Mortel !

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Trop tranquilles, ces vacances d'été ! Mortellement tranquilles ! Léonard ne supporte pas cette atmosphère, sans la moindre vague, sinon celles qui s'échouent sur la plage paradisiaque où ses parents ont loué une maison. Par provocation, il embarque sur un kayak, direction l'aventure !
Du paradis, Léonard va basculer dans l'horreur absolue. Un enfer où se croisent bandits, trafiquants, naufragés... et un monstre affamé qui découvre le goût du sang...



Publié le : jeudi 5 juin 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823807097
Nombre de pages : 69
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Hubert Ben Kemoun
Mortel !
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Pour Nicolas et Nathan.
HBK
1
Léonard
Posée délicatement au sommet de la dune, la maison était magnifique. Gardiens attentifs de ce havre de douceur, deux grands pins parasol semblaient la protéger. Légèrement penchés, ils veillaient sur la bâtisse en pierre comme des grands-parents émerveillés au-dessus du berceau de leur premier petit. Depuis la terrasse, la vue était panoramique. Un large éventail qui s’ouvrait de la pointe des Sabines, à l’est, aux rochers de Pallu, à l’ouest. Une vue splendide que l’on retrouvait sur nombre de cartes postales au tabac-presse-épicerie du village. Comme chaque matin, le copieux petit déjeuner était servi sous la tonnelle d’une passiflore en fleur… Ce jour-là, pas un seul nuage ne brouillait l’éclat d’un soleil qui promettait d’être généreux toute la journée.
Le paradis pour de vrai ! Ou du moins un décor digne d’une publicité pour agence de voyages.
Pourtant, ce matin-là, Léonard trouvait à « cette baraque pourrie » une odeur infecte. Il décréta que cette vue était « tout à fait quelconque et sans le moindre relief » et qu’il n’y avait rien sur cette table qui puisse le contenter.
Léonard était descendu pour le petit déjeuner avec une tête de douze kilomètres (aussi longue que la baie). Il n’y avait pourtant aucune explication particulière à cette mauvaise humeur. C’était les vacances, il profitait tous les jours de la plage, ses parents lui fichaient une paix royale, tout comme sa petite sœur Lila. Elle passait son temps avec sa meilleure copine, Rose, qui avait été invitée pour quelques jours dans cette belle maison louée sur la côte de la Bretagne Sud.
Léonard ne savait pas trop lui-même pourquoi il tirait cette tête. Mais aujourd’hui, tout l’énervait ! Les gloussements débiles des deux gamines de huit ans attablées en face de lui, les papouilles amoureuses et gluantes de ses parents qui, depuis l’installation dans la maison des pins, n’avaient pour préoccupation que le choix des melons servis en entrée aux repas. Sinon, ils passaient leur temps à ne rien faire que lire, bronzer et traîner… Tout brillait ici, et pas seulement le soleil !
Dans quatre jours, il irait chercher Enzo au port. Son meilleur copain arriverait à son tour sur l’île, pour partager une semaine avec la famille. Enzo saurait pimenter un peu ces journées qui s’étiraient tellement en longueur. Si maladroit dans ses gestes, Enzo avait un côté « artiste » capable de déclencher des catastrophes. Il était une sorte de croisement entre Batman et Gaston Lagaffe. Une alliance assez particulière et souvent épuisante pour lui, comme pour les autres. Enzo osait les trucs les plus fous. Avec les filles, les profs ou ses parents. Il passait son temps à se lancer des paris saugrenus et représentait aux yeux de Léonard un champion qui n’avait peur de rien, ni du danger, ni du ridicule. Avec lui, rien n’était fade et c’est ce que Léonard appréciait parfois jalousement chez son ami. Enzo débarquerait ici avec, dans ses bagages, mille récits d’aventures extraordinaires, pas forcément glorieuses, mais toujours si originales et si cocasses. Et lui, Léonard, qu’aurait-il à raconter en échange ? Rien ! Strictement rien ! « Je me baigne, je bronze, parfois je vais courir sur le chemin douanier. Sinon, on mange des salades composées avec tous les fruits et légumes qu’on trouve dans la région, et puis, je dors plutôt bien, après avoir regardé des films sur mon ordi… Qu’est-ce que je peux ajouter ? Ah oui, ici le portable passe quand il veut, et il ne veut pas souvent. L’endroit où l’on capte le moins mal, c’est en grimpant sur le tas de bois au fond du jardin. Pas d’Internet dans la maison. Pour choper une connexion, faut aller au village, chez le coiffeur qui fait aussi bistrot, mais ça rame tellement qu’il vaut mieux ne pas y compter ou alors avoir tout son après-midi à perdre… Voilà, tu vois, ici, c’est limite entre la maison de retraite et le Moyen Âge ! Heureusement que tu arrives pour bousculer tout ça, mon pote ! »
La honte totale !
Ce matin au réveil, les quatre jours à attendre Enzo paraissaient une éternité insurmontable à Léonard.
C’était trop doux ici, trop heureux et surtout abominablement trop calme ! Un ennui mortel !
Ses parents avaient prévenu : ils avaient besoin d’un repos absolu après une année surchargée. Mais se reposer à ce point ? Ça ne pouvait pas exister ! Depuis que la famille était arrivée, pas un cri, pas une dispute, pas même une assiette cassée en dressant la table, rien. Chaque instant s’écoulait paisible, trop paisible. Aucune guêpe n’avait piqué qui que ce soit autour des melons, pas une seule brûlure devant le barbecue, et chaque jour ce soleil souverain sur cet océan majestueux… Aujourd’hui, la coupe était pleine ! Cet immense vide et cette solitude soporifique devenaient insupportables. Ces vacances finissaient par ressembler à un dimanche après-midi perpétuel. Ce genre de moment collant, pas vraiment malade, mais en convalescence de la semaine. Voilà sans doute pourquoi Léonard faisait cette tête. Il s’ennuyait à mourir et avait décidé de le faire payer au monde entier !
— Mal dormi, mon cœur ? demanda sa mère d’une voix acidulée. Il y a des croissants et des brioches. Ton père est passé par la boulangerie en rentrant de sa promenade matinale.
— Une balade délicieuse, murmura d’un air satisfait le livreur de croissants et de pain frais, en s’étirant de tout son long avant de se resservir une grande tasse de café. La boulangère fait également un gâteau aux graines de pavot, et j’en ai commandé un pour demain. S’il est aussi bon que son sourire est agréable…
Léonard jeta un regard sombre à ses parents. Visiblement, sa mère, qui gloussait à cette allusion au sourire de la boulangère, avait déjà oublié la question qu’elle venait de lui poser au sujet de son sommeil. En tout cas, elle n’attendait pas de réponse. Ils s’en fichaient ! Ses parents se fichaient de lui, pensa le garçon.
Comment le sourire si doux de sa mère pouvait-il lui sembler désagréable à ce point ? Pourquoi trouvait-il son père – touillant son café avec la pointe de croissant – si lamentable ? Parce qu’elle avait posé une question sans se préoccuper d’obtenir la moindre réponse ? Parce qu’il avait effectué un long détour par la boulangerie pour le bien-être de sa petite tribu ?
Léonard ne chercha pas à en savoir plus. Ce matin, il ne supportait plus ce bonheur gluant qui enveloppait cette maudite baraque. Il se contenta de hausser les épaules et les yeux vers le ciel trop bleu et déjà si lumineux. Il finit par se lever.
— J’descends à la plage ! cracha-t-il rageusement du haut de ses treize ans et des poussières en attrapant sa serviette de bain sur le fil à linge.
Sans doute aurait-il aimé qu’on lui dise quelque chose. « Mais enfin, qu’est-ce qui te prend ? Tu n’as presque rien avalé ! Léonard, reviens ici immédiatement ! », ou bien : « Tu pourrais au moins débarrasser ton bol », ou encore : « Fais attention, ne nage pas trop loin », ou pourquoi pas : « N’oublie pas qu’on compte sur toi pour aider à préparer les grillades ce midi ! »… enfin quelque chose dans ce genre. Du genre inquiet et attentif, qui lui donne une petite illusion d’importance.
Mais il n’eut droit qu’à un délicat :
— Bonne baignade, Léonard !
Ce qui l’énerva un peu plus.
Ses parents le laissaient entièrement libre ici. Il pouvait partir, revenir quand bon lui semblait, zapper un repas, paresser au lit toute la journée s’il le voulait, personne n’y trouvait rien à redire. À croire qu’il n’existait plus vraiment à leurs yeux.
Existait-il encore seulement ? Il en doutait de plus en plus.
Égoïstes, bande d’égoïstes ! Personne ne s’inquiétait de lui et pour lui, dans cette maison !
Secrètement il espéra, en descendant vers la plage, entendre son père ou sa mère courir dans son dos pour le rattraper et essayer d’engager la conversation. Mais seuls quelques grillons tapis dans les bruyères s’intéressèrent très vaguement aux pas décidés du garçon. Il tira les écouteurs de son iPod de la poche de son bermuda et envoya la musique. Un rap qui parlait d’une cité ne ressemblant en rien à cet univers de vacances et dans lequel le chanteur promettait qu’il allait tout faire exploser et que ce ravage serait… Mortel !
Il arriva à la plage en fredonnant le refrain et en songeant à cette famille de gros nuls qui lambinait à la table du petit déj. Ah, ils se prélassaient vraiment tous dans une bulle aussi turquoise que la mer. Une bulle épaisse et hermétique. Eh bien, il allait la crever, cette bulle, et pas plus tard qu’aujourd’hui ! Après tout, Enzo n’avait pas l’exclusivité des initiatives et des catastrophes.
2
Manuel
Le voilier était un beau douze mètres à la coque en bois moutarde. Baptisé Rubi dos mares, il avait pour port d’attache Albufeira au Portugal qu’il avait quitté il y avait plus d’une semaine. Il avait fait halte à La Rochelle trois jours auparavant puis continué, toujours vers le nord, en direction du golfe du Morbihan, en Bretagne. Il s’était arrêté pour une nuit dans le port de Locmariaquer qu’il avait quitté le matin même. À présent, il mettait le cap à l’ouest, vers le Finistère, qu’il contournerait dans quelques jours.
Sur le pont de son bateau, Manuel Olivera achevait d’enfiler sa combinaison néoprène de plongée. Non loin de lui, assise sur la banquette en tek face à la barre, avec pour seul vêtement un string de bain rose tyrien, sa compagne Bettina Houeix était penchée sur ses doigts de pied. Armée d’un petit pinceau, elle attaquait son pied gauche avec un vernis carmin du plus bel effet. Ensuite, elle avait prévu de se faire les ongles des mains. C’était en gros tout ce qu’elle avait envisagé pour occuper sa matinée.
Manuel avait rencontré Bettina sur Internet deux mois auparavant et, malgré leurs dix ans d’écart, l’entrepreneur en bâtiment de Setubal, au Portugal, espérait que cette jeune femme était enfin la bonne, celle avec qui il pourrait construire un couple, un vrai, un solide, en béton aussi armé que celui des fondations des immeubles qu’il construisait entre Porto et Lisbonne. Un couple avec projets d’aménagement du salon-salle à manger, d’éclairage des allées du jardin et peut-être même d’enfants à pourrir et gâter. Mais, tout comme Bettina ignorait quelques secrets de Manuel au sujet de ce voyage, l’homme ignorait que, pour les projets d’avenir, sa belle amie avait des doutes de plus en plus sérieux. Ce matin, elle tirait une tête de douze mètres (aussi longue que le bateau de son compagnon), et l’avenir de leur relation, elle ne le voyait plus dépasser quelques jours. C’était même un maximum.
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