tracteur
quiadonné l’alerte depuis le hameau desRoures,àdeux
kilomètresdelà.Ils’ensortirait,letype,peut-êtrepasavecses
deux jambesdelamêmelongueur,mais vivantentout cas.
Mais au lieu de bénirsachance, il pleurait sur le brancard,
pendantquelespompiersletrimbalaientjusqu’àl’ambulance.
Paspour sa jambe,ça,àcause de la morphine, ou du pastis,
il ne savait pas encoreoualorsc’était moinsimportant. Il
pleuraitpoursavoiture,répétanttouteslesquinzesecondes:
«Putain,une bagnole touteneuve... Con de chien!» Des
chiens solitaires traversent les routes solitaires, l’après-midi,
aprèslesrepasbienarrosés.Unedépanneusearrive.Giraudse
15demandequil’afaitprévenirsivite.Quelqu’unàlabrigade
adûconclureunpetitarrangement.
Guyomarc’hrevientdufourgon,s’approchede Giraud.
—Chef,ona reçu un appeldelabrigade.Quand on aura
fini ici, il faudrait qu’on monteà Fontfrède. Il paraît qu’ils
onttrouvéunmacchabée. Enpleinecolline.
—Unmacchabée? Quelgenre? Suicide?
—Ilsensaventrien.Lemaireadit qu’ilmontait voir.
—Lemaire,etlamoitiéduvillageaveclui,tuvasvoirlecirque.
On manque de distractionsàlacampagne. Imaginequ’on
aitbesoindereleverdestraces. Tuasfiniaveclesphotos?
—Oui.J’enaifait plusieursdelachausséeàl’endroit où il
aquittélaroute,etavant. Pastrouvédetracesdefreinage.
—Tum’étonnes.Ets’ilyenaunquis’enestbientiré,c’est
lechienfantôme.J’aimeraisbienvoirlesrésultatsdelaprise
desang.
Giraudfait un signe au gars de la dépanneuse et la carcasse
encorechaudesortlentement,auboutducâbledutreuil,du
sillondecepsbrisésqu’elleacreusédanslavigne.Surletoit,
pissantsesfluides, commeungrosinsectemort.
Surlaplace du MarchéàPallières, c’est sur le chemin,la
fourgonnette bleue se range un moment le long du trottoir,
le temps que le Breton refasse le pleindeGitanes au
BarTabac-Presse-PMU.Giraud,lecoudeàlaportière,laissetraîner
sonregardsurlaplace.Lesoleilacommencéàdéclinermais
il fait encorechaud,les passantssont rares. Les touristes
s’attardentpeudanscebourgagricoleaustère,sansgrâce,lui
préférantlesvillagesdecartepostaleperchéssurlespremières
hauteursdumassifduLuberon. Unesilhouette familière
pourtant, celle d’Hélène, sa fille, qui sortdelaposte. Il sent
unsouriresedessinersursonvisageets’apprêteàluifaireun
petitsigne,maisellenel’apasvu.Elleavanceversluicomme
16enveloppéedansunnuage, comme si rienn’existait autour
d’elle. Sesyeux sont perdus danslalettrequ’elle est en train
de lire,etdont ellealaissé tomberl’enveloppe danssahâte.
Giraudsentundrôledepincementaucreuxdesonestomac.
Courrierposterestante,courriersecret.Etcevisagede
femme,soudain,ceportdetête,etlapoitrinequinesecache
plusdanslachemised’hommetropgrande.Ilabeaufaire,il
estcommeça.Deuxetdeuxfontquatreetdéjàlesscénarios
sebousculentdanssatête.
Guyomarc’hsortdutabac avec sous le bras ses deux
cartouchesdeGitanessansfiltreenveloppéesdepapierbrun,sa
rationdelasemaine. Hélène estàdeux doigts de le heurter,
bienqu’ilnepassepasinaperçuavecsacrinièreroussetaillée
en brosse, sans parler de l’uniforme.Elle lèveles yeux,
confuse, comme rappelée soudain sur la terreetson regard
croise celui de son père.Aussitôtelleacomme un replide
tout le corps et elle tentemaladroitement de dissimuler la
lettreenlalaissantpendreauboutdesonbras.Deuxetdeux
font quatre. Giraudlui fait un petit gestedelamain tout
de même.Hélène s’efforce de sourire. Quandils se croisent
en public et que son père est en tenue, ilsrestentàdistance,
questiondedécorum,pour elle plus que pour lui.Illui dit
seulementpendantqueGuyomarc’hreprendsaplacederrière
le volantet redémarrel’Estafette:
—Disàtamèreque je vais rentrertard. Qu’elle me laisse
uneassiettedanslacuisine.
DanslalonguelignedroitequimèneversFontfrède,Giraud
penseàvoixhaute.
—Pourquoilaposterestante?Elleaunamoureux?Etaprès?
Est-cequ’onal’habituded’ouvrir soncourrier?
Guyomarc’hn’estpastrèsàl’aisepourdiscuterd’adolescentes
en criseavecson supérieur hiérarchique. Lui-mêmeadeux
17filles jumelles, mais elles sont encoreauberceau. Et puis le
chefluifaitunpeupeur,avecsescolèresquiarriventparfois
on ne sait d’oùetqui éclatent sans prévenir. Il essaie quand
même:
—Vous savez, chef,c’est comme ça, les jeunes. Ilsaiment
biengarderleurspetitssecrets. Surtoutlesfilles.
MaisGiraudestretombédanslesilence,remâchantsespensées,
maudissant la pentedesonespritàéchafauder sanscesseles
piresscénariosquandils’agitdeceuxqu’ilaime.Toujoursêtre
prêtaupire,enalerte,tendu.Commesilescatastrophesétaient
là,prêtesà bondiràl’instantoùsavigilance se relâcherait.
Comme si ça faisait une différence. Tandis que l’Estafette
abordeles troisvirages qui annoncent l’arrivéeà Fontfrède,
ilserepasseencoreunefoissaconversationtéléphoniqueavec
Hennequin, son condiscipleaulycée de Draguignanqui
travailleauxRG.
—Giraud?
—C’estmoi.
—C’est MaxHennequin. Bon, j’ai regardépour tontype,
Alexis Casteret.Ona bienundossier sur lui.Riendebien
terrible.Pourallervite,dix-septansen68,lycéenàAix,sefait
remarquerdanslesAG,tientlemégaphonedanslesmanifs.
Ce genredeconneries. Onadeux ou troisphotos. Ilal’air
des’amusercommeunfou.Ensuiteilrejointlestrotskystes,
côtoiedes anarchistes de la fac. Un petit leaderlocal, mais
pasassezambitieuxpourmonterplushaut.Riendesérieux.
—Maintenant,qu’est-cequ’ilfait?
—Jesuisallé auxnouvellesàson sujet.Onl’avait un peu
laissé tomberces derniers temps.Encemoment,ilfait le
brancardieràl’hôpitald’Aix,bienqu’ilaituntasdediplômes
–attends,jelis–unemaîtrisedephonétique.Nemedemande
pas ce que c’est.Etilanime–etlàHennequinmarque une
18—Moi,j’endisquetuesfada.Maisc’estpresqueonzeheures,
moi,je vaischezAumand.
—Tuasdessous?
—Mafoi.Assezpourpayerlamienne. Vousvenez,chef,ou
vousêtesenservice?
—Jesuispas en service, j’ai mis la tenue justepour la
cérémonie. De reposaujourd’hui et demain.Jevais fairedu
bateauavecmafemme et monfils. Peut-êtremafille aussi,
si elle peut lâcher ses bouquins. Giraudserre la main des
troishommes, se dirigeverslaplace où ilagaré sa Peugeot.
Il pense encoreà Hélène,àlavérité qu’iladûlui diresur sa
rencontre un peuarrangée avec Betty.Hélènearéfléchi
longtemps.
—Jen’auraispasdûfuir. Passansessayerdel’aider.
—Tul’asaidée. Tusais,tamèreetmoi,onavait économisé
un peud’argent pour toi. Pour le permis de conduire et
t’acheterunepetite voiture.Onluiatoutdonné.
Il dépasse, marchant auxcôtés du maire, une petite femme
dont les cheveux tournent au gris et dont les rares villageois
présentssesontdemandésquielleétait.Giraud,àquiAstier
l’aprésentéeavantlacérémonie,lesait.C’estÉlianeMarchetti,
née Lieutaud, la Lili du cahier rouge, qui comme chaque
annéeafait le voyagedepuisNice, laissant mari et enfants.
Le cahier rouge, elle le portedansson sac. Elle enalules
premièreslignes, mais l’arefermé aussitôt. Il lui faudra du
temps et du mondeautour.Les yeux affûtés descommères
deFontfrèdelaverront,aprèssavisiteannuelleaucimetière,
grimperl’escalier raide du château pour rendre une longue
visiteàlacentenaireduvillage.Ensuiteelleferadanslabelle
voiture du maireunpetit kilomètre en
directiondeSaintJust.Là, prèsducarrefour que la routefait avec la piste du
Jasdes Meynier, ilyaune haie de cyprèsunpeu déplumés,
213etdanslahaieunportillondeferforgémangéparlarouille.
Si on n’yfait pas attentiononpeut passer cent foisdevant
sans rienvoir. Derrière la haie,dansuncarré d’herbesetde
ronces où personne ne metplus les pieds,trois ou quatre
stèlesdeguingois,lestombesdequelqueshuguenotsoubliés.
Au pieddel’une d’elles Lili poseraunbouquet de fleurs
jaunes,lespremièresdepuislongtemps.

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