Mon beau sapin

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Ici, le narrateur est un jeune appelé qui effectue son service militaire, son "sapin" comme on disait autrefois. Mais, des engagés meurent mystérieusement les uns après les autres. Il décide de mener l'enquête. Roman partiellement autobiographique, c'est un prétexte pour dresser quelques portraits et raconter des anecdotes sur ce passage de la vie que beaucoup d'hommes ont vécu plus ou moins bien... À chaque fois, ce sont des univers, des rencontres, des situations qui sont ses sources d'inspiration et un sens de l'observation que le dessin lui a permis de développer.
Publié le : mercredi 6 mai 2015
Lecture(s) : 12
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342037456
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342037456
Nombre de pages : 138
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François Briand MON BEAU SAPIN
Mon Petit Éditeur
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Chapitre 1 « Tu verras, c’est là-bas que tu te feras tes meilleurs potes, m’avait dit mon père. Moi, ça fait trente ans que c’est fini, mais, chaque année, on se revoit un week-end, je suis le parrain du fils de l’un d’entre eux, et ta mère… je l’ai emmenée en voyage de noces là-bas, où j’étais basé en Allemagne. Ah, la Forêt-Noire, c’est magnifique en toute saison… » e Avant de partir pour la 252 division blindée, régiment où j’allais effectuer mon service militaire, à Marneville-sur-Biez, dans l’Est, j’avais donc reçu ces recommandations, mais je n’étais pas aussi emballé. Toutefois, je ne voulais pas briser l’enthousiasme paternel. Le brassage social, l’intégration, la vie en collectivité, l’ambiance des chambrées, les chants, la première cigarette, la première cuite, le premier voyage en train… rien ne me faisait rêver. C’était l’image d’une autre époque, d’une génération qui n’était pas la mienne. Je voyais plutôt dans ce passage obligé, une punition, une corvée, une perte de temps, et surtout, sous couvert d’égalité sociale entre le fils d’ouvrier ou de cadre, une véritable injustice en vérité. Entre ceux qui étaient exemptés pour des motifs futiles ou ceux qui passaient cette période dans des conditions privilégiées, proches de chez eux ou dans des endroits qui leur permettaient de « voir du pays », celui qui partait était considéré comme un looser, un crétin, même pas capable d’échapper à son destin.
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À l’époque de nos pères, la réformation était considérée comme une humiliation, à moins d’avoir une tare ou un handicap sévère. « Ce n’est pas sa faute, il est sourd comme un pot », « il a les pieds plats », etc. L’hiver dans cette région, c’était un peu le couvercle de Baudelaire, la chape de brouillard, le froid, l’humidité. La terre semblait atteinte de calvitie, presque aucun signe de vie, ni pendant la semaine, ni le dimanche. Après un long et éprouvant voyage en train, avec pas moins de trois correspondances, résultat d’un développement ferroviaire en étoile autour de Paris, avec peu de liaisons transversales, un camion nous attendait, avec ceux qui allaient devenir mes compagnons pour cette année qui commençait. À l’époque, le service national durait un an, ce qui était loin bien sûr des dix-huit à trente mois de nos pères, partis pour certains combattre en Algérie ou servir dans une Allemagne glacée en hiver et brûlante en été. Je ne connaissais strictement personne et n’avais jamais mis les pieds dans la région. « Si je me marie un jour, je ne pense pas que j’emmènerai ma femme ici », pensai-je dès mon arrivée. Monter dans le camion aurait nécessité pour certains d’être doublés par un cascadeur. J’allais bientôt m’en convaincre, lors des sorties « sur le terrain », comme disaient les gradés. Bien sûr, confort spartiate, bronchite et lombalgies garantis. Un peu comme si on roulait en décapotable en plein hiver. Normalement, le camion doit être débâché par tous les temps, mais en pratique, il est recouvert pour protéger, légèrement, des vents, et sans doute aussi pour moins consommer, préoccupation qui n’était pourtant pas présente dans l’esprit des militaires, et peut-être aussi, et surtout, pour ne pas voir ce paysage déprimant. Entre la gare et le camp, le trajet me parut interminable. Certains de mes compagnons commençaient à faire
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connaissance, et se rendirent compte qu’ils venaient de villages voisins, en Normandie pour la plupart. J’allais bientôt me rendre compte que la Normandie de Maupassant n’était pas morte. Mais qui pouvait bien connaître ce grand écrivain, même de nom ? Un ami proche, libéré depuis peu, mais ayant fait son devoir dans des conditions plus confortables (à la maison tous les soirs à 17 h 30) m’avait conseillé de parler à tout le monde et ne pas donner l’impression de se replier. Oui, mais quel centre d’intérêt trouver ? Je décidai de laisser les choses se dérouler d’elles-mêmes. À la descente du camion, nous fûmes accueillis par un gradé, de petite taille, râblé et nerveux. Un béret trop petit, posé sur son crâne, laissait apparaître des cheveux lustrés, d’un noir de geais. Il avait le menton mal rasé, fendu par une fossette profonde et des traits qui semblaient tous converger vers une bouche devant aspirer des dizaines de cigarettes tous les jours. Nous étions tous un peu hagards et désorientés, face à un immense bâtiment austère, voyant des types de nos âges entrer et sortir en semblant à l’aise, alors que nous étions gauches et maladroits. Le petit homme ne nous salua même pas et nous souhaita encore moins la bienvenue. Il se mit tout de suite à hurler, laissant apparaître une grosse veine sur un cou rougissant jusqu’au violacé. — Bon, les gars, ici, vous n’êtes plus chez maman ! Une phrase que j’allais bientôt entendre régulièrement. Un complexe d’Œdipe refoulé sans doute. — Mon nom est Santucci et mon prénom : adjudant ! Une blague qui ne devait faire rire que lui, car personne n’esquissa le moindre sourire. Son nom était inscrit sur une bande velcro attachée à la poche pectorale de son treillis, « la bande patro » allais-je
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apprendre bientôt. Si l’armée fait perdre un peu de son identité, avec ses uniformes et sa discipline, au moins on garde son nom. « Un adjudant corse, ça promet ! » pensai-je. Son corps était plein de tatouages et peut-être que son cou portait « pas vu pas pris », comme dans la chanson d’Édith Piaf. Après un claquement de rangers, Santucci se retira et nous laissa entre les mains d’un plus jeune, au visage poupin, qui s’avéra être un appelé comme nous, mais avec le grade d’aspirant, autrement dit d’officier, ayant suivi une formation spécifique pour cela. C’était lui qui serait notre référent pour toutes les questions d’intendance quotidienne : organisation des chambres, sorties, permissions, repas et problèmes de santé éventuels. Je m’attendais à un type sympa, un grand frère en quelque sorte. Il était en fait plus zélé que les anciens et surtout plus fourbe et un peu sadique. Son grade d’officier faisait mettre des vieux moins galonnés que lui, mais pourtant plus expérimentés, au garde-à-vous ; une des aberrations de l’armée. Lui aussi nous parla de nos mères, sans se préoccuper de savoir si certains ne l’avaient peut-être plus, ne la connaissaient pas ou ne l’avaient pas vue depuis longtemps. Entre ça et l’homosexualité, nous fûmes abreuvés d’un torrent d’inepties qui auraient fait bondir à juste titre tout militant d’association. Le jeune aspirant, qui répondait au nom de Cassin, nous conduisit, après l’appel de nos noms et quelques plaisanteries douteuses sur certains d’entre eux, vers ce qui allait être notre chambrée, au moins pour les deux premiers mois de ce que l’on appelait « les classes ». C’était au cours de cette période initiatique que l’on apprenait à marcher au pas, en chantant, à défiler, à tirer et à démonter et remonter les armes tout en les nettoyant pendant des heures au coton-tige.
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