Mort d'un gamin

De
Publié par

Un simple d'esprit besogneux, et toujours à court d'argent, n'est a priori pas la proie idéale pour une demande de rançon. Pourtant, le Tigugu, d'abord interloqué par le montant exigé, se rendra bientôt compte que les ravisseurs de son enfant sont plus avisés qu'il n'y paraît, et qu'il aurait pu hériter, quelques mois auparavant, d'une belle somme d'argent si deux petits futés ne lui avaient pas coupé l'herbe sous le pied. Pour obtenir la libération de son fils, il tente de rassember l'argent demandé,et accepte l'aide de quelques durs-à-cuire du village, sans être toutefois sûr d'avoir fait le bon choix…
Publié le : lundi 29 juin 2015
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026201731
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Norbert TOYSSEL

Mort d'un gamin

 


 

© Norbert TOYSSEL, 2015

ISBN numérique : 979-10-262-0173-1

Image

Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

PROLOGUE

 

Sentant un relent de moisi lui travailler les sinus, Thomas eut le réflexe de vérifier dans les poches de sa veste s'il avait pensé à se munir d'un tube de ventoline.

– Voilà, lui dit sa mère. Tout est là, dans ces étagères. Ça doit faire des années qu'il a entreposé ces vieilleries. Prends ce qui t'intéresse, après j'y mets tout au rebut. Le souper sera prêt dans une heure. On aura enfin un peu de temps pour causer de ton travail, de ton poste à l'université, du CRSS et pis tout …

Le regard de Thomas s'arrêta sur l'intérieur d'une boîte en carton sans couvercle, qui, à première vue, contenait deux ou trois cahiers d'écolier et des petites liasses de papier reliées par des élastiques défraîchis. Il saisit un des cahiers et prit bien soin d'en secouer la poussière quelques secondes à bout de bras, la tête tournée de guingois.

– Le CNRS, Maman. C, N, R, S … Tiens ! Il aimait écrire, apparemment. Des poèmes … ''Quand les hirondelles, chassées par la bise ''et puis … on dirait bien qu'il racontait ses journées, ses virées dans les bois alentour …

– Un simpiet qui se prenait pour un poète, rétorqua sèchement la mère. Ça en faisait rigoler plus d'un. Il s'en vantait point trop, d'ailleurs. Mais cette manie qu'il avait de toujours vouloir corriger les phrases des autres !

– Pourtant … dit tranquillement Thomas tout en époussetant les débris d'un élastique qu'un léger pincement avait suffi à désagréger. Pourtant, tous ces gens, à l'enterrement, ils m'avaient l'air de le tenir en grande estime.

– En estime ? En estime ? enragea-t-elle. Ça oui, de l'estime ils en ont, pour sûr ! Et du respect, aussi. Mais pour toi, Thomas ! Toi qui es maintenant un grand savant, toi l'arrière-petit-fils d'Édouard Trélugier, héros de la résistance. Mais pour lui ? C'est la pitié, pas l'estime, qui leur a mouillé les yeux, à tous ces gars. Et c'est vrai qu'il faisait peine à voir, à la fin, tout sec comme un coup de trique qu'il était. Mais faut pas oublier que ce babeu-là , il a mis tout le monde dans une sacrée mouise.

– Comment ça, dans une mouise ?

– Bah ! Rien que des vieilles histoires, tout ça. Dans le fond, c'était point le mauvais bougre mais il lui arrivait de faire n'importe quoi, comme ce coup où il a emprunté la mobylette de ton frère et y a tout déréglé ses freins. Par sa faute, ça fait vingt ans que le Maxime est sur son fauteuil roulant. Heureusement que le Bruno et moi on était là pour s'occuper de toi quand il est parti purger sa peine …

Thomas, une liasse de feuillets jaunis entre les mains, n'écoutait plus sa mère. Son regard s'était mis à suivre les sinuosités de cette écriture tantôt soignée, tantôt brouillonne, et se laissait maintenant ballotter au gré de ses contours.

 

 

CHAPITRE 1

 

Mes codétenus me foutent plutôt la paix, c'est déjà ça. Le Tony a même la délicatesse de baisser le volume de sa musique de dingo dès qu'il me voit prendre mon papier et mon stylo. Mais j'aurais tout de même préféré être placé en cellule individuelle. ''J'aurais préféré !'' La dernière fois que je me suis exprimé de la sorte, ça n'a pas vraiment mis mon avocate en joie :

« Ah, vous auriez préféré éviter la détention provisoire, Monsieur Romez ? Avec cette avalanche de chefs d'inculpation qui vous est tombée dessus, vous espériez peut-être que le juge allait opter pour un contrôle judiciaire ? Vous pouviez aussi demander au pape de canoniser Attila, pendant que vous y étiez ! Quant à vos atermoiements, vos hésitations, votre mutisme et cette façon bien à vous de faire tourner les gens en bourrique, ils ne me facilitent pas la tâche, croyez-moi !»

Elle n'a pas tort, hélas, cette chère maître. Mais parler n'a jamais été mon truc, à moi, surtout face à des gens instruits, bien plus calés que moi. Ça part toujours dans tous les sens. Au bout d'un moment, je sens bien que mes explications boiteuses vont flinguer toute la chronologie des événements, alors je préfère me retrancher derrière le silence. Je m'en suis toujours mieux sorti face au papier. Là j'ai tout mon temps pour aller trouver à tâtons les mots à travers la brume qui me tient lieu de matière grise. Du coup j'ai pris une décision : Vu qu'il y a bel âge que la manie m'a pris de griffonner sur papier tout ce qui me passe par la tête, je vais consigner par écrit ce qui m'est arrivé entre le 23 et le 25 avril, j'ajouterai quelques réflexions qui me sont venues entre-temps, je tenterai d'y donner un ordonnancement potable, et si je parviens au bout, ça me remettra les idées assez d'équerre pour pouvoir vider mon sac lors de mon prochain entretien avec le juge. Il voulait connaître tous mes … quels termes a-t-il employés déjà ? … mes états d’âme. Eh bien il aura tout. Tout est resté gravé dans ma mémoire, jusqu’au moindre détail.

Mes états d'âme ? Comment décrire cette terreur qui m'a vrillé les tripes, il y a un mois, au soir de ce jeudi 23 avril 1992 ? Ma vie n'avait pas abondé en émotions fortes jusque-là, c'est le moins qu'on puisse dire. Il m'arrivait parfois, quand la fadeur de mon existence me submergeait, de le regretter, et je me disais comme ça que pour avoir une vie encore moins trépidante, il faudrait tomber dans le coma, ou emménager dans un cercueil. Quelles dates se sont vraiment illustrées au cours de ces vingt ans de train-train d'ouvrier ? Le jour de mon dépucelage ? La naissance de mon garçon ? Ma séparation avec la Carole ? Il n'y en a guère plus de trois ou quatre. Ah oui, j'allais oublier une période difficile qui, il faut bien l'admettre, m'a valu quelques cheveux blancs, des valoches bien saillantes sous les yeux, et surtout un début d'ulcère (Si, si. Un ulcère. Je n'en démordrai pas, en dépit des sarcasmes de mon toubib chaque fois que je lui en parle), lorsque j'ai dû croiser le fer plusieurs mois avec la Carole pour la garde du petit. Mais ces désagréments sont déjà anciens. Comment pouvais-je m'attendre alors à ce qu'une journée comme celle de ce jeudi se termine de la sorte, dans un chaos d'épouvante et de confusion ? D'autant plus qu'elle a commencé comme si de rien n'était, cette fourbe ! Aucun signe annonciateur. Pas un de ces petits riens qui auraient pu m'alerter. Enfin, pour être honnête, il m'aurait fallu un peu plus que des petits riens, à moi. Un gars plus fute-fute aurait peut-être repéré un silence inhabituel des oiseaux, ce matin, sur le chemin du boulot, ou aurait senti un petit mouvement d'air glacé sur la nuque, qui l'aurait fait frissonner. Le Francis, tiens par exemple. Il faut dire que le Francis, l'intuition et la matière grise ne lui font pas défaut, à lui. Il a des yeux et des oreilles partout. Quand l'usine Lefrol a fermé ça faisait un moment qu'il nuflait les difficultés de ce client qui lui remplissait une bonne partie de son carnet de commandes. En quelques semaines, il avait tout rebougrassé ses machines et proposait de la sous-traitance à Safdy, la grande usine de la vallée, qui a toujours marché du tonnerre. Même pour un petit malin dans son genre, comme il y en a beaucoup par chez nous, c'était de l'adaptation en mode Speedy Gonzales.

Le Francis, c'est mon patron depuis déjà deux ans. Avant je travaillais à la chaîne chez Lefrol. Même pas eu le temps de m'inscrire à l'ANPE, le Francis m'a embauché illico. Je n'étais point le seul à me presser au portillon, pourtant, loin de là. La crise avait frappé dur dans notre coin. Alors moi, avec ma patte folle et mes airs de demeuré, un gardien de chèvres turc aurait fait figure de polytechnicien, à côté. Mais voilà, on ne laisse point tomber le P'titgugu qu'il m'a dit, le Francis, au moment même où je signais le contrat d'embauche. Dans le pays personne ne m'appelle Alain Romez, mais P'titgugu ou Tigugu, un surnom qui paraîtrait saugrenu à un étranger au village mais qui évoque pour tout Souviantin une filiation prestigieuse. A commencer par mon arrière-grand père maternel Gustave Trélugier, dit le Gugu, un dur de dur qui, après avoir combattu lors de la Grande Guerre dans l'Armée d'Orient, était rentré au pays bardé de médailles et décorations, et dont le fils Édouard, mon grand-père, non moins vaillant, avait repris le surnom et le flambeau en s'illustrant pendant la Résistance.

Aujourd'hui, deux ans après, la situation s'est améliorée, nos usines reprennent peu à peu leur rythme de croisière, et le Francis est parfois obligé de refuser des commandes, même si, comme il dit en se tambourinant le torse, « ça lui fait mal aux seins ». Alors quand il m'a demandé de rester un peu plus ce soir-là, j'ai pas fait le mourjon et j'ai travaillé une heure supplémentaire, comme les autres ouvriers de l'usi … pardon … de l'atelier (Le Francis refuse qu'on s'appelle 'usine', l'usine c'est le travail à la chaîne. Chez nous, on a des postes autonomes, et puis on est qu'une douzaine d'ouvriers, qu'il dit le Francis. C'est convivial.) Ce jeudi-là, comme chaque soir avant que je m'en retourne, le Francis a pioché un tableau d'éveil en forme de tête d'ours, il a examiné la soudure qui en joignait les moitiés avant et arrière, les oreilles à la Mickey, et les amples courbures dessinant les joues pleines d'un brave nounours tout sourire, et il m'a tapé sur l'épaule, hochant la tête d'un air admiratif, comme si le simple fait d'appliquer les deux mains sur une presse à ultra-sons plusieurs centaines de fois par jour méritait autant d'estime qu'un travail minutieux d'orfèvrerie. Mais c'est ainsi à Souvians : Le Tigugu a beau n'être qu'un simpiet, on a toujours un mot gentil pour lui.

Enfin, quand on est vraiment du pays, évidemment. Je n'en dirais pas autant de ces deux gamins turcs qui m'ont bombardé de pierrailles l'autre jour sur le chemin du retour. (ma démarche chaloupée a tendance à m'attirer les quolibets des enfants qui ne sont pas nés ici, ceux des Turcs et des touristes parigots ou hollandais, par exemple). Les Turcs, il y en a bien assez à Souvians, et je ne les apprécie guère ; ils restent toujours entre eux et laissent vaquer des mouflets aussi éduqués que des cabris. Je mets le Selim de côté, bien sûr. Le Selim, je n'en menais pas large quand je l'ai vu emménager juste à côté de ma petite maison. Je voyais déjà les antennes paraboliques bourgeonner sous mes fenêtres et toute une smala éructant je ne sais quel baragouin envahir le voisinage. Il rentrait les derniers cartons, que, n'y tenant plus, je suis allé vers lui, histoire de lui faire savoir que les étrangers, ils ne me dérangent pas du moment qu'ils ne font pas trop les zazous. Quand il m'a vu approcher, la mine sombre, le torse bombé dans une tentative misérable d'en imposer qui aurait bien fait rire un Souviantin de souche, le Selim a calé sur son genou levé le carton qu'il portait et m'a tendu la main droite avec un bon sourire. Le français un peu poussif mais avec des mots recherchés, il a poliment décliné l'aide que je n'avais point envisagé de lui proposer. Je fus tout de suite rassuré par le poivre et le sel de sa moustache, et surtout par son allure pacifique. Faut dire que le Selim, il a déjà au moins cinquante ans (et encore une bonne dizaine de dents). Il turbine dur pour payer les études de sa fille en Allemagne. Ses deux garçons, quant à eux, travaillent en Suisse. Ses épais sourcils n'ont même pas tiqué quand notre brève conversation fut d'un coup noyée dans la pétarade d'un moteur de mobylette. Mon grand crétin de Maxime venait une fois de plus s'exercer à la batterie dans une petite pièce de mon sous-sol, dont il a tapissé murs et plafond d'un mille-feuilles de boîtes d'œufs, polystyrène et autres matériaux de récupération. « Y a pas d'amiante, Tigugu ! Juré ! Craché ! Y a pas d'amiante, que j'te dis ! » avait-il martelé avec une énergie obstinée qui n'avait fait que conforter mon inquiétude.

Le Maxime, ça fait un sapré moment qu'il ne m'appelle plus Papa, déjà bien avant que sa mère et lui quittent la maison. Ni plus ni moins bête qu'un autre, ce gamin a toujours fui comme la peste tout ce qui pouvait lui occasionner la moindre suée de cerveau, mais il faut reconnaître qu'il est plutôt dégourdi de ses mains et pour le coup, il a fait du boulot honnête dans mon sous-sol. Les bing et les bang de ses tambours et cymbales qui échappent aux mailles impitoyables des couches d'isolation ne sont plus que pets de lapin lorsqu'ils viennent percuter mes tympans. Tant mieux, j'ai horreur du bruit.

Depuis mes démêlés avec des agresseurs que j'aurais bien renvoyés en Anatolie par un vol d'Air Pompe-dans-le-train, mon collègue Thierry insiste pour me ramener à la maison dans sa vieille 4L. Ça me gêne un peu. Non que le Thierry ait un grand détour à faire, Souvians est un village plutôt ramassé, et les distances y sont courtes, mais c'est que j'avais promis au toubib de faire travailler cette « sapré nom d'une pipe de jambe » (selon ses propres termes) qui n'a aucune raison d'ordre physiologique pour faire des siennes de la sorte.

Quand nous avons passé la scierie Boulumaz, l'aîné de la famille du même nom, surnommé le Tiboulu, aux commandes d'un chariot élévateur, nous a adressé un grand salut. Entre le Tiboulu et moi, il n'y a jamais eu d'esprit de compétition ou de rivalité. Souvians, en dépit de sa modeste population, 995 habitants, est encore assez grand pour que deux idiots du village n'aient pas à y jouer des coudes. D'autant plus que lui et moi ne sommes pas de la même race de nigauds. Le Tiboulu est mon cadet de cinq ou six ans. Depuis tout bébé, il a toujours sonné creux de l'occiput, autant dire qu'il est né comme ça. (A trois ans il disait à peine 'Papa' et 'Maman' et avait déjà deux ou trois catastrophes à son actif) Moi, jusqu'à l'âge de huit ans, j'étais plutôt aglet, comme on dit chez nous, c'est à dire, éveillé et curieux. Puis, du jour au lendemain, une grosse bulle d'air est venue se loger entre mes oreilles, et depuis je me retrouve aussi engourdi des doigts que des neurones. La fusée qui savait lire couramment à quatre ans s'est métamorphosée en boulet. Conscient de mes limites, je me fais plutôt petit, et je passe pour quelqu'un de bonne composition, sauf quand je me lance, une fois par an environ, dans la lecture effrénée d'essais divers ou de biographies que j'achète à la pelle dans les librairies de Saint Claude ou de Lons. Ça me prend comme ça, du jour au lendemain, comme une lubie de mieux saisir le pourquoi du comment de la vie, histoire de me mettre un peu de lumière dans la tête à défaut d'en combler le vide. Il va sans dire que ces hautes sphères intellectuelles dans lesquelles je me propulse alors, sont, à quelques exceptions près, hors de portée de mon entendement, mais le plaisir qu'elles me procurent est réel et, par contraste, la futilité des propos échangés avec mes concitoyens m'apparaît d'un coup insoutenable. Dans ces moments-là fuir les conversations oiseuses devient une idée fixe, en particulier celles qui partent de constats aussi creux qu'inutiles sur le temps qu'il fait. Mon impatience atteint des sommets lorsque je dois écouter la Carole plus de quelques secondes, une corvée qui, Dieu merci, se raréfie maintenant que nous sommes séparés. Durant ces intermèdes seule la perspective d'un enrichissement culturel peut me pousser à chercher de la compagnie, ce qui est de temps à autre envisageable, même à Souvians, notamment au café de la Poste quand le René se livre à une conférence au pied-levé sur des thèmes littéraires ou artistiques, au gré de ses lectures de la semaine. En général je m'éclipse après la sixième rincette, dès que ses paroles se font aussi intelligibles qu'un discours de Pingu le gentil pingouin, et qu'un des buveurs assemblés, le Robert Chaffesey ou le Marcel Geratte, en profite pour éteindre cette lueur vacillante de vie intellectuelle souviantine en digressant sur les qualités et défauts de tel ou tel nouveau fusil de chasse.

A Souvians on aime ceux qui savent rester à leur place. Le Tiboulu, lui, multiplie les initiatives malheureuses, comme s'il voulait que le monde entier sache qu'il est capable d'aller toujours plus haut, plus fort, plus loin, dans sa spécialité. Jusqu'à présent il a circonscrit ses exploits au périmètre de la commune, comme par exemple ce jour où il avait choisi de se débarrasser du cadavre d'un des moutons de son père en le balançant dans un trou qui lui paraissait sans fond mais qui, en fait, donnait sur une résurgence de rivière souterraine alimentant un bon nombre de foyers en eau potable. Comme le dit le René, mon pote de toujours, dont les intestins gardent un souvenir cuisant de cet épisode, le Tiboulu est une sorte d'extraverti de la balourdise.

Ce soir, donc, j'ai demandé au Thierry de me déposer au banc des Landets. Les faisceaux obliques du soleil faisaient miroiter la végétation renaissante des bois alentours et baignaient l'air d'une tiédeur très appréciable après un hiver rude. Par cette belle fin d'après-midi de printemps, j'étais sûr de retrouver l'Adrien sur le banc, ses mains ligneuses appuyées sur sa canne, des touffes argentées débordant de son béret comme des herbes folles. Je viens souvent m'asseoir vers lui. J'y reste parfois plus d'une heure, à rêvasser. Et si la bise fait un peu des siennes, comme il arrive chez nous, même par beau temps, le murmure saccadé des branches de tilleuls associé à la chanson qui me revient souvent en tête – un refrain aux paroles exotiques que me chantait ma mère il y a bien longtemps – me plongent dans un état quasi-hypnotique :

« Shloffe schloffe schloffe shoill'n maille taillère faille gueleu
Makh shoill'n tsou daill'n koshère aygueuleu
Shloffe shoill'n shloffe
Inne zissère rouh
Aïe li lo li lou li lo li lou
»

L'Adrien n'a pas prononcé un mot depuis presque cinquante ans ; depuis ce matin de mars 1944 où des soldats allemands l'ont laissé pour mort, fusillé avec neuf de ses camarades et son frère cadet. Ces onze maquisards allaient se réfugier de temps en temps dans une ferme abandonnée, un peu au-dessus de l'Ain, pour passer la nuit sous un toit. N'ayant pas pris la précaution d'organiser une veille, ils s'étaient fait cueillir au réveil, sans pouvoir tirer le moindre coup de feu, par soixante allemands qu'un milicien avait guidés jusque-là. Une balle dans l'épaule et deux dans le flanc, l'Adrien avait attendu deux heures sous les corps de ses camarades et avait trouvé la force de prendre la fuite. Quelques semaines plus tard l'Adrien reprenait le combat, dans le groupe des Coignons, dont mon grand-père Gugu avait pris la tête. Ce sont eux qui sauvèrent le village in extremis des horreurs que s'apprêtait à lui faire subir une colonne ennemie. Elle ravageait tout sur son passage. C'était lors de l'offensive allemande contre les maquis en juillet 44. Parmi les Souviantins trop jeunes pour avoir connu cette époque, je suis le seul que l'Adrien accepte à ses côtés sur le banc. Les autres font partie d'un cercle de plus en plus restreint d'anciens résistants. Non seulement l'Adrien tolère ma présence mais il m'honore aussi d'un hochement du menton et d'une esquisse de sourire chaque fois qu'on se rencontre. Ces signes discrets d'affection de la part d'un homme peu expansif par nature sont certainement pour quelque chose dans les égards que les gens d'ici ont pour ma personne. Très longtemps je me suis demandé ce qui pouvait bien me valoir une telle considération. On me reconnaît certes une ressemblance physique indéniable avec le Gugu, notamment des yeux grands et très foncés qui intensifient le regard. Mais alors que cette intensité était le reflet d'un courage avéré et d'une profonde intelligence chez mon grand-père, elle ne mesure chez moi que la pression de l'air logé sous mon scalp et mon émotivité de souriceau.

Sans ces précieux intervalles de rêverie en compagnie de l'Adrien, sans ces moments de contemplation apaisée, je ne sais si j'aurais franchi le cap tumultueux de ma rupture progressive avec la Carole. Notre ménage battait de l'aile depuis un bon moment déjà et sa décision de partir s'installer chez son Bruno, le chef boucher du Coccinelle de Noirvaux, un supermarché où elle travaille comme caissière depuis que je la connais, ne m'a pas vraiment crevé le cœur. En revanche, je discutai la garde du dpetit que nous avions eu ensemble quatre ans auparavant, avec une âpreté à la hauteur de mon attachement pour cet enfant : Toutes griffes dehors. La Carole, je l'ai rencontrée pendant un été torride, en 1976. A l'époque elle passait pour une fo-folle, une pas farouche avec les garçons. Son physique un peu courtaud et pas spécialement affriolant ne l'empêchait pas d'obtenir les faveurs d'une gent masculine adolescente toujours à l'affût de conquêtes faciles. J'avais passé une bonne partie de mes congés affalé sur une plage du lac de Vouglans, à dix minutes en pétrolette de Souvians, et à force de me brûler les yeux à scruter les parties dénudées de jeunes filles en nage et bronzées, sous un soleil de plomb, un soudain tumulte hormonal m'avait ébourdillé l'entre-jambes. Du jour au lendemain ma virginité m'était apparue comme un handicap dont il fallait s'affranchir au plus vite. La Carole, en pleine confusion suite à la découverte récente de sa grossesse, accepta mon offre de la ramener à Souvians et grimpa sur la partie arrière de la selle biplace de ma mobylette. Ma timidité naturelle battue en brèche par les sensations que me procuraient les rondeurs de sa poitrine comprimées sur mes omoplates, je prétextai d'un beau point de vue, au calme, au-dessus du lac pour improviser une petite escale sur le chemin du retour. Elle consentit à notre accouplement d'un air un peu absent, réfléchissant sans doute à un moyen de se tirer du pétrin où elle se trouvait, tandis que je lui malaxais les seins avec gourmandise d'une main, et de l'autre j'éloignais les taons. Au milieu des années soixante-dix, il ne faisait pas bon être mère célibataire dans nos pays, et elle n'a pas gambergé bien longtemps quand je lui ai proposé qu'on se mette en ménage. Je n'avais point les attraits d'un Robert Redford dont les photos couvraient les murs de sa chambre de jeune fille, mais je n'étais pas contrariant, je ne buvais point et j'eus le bon goût de reconnaître l'enfant qu'elle allait mettre au monde.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Volga, Volga

de editions-actes-sud

Animae tome 2

de editions-de-l-epee

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant