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Mort en couleurs

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15 pages

Une nouvelle policière :

Mort en couleurs






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couverture
Jean-François Pré

Mort en couleurs

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Tous les dimanches matins, Jon Ludi garait sa Ferrari dans le parking du golf de Saint-Nom-la-Bretèche, à 10 heures précises. C’était son unique jour de repos hebdomadaire et il le dédiait à son combat contre la perfide balle blanche. Il jouait toujours avec les mêmes copains, relations de fraîche date, certes, mais dont la sacralisation de la partie du dimanche avait resserré les liens. La plupart du temps, Jon faisait équipe avec Charles de Biémont, un aristo dilettante, électronicien surdoué mais velléitaire, qui éminçait goutte par goutte le patrimoine familial, comme le réchauffement climatique émousse la banquise un peu plus chaque année.

Jonathan était aussi un héritier, mais un héritier actif : le dernier maillon de la famille Ludistein, un grand nom dans les transactions d’œuvres d’art depuis la nuit des temps. Durant les temps de nuit, son grand-père, Nathan, n’avait pu échapper à la Shoah, mais les trésors picturaux amassés par des générations de Ludistein avaient été sauvés, grâce à l’intervention d’un ami de la famille, catholique, influent et, de surcroît, amateur d’art. À la libération, le père de Jonathan avait su le remercier. Les deux hommes avaient œuvré de conserve à l’essor de la galerie Ludistein… jusqu’à ce qu’une malencontreuse exposition à Rio de Janeiro le 31 mai 2009 les fît emprunter, avec leur conjointe respective, le tristement célèbre vol 447 d’Air France pour regagner la capitale.

À 25 ans, alors qu’il suivait paisiblement son cursus à l’école des Beaux-arts, délesté de l’angoisse qui tenaille l’étudiant inquiet de l’avenir, Jonathan Ludistein, enfant unique et unique légataire, s’était retrouvé à la tête d’une des plus florissantes galeries de l’avenue Matignon, dotée de succursales dans ces fourmilières de la pensée moderne où se fait (et se défait) la cote des peintres sur un marché comparable à celui du cacao. Seul maître à bord, le jeune homme avait décidé de customiser la « marque ». Ludistein, c’était un label de confiance pour les marchands d’art, les experts, les amateurs éclairés ou tout simplement les nostalgiques du grand-père qui voyaient encore, la larme à l’œil, l’Ashkénaze fin et cultivé se sacrifier ex temporales pour sauver les maîtres flamands du péril noir… mais Ludi faisait plus actuel, haute couture, moins juif et ça s’écrivait mieux sur les chèques des cheikhs, comme ceux du Qatar qui achetaient tout ce qui était à vendre (cher) sur le vieux continent.

Jonathan Ludistein était donc devenu Jon Ludi et cette enseigne flambait de mille étincelles, comme à la devanture d’un vendeur de faux bijoux au Grand Bazar d’Istanbul.

Les deux autres joueurs du dimanche matin se nommaient Pierre-Henri et Firmin. Ils avaient peu ou prou le même âge que Jon. Pierre-Henri Lefeuvre était un jeune commissaire-priseur guère prisé de ses pairs. Si jeune et déjà une réputation qui sent l’ammoniaque… Mais Pierre-Henri avait pour lui un physique de jeune premier et une onctuosité d’anguille : l’art de renverser les situations par une humilité savamment feinte. Le quatrième larron, Firmin Lacroix, était le plus authentique. Et pour cause : ses origines roturières et sa profession de boucher ne lui auraient jamais permis de tutoyer les happy few s’il n’avait fait fortune dans l’équarrissage industriel. En outre, c’était le meilleur golfeur des quatre et les deux qualités cumulées lui fournissaient un ausweis social, à la condition implicite qu’il réglât les « extras » du club house… imperméable aux protestations outragées des trois autres : « La prochaine fois, c’est pour moi, si, si, si, j’y tiens !… »

Ce dimanche-là, au départ du tee n° 1, Jon avisa ses partenaires :

— Mes amis, vous allez recevoir une invitation pour le vernissage d’une exposition exceptionnelle au musée Marmottan sur les grands maîtres flamands du XVIIe siècle. Réunies en une seule, les deux plus belles collections du monde ! annonça-t-il fièrement : Celle du musée royal de Bruxelles et…

— De la galerie Jon Ludi, je suppose, coupa Pierre-Henri nonchalamment… simulant celui qui n’est pas au courant.

— Le musée Marmottan… c’est géant ! lança Charles. J’adore cet hôtel particulier du XVIe… enfin, je veux dire : arrondissement. Un coin calme à l’écart de la jungle urbaine, où l’on promène les enfants en dentelle, c’est très Proust… Proust, Proust ! Ah, ah, ah…

— Marmottan, ajouta Pierre-Henri, songeur, ça me rappelle une anecdote. Quand j’étais encore à la fac, un dimanche je faisais la queue à la caisse. Le gars devant moi sort un gros billet. « Vous n’avez pas de monnaie ? » lui demande la caissière. Vous savez ce qu’il a répondu le mec ? « Moi non… mais vous, vous en avez beaucoup. C’est pour ça que je suis là ! » Ah, ah, ah…