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Ce jour de 1975, Sean, Jimmy et Dave sont loin de se douter que leur destin va basculer de façon irrémédiable. Une voiture s’arrête à la hauteur des enfants, deux hommes qui se prétendent policiers font monter Dave avec eux sous prétexte de le ramener chez lui. Il ne reparaîtra que quatre jours plus tard. On ne saura jamais ce qui s’est passé pendant tout ce temps. Vingt-cinq ans après les faits, les trois garçons ont fondé des familles. Comme un écho au kidnapping de Dave, l’assassinat de Katie, la fille de Jimmy, va les mettre de nouveau en présence. À mesure que Sean, qui est devenu flic, mène l’enquête, ce sont autant de voiles qui se lèvent sur de terribles vérités. Roman très noir, mais aussi hymne à la vie, Mystic river est une œuvre qui touche droit au cœur. Clint Eastwood en a tiré une remarquable adaptation récompensée, entre autres, par l’oscar du meilleur acteur pour Sean Penn et le César du meilleur film étranger.
Dennis Lehane
Mystic River
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Isabelle Maillet Collection dirigée par François Guérif
Titre original :Mystic River ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES 106, boulevard Saint-Germain 75006 Paris www.payot-rivages.fr Couverture : © Photonica © 2001, Dennis Lehane © 2002, Éditions Payot & Rivages pour la traduction française ISBN : 978-2-7436-2475-0 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
À ma femme, Sheila
[Il] ne comprenait pas les femmes. Non comme les barmen ou les comédiens ne comprennent pas les femmes, mais plutôt comme les pauvres ne comprennent pas l'économie. Ils pourraient très bien se poster devant l'immeuble de la Girard Bank tous les jours que Dieu fait, et pourtant, ne jamais avoir la moindre idée de ce qui se passe à l'intérieur. Raison pour laquelle, au fond de leur cœur, ils préfèrent encore braquer un 7-Eleven. Pete Dexter,God's Pocket Il n'existe pas de rue aux pavés muets Ni de maison sans échos. Góngora
I Les Petits Garçons
qui échappèrent aux Loups
(1975)
1
Ceux du Point et ceux des Flats
Quand Sean Devine et Jimmy Marcus étaient gosses, leurs pères travaillaient tous les deux à la confiserie Coleman, d'où ils rentraient imprégnés de l'odeur écœurante du chocolat chaud. Cette odeur était devenue une partie intégrante de leurs vêtements, des lits dans lesquels ils dormaient, des dossiers en vinyle de leurs sièges de voiture. Chez Sean, la cuisine sentait la crème glacée au chocolat, et la salle de bains, le caramel. À l'âge de onze ans, Sean et Jimmy vouaient aux bonbons une haine si féroce qu'ils ne mangeaient jamais de dessert et devaient toute leur vie boire leur café sans sucre. Le samedi, le père de Jimmy passait chez les Devine prendre une bière avec le père de Sean. Il amenait Jimmy, et pendant que ladite bière se transformait en six, plus deux ou trois verres de Dewar, les deux copains jouaient dans le jardin, où les rejoignait parfois Dave Boyle, un garçon avec des poignets de fille et des yeux de myope, qui racontait toujours des blagues apprises auprès de ses oncles. De l'autre côté de la moustiquaire qui protégeait la fenêtre de la cuisine, ils entendaient lepschittlanguettes arrachées aux boîtes de bière, de brusques éclats de rire des sonores et le cla-quement sec des Zippo quand M. Devine et M. Marcus allumaient leurs Lucky Strike. C'était le père de Sean qui, en tant que contremaître, avait la meilleure place. Grand et blond, il se distinguait par ce sourire décontracté, nonchalant, que Sean avait vu plus d'une fois apaiser la colère de sa mère, la calmer d'un coup comme si on avait pressé un interrupteur en elle. Le père de Jimmy, lui, chargeait les camions. Il était petit, avec des cheveux noirs qui lui retombaient en désordre sur le front et quelque chose dans le regard qui semblait vibrer en permanence. Il avait aussi une façon bien particulière de se déplacer à toute vitesse ; vous aviez à peine cillé qu'il se trouvait déjà à l'autre bout de la pièce. Quant à Dave Boyle, il n'avait pas de père, juste une tripotée d'oncles, et s'il était en général présent ces samedis-là, c'était uniquement à cause de ce don qu'il avait de se coller à Jimmy comme un pansement sur une plaie ; à peine l'avait-il aperçu qui sortait de chez lui avec son père qu'il apparaissait à côté de leur voiture, pantelant, en demandant « Alors, quoi de neuf, Jimmy ? » d'un pauvre ton plein d'espoir. Ils vivaient tous à East Buckingham, à l'ouest du centre-ville, un quartier où se côtoyaient épiceries encombrées, petits terrains de jeu et boucheries avec de la viande encore toute rose de sang suspendue dans les vitrines. Les bars avaient des noms irlandais et des Dodge Dart étaient garées devant l'entrée. Les femmes se coiffaient de foulards noués dans la nuque et rangeaient leurs cigarettes dans des sacs à main en similicuir. Il y avait encore deux ou trois ans, les garçons plus âgés disparaissaient des rues, comme enlevés par des vaisseaux spatiaux, pour être envoyés à la guerre. Ils en revenaient au bout d'un an environ, vides et maussades, ou n'en revenaient pas du tout. Le jour, les mères parcou-raient les journaux à la recherche de coupons de réduction. La nuit, les pères se rendaient dans les pubs. Tout le monde connaissait tout le monde ; personne, à l'exception de ces gars partis au front, n'avait jamais quitté le quartier. Jimmy et Dave habitaient les Flats, près du Penitentiary Channel, dans la partie sud de Buckingham Avenue. Douze pâtés de maisons seulement les séparaient de la rue où logeait Sean, mais celle-ci se trouvait au nord de cette même avenue, en plein dans la zone du Point ; or ceux du Point et ceux des Flats ne se mélangeaient pas beaucoup. Non que le Point se distinguât par des rues pavées d'or et des cuillères en argent partout. C'était juste le Point – classe ouvrière, cols bleus, Chevy, Ford et Dodge devant des pavillons tout simples, ponctués ici et là par un petit édifice victorien. Mais les habitants du Point achetaient. Ceux des Flats louaient. Les familles du Point allaient à l'église, restaient entre elles, brandissaient des pancartes au coin des rues en période électorale. Dans les Flats, en revanche, qui sait ce qu'ils fabriquaient, tous ces gens qui vivaient parfois comme des bêtes, à dix dans un appartement, en laissant des tas d'ordures dans leurs rues ? À « Cradeville », ainsi que Sean et ses copains de Saint Mike avaient baptisé les Flats, les foyers touchaient les allocations chômage, envoyaient leurs gosses à l'école publique, divorçaient. Alors, pendant que Sean allait à l'école paroissiale Saint Mike en pantalon noir, cravate noire et chemise bleue, Jimmy et Dave allaient à l'école Lewis M. Dewey, dans Blaxton Street. Les gosses de Looey & Dooey pouvaient porter leurs vêtements normaux, ce qui était plutôt cool, sauf qu'ils les portaient en général quatre jours sur cinq, ce qui
l'était moins. Ils semblaient en permanence enveloppés d'une aura de crasse – cheveux crasseux, peau crasseuse, cols et poignets crasseux. Pas mal de garçons avaient le visage couvert d'acné et abandonnaient leurs études en cours de route. Quelques filles, quand elles passaient le bac, arboraient des robes de grossesse. Aussi, sans leurs pères, les trois garçons ne se seraient-ils sans doute jamais rencontrés. Pendant la semaine, ils ne traînaient pas ensemble, mais il y avait les samedis, et quelque chose lors de ces journées-là, qu'ils restent à jouer dans le jardin, errent parmi les tas de gravats derrière Harvest Street, ou sautent dans le métro pour aller en ville – pas pour voir quelque chose de particulier, juste pour le plaisir de se déplacer dans les tunnels sombres et d'entendre le bruit de ferraille et le sifflement des freins lorsque les wagons prenaient les tournants et que les lumières s'allumaient puis s'éteignaient –, donnait toujours à Sean le sentiment que le monde entier retenait son souffle. Quand on était avec Jimmy, il pouvait se passer n'importe quoi. S'il était au courant qu'il existait des règles – dans le métro, dans la rue, au cinéma –, il ne le montrait jamais. Un jour, sur le quai de South Station, ils s'amusaient à s'envoyer une balle de hockey orange lorsque Jimmy avait manqué le lancer de Sean ; la balle avait alors atterri sur la voie. Avant même que Sean ait pu deviner ce que Jimmy avait en tête, celui-ci avait sauté en contrebas, au milieu des souris, des rats et des rails. Dans la station, les gens étaient devenus hystériques. Ils appelaient Jimmy en hurlant. Une femme, le visage couleur de cendre, s'était penchée vers lui pour crier : « Remonte ! Remontetout de suite, bonté divine ! » Et puis, Sean avait entendu un grondement sourd – peut-être produit par un train entrant dans le tunnel au niveau de Washington Street, ou peut-être par les camions roulant dans la rue au-dessus de leurs têtes –, et tout autour de lui, les gens l'avaient entendu aussi. Ils avaient agité les bras, jeté des regards frénétiques partout à la recherche d'un agent de police. Un homme avait placé sa paume devant les yeux de sa fille. La tête baissée, Jimmy scrutait toujours la pénombre en-dessous du quai, où était partie la balle. Et puis, il avait fini par la retrouver. Il avait alors essuyé avec sa manche les saletés noirâtres à la surface, ignorant les gens agenouillés sur la ligne jaune, qui lui tendaient la main. – Waouh, la vache ! avait lancé Dave d'une voix trop forte, en poussant Sean du coude. Jimmy marchait au milieu des rails, en direction de l'escalier tout au bout de la plate-forme, près de l'ouverture béante et sombre du tunnel, lorsqu'un grondement plus puissant encore avait ébranlé la station, amenant les gens à littéralementfaire des bonds, à taper du poing sur leurs hanches. Jimmy avait pris son temps – il se baladait, ni plus ni moins –, puis jeté un coup d'œil par-dessus son épaule et, accrochant le regard de Sean, il s'était fendu d'un grand sourire. – Et il rigole, en plus ! s'était exclamé Dave. Il est complètement cinglé. Tu crois pas ? Au moment où Jimmy atteignait la première marche en ciment, plusieurs mains l'avaient agrippé pour le hisser en sécurité. Sean avait vu les jambes de son copain se balancer vers la gauche, sa tête plonger vers la droite ; il avait l'air incroyablement petit et léger par rapport à l'homme corpulent qui l'avait saisi, comme s'il n'était qu'un pantin de paille, et pourtant, il serrait toujours fermement la balle contre sa poitrine, et il ne l'avait pas lâchée alors même que les gens lui attrapaient le coude et qu'il se cognait le tibia contre le bord de la plate-forme. À côté de lui, Sean avait senti Dave trem-bler, perdu. Puis il avait de nouveau regardé le visage des gens qui remontaient Jimmy, mais ce n'était plus l'angoisse ni la peur qui s'y reflétaient désormais, ni cette impuissance qu'il y avait décelée à peine une minute plus tôt. Non, il avait découvert la rage à l'état pur, des figures de monstres, des traits convulsés, déformés par la férocité – une meute déchaînée prête à s'abattre sur Jimmy pour lui arracher un morceau de chair, avant de le tabasser à mort. Après avoir ramené Jimmy sur le quai, ses sauveteurs l'avaient maintenu un moment, leurs doigts s'enfonçant dans ses épaules, leurs regards exprimant l'indécision, comme s'ils attendaient qu'on leur dise ce qu'ils devaient faire. Quand le train avait surgi du tunnel, quelqu'un avait hurlé, mais tout de suite après, quelqu'un d'autre avait éclaté de rire – émettant une sorte de piaillement perçant qui avait évoqué pour Sean l'image de sorcières autour d'un chaudron –, car le train arrivait par l'autre côté de la station, en direction du nord, et Jimmy avait alors levé la tête vers tous les gens qui le retenaient, l'air de direVous voyez ? Dave avait laissé échapper un gloussement suraigu avant de vomir dans ses mains. Près de lui, Sean avait détourné les yeux en se demandant où était sa place dans tout cela. Ce soir-là, le père de Sean le fit asseoir dans l'atelier, au sous-sol. L'atelier, c'était une pièce exiguë, avec des étaux noirs, des boîtes de café remplies de clous et de vis, du bois rangé en piles