Moisson de sang

De
Publié par

En emménageant aux abords d'un cimetière dans une petite ville de campagne, la famille Fletcher pensait trouver la quiétude.
Seulement, à Heptonclough, on n'apprécie guère les nouveaux venus et la famille Fletcher n'échappe pas à la règle. Si les habitants se montrent courtois voire amicaux, leurs sourires de façade cachent des sentiments plus troubles. Et l'intérêt que certains portent à Millie, la cadette, âgée de 2 ans est pour le moins... déconcertant. Son frère Tom, lui, est persuadé qu'une étrange fillette les épie en permanence depuis le cimetière. Mais s'agit-il vraiment d'hallucinations ? Pour Evi Oliver, la psychiatre qui le suit, le doute s'instaure. Quant au nouveau pasteur de la paroisse, le jeune et très moderne Harry, il doit admettre avoir assisté à des phénomènes perturbants dans son église.

Un temps pour naître, un temps pour mourir, un temps pour tuer, dit l'Ecclésiaste. Au sein de cette communauté, il semblerait que certains individus aient donné à ces paroles une résonance toute personnelle...





Publié le : jeudi 19 septembre 2013
Lecture(s) : 8
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823811445
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
SHARON BOLTON

MOISSON DE SANG

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne)
par Marianne Bertrand

images

Aux Cooper, qui ont bâti
leur grande et rutilante nouvelle maison
sur les hauteurs d’une lande…

« Celui qui combat des monstres doit prendre garde de ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. »

Friedrich Nietzsche,
Par-delà le Bien et le Mal,
Gallimard, 1971,
pour la traduction française
images

 Ça fait un moment qu’elle nous observe, maintenant.

 Continue, Tom.

 Des fois, c’est comme si elle était toujours là, derrière un tas de pierres, dans l’ombre au pied de la tour, sous une des vieilles tombes. Elle est forte pour se cacher.

Certainement.

 Des fois elle vient tout près, avant même que tu t’en aperçoives. Tu penses à autre chose quand une de ses voix te fait sursauter et tu commences par te faire avoir. Elle te fait vraiment croire que c’est ton frère, ou ta mère, qui se cache pas loin.

 Et tu te rends compte alors que ce n’est pas le cas ?

 Ben non. C’est elle. La fille aux voix. Mais à la seconde où tu tournes la tête, elle est partie. En faisant hyper vite, t’as une chance de l’apercevoir. Mais en général, il n’y a rien, tout est comme avant, sauf que…

 Sauf que quoi ?

 Sauf que là, c’est comme si le monde cachait un secret. Et t’as une drôle d’impression dans le creux du ventre, qui te dit : elle est revenue. Elle nous regarde.

Prologue

3 novembre

C’était donc avéré. S’il l’avait redouté, seul le recul aurait pu lui permettre d’en prendre conscience. En un sens, c’était presque un soulagement. De savoir que le pire était derrière, qu’il n’avait plus besoin de faire semblant. Peut-être pouvait-il dorénavant cesser de se comporter comme s’il s’agissait d’une ville ordinaire, de gens normaux. Harry inspira un grand coup, et apprit que la mort sent l’égout, le sol détrempé et la bâche plastique.

Le crâne, à moins de deux mètres de là, semblait minuscule. Comme si, pris dans la paume, il avait été presque possible de refermer ses doigts autour. Mais pour la main, c’était plus atroce. Elle gisait à moitié enfouie dans la boue, ses os tout juste retenus ensemble par du tissu conjonctif : on aurait dit qu’elle tentait de ramper hors du sol. La forte lumière artificielle vacilla tel un stroboscope et, l’espace d’un instant, la main parut bouger.

Sur la toile plastique tendue au-dessus de sa tête, la pluie tombait en rafale. Le vent si violent sur les landes soufflait presque en tempête et les cloisons de fortune de la tente de police ne pouvaient escompter l’arrêter complètement. Quand il avait garé sa voiture, à peine trois minutes plus tôt, il était 3 h 17. La nuit ne devenait jamais aussi noire. Harry se rendit compte qu’il avait fermé les yeux.

La main du commissaire divisionnaire Rushton reposait toujours sur son bras, même s’ils avaient tous deux atteint le cordon de sécurité intérieur. On ne les autoriserait pas à s’approcher plus avant. Il y avait six autres personnes avec eux sous la tente, portant toutes les mêmes combinaisons blanches, à capuche, et les mêmes bottes de pluie que celles que venaient d’enfiler Harry et Rushton.

Harry se sentait trembler. Les yeux toujours clos, il entendait le tambourinement régulier, insistant de la pluie sur le toit de la tente. Il voyait toujours cette main. Tanguant à présent, il ouvrit les yeux et manqua perdre l’équilibre.

— Reculez un peu, Harry, ordonna Rushton. Restez sur le tapis, s’il vous plaît.

Harry fit ce qu’on lui demandait. Son corps lui semblait soudain démesuré : les bottes d’emprunt étaient bien trop serrées, les vêtements collants, les os de son crâne trop fins. Le vent et la pluie n’en finissaient pas, comme dans la bande-son d’un film à petit budget. Trop de lumière, trop de bruit, pour le milieu de la nuit.

Le crâne s’était détaché de son torse. Harry distinguait une cage thoracique, si petite, toujours vêtue : de minuscules boutons miroitaient sous les lampes.

— Où sont les autres ? demanda-t-il.

Le commissaire Rushton inclina la tête puis le conduisit le long du damier de rampes d’aluminium qu’on avait étalées comme des marchepieds dans la boue. Ils longeaient le mur de l’église.

— Faites gaffe où vous mettez les pieds, mon ami, dit Rushton. C’est un sacré chantier. Là, vous voyez ?

Ils s’arrêtèrent à l’extrémité du cordon de sécurité. Le second corps était toujours intact, mais n’avait pas l’air plus grand que le premier. Il gisait à plat ventre dans la boue. Une toute petite botte de caoutchouc lui couvrait le pied gauche.

— Le troisième est contre le mur, dit Rushton. Difficile à voir, à moitié caché par les pierres.

— Un autre enfant ? s’enquit Harry.

Des pans de PVC détachés claquaient dans le vent et il devait presque crier pour se faire entendre.

— On dirait, admit Rushton.

Ses lunettes étaient mouchetées de pluie. Il ne les avait pas essuyées depuis qu’il était entré dans la tente. Peut-être était-il heureux de n’y voir pas trop clair.

— Vous voyez là où le mur s’est écroulé ? poursuivit-il.

Harry hocha la tête. Un pan d’environ trois mètres du mur de pierre constituant la limite entre la propriété des Fletcher et le cimetière s’était effondré et la terre qu’il avait retenue s’était déversée dans le jardin, comme un petit glissement de terrain. Le mur avait entraîné un vieil if dans sa chute : sous la lumière crue artificielle, il lui évoquait une chevelure de femme.

— Quand il s’est écroulé, les tombes côté cimetière ont été malmenées, expliquait Rushton. Une en particulier, une tombe d’enfant. Une gosse nommée Lucy Pickup. Le problème, c’est que, d’après les plans qu’on a en main, l’enfant était seule dans sa tombe. On l’a creusée pour elle il y a dix ans.

— Je suis au courant, dit Harry. Mais dans ce cas…

Il revint à la scène sous ses yeux.

— Eh bien… maintenant, vous voyez le problème, rétorqua Rushton. Si la petite Lucy a été enterrée seule, qui sont les deux autres ?

— Puis-je passer un moment seul avec eux ? demanda Harry.

Rushton plissa les yeux. Son regard passa des toutes petites silhouettes à Harry, avant d’y retourner.

— On est en terre sacrée, commenta Harry, presque pour lui-même.

Rushton s’éloigna.

— Mesdames et messieurs, lança-t-il. Une minute de silence pour le pasteur, s’il vous plaît.

Les agents disséminés çà et là levèrent les yeux. L’un ouvrit la bouche pour protester mais s’interrompit en voyant l’expression de Brian Rushton. Remerciant gauchement, Harry fit un pas en avant, s’approchant de la zone délimitée, jusqu’à ce qu’une main sur son bras lui interdise d’aller plus loin. Le crâne du corps le plus proche de lui avait été très endommagé. Il en manquait presque un tiers, à ce qu’il semblait. Il se souvint avoir entendu parler des circonstances de la mort de Lucy. Il prit une profonde inspiration, conscient que tous s’étaient immobilisés autour de lui. Plusieurs l’observaient, d’autres avaient baissé la tête. Il leva la main droite et se mit à faire le signe de croix. En haut, en bas, à gauche. Il s’arrêta. Ainsi rapproché de la scène, plus directement sous les spots, il distinguait mieux le troisième corps. La petite forme portait quelque chose avec un motif brodé autour du cou : un minuscule hérisson, un lapin, un canard coiffé d’un bonnet. Des personnages des histoires de Beatrix Potter.

Il prit la parole, sachant à peine ce qu’il disait. Une courte prière pour les âmes des défunts, ç’aurait pu être n’importe quoi. Il devait en avoir terminé, les techniciens se remettaient à l’œuvre. Rushton lui tapota le bras et le conduisit hors de la tente. Harry sortit sans protester, conscient d’être en état de choc.

Trois petits corps, tombés d’une sépulture qui aurait dû n’en contenir qu’un. Deux enfants inconnus avaient reposé auprès de Lucy Pickup dans sa dernière demeure. Sauf que l’un d’eux n’était pas inconnu, en tout cas, ne lui était pas inconnu. L’enfant en pyjama Beatrix Potter : il savait qui elle était.

 

Première partie

 

Lune décroissante

1

4 septembre (9 semaines plus tôt)

Les Fletcher avaient édifié leur grande et rutilante nouvelle maison sur les hauteurs de la lande, dans une ville que le temps semblait avoir délaissée pour s’affairer ailleurs. Ils avaient construit sur un terrain de taille modeste dont le diocèse, en mal de fonds, devait se défaire. Ils avaient bâti si près des deux églises – l’une ancienne, l’autre plus ancienne encore – qu’ils pouvaient presque, en se penchant par les fenêtres des chambres, toucher les vestiges de l’ancienne tour. Et sur trois côtés de leur jardin, ils avaient les voisins les plus calmes que l’on puisse rêver – la blague préférée de Tom Fletcher, 10 ans, à l’époque –, vu que leur nouvelle maison avait été construite au milieu d’un cimetière. Franchement, quelle idée.

Mais Tom et son petit frère Joe étaient tellement excités au début. Dans leur nouveau chez-soi, ils avaient de grandes chambres, qui sentaient toujours la peinture fraîche. Dehors, les terrains envahis de ronces et d’éboulis de l’église, où des aventures tout droit sorties d’un livre de contes semblaient n’attendre qu’eux. Dedans, ils avaient un salon lumineux, aux infinies nuances de jaune, selon l’endroit où se trouvait le soleil dans le ciel. Dehors, les vieilles voûtes qui s’élançaient vers les cieux, des cachettes avec du lierre assez vieux et raide pour tenir debout tout seul, et de l’herbe si haute que Joe, six ans, y semblait englouti. À l’intérieur, la maison s’imprégnait progressivement du tempérament des parents des garçons, à mesure que couleurs fraîches, peintures murales et animaux sculptés faisaient leur apparition dans chaque pièce. À l’extérieur, Tom et Joe s’appropriaient le cimetière.

Le dernier jour des vacances d’été, Tom était allongé sur la tombe de Jackson Reynolds (1875-1945), se réchauffant au contact de la vieille pierre. Le ciel était de la couleur préférée de sa mère, bleuet, et le soleil vaquait à ses occupations depuis le petit matin. C’était une brillante journée, comme disait Joe.

Tom n’aurait su dire ce qui avait changé. Comment il était passé de parfaitement bien, au chaud, heureux, se demandant quel âge il fallait atteindre pour participer aux sélections des Blackburn Rovers, à… disons… mal à l’aise. Soudain, en un instant, le football perdit de son intérêt. Ce n’est pas que quelque chose n’allait pas, précisément, c’est juste qu’il voulait s’asseoir. Voir ce qu’il y avait dans le coin. Si par hasard quelqu’un…

Débile. Mais il s’asseyait quand même, regardant alentour, se demandant comment Joe avait fait pour disparaître encore une fois. Plus bas sur la colline, le cimetière s’étirait sur la longueur d’un terrain de football, à la pente de plus en plus raide. En contrebas, venaient plusieurs rangées de maisons mitoyennes, puis encore des champs. Au-delà, au fond de la vallée, se trouvait la ville voisine de Goodshaw Bridge où Joe et lui devaient recommencer l’école lundi matin. De l’autre côté de la vallée et derrière, de toutes parts, la lande. Des étendues de lande, à n’en plus finir.

Le papa de Tom disait tout le temps qu’il adorait la lande, l’aspect sauvage, la splendeur et l’imprévisibilité absolue du nord de l’Angleterre. Tom était d’accord avec son papa, bien sûr, il n’avait que dix ans, mais en secret il se demandait parfois si de la campagne « prévisible » (il avait cherché le mot dans le dictionnaire, il savait ce que cela voulait dire) ne serait pas une bonne chose. Il semblait parfois à Tom, même s’il répugnait à l’admettre, que les landes autour de sa nouvelle maison étaient un peu trop imprévisibles.

Il était bête, évidemment, cela allait sans dire.

Mais on ne sait trop pourquoi, Tom n’arrêtait pas de repérer un nouvel amas rocheux, une vallée miniature qui n’y était pas avant, tel massif de bruyères ou tel bosquet surgis dans la nuit. Quelquefois, quand les nuages défilaient à vive allure dans le ciel et que leurs ombres couraient à la surface de la terre, Tom avait l’impression que les landes faisaient des vagues, comme l’eau quand il y a quelque chose sous la surface. Ou qu’elles remuaient, comme un monstre endormi qui s’apprêterait à se réveiller. Et de temps en temps, pas souvent, quand le soleil se couchait sur la vallée et que tombait la nuit, Tom ne pouvait s’empêcher de penser que les landes autour de chez eux s’étaient rapprochées.

— Tom ! héla Joe de l’autre bout du cimetière.

Pour une fois, Tom ne fut pas fâché de l’entendre. La pierre sous son dos s’était refroidie et le ciel s’était chargé de nuages.

— Tom ! lança Joe de nouveau, juste dans l’oreille de Tom.

P’tain, Joe, t’as fait vite ! Tom sursauta et fit demi-tour. Joe n’était pas là.

Tout autour du cimetière, les arbres se mirent à frissonner. Le vent se levait à nouveau et quand le vent s’y mettait, il pouvait se glisser partout, même dans les coins normalement abrités. Dans les buissons les plus proches de Tom, quelque chose bougea.

— Joe, dit-il, plus doucement qu’il n’en avait l’intention, parce qu’il n’aimait vraiment pas l’idée que quelqu’un, même Joe, puisse se cacher dans ces buissons, à l’observer.

Il s’assit, fixant du regard les grandes feuilles d’un vert luisant, attendant qu’elles bougent à nouveau. C’étaient des lauriers, grands, vieux et denses. Le vent se levait, pas de doute, il l’entendait maintenant dans les cimes des arbres. Les lauriers face à lui restaient immobiles.

Ce n’était sans doute qu’un écho bizarre qui lui avait donné à penser que Joe se trouvait tout près. Mais Tom avait une drôle d’impression, ce même sentiment dérangeant qu’il éprouvait quand on le surprenait en train de faire quelque chose d’interdit. Et d’ailleurs, ne venait-il pas de sentir à l’instant le souffle de Joe dans sa nuque ?

Il fit une nouvelle tentative :

— Joe ?

— Joe ? lui répondit sa voix en écho.

Tom recula de deux pas, et percuta une stèle. Jetant des regards furtifs tout autour de lui, revérifiant qu’il n’y avait personne dans les parages, il s’accroupit par terre.

À ce niveau, le feuillage des buissons de lauriers était moins dense. Tom distinguait plusieurs branches nues de l’arbuste parmi les orties. Il voyait autre chose, aussi, une forme qu’il pouvait à peine discerner, mais qui visiblement n’était pas de la végétation. On aurait dit – si ça bougeait, il y verrait peut-être mieux – un grand pied humain, très sale.

— Tom, Tom, viens voir ça ! cria son frère, qui semblait cette fois à des kilomètres de là.

Tom ne se le fit pas dire deux fois, il se releva d’un bond et courut dans la direction de la voix de son frère.

Joe était accroupi auprès du mur qui séparait le cimetière du jardin familial. Il examinait une tombe qui semblait plus récente que bon nombre des tombes avoisinantes. À son pied, tournée face à la stèle, se trouvait une statue de pierre.

— Regarde, Tom, lança Joe, avant même que son grand frère l’ait rejoint. C’est une petite fille. Avec une poupée.

Tom s’accroupit. La statue mesurait environ trente centimètres de haut et représentait une toute petite fille potelée, aux cheveux bouclés, vêtue d’une robe de cérémonie. Tom tendit la main et gratta en partie la mousse qui poussait dessus. Le sculpteur lui avait fait des chaussures impeccablement sculptées et, nichée au creux de ses bras, une petite poupée.

— Des petites filles, commenta Joe. C’est une tombe pour petites filles.

Levant les yeux, Tom s’aperçut que Joe avait raison – ou presque. Il n’y avait qu’un seul mot gravé sur la pierre tombale. Lucy. Il aurait pu y en avoir d’autres, mais toute éventuelle inscription en dessous avait été recouverte de lierre.

— Juste une, dit-il. Lucy.

Tom leva le bras et écarta le lierre qui poussait sur la tombe pour lire les dates. Lucy était décédée dix ans auparavant. Elle avait tout juste deux ans. Fille chérie de Jennifer et Michael Pickup, pouvait-on lire. Il n’y avait rien d’autre.

— Rien que Lucy, répéta Tom. Allez viens, on s’en va.

Tom repartit dans l’autre sens, choisissant soigneusement son chemin dans les hautes herbes, évitant les orties, écartant des ronces. Derrière lui, il percevait un bruissement d’herbes qu’on dérange, et savait Joe sur ses pas. Alors qu’il grimpait la colline, les murs de l’abbaye en ruine s’offrirent à sa vue.

— Tom, dit Joe, d’une voix pas tout à fait normale.

Tom s’arrêta. Il entendait l’herbe bouger juste derrière lui mais ne se retourna pas. Il resta simplement planté là, contemplant la tour écroulée de l’église sans réellement la voir, se demandant pourquoi il avait soudain si peur de faire demi-tour pour regarder son frère.

Il se retourna. Autour de lui, de hautes stèles. Rien d’autre. Tom s’aperçut qu’il avait les poings bien serrés. Ce n’était vraiment pas drôle. Alors les buissons à quelques mètres de là se remirent à bouger, sur ce surgit Joe, courant dans l’herbe, le visage rouge, essoufflé, comme s’il avait eu du mal à ne pas se laisser distancer. Il s’approcha, rejoignit son frère et s’arrêta.

— Quoi ? fit Joe.

— Je crois qu’on est suivis, chuchota Tom.

Joe ne demanda pas « par qui », ni « où ça », ni comment Tom le savait, il se contenta de le regarder. Tom tendit le bras et attrapa celui de son frère. Ils rentraient, et sur-le-champ.

À moins que, non, peut-être pas. Sur le mur qui séparait le cimetière de la partie la plus ancienne des terrains attenants à l’église, six garçons se tenaient alignés comme des quilles, à les observer. Tom sentit son pouls s’accélérer. Six garçons sur le mur : et peut-être bien un autre tout près.

Le plus grand portait une petite branche épaisse, fourchue. Tom ne vit pas le missile qui fendit l’air dans sa direction mais il sentit l’air siffler à côté de son visage. Un autre garçon, portant un maillot de football bordeaux et bleu qu’il connaissait bien, commençait à viser. Avec des réflexes plus vifs que son grand frère, Joe se jeta derrière une grande stèle. Tom suivit à l’instant où le second coup partait.

— C’est qui ? chuchota Joe alors qu’une autre pierre leur passait au-dessus de la tête.

— Des garçons de l’école, répondit Tom. Y en a deux dans ma classe.

— Qu’est-ce qu’ils veulent ?

Le visage pâle de Joe était plus blanc que d’habitude.

— J’en sais rien, dit Tom, même s’il le savait.

L’un d’eux désirait prendre sa revanche. Les autres lui donnaient juste un coup de main. Un caillou heurta l’arête de la pierre tombale et Tom vit de la poussière s’en élever.

— Celui avec le maillot de l’équipe de Burnley, c’est Jake Knowles.

— Celui avec qui tu t’es battu ? s’enquit Joe. Quand t’as été envoyé au bureau du directeur ? Celui dont le papa voulait te faire virer de l’école ?

Tom s’accroupit et se pencha en avant, espérant que l’herbe haute dissimulerait sa tête pendant qu’il jetterait un œil. Un autre garçon de la classe de Tom, Billy Aspin, indiquait un massif de ronces proche de la tombe de la petite fille que venait de trouver Joe. Tom se retourna vers son frère.

— Ils regardent pas, dit-il. Faut qu’on se tire, vite. Suis-moi.

Joe était juste sur ses talons quand Tom s’élança, en direction d’un grand caveau, l’un des plus importants de la colline. Ils y parvinrent sans encombre. Des projectiles fusèrent dans les airs mais Tom et Joe étaient à l’abri derrière l’énorme structure de pierre, pourvue de grilles métalliques sur son pourtour. Il y avait également un portillon métallique et, au-delà, une porte en bois qui donnait à l’intérieur. Un mausolée familial, avait expliqué leur père, sans doute assez vaste, creusé à même le coteau, avec plein de saillies pour y mettre des générations de cercueils.

— Ils se sont séparés, lança une voix sur le mur. Vous deux, venez avec moi.

Tom et Joe se regardèrent. S’ils s’étaient séparés, comment se faisait-il qu’ils soient encore assez proches pour que Tom sente le souffle de Joe sur sa figure ?

— Têtes de nœuds… fit Joe.

Tom se pencha de derrière la crypte. Trois des garçons marchaient le long du mur en direction de la tombe de Lucy Pickup. Les trois autres avaient toujours le regard fixé dans leur direction.

— C’est quoi, ce bruit ? demanda Joe.

— Le vent ? hasarda Tom, sans se donner la peine d’écouter.

Il ne prenait pas trop de risque.

— Ce n’est pas le vent. C’est de la musique.

Joe avait raison. De la musique, pas de doute, lente, au rythme régulier, une voix d’homme grave en train de chanter. Les têtes de nœuds l’avaient entendue, eux aussi. L’un d’eux sauta du mur et courut vers la route. Puis les autres détalèrent à leur tour. La musique devenait plus forte et Tom perçut un bruit de moteur de voiture.

C’était John Lee Hooker. Son père possédait plusieurs de ses CD et les passait – très fort – quand leur mère n’était pas là. Quelqu’un remontait la colline, en passant John Lee Hooker dans sa voiture : c’était le moment d’y aller. Tom fit un pas de côté, s’écartant de l’abri que lui offrait le mausolée.

Seul Jake Knowles était encore en vue. Il regarda autour de lui et aperçut Tom, qui ne se cacha pas cette fois-ci. Tous deux savaient que la partie était finie. Sauf que…

— Il a ta batte de base-ball, dit Joe, qui avait suivi Tom à découvert. Qu’est-ce qu’il fait ?

Jake s’était procuré la batte de Tom ainsi que sa balle, une grosse balle rouge bien lourde avec laquelle Tom s’était vu interdire – sous peine de subir une mort lente et douloureuse (c’était comme ça que s’exprimait sa mère quand elle ne plaisantait pas) – de jouer à proximité de n’importe quel bâtiment, surtout ceux avec des fenêtres, s’était-elle bien fait comprendre ? Tom et Joe s’étaient entraînés plus tôt près de l’église. Ils avaient laissé la batte et la balle près du mur, et maintenant, c’était Knowles qui les avait.

— Il nous les tire, dit Joe. On n’a qu’à appeler la police.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Sagesse

de bibebook

Moissons sanglantes

de albin-michel