Mort en été

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Un polar très noir au charme vénéneux signé Benjamin Black, alias John Banville, virtuose des mots et maître du genre...

Dublin, 1952. Dirk Jewell, le propriétaire du Daily Clarion, quotidien de la ville, est retrouvé mort chez lui, un fusil dans les mains. Appelés sur les lieux du drame, Quirke, le légiste tourmenté, et Hackett, l'inspecteur qui l'aide sur tous ses mauvais coups, constatent qu'il ne s'agit pas d'un suicide, mais d'un meurtre.
L'homme était marié et père d'une fillette, richissime, très influent, redouté, jalousé, peu populaire, bref, voilà un meurtre entouré d'autant de suspects que de mobiles potentiels.
Dès sa première rencontre avec les proches de la victime, Quirke est troublé par l'énigmatique veuve, par sa solitude, son mystère, sa froideur, son charme. Cette attirance va l'entraîner sur un chemin que sa conscience aurait dû lui interdire de suivre, et sérieusement compliquer l'enquête...



" Le plus subtil des écrivains irlandais. Chapeau, l'artiste ! "Marianne

" Une écriture élégante, sinueuse, subtilement érotique. "The New York Times







Publié le : jeudi 20 février 2014
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EAN13 : 9782841117451
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couverture

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur

Les Disparus de Dublin, 2009

La Double Vie de Laura Swan, 2011

La Disparition d’April Latimer, 2013

Benjamin Black

Mort en été

traduit de l’anglais (Irlande)
par Michèle Albaret-Maatsch

images

1.

Quand le bruit courut que Richard Jewell avait été retrouvé, la tête aux trois quarts arrachée et un fusil dans les mains – des mains sans la moindre tache de sang –, il n’y eut pas grand monde, même dans son cercle familial, pour accueillir la nouvelle avec tristesse. Diamond Dick Jewell, ou Diamant du Gland de mes bijoux de famille – à peu de choses près –, comme le surnommaient ses détracteurs les plus facétieux, était un homme riche. La majeure partie de sa fortune lui venait de son père, Francis T. – dit Francie – Jewell, un homme à la réputation sulfureuse autrefois maire de la ville et propriétaire d’une chaîne de journaux très populaires, dont le Daily Clarion, feuille de chou diffamatoire et fort redoutée qui était le quotidien le plus vendu de Dublin. Porté aux querelles brutales et mu par une puissante haine des syndicats, le vieux Jewell était du style brut de décoffrage, alors que son fils, bien que tout aussi vindicatif et tout aussi dénué de scrupules, recourait à des actes de philanthropie largement médiatisés dans le but de donner un maximum d’éclat au patronyme familial. Personne n’ignorait que Richard Jewell finançait orphelinats et écoles pour handicapés, et que l’aile Jewell du Holy Family Hospital, tout juste inaugurée, était à la pointe de la lutte contre la tuberculose. Dans une cité en butte à de perpétuels problèmes de pauvreté et de santé publique, ces bonnes œuvres et autres initiatives auraient dû élever Dick Jewell au rang de héros, or, maintenant qu’il était mort, nombre de citoyens ne taisaient pas leur satisfaction.

On avait retrouvé le cadavre de Dick Jewell dans l’après-midi du dimanche dans son bureau, juste au-dessus des écuries de Brooklands, le domaine qu’il possédait en copropriété avec sa femme dans le comté de Kildare. Maguire, l’entraîneur, avait gravi l’escalier pour le prévenir qu’un étalon boitait et risquait de ne pas pouvoir participer à l’épreuve qui devait avoir lieu le jeudi soir suivant à Leopardstown. Malgré la porte entrouverte, Maguire s’était bien gardé d’entrer sans frapper et avait patienté sur le palier dehors. Pourtant, son intuition lui avait immédiatement soufflé qu’il s’était produit quelque chose de grave. Quand on lui demanda ensuite de décrire ce qu’il avait ressenti, il en fut incapable, sinon que ses cheveux s’étaient dressés sur sa tête, avait-il affirmé, et que Blue Lightning avait henni dans le silence de la cour en bas – il s’en souvenait très clairement. Blue Lightning était le chouchou de Dick Jewell. Agé de trois ans, c’était le pur-sang qui avait le plus de potentiel.

Le coup de feu avait soulevé Jewell de son siège et l’avait projeté, selon un drôle d’angle, en travers de sa table de travail, où ce qu’il restait de sa tête, un fragment de mâchoire, quelques dents et un morceau de colonne vertébrale, pendouillait dans le vide, du côté opposé. Sur la grande fenêtre panoramique, devant, s’étalait, pareille à une pivoine géante, une énorme tache de sang et de matière avec, au milieu, un trou béant donnant sur les prés verdoyants qui se déployaient à perte de vue. Maguire eut d’abord du mal à comprendre ce qui s’était passé. Jewell s’était apparemment tiré une balle dans le crâne, or s’il y avait quelqu’un dont personne n’aurait imaginé qu’il se fasse sauter la cervelle, c’était bien Diamond Dick Jewell.

Rumeurs et conjectures s’emballèrent aussitôt. Le côté choquant de l’événement prit d’autant plus de relief qu’il s’était déroulé au cours d’un paisible après-midi où les hêtres bordant l’allée de Brooklands suffoquaient sous le soleil et où des odeurs de foin et de chevaux saturaient l’atmosphère estivale. Cela étant, les gens au fait des détails n’étaient guère nombreux. Qui, mieux que les Jewell, savait étouffer un scandale ? Un suicide, en ce temps-là, dans ce pays-là, constituait en effet un très grave scandale.

 

Dans les bureaux du Clarion sur Eden Quay, la confusion le disputait à l’incrédulité et à la stupeur. Le personnel au grand complet, depuis les garçons de bureau jusqu’aux rédacteurs, avait l’impression d’évoluer sous l’eau, voire dans un milieu plus lourd et plus difficile, et en même temps les événements semblaient se précipiter, telle une rivière en crue balayant tout sur son passage. Le rédacteur en chef, Harry Clancy, revenu du golf de Portmarnock où l’on avait dépêché un caddy à bicyclette pour qu’il l’intercepte au douzième trou, ne s’était toujours pas changé et les crampons de ses chaussures dessinaient de crissants tatouages sur le lino tandis qu’il faisait les cent pas devant son bureau tout en dictant un hommage que Mlle Somers, sa secrétaire plus toute jeune et un poil moustachue, transcrivait intégralement sur son bloc.

« … soit frappé dans la force de l’âge, marmottait Clancy, par une hémorragie cérébrale… »

Il jeta un coup d’œil à Mlle Somers, qui s’était interrompue, le stylo en suspens au-dessus de la feuille de papier posée sur son genou.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

Mlle Somers feignit de ne pas l’avoir entendu et se remit à écrire.

« … dans la force de l’âge, murmura-t-elle en reportant laborieusement ces mots sur le vilain papier grisâtre.

— Qu’est-ce que je suis censé dire ? s’écria Clancy. Que le patron s’est collé une balle dans le caisson ?

— … par une hé-morra-gie cé-ré-brale

— D’accord, d’accord, retirez ça », grommela Clancy qui s’était pourtant félicité d’avoir imaginé une explication aussi acceptable à ce décès.

Ça avait été une sorte d’hémorragie, pas vrai ? Il y avait forcément eu beaucoup de sang, vu que Jewell s’était flingué. Ni le Clarion ni aucun de ses concurrents n’irait raconter qu’il s’agissait d’un suicide : la presse ne donnait jamais une précision de ce type ; c’était une convention tacite, destinée à épargner les proches et à éviter que les compagnies d’assurances n’en profitent pour ne pas indemniser la famille. Cela étant, se dit Clancy, autant ne pas publier de mensonge flagrant. En dépit des commodes bobards qu’on pourrait leur servir, les gens sauraient bien assez tôt que le patron s’était arrangé d’une belle manière – nom de Dieu, quelle formule pertinente !

« Dites juste… trop tôt rappelé à Dieu à l’âge de quarante-cinq ans dans des circonstances tragiques alors qu’il était au faîte de son parcours professionnel, et on en restera là. »

Il fourra les mains dans ses poches et traversa bruyamment la pièce pour aller se poster à la fenêtre et regarder la rivière en contrebas. Personne ne nettoyait donc jamais ces carreaux ? C’est à peine s’il distinguait quelque chose de l’autre côté de la vitre. Avec la chaleur, tout chatoyait dehors, et c’est tout juste s’il ne percevait pas le goût de la poussière cendreuse dans l’air ; par ailleurs, la rivière dispensait une puanteur aigrelette contre laquelle aucun vitrage, aussi sale et épais fût-il, ne pouvait rien.

« Relisez-moi le tout », aboya-t-il.

Aujourd’hui, il s’était montré joliment en forme sur le terrain de golf, avec trois bogeys et un birdie au neuvième trou.

Sa secrétaire se risqua à lui lancer un regard en coulisse. Ce polo rose était peut-être très bien sur le terrain de golf, songea-t-elle, mais au bureau il lui donnait une allure de tapette sur le retour. Ce bonhomme corpulent avait une flopée de boucles auburn grisonnantes et, sur les pommettes, une couperose prononcée qui témoignait d’une vie de beuveries assidues. En voilà un autre qui aurait eu des raisons de craindre une hémorragie cérébrale, songea Mlle Somers. C’était son quatrième rédacteur en chef depuis quarante ans qu’elle travaillait au Clarion – sans compter Eddie Randall, qui avait craqué au bout de quinze jours et s’était fait virer. Elle repensa au vieux Jewell, le fameux Francie, qui, un Noël, devant un porto chaud chez Mooney, lui avait fait des propositions malhonnêtes qu’elle avait feint de ne pas comprendre ! N’empêche, lui, c’était un homme, un vrai, pas comme ces gars d’aujourd’hui qui se prétendaient journalistes – qu’était-il advenu des grands reporters ? – et passaient la moitié du temps à jouer au golf et l’autre moitié au pub au lieu de bosser.

Clancy avait recommencé à faire les cent pas et à discourir : « … héritier d’une grande famille dublinoise, il a su relever une gageure… »

Il s’interrompit de nouveau tandis que Mlle Somers s’éclaircissait délicatement mais distinctement la gorge.

« Qu’est-ce qu’il y a encore ?

— Excusez-moi, monsieur Clancy… quel mot avez-vous utilisé ?

— Hein ? marmonna-t-il, déconcerté.

— Vous voulez dire gageure ? insista Mlle Somers. Je crois que c’est comme ça que ça se prononce, pas gajheure. »

Elle refusa de lever les yeux vers lui qui, planté au milieu de la pièce et en proie à une fureur impuissante, respirait fort tout en fixant la tête argentée de sa secrétaire avec la raie blanche de ses cheveux bien partagés. Cette foutue vieille fille sèche comme un coup de trique ! Elle était impossible.

« Oh, veuillez me pardonner mon ignorance, s’écria-t-il sur un ton de sarcasme las… il a su relever une gageure incroyable en reprenant brillamment les rênes de l’entreprise paternelle. »

Ce méchant salopard, songeait-il, qui vous aurait arraché le cœur sans l’ombre d’une hésitation. Il eut un geste impatient de la main et alla s’asseoir à son bureau.

« On y reviendra plus tard, déclara-t-il. On a tout le temps. Voulez-vous bien demander à la standardiste de me passer Hackett à Pearse Street ? »

 

Mais bien entendu l’inspecteur Hackett était déjà à Brooklands. Comme Clancy, il n’était pas de bonne humeur. Il terminait son repas dominical – un bon gigot d’agneau – et se préparait à descendre à Wicklow pour taquiner le goujon un moment quand le téléphone avait sonné. Un coup de fil un dimanche après-midi ne pouvait venir que de sa belle-sœur menaçant de débarquer avec sa couvée ou du commissariat. Aujourd’hui, allez savoir pourquoi, rien qu’à la sonnerie stridente, il avait deviné qui l’appelait et pressenti un problème de taille. Jenkins, le nouveau, était passé le chercher avec la voiture de patrouille ; Hackett avait déjà entendu les beuglements de sa sirène à trois rues de chez lui. May, sa femme, lui avait préparé un sandwich avec le restant de gigot – nourrir son mari semblait être devenu sa priorité –, alors qu’il détestait ces strates de pain tiédasse et de viande enveloppées dans un papier sulfurisé qui déformaient sa poche de veste ; n’eût été sa crainte de se montrer déloyal, il aurait volontiers balancé le tout par la vitre à la seconde même où ils se seraient retrouvés en pleine campagne.

Jenkins était survolté. C’était sa première mission importante – il n’y avait aucun doute là-dessus – depuis qu’on l’avait placé sous les ordres de l’inspecteur Hackett. Même si au départ les rapports de Brooklands avaient donné à entendre que Richard Jewell s’était suicidé, Hackett était sceptique et flairait un meurtre. Jenkins ne comprenait pas comment l’inspecteur réussissait à rester aussi calme – malgré ses nombreuses années de service, il était impensable qu’il ait eu à enquêter sur plus de cinq ou six crimes, et on ne lui avait sûrement jamais confié une affaire aussi sensationnelle que celle-là, si tant est qu’on eût vraiment affaire à un crime, naturellement. Or, la seule chose qui paraissait tracasser Hackett, c’était la partie de pêche à laquelle il avait dû renoncer. Quand il était sorti de chez lui, avec sa femme en retrait dans la pénombre de leur entrée, il affichait un air ronchon et, à peine installé dans la voiture, il avait voulu savoir pourquoi cette fichue sirène hurlait, alors que c’était dimanche et qu’il n’y avait pratiquement pas de circulation dans les rues ; ensuite, c’est tout juste s’il avait prononcé dix mots entre Dublin et le comté de Kildare. Là, il avait fallu qu’ils demandent leur chemin, ce qui l’avait irrité encore un peu plus – « Bon sang, tu ne pouvais pas penser à consulter la carte avant de démarrer ? » Après, une fois à Brooklands, Jenkins avait encaissé la pire humiliation qui soit. Un cadavre, c’était une chose, mais un cadavre avec juste un bout de mâchoire et un vilain morceau de colonne vertébrale à la place de la tête, c’en était une autre.

« Sors ! lui avait crié l’inspecteur quand il l’avait vu verdir. Sors avant de nous saloper la scène de crime ! »

Et le pauvre Jenkins avait descendu l’escalier de bois sur des jambes flageolantes pour évacuer les restes de son dîner dans un angle de la cour pavée.

Devant cette superbe maison de campagne, ces oiseaux qui pépiaient partout alentour, cette flaque de soleil qui coulait par la porte du bureau de Jewell et l’odeur familière de la mort violente qui lui picotait les narines, Hackett se sentit tout drôle. Ce n’est pas qu’il y avait été confronté trop souvent, mais une fois qu’on la connaissait, comment oublier cette vague puanteur où se mêlaient le sang, les excréments et un je-ne-sais-quoi de ténu, d’âpre et d’insidieux, l’odeur de la terreur peut-être, ou du désespoir – mais peut-être se racontait-il des histoires ? Désespoir et terreur laissaient-ils vraiment des traces ? Il entendit Jenkins dans la cour, secoué de haut-le-cœur à présent. Au fond de lui, il ne pouvait blâmer le pauvre bougre pour sa faiblesse : ainsi répandu sur le bureau, tordu comme un tire-bouchon, avec en plus toutes ces coulures de cervelle sur la fenêtre derrière lui, Jewell était épouvantable à voir. Il remarqua aussi le fusil, un vrai bijou, un Purdey, sauf erreur.

Jenkins remonta les marches de bois à pas lourds et s’arrêta sur le seuil.

« Désolé, inspecteur. »

Hackett, qui s’était campé devant le bureau, les mains dans les poches de son pantalon, le chapeau repoussé sur la nuque, ne se retourna pas. Jenkins nota que le costume bleu de son boss était lustré au niveau des coudes et du derrière, puis il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule vers le truc étalé en travers du bureau à la manière d’une carcasse de bœuf et ressentit une vive déception : il avait espéré un meurtre, or le cadavre tenait une arme entre les mains.

Une voiture s’engouffra alors dans la cour et Jenkins reporta son attention vers l’escalier.

« Les gars de la police technique et scientifique », annonça-t-il.

Toujours aussi peu désireux de se retourner, l’inspecteur fit mine de sabrer quelque chose du tranchant de la main.

« Dis à la PTS d’attendre une minute. Dis-leur – il eut un petit rire –, dis-leur que je réfléchis. »

Jenkins redescendit les marches de bois, échangea quelques mots avec les nouveaux venus, puis remonta. Hackett aurait aimé rester seul. Il éprouvait toujours un curieux sentiment de paix en présence de la mort ; c’était pareil, constata-t-il avec un sursaut, que ce qu’il ressentait maintenant quand May allait se coucher de bonne heure et le laissait dans son fauteuil à côté de la cheminée, un verre à la main, à étudier les visages qu’il entrevoyait au milieu des flammes. Ce n’était pas bon signe, ce besoin de solitude. En fait, c’était les odeurs, de chevaux, de foin et autres, bien plus agréables, qui l’entraînaient dans ces divagations – sur le passé, son enfance, la mort et ses proches disparus au fil des années.

« Qui est-ce qui l’a trouvé ? demanda-t-il. Le palefrenier, c’est ça ?

— L’entraîneur, répondit Jenkins derrière lui. Un certain Maguire.

— Maguire. Oui. »

Ces scènes de violence sanglante représentaient un moment où le temps s’était arrêté, une lamelle prélevée sur le flux normal des choses et mise en attente, tel un échantillon placé entre les deux plaques de verre du microscope.

« Il a entendu le coup de feu ?

— Il dit que non.

— Où est-il ?

— À la maison. Il est tellement secoué que Mme Jewell l’a fait entrer.

— Elle est là, la patronne… la veuve ? »

Il se rappela que la femme de Jewell était étrangère. Espagnole, c’est ça ? Non, française.

« Elle a entendu la détonation ?

— Je ne lui ai pas parlé. »

Hackett avança d’un pas et toucha le poignet du défunt. Froid. Allez savoir, ça faisait peut-être des heures qu’il était mort !

« Fais monter les légistes de la PTS. »

Jenkins arrivait à la porte quand Hackett ajouta :

« Et Harrison ? Il est en route ? »

Harrison était le médecin légiste agréé par l’État.

« Apparemment, il est malade.

— Ou plus probablement sur son bateau.

— Il paraît qu’il a été victime d’un infarctus.

— Ah oui ?

— La semaine dernière.

— Merde.

— Ils envoient le docteur Quirke.

— Tiens donc. »

 

Maguire était un grand costaud, avec une grande tête carrée et des mains tout aussi carrées et parcourues de veines noueuses. Elles tremblaient encore notablement. Il était assis à la table de la cuisine dans un carré de soleil et regardait dans le vide, une tasse de thé devant lui. Il était blême et sa lèvre inférieure tremblotait elle aussi. Hackett le considéra avec perplexité. Ce sont toujours les plus durs en apparence qui sont les plus touchés, se dit-il. Un vase de tulipes roses trônait sur la table. Quelque part dans les champs, un tracteur profitait de ce beau dimanche après-midi pour travailler aux foins. La météo prévoyait de la pluie un peu plus tard dans la semaine. Sur une étagère à côté de l’évier, une énorme TSF marmonnait en fond sonore.

Hackett n’avait rencontré Richard Jewell qu’une seule fois, à l’occasion d’un événement au bénéfice des veuves de la police. Comme tous les individus fortunés, Jewell brillait d’un éclat terne et seuls ses yeux, sertis tels des rivets dans un masque souriant, faisaient vrais. C’était néanmoins un bel homme, dans le style prédateur, avec trop de grandes dents blanches et un nez en forme de hache de pierre polie. Il avait fendu la foule des femmes qui s’étaient brusquement senti des jambes en flanelle et avait serré la main du préfet de police et du maire d’un air hautain en se tournant de droite et de gauche, comme s’il eût été un joyau de prix qu’il convenait d’admirer et d’envier. Diamond Dick. Difficile de ne pas être impressionné. Pourquoi un tel homme se serait-il flingué ?

« Vous prendrez du thé, inspecteur ? » s’enquit Mme Jewell.

Grande, mince, avec des yeux noirs pleins de feu, elle se tenait près de l’évier, une cigarette à la main, imperturbable et extraordinairement calme dans une robe de soie gris tourterelle et des talons aiguilles en vernis noir. Ses cheveux noir de jais étaient tirés en arrière et elle ne portait pas le moindre bijou. Un grand oiseau majestueux, un héron par exemple, n’aurait pas paru plus incongru dans cet intérieur banal.

« Non, merci, madame », répondit Hackett.

Jenkins émit un petit bruit, si bien que Hackett se tourna à moitié vers lui, la main levée.

« À propos, je vous présente l’agent Jenkins, mon adjoint. »

Chaque fois qu’il prononçait le patronyme du jeune homme, il se mordait la langue pour refréner un sourire. Jenkins : sans qu’il sache pourquoi, ce nom lui rappelait toujours un tableau de son enfance, une toile représentant un âne coiffé d’un chapeau percé de deux trous d’où émergeaient de grandes oreilles poilues. Or, les oreilles de Jenkins étaient effectivement un peu pointues et d’une taille remarquable. En plus, ce garçon était affligé d’un long visage très pâle et d’une pomme d’Adam qu’on aurait cru retenue par un élastique. Le malheureux était dynamique et de bonne volonté, mais faisait toujours le contraire de ce qu’il aurait fallu. Incroyable, le nombre d’épreuves que l’existence nous envoie ! songea Hackett.

« Dites-moi, madame, risqua-t-il, vous étiez ici quand… quand c’est arrivé ?

— Et quand est-ce arrivé ? rétorqua Mme Jewell en haussant un sourcil.

— Nous n’aurons aucune certitude tant que le médecin légiste ne sera pas sur place, mais mes gars estiment que ça remonte peut-être à quatre ou cinq heures.

— Alors non. Je suis arrivée ici à – elle jeta un coup d’œil vers l’horloge au-dessus de la cuisinière – … quinze heures, quinze heures trente environ. »

Hackett opina. Son accent lui plaisait. On n’aurait pas cru une Française, sa façon de parler était plus proche de celle de cette actrice suédoise, comment elle s’appelait déjà ?

« Voyez-vous une raison pour laquelle votre mari… ? »

Elle manqua lui rire au nez.

« Non, bien sûr que non. »

Il hocha de nouveau la tête et considéra d’un air bougon son chapeau, qu’il tenait du bout des doigts. Face à cette femme, il avait l’impression d’endosser le costume du petit postulant soumis et déférent et ça l’irritait. Subitement, il s’aperçut que tout le monde était debout, sauf Maguire, toujours affalé à la table, sous le choc, ce qui lui parut bizarre. Qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez ce gars, il avait complètement perdu les pédales ou quoi ?

Il reporta son attention vers son interlocutrice.

« Pardonnez-moi cette remarque, madame Jewell, mais vous ne semblez pas très surprise. »

Elle écarquilla les yeux – ils étaient extraordinaires, noirs, brillants et effilés, comme ceux d’un chat.

« Bien sûr que si, protesta-t-elle. Je suis… – elle chercha le terme – je suis atterrée. »

Cette réponse ne semblant pas devoir donner lieu à des détails supplémentaires, il se rabattit sur l’entraîneur.

« Vous dites que vous n’avez pas entendu la détonation ? »

Maguire commença par ne pas comprendre que c’était à lui que Hackett s’était adressé et l’inspecteur dut reposer sa question, d’une voix plus forte. Le grand costaud s’agita comme si on lui avait piqué le derrière.

« Non, marmonna-t-il en fixant le sol avec une mine bougonne. Je devais être aux galops dehors. »

Hackett consulta Mme Jewell du regard.

« Les pistes de galop, lui expliqua-t-elle. C’est là qu’on entraîne les chevaux. »

Elle avait terminé sa cigarette et, l’air vaguement amusé de quelqu’un dans l’impuissance, cherchait un endroit où écraser son mégot ; on aurait juré qu’elle n’avait encore jamais mis les pieds dans une cuisine, y compris celle-ci, et qu’elle était à la fois enthousiasmée et déroutée par la bizarrerie de tout cet équipement ménager auquel elle ne connaissait rien. Jenkins repéra un cendrier sur la table et s’empressa de le lui apporter, ce qui lui valut un sourire étonnamment chaleureux, radieux même, et, pour la première fois, Hackett vit combien elle était belle – trop mince et trop froide, mais ravissante quand même. Sa réaction le surprit : pour ce qui était du physique féminin, il n’avait jamais été trop compétent.

« Vous êtes montée au bureau ? lui demanda-t-il.

— Oui, bien sûr. »

Il n’ajouta rien, continua à faire tourner son chapeau entre ses doigts, lentement. Elle esquissa un sourire en biais.

« J’ai passé la guerre en France, inspecteur, lui confia-t-elle. Ce n’est pas le premier cadavre que je vois. »

Ingrid Bergman… voilà, c’était à elle que sa voix le faisait penser. Voyant qu’elle l’observait avec attention, il baissa les yeux. Était-ce donc pour elle ce à quoi son mari se résumait à présent : un cadavre ? Quel drôle de personnage, songea-t-il, même pour une Française.

Tout à coup, Maguire prit la parole, ce qui parut d’ailleurs le surprendre autant que ses trois vis-à-vis.

« Il m’avait donné le fusil à nettoyer, déclara-t-il. Il me l’a passé hier pour que je le nettoie. »

Il les regarda un à un.

« J’aurais jamais imaginé, bredouilla-t-il, stupéfait. J’aurais jamais imaginé… »

Cette remarque n’appelant aucun commentaire, les autres firent donc comme s’il n’avait rien dit.

« Qui y avait-il encore à la maison ? demanda Hackett à Mme Jewell.

— Personne, je crois. Sarah – l’épouse de M. Maguire, qui est aussi notre gouvernante – était allée à la messe, et ensuite voir sa maman. Quant à M. Maguire, comme il l’a dit, il était sur les pistes d’entraînement. Et moi, j’étais en route, au volant de la Land Rover.

— Il n’y a pas d’autres employés ? Des garçons de course, des filles d’écurie – les titres techniques lui échappaient –, ce genre de personnel ?

— Bien sûr que si, répondit Mme Jewell, mais on est dimanche.

— Ah, oui, c’est exact. »

Ce fichu tracteur, avec son bruit lancinant en dépit de la distance, lui collait mal au crâne.

« Peut-être votre mari comptait-il là-dessus ? Sur le fait qu’il n’y aurait personne dans la propriété ? »

Elle haussa les épaules.

« Peut-être. Qui pourrait le dire à présent ? »

Elle ramena doucement ses mains jointes contre sa poitrine.

« Il faudrait que vous compreniez, inspecteur… »

Elle hésita.

« Pardonnez-moi, j’ai…

— Hackett.

— Oui, oui, désolée, inspecteur Hackett. Il faut que vous compreniez que mon mari et moi vivions… séparément.

— Vous étiez séparés ?

— Non, non. »

Elle sourit.

« Aujourd’hui encore, il arrive que mon anglais… Je veux dire que chacun d’entre nous mène sa vie. C’est… c’était… un mariage comme ça. »

Elle sourit de nouveau.

« Je crois que je vous choque un peu, peut-être, non ?

— Non, madame, pas du tout. J’essaie seulement de comprendre la situation. Votre mari était une personne très en vue. Il va y avoir beaucoup d’articles sur lui dans la presse, beaucoup de spéculations. Tout ça est très… délicat, n’est-ce pas ?

— C’est-à-dire que cela va déclencher un scandale.

— C’est-à-dire que les gens voudront savoir. Les gens voudront des raisons.

— Les gens ? s’écria-t-elle d’un ton cinglant, en manifestant pour la première fois un soupçon de passion, un soupçon mais rien de plus. En quoi cette histoire concerne-t-elle les gens ? Mon mari est mort, le père de ma fille. C’est un scandale, oui, mais pour moi et ma famille et pour personne d’autre.

— Oui, répondit Hackett avec douceur en opinant. C’est vrai. Mais le démon de la curiosité est terrible, madame Jewell. Je vous conseillerais de décrocher votre téléphone une journée ou deux. Avez-vous des amis chez lesquels vous pourriez vous installer, qui vous hébergeraient ? »

Elle rejeta la tête en arrière, releva son joli nez fin et le toisa.

« Croyez-vous, inspecteur, répliqua-t-elle, glaciale, que je sois du genre à me cacher ? Je connais les gens, et le démon de la curiosité qui les ronge. Je connais les questions qu’ils peuvent se poser. Ça ne me fait pas peur. »

Un bref silence s’installa.

« J’en suis certain, madame Jewell, dit Hackett. J’en suis certain. »

À l’arrière-plan, Jenkins, fasciné, observait cette femme avec admiration. Maguire, toujours perdu dans ses pensées, poussa un grand soupir. La colère de Mme Jewell, si c’en était bien une, se dissipa et la jeune femme se détourna. De profil, elle avait une silhouette qui rappelait celles qu’on voit sur les tombes des pharaons. Puis les pneus d’une voiture crissèrent sur les pavés de la cour.

« Ce doit être Quirke qui arrive », déclara l’inspecteur Hackett.

 

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