Mort en eaux vives

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Cent ans de querelles entre les villages de Kushtaka et Kuskulana, en Alaska, prennent une toute nouvelle dimension lorsqu’un jeune bon-à-rien de Kushtaka est retrouvé noyé et empêtré dans un filet de pêche. On suspecte un villageois de Kuskulna, qui a bravé les interdits en tombant amoureux d’une fille de l’autre rive.

Lorsque ce suspect disparaît, les deux tribus refusent obstinément de parler à Jim, le chef de la police. Un meurtre ressemblant furieusement à une vengeance survient peu à après, et il n’a d’autre choix que de faire appel à Kate Shugak, qui a déjà résolu quelques affaires locales. Mais cette fois-ci, son héritage aléoute, ses talents et ses connaissances ne seront peut-être pas suffisants pour dénouer l’écheveau de tragédies et de revanches...

« Un Roméo aléoute et une Juliette d’Athabasca... Selon la tradition shakespearienne, de nombreuses vies sont fauchées avant que ne retombe le rideau. Mais pas forcément ceux auxquels vous pensiez... »

Dana Stabenow


Publié le : vendredi 25 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370720474
Nombre de pages : 408
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Dana Stabenow
Mort en eaux vives
Dne enquête de Kate Shugak – 3
Traduit de l’anglais (États-Dnis) par Jean-aniel Brèque
ELPIERRE
À Sharyn Wilson, extraordinaire compagne de voyage. Chine, Pérou, Turquie… et ensuite ?
Prologue
1
eux villages, à la rencontre de deux cours d’eau. En l’espace d’une ère géologique, le ruissellement du glacier alaskien dans les hauteurs des monts Quilaks éroda une crête de granit pour former une étroite ravine de vingt-quatre kilomètres de long. En l’espace d’un millénaire, un important tremblement de terre élargit une faille dans la crête. La moitié de celle-ci se fractura pour glisser vers le sud-ouest. Elle laissa dernière elle un coin en forme de V au confluent d’une rivière et d’un ruisseau, que l’on appellerait un jour la rivière Gruening, côté sud, et la Cataract Creek, côté nord. La pointe du V était orientée plein ouest. La surface du coin était plate et couverte d’une épaisse couche de sol verdoyant, que le séisme avait surélevée de trente mètres. Il avait également ouvert un puits dans la roche granitique, faisant jaillir une source souterraine. Le courant né de cette source s’écoula sur la face sud, creusant avec le temps le lit d’un torrent trop escarpé pour accommoder les saumons et trop modeste pour servir à autre chose qu’à arroser les buissons de myrtilles poussant drus sur ses berges. Au printemps, ce torrent était le premier à dégeler, la neige et la glace y disparaissant pour faire place à une féerie de fleurs sauvages : le rouge et le jaune vif de l’ancolie, le bleu timide des myosotis, le marron un peu écœurant des fritillaires chocolat, le rose élégant des pinceaux indiens et la pourpre cardinalice des aconits. Coup de chance géologique, la terre sur l’autre rive sortit en grande partie indemne du séisme et resta un terrain plat et marécageux, couvert d’une herbe drue, de massettes et de linaigrettes. Au fil du temps, le limon glaciaire venu de l’amont déposa des alluvions dans le marécage, et on vit pousser sur les berges des aulnes, des saules de Bebb et des peupliers noirs. La force et le débit de la rivière et du torrent combinés creusèrent les berges pour aménager des habitats naturels aux loutres, aux visons et aux martres, et ouvrirent de petits affluents propices aux barrages de castors et aux colonies de saumons. Deux cents hivers ont passé depuis que la famille Mack a remont é la rivière gelée. Une rivière très large, pas trop profonde, avec un lit bien caillouteux. Au dégel ce printemps-là, même par temps nuageux, on distinguait une horde d’argent infinie à travers les eaux troubles, une masse solide et apparemment inépuisable de saumons royaux, de saumons rouges et de saumons argentés remontant le courant avec une force inflexible. Tobold Mack, le patriarche, avait conduit son petit clan vers le sud depuis l’Intérieur, où les orignaux étaient affectés par la malnutrition. Au bout d’une décennie de famine, les tribus d’Athapascans se livraient à une concurrence effrénée pour s’assurer les ressources subsistantes et on assistait à une dépopulation drastique tant chez les hommes que chez les animaux. Cet été-là, Tobold considéra le point de confluence entre les eaux claires et les eaux brunes, les sillages laissés par les saumons qui remontaient les deux courants, les souches abandonnées par les castors et les morsures des orignaux sur les saules. Il leva les yeux vers les montagnes qui se découpaient à l’horizon est, splendides et terribles mais néanmoins réconfortantes de par leur caractère solide et impénétrable. Avec de telles montagnes derrière lui, un homme se sentait en sécurité. – Nous avons assez marché, déclara-t-il. Ils construisirent un barrage et un caveau sur la rive sud de la rivière. Vinrent ensuite les séchoirs, pour les poissons pêchés en été et pour la viande des orignaux tués en hiver, pour celle des caribous aussi, quand les troupeaux venus des Quilaks descendaient pour le vêlage. Des bébés vinrent au monde et survécurent, les anciens eurent le temps de transmettre à la tribu la sagesse qu’ils avaient accumulée et les
plus jeunes étaient assez nourris pour avoir le loisir de chanter, de danser, de jouer et de rire. Ils avaient le temps de tailler un bol dans du bois de bouleau mais aussi de l’orner de gravures, de confectionner une parka en peau de castor pour supporter la rudesse de l’hiver, mais aussi d’y broder des verroteries et des coques de dentales. Leur village reçut le nom de Kushtaka. Soixante-dix hivers ont passé depuis que Walter Estes et Percy Christianson ont remonté la rivière, deux trappeurs en quête de castors. Ils étaient nouveaux dans la région mais pas en Alaska, tous deux étant des Aléoutes déplacés de l’île d’Anua à la suite de l’offensive japonaise sur cette grande terre. Walter et Percy avaient combattu ensemble dans les îles et savaient hélas qu’il ne restait plus grand-chose de leur territoire. Ils cherchaient un nouveau lieu où s’établir. Les Mack, comme tout groupe d’Alaskiens ravis de voir de nouveaux visages durant le long et pénible hiver, les accueillirent à bras ouverts. Estes était à demi italien et Christianson à demi norvégien, mais tous deux se conduisirent comme des hommes, partageant équitablement avec leurs hôtes le gibier comme les poissons. À l’époque, il y en avait plus qu’assez pour tout le monde. Cinq ans plus tard, Walter et Percy traversèrent la rivière et bâtirent leurs demeures au sommet du grand plateau rocheux qui s’élevait dans le V séparant la rivière du ruisseau. Les Mack approuvèrent cette initiative. La propriété d’une partie de l’un ou l’autre des cours d’eau ou des terres qui les entouraient n’était pas pour eux un concept compréhensible. Ils chassaient l’orignal qui broutait les feuilles de saule et le caribou qui venait vêler sur les berges, ils piégeaient le castor, la loutre et le rat musqué, ils cueillaient les myrtilles et les camarines noires qui poussaient sur les versants sud du plateau et ils coupaient du bois d’aulne, de bouleau et d’épinette pour leur chauffage. Ils en prélevaient suffisamment mais jamais trop, car il faut toujours penser à la saison suivante, et ils savaient grâce aux leçons dispensées par Tobold Mack en personne qu’une mauvaise saison est toujours possible, avec un retour des grands froids, la raréfaction du gibier et la multiplication des bouches à nourrir. Dans cette vaste contrée, il y avait encore de la place pour tout le monde, et on appréciait toujours les bons voisins quand les temps se faisaient durs. Percy fit venir sa promise, Balasha, une femme à demi russe, joviale et grassouillette, qui s’installa et entreprit de fumer du saumon, de tresser des paniers à la façon aléoute et de produire de beaux enfants à la cadence d’un tous les deux ans. Walter épousa Nancy Mack, qui monta vivre avec lui sur le plateau, dans la cabane en rondins qu’il lui avait construite. Ils donnèrent à leur village le nom de Kuskulana. Il n’était pas aussi bien placé que Kushtaka, une côte assez raide le séparant des eaux riches en saumons de la rivière et du ruisseau, dont l’ascension était encore plus pénible quand on transportait l’arrière-train d’un orignal. Mais la source qui y jaillissait donnait une eau bien plus pure que celle des puits de Kushtaka, qui était trouble et marron, et le plateau de belle taille s’élargissait à l’est, assez pour accueillir une piste d’atterrissage. Inspiré par le spectacle des chasseurs et des bombardiers qui peuplaient le ciel des Aléoutiennes durant la guerre, Walter était décidé à apprendre à piloter, et il eut tôt fait de dégager une piste en abattant des aulnes, de planter à l’une de ses extrémités un poteau où flottait une chemise rouge faisant office de manche à air et de s’acheter un des tout premiers Piper Super Cub. Vingt hivers plus tard, le président Eisenhower élevait l’Alaska au rang d’État et, entre autres initiatives, le gouvernement fédéral entreprit de construire des bureaux de poste dans le Bush alaskien. Un peu partout dans le pays, les avions-taxis décrochèrent des contrats de transport du courrier. Kuskulana et Kushtaka
demandèrent tous deux un bureau de poste, qui fut attribué à Kuskulana, où se trouvait déjà une piste d’atterrissage, et Walter Junior, le fils de Walter, obtint le contrat de transport du courrier. Comme le bureau de poste se trouvait à Kuskulana, ce fut un Christianson qui fut nommé directeur, un emploi fort convoité dans le Bush, vu que son titulaire devenait fonctionnaire fédéral, touchait un salaire régulier et bénéficiait d’une assurance retraite. Douze ans après, le président Nixon signait l’Alaska Native Claims Settlement Act, par lequel les tribus alaskiennes accordaient au gouvernement fédéral un droit de passage sur les terres aborigènes de Prudhoe Bay à Valdez afin que l’oléoduc trans-Alaska puisse transporter le pétrole de ses sites d’extraction jusqu’au port. En échange, les tribus reçurent près de dix-sept millions d’hectares de terres et près d’un milliard de dollars. Certains Natifs affirmèrent que, si les tribus formaient des corporations, leurs maisons, leur mode de vie, leur culture même en souffriraient, car les Alaskiens n’auraient d’autre choix que de devenir des Blancs dans un monde qui l’était déjà trop. Mais la terre et l’argent, ces deux biens servant d’étalons à la culture blanche, représentaient une tentation irrésistible. À l’instar de la majorité des autres tribus, que l’on cantonnait depuis trois siècles à un statut secondaire, Kuskulana choisit de ratifier l’accord. Kushtaka faisait partie de la poignée de villages alaskiens qui s’y refusèrent. L’argent de l’ANCSA remplit les coffres de Kuskulana et le village acquit de nouvelles maisons, ses habitants de nouveaux véhicules : skiffs, harenguiers, quads et motoneiges. À Kushtaka, on colmata les interstices de plus en plus larges entre les rondins de cabanes vieilles de cinquante à cent ans, et on se contenta des bateaux et des motoneiges hérités des grands-parents. Kuskulana n’eut que l’embarras du choix parmi les plus belles terres des environs et chacun de ses habitants âgés de six mois à soixante ans devint l’heureux propriétaire d’une parcelle de deux hectares, la plupart au bord de la Gruening et nombre d’entre elles débordant sur les terres où la roue à poissons de Kushtaka était installée depuis plusieurs générations. Roger Christianson Senior essaya même de revendiquer ce site. Sa demande fut promptement rejetée, mais les Kushtakiens ne l’oublièrent pas. La situation s’aggrava encore lorsque les Kuskulaniens construisirent leur nouvel embarcadère juste en face de la roue à poissons de Kushtaka. Les moteurs des skiffs remuaient la boue au fond de la rivière et le bruit effrayait les saumons. À Kushtaka, Dale et Mary Mack ouvrirent une petite épicerie dans leur salon, y stockant des produits qu’ils achetaient en gros à Ahtna ou à Anchorage pour les revendre quasiment à prix coûtant : conserves et légumes secs, chips, packs de soda, aspirine et pansements. Roger Christianson et Silvio Aguilar ouvrirent alors à Kuskulana une véritable épicerie, qui proposait tout ce que l’on trouvait chez les Mack mais aussi des fruits et légumes frais, et même du lait, frais également. En moins de trois mois, l’épicerie Mack avait mis la clé sous la porte. Dale Mack et Roger Christianson se croisèrent au Costco d’Ahtna et eurent des mots en présence d’habitants des deux villages, des mots qui ne perdirent rien de leur violence lorsqu’on les rapporta et qui ne firent qu’exacerber la tension de ceux qui les entendirent de seconde ou de troisième main. « Les Kuskulaniens saisissent la moindre occasion pour vous voler vos idées et vous mettre sur la paille », disaient les habitants de Kushtaka. « Les Kushtakiens ne sont pas encore entrés dans le xxe siècle, vous savez ? disaient les villageois de Kuskulana. Vu l’allure à laquelle ils évoluent, ils n’y entreront sans doute jamais. Ils n’ont même pas les moyens de faire tirer un câble
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