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Mortelle

De
163 pages
Pour la plupart des gens, Susy est une femme mariée lisse et sans histoires. Mais pour ses amants, elle est une mante religieuse prête à les tuer plutôt qu’à les quitter. Dans un style efficace et cru, Guylaine Menot fait dans Mortelle le portrait d’une femme ivre de plaisir et de sang, dressant par là une description subtile mais sans merci de la psyché humaine. Bibliothécaire, Guylaine Menot vit immergée dans le monde des livres et de la culture. Elle a déjà écrit des pièces pour des festivals amateurs ainsi qu’un roman troublant, La main coupée. Elle récidive ici avec Mortelle, au charme vénéneux.
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2 Titre
Mortelle

3 Titre
Guylaine Menot
Mortelle

Polar
5Éditions Le Manuscrit
Paris






















© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-03152-2 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304031522 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03153-9 (livre numérique) 031539 (livre numérique)
6 Mortelle






Je me sens sale. Même nue. Encore plus nue.
Je ne peux pas me coucher comme ça à coté
de lui.
Ma peau transpire l’autre.
Je me lève. La chaise a imprimé son tramé en
paille sur mes fesses. J’ai du rester longtemps
dans le noir sans bouger.
Je vais à la salle de bain : rituel connu de la
douche.
J’ouvre l’eau chaude. Le crépitement sur la
faïence m’apaise déjà. La vapeur envahit la
pièce, noie mes remords.
Lentement je me glisse sous les gouttelettes.
L’eau me tapote les épaules, me brûle presque,
me détend. Je ferme les yeux, je la laisse
ruisseler sur mon visage. A chaque fois cette
barrière liquide me purifie. Tout s’efface, tout
me quitte, tout glisse de mon corps en suivant
les rigoles chaudes. Les images sales, la honte…
le plaisir aussi…
Dans huit jours nous quitterons cette ville. Il
était temps : trop de choses s’étaient
accumulées…
7 Mortelle
Je me sèche à peine. Il fait bon. Maintenant
je me sens bien. Je retourne dans la
« chambre », chambre-salon plus exactement,
puisque l’autre pièce de notre petit appartement
est à la fois son bureau et mon ancien atelier de
peinture.
Je fixe la forme dessinée sous le drap :
Franck dort toujours profondément. Je me
glisse lentement dans le lit. Sa main caresse
délicatement ma jambe. Quelque soit l’heure,
l’endroit de ses rêves, il se réveille toujours
quand je m’allonge à ses cotés.
– Le film était bien ?
– Assez moyen.
Il n’a jamais cherché à détailler mes soirées
cinéma. Discret. Confiant. Aveugle.
Un instant ma main parcourt son bras, son
épaule. Elle s’imprègne de sa chaleur
ensommeillée : dans deux minutes, il se sera
rendormi. Je devine son sourire que le sommeil
dilue.
J’aime cet instant où tout s’arrête, où tout se
calme où la dernière image qui me vient à
l’esprit sera celle qui créera mes rêves.
Je fixe le plafond invisible dans le noir. J’aime
ma vie. Je l’ai choisi. J’ai de la chance. J’en ai
toujours eue. Je l’épuiserais jusqu’à plus faim,
plus soif, plus rien.
8 Mortelle






Petit réveil calme. La lumière filtre par la
fente des volets. Je m’étire. Posé sur la table
voisine, un plateau : céréale, jus d’orange, petit
mot, m’attend. Sur le papier griffonné rapide,
Franck s’excuse de ne pas m’avoir réveillé, me
rappelle de contacter l’agence immobilière pour
la location, « espère ne pas rentrer trop tard…
Mais il ne lui reste que huit jours pour tout
préparer : clore ses derniers dossiers, faire place
nette à son successeur. »
J’avale d’un trait mon jus d’orange, grignote
distraitement mes céréales. De l’autre main
je feuillette mon agenda. Franck a raison, il faut
que tout soit réglé dans huit jours. En face du
vendredi 7 j’inscris D. H., Daniel Harencourt :
ma liaison en cours à trancher.
Je croque la dernière céréale, avale le lait du
fond du bol : j’aime quand il est chargé de
sucre, épais, sirupeux. Je tends la main vers le
téléphone. Deux coups de fils avant tout autre
chose.
– Agence Rivière ? Bonjour, Susy
Chaudombre, oui merci. J’aimerais confirmer
notre rendez-vous pour samedi après midi…
9 Mortelle
Quinze heures ? Le contrat est déjà prêt ? Et
bien, c’est parfait. A bientôt alors…
Un autre numéro : un répondeur à la voix
chaude.
– C’est Susy. Prochain rendez-vous vendredi,
comme la dernière fois.
Je raccroche. Je ne lui ai pas dit que ce sera
notre dernière rencontre.

J’enveloppe délicatement quelques objets :
coupes à champagne, longues, translucides :
cristal… Elles ne viennent pas de notre
mariage. Rien, en vaisselle n’a survécu au
temps… Pourtant, cinq ans c’est assez peu…
J’enroule doucement la dernière, la pose dans le
carton avec ses sœurs déjà emmaillotées… Je ne
pensais pas que faire les cartons m’amuseraient
autant. Le souvenir, l’idée du départ aussi sans
doute… J’espérais ce changement. Plus qu’une
question d’air, une question de survie.
Je m’arrête un instant. Mon regard balaie
d’autres cartons déjà fermés… Peu de choses
en fait. Franck et moi avons peu d’objet. Je
crois que je pourrais même partir sans rien
emporter… Rien ne me manquerait. Les objets
ne sont souvent que des simples fournisseurs de
conforts. Je n’emmènerais peut être qu’une
statuette : une reproduction de musée : la tête
d’une des filles de Néfertiti et du pharaon
Aménophis IV… Celle qui trône sur mon
10 Guylaine Menot
bureau… J’aime son visage hautain, lointain…
Je m’imagine un instant aventurière fuyant
jusqu’au désert avec cette unique possession.
Risible scénario : ce qui me réjouit dans ce
déménagement est justement de ne pas avoir eu
à choisir.
Je me redresse. On pense à tout et n’importe
quoi en emballant : petites madeleines de
Proust visuelles… J’ai vaguement mal au dos :
peu sportive… J’arpente les pièces presque
vidées. Je me sens bien. Je me sens déjà
partie… Il me reste pourtant une dernière
formalité.
11 Mortelle






La terrasse du café mi-ombre, mi-lumière est
agréable. Il s’avance vers moi. Carré trapu : bon
amant vigoureux. Je ne tiens pas ce genre de
notation mais c’est ce que je dirais de lui. A
peine assis, il hèle le garçon : sur de lui,
toujours… Sa devise pourrait être quelque
chose comme « Rien ne m’a jamais résisté très
longtemps », ce qui est sans doute vrai.
– Deux martinis !
Dés le début il m’a imposé ce goût là. Je le
laisse faire. Cela m’est égal : un détail.
Il n’est pas désagréable à regarder. Nez fort,
sourcils fournis cheveux coupés courts en
brosse. S'il vivait, dans quelques années, il aurait
un physique de catcheur. Très vite je chasse
cette pensée. Je resserre la pression de mes
pieds sur mon grand sac. Le matin même j’ai
acheté un excellent couteau de cuisine.
Il avale presque son martini d’un trait. .
– Alors un autre hôtel ?
Je lui souris.
– Tu as vraiment peur que ça se sache.
Il me fixe.
12 Guylaine Menot
– Remarque c’est vrai qu’avec ce qu’on fait,
ta réputation en prendrait un sale coup.
C’est son humour. Je souris pourtant
puisqu’il a raison. Je finis mon verre.
J’ai rencontré Daniel il y a presque un an, à
une présentation de voitures de courses. J’y
cherchais un amant. Je l’ai trouvé. C’est son
énergie qui m’a séduite. Énergie à regarder les
autos, à me les expliquer tout en me draguant
ouvertement. Et puis son corps était
intéressant. Je suis de celles qui peuvent faire
l’amour sans sentiments, par plastique, par goût
de la chair… C’est pour cela que mes amants
étaient tous différents : chaque chair à son goût.
– On y va ?
J’acquiesce. Il paye.
J’ai déniché un nouvel hôtel : j’en change à
chaque fois. Pas luxueux, peu regardant :
exactement ce qu’il me faut… encore plus pour
une dernière rencontre.
13 Mortelle






La porte claque derrière moi. Je jette mon sac
sur une chaise proche. Daniel Harencourt :
histoire finie.
Je me sens fatiguée mais libérée… comme
toujours après ces dernières rencontres. Tout
s’est passé très vite… Demain nous pourrons
partir tranquille. Changer de ville, de vie peut
être…
Je suis le long couloir jusqu’à la salle de bain.
Après la pénombre la lumière m’éblouit mais ce
soir je ne lui en veux pas. Je contemple les murs
nus, le carton retourné avec nos derniers
instruments de toilette indispensables.
J’ouvre l’eau de la douche. Je me déshabille.
L’eau chaude me régénère. Je la regarde glisser
sur moi, sur le fond blanc de la baignoire,
s’engloutir dans le trou d’évacuation, encore
mêlée de fines traces rougeâtres. Je me
shampouine, je me savonne minutieusement.
Celui-là avait la vie bien accrochée. Ce ne
sont pas forcément ceux qui font les meilleurs
amants. Il y a un lien entre l’amour et la mort.. .
Le sang et le plaisir… Je le sais… Mieux que
quiconque.
14 Guylaine Menot
Je me frotte plus fort. Avec la vapeur, l’odeur
de sa peau suinte de la mienne. Il faut que je
m’en débarrasse : toute trace doit disparaître.
Franck marque un arrêt.
– Tu es sûre que tu ne vas pas regretter ?
Il a toujours du mal à « quitter ». Franck est
un homme d’habitude, de fidélité, celui sur qui
on peut compter, celui qui est toujours
présent… Nombre de ses amis pensent que je
l’ai choisi pour ça, pour cette stabilité qui me
manquait tant. Moi, je ne sais pas trop.
– Certaine. Quand il hésite ainsi, c’est moi
qui ai envie de le protéger.
– Alors. Il tire doucement la porte. Il
enferme 6 ans de vie commune, 5 de mariage.
– Viens. Je pose ma main sur son bras. :
stéréotype : Les souvenirs sont dans la tête, pas
dans les murs.
Au passage, les clés au gardien. Adieux
d’usage. Il regrettera ces locataires sans
problèmes : pas fêtards, pas d’enfants, pas
d’animaux, pas de plantes à arroser le week-end,
et les « étrennes » que Franck n’oubliait
jamais…
La voiture, la portière qui se ferme avec un
bruit de sas.. . Vers l’avant, toujours : cette
phrase là pourrait être ma devise… J’avais aussi
besoin de ce changement.

15 Mortelle
– Voilà. Elle me tend les clés. Vous êtes chez
vous.
Je me retourne. Vide, l’appartement est
encore plus attirant. C’est une étrange soupente
avec pourtant de la hauteur sous plafond et une
lumière vive, claire, offerte par plusieurs
immenses fenêtres. Trois pièces en enfilade :
salon, cuisine américaine, deux chambres dont
la dernière moins claire, plus cocon.
– Tu es vraiment sûre que tu ne regrettes
pas ? Franck me suit pas à pas dans mon
exploration. Tu vas devoir te faire de nouvelles
connaissances.
Je lui prends la main.
– Tu sais bien que je me lie facilement…
J’aime rencontrer des gens nouveaux.
– Tout de même, après tant de temps.
Je ne l’écoute plus. Je suis sous le plus large
vasistas. La lumière en fines particules de
poussière dorée danse autour de moi.
Franck n’insiste pas. Il a cette finesse.
Quand il a appris que son changement de
poste était possible, il a tenu à ce que nous
visitions sa ville d’accueil avant d’accepter.
Prétexte à un petit week-end en amoureux ;
prétexte aussi à tester ma réaction : il ne m’a
jamais obligée à quoi que ce soit… Peur des
décisions ? Peur de me perdre en me
contrariant ? Je n’ai jamais cherché à savoir,
puisque cela m’arrange…
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