Mystic River

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Ce jour de 1975, Sean, Jimmy et Dave sont loin de se douter que leur destin va basculer de façon irrémédiable. Nous les retrouvons vingt-cinq ans après.
Publié le : vendredi 1 mars 2013
Lecture(s) : 12
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743624750
Nombre de pages : 592
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Ce jour de 1975, Sean, Jimmy et Dave sont loin de se douter que leur destin va basculer de façon irrémédiable. Une voiture s’arrête à la hauteur des enfants, deux hommes qui se prétendent policiers font monter Dave avec eux sous prétexte de le ramener chez lui. Il ne reparaîtra que quatre jours plus tard. On ne saura jamais ce qui s’est passé pendant tout ce temps.
 
Vingt-cinq ans après les faits, les trois garçons ont fondé des familles. Comme un écho au kidnapping de Dave, l’assassinat de Katie, la fille de Jimmy, va les mettre de nouveau en présence. À mesure que Sean, qui est devenu flic, mène l’enquête, ce sont autant de voiles qui se lèvent sur de terribles vérités.
 
Roman très noir, mais aussi hymne à la vie, Mystic river est une œuvre qui touche droit au cœur. Clint Eastwood en a tiré une remarquable adaptation récompensée, entre autres, par l’oscar du meilleur acteur pour Sean Penn et le César du meilleur film étranger.
Dennis Lehane
Mystic River
Traduit de l'anglais (États-Unis)
par Isabelle Maillet
Collection dirigée par
François Guérif
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Titre original : Mystic River
ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES
106, boulevard Saint-Germain
75006 Paris
www.payot-rivages.fr
Couverture : © Photonica
© 2001, Dennis Lehane
© 2002, Éditions Payot & Rivages pour la traduction française
 
ISBN : 978-2-7436-2475-0
 
Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
 
 
À ma femme, Sheila
 
 
[Il] ne comprenait pas les femmes. Non comme les barmen ou les comédiens ne comprennent pas les femmes, mais plutôt comme les pauvres ne comprennent pas l'économie. Ils pourraient très bien se poster devant l'immeuble de la Girard Bank tous les jours que Dieu fait, et pourtant, ne jamais avoir la moindre idée de ce qui se passe à l'intérieur. Raison pour laquelle, au fond de leur cœur, ils préfèrent encore braquer un 7-Eleven.
Pete Dexter, God's Pocket
 
Il n'existe pas de rue aux pavés muets
Ni de maison sans échos.
Góngora
 
Les Petits Garçons
 
qui échappèrent aux Loups
 
(1975)
1
 
Ceux du Point et ceux des Flats
Quand Sean Devine et Jimmy Marcus étaient gosses, leurs pères travaillaient tous les deux à la confiserie Coleman, d'où ils rentraient imprégnés de l'odeur écœurante du chocolat chaud. Cette odeur était devenue une partie intégrante de leurs vêtements, des lits dans lesquels ils dormaient, des dossiers en vinyle de leurs sièges de voiture. Chez Sean, la cuisine sentait la crème glacée au chocolat, et la salle de bains, le caramel. À l'âge de onze ans, Sean et Jimmy vouaient aux bonbons une haine si féroce qu'ils ne mangeaient jamais de dessert et devaient toute leur vie boire leur café sans sucre.
Le samedi, le père de Jimmy passait chez les Devine prendre une bière avec le père de Sean. Il amenait Jimmy, et pendant que ladite bière se transformait en six, plus deux ou trois verres de Dewar, les deux copains jouaient dans le jardin, où les rejoignait parfois Dave Boyle, un garçon avec des poignets de fille et des yeux de myope, qui racontait toujours des blagues apprises auprès de ses oncles. De l'autre côté de la moustiquaire qui protégeait la fenêtre de la cuisine, ils entendaient le pschitt des languettes arrachées aux boîtes de bière, de brusques éclats de rire sonores et le cla-quement sec des Zippo quand M. Devine et M. Marcus allumaient leurs Lucky Strike.
C'était le père de Sean qui, en tant que contremaître, avait la meilleure place. Grand et blond, il se distinguait par ce sourire décontracté, nonchalant, que Sean avait vu plus d'une fois apaiser la colère de sa mère, la calmer d'un coup comme si on avait pressé un interrupteur en elle. Le père de Jimmy, lui, chargeait les camions. Il était petit, avec des cheveux noirs qui lui retombaient en désordre sur le front et quelque chose dans le regard qui semblait vibrer en permanence. Il avait aussi une façon bien particulière de se déplacer à toute vitesse ; vous aviez à peine cillé qu'il se trouvait déjà à l'autre bout de la pièce. Quant à Dave Boyle, il n'avait pas de père, juste une tripotée d'oncles, et s'il était en général présent ces samedis-là, c'était uniquement à cause de ce don qu'il avait de se coller à Jimmy comme un pansement sur une plaie ; à peine l'avait-il aperçu qui sortait de chez lui avec son père qu'il apparaissait à côté de leur voiture, pantelant, en demandant « Alors, quoi de neuf, Jimmy ? » d'un pauvre ton plein d'espoir.
Ils vivaient tous à East Buckingham, à l'ouest du centre-ville, un quartier où se côtoyaient épiceries encombrées, petits terrains de jeu et boucheries avec de la viande encore toute rose de sang suspendue dans les vitrines. Les bars avaient des noms irlandais et des Dodge Dart étaient garées devant l'entrée. Les femmes se coiffaient de foulards noués dans la nuque et rangeaient leurs cigarettes dans des sacs à main en similicuir. Il y avait encore deux ou trois ans, les garçons plus âgés disparaissaient des rues, comme enlevés par des vaisseaux spatiaux, pour être envoyés à la guerre. Ils en revenaient au bout d'un an environ, vides et maussades, ou n'en revenaient pas du tout. Le jour, les mères parcou-raient les journaux à la recherche de coupons de réduction. La nuit, les pères se rendaient dans les pubs. Tout le monde connaissait tout le monde ; personne, à l'exception de ces gars partis au front, n'avait jamais quitté le quartier.
Jimmy et Dave habitaient les Flats, près du Penitentiary Channel, dans la partie sud de Buckingham Avenue. Douze pâtés de maisons seulement les séparaient de la rue où logeait Sean, mais celle-ci se trouvait au nord de cette même avenue, en plein dans la zone du Point ; or ceux du Point et ceux des Flats ne se mélangeaient pas beaucoup.
Non que le Point se distinguât par des rues pavées d'or et des cuillères en argent partout. C'était juste le Point – classe ouvrière, cols bleus, Chevy, Ford et Dodge devant des pavillons tout simples, ponctués ici et là par un petit édifice victorien. Mais les habitants du Point achetaient. Ceux des Flats louaient. Les familles du Point allaient à l'église, restaient entre elles, brandissaient des pancartes au coin des rues en période électorale. Dans les Flats, en revanche, qui sait ce qu'ils fabriquaient, tous ces gens qui vivaient parfois comme des bêtes, à dix dans un appartement, en laissant des tas d'ordures dans leurs rues ? À « Cradeville », ainsi que Sean et ses copains de Saint Mike avaient baptisé les Flats, les foyers touchaient les allocations chômage, envoyaient leurs gosses à l'école publique, divorçaient. Alors, pendant que Sean allait à l'école paroissiale Saint Mike en pantalon noir, cravate noire et chemise bleue, Jimmy et Dave allaient à l'école Lewis M. Dewey, dans Blaxton Street. Les gosses de Looey & Dooey pouvaient porter leurs vêtements normaux, ce qui était plutôt cool, sauf qu'ils les portaient en général quatre jours sur cinq, ce qui l'était moins. Ils semblaient en permanence enveloppés d'une aura de crasse – cheveux crasseux, peau crasseuse, cols et poignets crasseux. Pas mal de garçons avaient le visage couvert d'acné et abandonnaient leurs études en cours de route. Quelques filles, quand elles passaient le bac, arboraient des robes de grossesse.
Aussi, sans leurs pères, les trois garçons ne se seraient-ils sans doute jamais rencontrés. Pendant la semaine, ils ne traînaient pas ensemble, mais il y avait les samedis, et quelque chose lors de ces journées-là, qu'ils restent à jouer dans le jardin, errent parmi les tas de gravats derrière Harvest Street, ou sautent dans le métro pour aller en ville – pas pour voir quelque chose de particulier, juste pour le plaisir de se déplacer dans les tunnels sombres et d'entendre le bruit de ferraille et le sifflement des freins lorsque les wagons prenaient les tournants et que les lumières s'allumaient puis s'éteignaient –, donnait toujours à Sean le sentiment que le monde entier retenait son souffle. Quand on était avec Jimmy, il pouvait se passer n'importe quoi. S'il était au courant qu'il existait des règles – dans le métro, dans la rue, au cinéma –, il ne le montrait jamais.
Un jour, sur le quai de South Station, ils s'amusaient à s'envoyer une balle de hockey orange lorsque Jimmy avait manqué le lancer de Sean ; la balle avait alors atterri sur la voie. Avant même que Sean ait pu deviner ce que Jimmy avait en tête, celui-ci avait sauté en contrebas, au milieu des souris, des rats et des rails.
Dans la station, les gens étaient devenus hystériques. Ils appelaient Jimmy en hurlant. Une femme, le visage couleur de cendre, s'était penchée vers lui pour crier : « Remonte ! Remonte tout de suite, bonté divine ! » Et puis, Sean avait entendu un grondement sourd – peut-être produit par un train entrant dans le tunnel au niveau de Washington Street, ou peut-être par les camions roulant dans la rue au-dessus de leurs têtes –, et tout autour de lui, les gens l'avaient entendu aussi. Ils avaient agité les bras, jeté des regards frénétiques partout à la recherche d'un agent de police. Un homme avait placé sa paume devant les yeux de sa fille.
La tête baissée, Jimmy scrutait toujours la pénombre en-dessous du quai, où était partie la balle. Et puis, il avait fini par la retrouver. Il avait alors essuyé avec sa manche les saletés noirâtres à la surface, ignorant les gens agenouillés sur la ligne jaune, qui lui tendaient la main.
– Waouh, la vache ! avait lancé Dave d'une voix trop forte, en poussant Sean du coude.
Jimmy marchait au milieu des rails, en direction de l'escalier tout au bout de la plate-forme, près de l'ouverture béante et sombre du tunnel, lorsqu'un grondement plus puissant encore avait ébranlé la station, amenant les gens à littéralement faire des bonds, à taper du poing sur leurs hanches. Jimmy avait pris son temps – il se baladait, ni plus ni moins –, puis jeté un coup d'œil par-dessus son épaule et, accrochant le regard de Sean, il s'était fendu d'un grand sourire.
– Et il rigole, en plus ! s'était exclamé Dave. Il est complètement cinglé. Tu crois pas ?
Au moment où Jimmy atteignait la première marche en ciment, plusieurs mains l'avaient agrippé pour le hisser en sécurité. Sean avait vu les jambes de son copain se balancer vers la gauche, sa tête plonger vers la droite ; il avait l'air incroyablement petit et léger par rapport à l'homme corpulent qui l'avait saisi, comme s'il n'était qu'un pantin de paille, et pourtant, il serrait toujours fermement la balle contre sa poitrine, et il ne l'avait pas lâchée alors même que les gens lui attrapaient le coude et qu'il se cognait le tibia contre le bord de la plate-forme. À côté de lui, Sean avait senti Dave trem-bler, perdu. Puis il avait de nouveau regardé le visage des gens qui remontaient Jimmy, mais ce n'était plus l'angoisse ni la peur qui s'y reflétaient désormais, ni cette impuissance qu'il y avait décelée à peine une minute plus tôt. Non, il avait découvert la rage à l'état pur, des figures de monstres, des traits convulsés, déformés par la férocité – une meute déchaînée prête à s'abattre sur Jimmy pour lui arracher un morceau de chair, avant de le tabasser à mort.
Après avoir ramené Jimmy sur le quai, ses sauveteurs l'avaient maintenu un moment, leurs doigts s'enfonçant dans ses épaules, leurs regards exprimant l'indécision, comme s'ils attendaient qu'on leur dise ce qu'ils devaient faire. Quand le train avait surgi du tunnel, quelqu'un avait hurlé, mais tout de suite après, quelqu'un d'autre avait éclaté de rire – émettant une sorte de piaillement perçant qui avait évoqué pour Sean l'image de sorcières autour d'un chaudron –, car le train arrivait par l'autre côté de la station, en direction du nord, et Jimmy avait alors levé la tête vers tous les gens qui le retenaient, l'air de dire Vous voyez ?
Dave avait laissé échapper un gloussement suraigu avant de vomir dans ses mains.
Près de lui, Sean avait détourné les yeux en se demandant où était sa place dans tout cela.
 
Ce soir-là, le père de Sean le fit asseoir dans l'atelier, au sous-sol. L'atelier, c'était une pièce exiguë, avec des étaux noirs, des boîtes de café remplies de clous et de vis, du bois rangé en piles bien nettes sous l'établi balafré qui divisait la pièce en deux, des marteaux glissés dans des ceintures de charpentier comme des pistolets dans des holsters, une scie électrique pendue à un crochet. Le père de Sean, souvent sollicité dans le voisinage pour toutes sortes de travaux de bricolage, y descendait pour construire des nichoirs et des étagères à mettre aux fenêtres pour les fleurs de sa femme. Il y avait tracé les plans de la véranda à l'arrière de la maison, qu'il avait construite avec des copains lors d'un été torride quand Sean avait cinq ans. Il s'y réfugiait quand il aspirait au calme et à la tranquillité, et parfois aussi, Sean le savait, quand il était furieux – furieux contre son fils, contre sa femme ou contre son boulot. Les nichoirs – répliques miniatures d'édifices dans le style Tudor, colonial, victorien ou même de chalets suisses – finissaient entassés dans un coin de la cave, et il y en avait tellement qu'il leur aurait sans doute fallu vivre en Amazonie pour trouver assez d'oiseaux susceptibles d'en avoir l'utilité.
Sean se jucha sur le vieux tabouret de bar rouge et caressa l'intérieur de l'épais étau noir devant lui, sentant sous son index le mélange de graisse et de sciure sur l'acier, jusqu'au moment où son père prit la parole.
– Combien de fois il faudra que je te le dise, Sean ?
Celui-ci retira son doigt, qu'il essuya sur la paume de son autre main.
Son père ramassa quelques clous épars sur l'établi et les plaça dans une boîte jaune.
– Je sais que tu aimes bien Jimmy Marcus, mais à partir de maintenant, si vous voulez jouer tous les deux, vous le ferez près de la maison. La tienne, je précise, pas la sienne.
Sean acquiesça d'un mouvement de tête. Discuter avec son père ne servait à rien quand il s'exprimait ainsi, avec calme et lenteur, comme s'il attachait une petite pierre à chacune de ses paroles pour leur donner plus de poids.
– On s'est bien compris, Sean ?
Il poussa la boîte jaune vers sa droite avant de reporter son attention sur son fils.
De nouveau, Sean acquiesça en le regardant frotter ses doigts épais pour faire tomber la sciure collée au bout.
– Pendant combien de temps, Pa ?
Son père leva le bras pour ôter une épaisse traînée de poussière sur un crochet fixé au plafond. Il secoua ensuite sa main au-dessus de la poubelle sous l'établi.
– Oh, a priori, un bon moment. Et, Sean ?
– Oui, Pa ?
– Évite d'aller te plaindre à ta mère sur ce coup-là. Elle ne veut même plus que tu revoies Jimmy après ses acrobaties d'aujourd'hui.
– Il est pas méchant, tu sais. Il est…
– Je n'ai pas dit le contraire. C'est juste que c'est une tête brûlée, et que les têtes brûlées, ta mère en a soupé dans sa vie.
Sean avait vu quelque chose briller dans le regard paternel quand il avait parlé de « tête brûlée », et compris que c'était l'autre Billy Devine qui lui était apparu, celui qu'il avait dû imaginer à partir de bribes de conversation surprises entre ses oncles et ses tantes : « ce bon vieux Billy », comme ils l'appelaient, « le cogneur », comme avait lancé un jour l'oncle Colm avec un sourire, le Billy Devine qui avait disparu avant la naissance de Sean, cédant la place à cet homme tranquille et pondéré dont les gros doigts agiles construisaient trop de nichoirs.
– N'oublie pas ce qu'on s'est dit, surtout, lui conseilla son père, avant de lui tapoter l'épaule pour lui signifier qu'il pouvait partir.
Après avoir quitté l'atelier, Sean traversa le sous-sol frais en se demandant s'il appréciait la compagnie de Jimmy pour la même raison que son père appréciait celle de M. Marcus, quand ils buvaient tous les deux du samedi jusqu'au dimanche, riaient trop brusquement et trop fort, et si c'était ce qui effrayait sa mère.
 
Quelques samedis plus tard, Jimmy et Dave Boyle se présentèrent chez les Devine sans le père de Jimmy. Les deux garçons frappèrent à la porte de derrière alors que Sean finissait son petit déjeuner, et il entendit sa mère ouvrir, puis dire « B'jour, Jimmy. B'jour, Dave », de ce ton poli réservé en général aux gens qu'elle n'était pas certaine d'avoir envie de voir.
Ce jour-là, Jimmy était calme. Toute cette énergie débridée était comme tassée à l'intérieur de son corps, au point que Sean avait presque l'impression de la sentir se cogner contre les parois de sa poitrine, forçant Jimmy à avaler pour l'empêcher de s'échapper. Il semblait plus petit, plus ténébreux aussi, et prêt à exploser à la moindre piqûre d'épingle. Sean l'avait déjà vu dans cet état. Jimmy avait toujours été lunatique. Pourtant, Sean était chaque fois désarçonné, et il en venait à se demander si Jimmy possédait un certain contrôle sur ces changements d'humeur, ou s'ils lui tombaient dessus à l'improviste, comme un mal de gorge et les cousins de sa mère, que ce soit le bon moment ou pas.
Et quand Jimmy était dans cet état, Dave Boyle devenait carrément insupportable. Il semblait penser que c'était à lui de se débrouiller pour que tout le monde soit content, ce qui finissait à la longue par porter sur les nerfs des uns et des autres.
Alors qu'ils se tenaient sur le trottoir, essayant de déterminer ce qu'ils allaient faire – Jimmy toujours replié sur lui-même, Sean toujours en train de se réveiller et tous trois gagnés par l'impatience à l'idée qu'ils avaient la journée devant eux mais ne pouvaient pas franchir les limites de la rue –, Dave lança soudain :
– Hé, vous savez pourquoi les chiens se lèchent les couilles ?
Ni Sean ni Jimmy ne se donnèrent la peine de répondre. Celle-là, ils l'avaient entendue, oh, peut-être mille fois.
– Parce que, eux au moins, ils y arrivent ! piailla Dave Boyle, qui se prit le ventre à deux mains, comme s'il avait mal tellement c'était drôle.
Jimmy se dirigea vers les tréteaux placés à l'endroit où les employés municipaux avaient remplacé plusieurs dalles de trottoir. Les ouvriers avaient attaché un ruban rouge et blanc à quatre tréteaux afin de former un rectangle, de créer une barrière protectrice autour des nouvelles dalles, mais Jimmy le cassa net en avançant droit dedans. Puis il s'accroupit, gardant ses Keds sur l'ancien trottoir, et se servit d'un bâton pour graver dans le ciment frais de fines lignes qui rappelèrent à Sean des doigts de vieillard.
– Mon père travaille plus avec le tien, annonça-t-il.
– Ah bon ? Pourquoi ?
Sean alla s'accroupir près de Jimmy. Il n'avait pas de bâton, mais il aurait bien aimé en avoir un. Il avait toujours envie d'imiter Jimmy, même s'il ne comprenait pas pourquoi, même s'il était sûr de recevoir une bonne raclée au cas où il céderait à la tentation.
Jimmy haussa les épaules.
– Bah, il était plus malin qu'eux. Il connaissait tellement de trucs que ça leur flanquait la frousse.
– Des trucs vachement intelligents, en plus, intervint Dave Boyle. Pas vrai, Jimmy ?
Pas vrai, Jimmy ? Pas vrai, Jimmy ? Certains jours, Dave se comportait comme un vrai perroquet.
– Quel genre de trucs ? s'enquit Sean en se demandant bien ce qu'il y avait tant à savoir sur les bonbons et quelle valeur pouvait avoir ce genre d'informations.
– Des trucs pour mieux faire tourner la baraque, répondit Jimmy. (Il n'avait pas l'air très convaincu, et il haussa de nouveau les épaules.) Des tas de trucs, quoi. Des trucs super-importants.
– Oh.
– Mouais, pour mieux faire tourner la baraque, renchérit Dave. Pas vrai, Jimmy ?
Celui-ci se remit à creuser le ciment. Dave Boyle, ayant déniché un bâton à son tour, commença à dessiner un cercle dans le ciment frais. Les sourcils froncés, Jimmy jeta son propre bout de bois. Dave s'interrompit et le dévisagea d'un air interrogateur, genre « Ben, qu'est-ce que j'ai fait ? »
– Vous savez ce qui serait cool ?
La voix de Jimmy avait monté d'un cran dans les aigus, causant une certaine effervescence dans le sang de Sean, sans doute parce que l'idée qu'avait Jimmy de ce qui était cool ne ressemblait en rien à celle de tout le monde.
– Non, quoi ?
– Conduire une bagnole, répondit Jimmy.
– Mouais, approuva lentement Sean.
– Tu vois, reprit Jimmy en ouvrant les paumes vers le ciel, le bâton et le ciment frais déjà oubliés, juste pour faire le tour du pâté de maisons.
– Juste le tour du pâté de maisons, répéta Sean.
– Ce serait cool, hein ? insista Jimmy, un sourire jusqu'aux oreilles.
Peu à peu, Sean sentit lui aussi un sourire naître, puis s'épanouir sur son visage.
– Sûr, ce serait cool.
– Même que ce serait, ben, plus cool que tout.
Jimmy sauta sur place, arqua les sourcils en direction de Sean, et sauta encore une fois.
– Rudement cool, confirma Sean, s'imaginant déjà placer les paumes sur le grand volant.
– Ouais, ouais, ouais, fit Jimmy en donnant un coup de poing dans l'épaule de Sean.
– Ouais, ouais, ouais, fit Sean en le lui rendant, galvanisé par cette force qui montait en lui, lui donnait le sentiment que tout était plus rapide, soudain, plus fluide aussi.
– Ouais, ouais, ouais, fit Dave, mais son coup de poing manqua l'épaule de Jimmy.
Pendant quelques instants, Sean avait complètement oublié sa présence. C'était souvent le cas, avec Dave Boyle. Sean ne savait pas pourquoi.
– Vachement cool, mouais ! lança Jimmy, qui éclata de rire et sautilla de plus belle.
De son côté, Sean s'y voyait. Ils étaient à l'avant (et Dave à l'arrière, si tant est qu'il se trouvait avec eux) et ils roulaient – deux gamins de onze ans sillonnant Buckingham, klaxonnant leurs copains, défiant les grands sur Dunboy Avenue, démarrant en trombe dans un grand crissement de pneus, laissant derrière eux des traces de caoutchouc sur l'asphalte et des nuages de fumée. Il avait même l'impression de sentir l'air s'engouffrer par la vitre et lui soulever les cheveux.
Jimmy fouilla du regard la rue.
– Y a pas quelqu'un dans le coin qui laisse ses clés dans sa bagnole ?
Ils étaient même plusieurs à le faire, Sean ne l'ignorait pas. M. Griffin cachait ses clés sous le siège, Dottie Fiore les rangeait dans la boîte à gants et le vieux Makowski, l'ivrogne qui écoutait trop fort des disques de Sinatra à toute heure du jour et de la nuit, ne pensait pas à les enlever du contact, la plupart du temps.
Mais alors qu'il suivait le regard de Jimmy et repérait les voitures qu'il savait abriter des clés, Sean fut assailli par une douleur sourde au niveau des yeux, et dans l'éclat du soleil impitoyable réfléchi par les capots et les coffres, il lui sembla soudain mesurer la pression de la rue, de ses maisons, du Point tout entier et des attentes placées en lui, Sean Devine. Il n'était pas du genre à voler des bagnoles. Un jour, il irait à l'université, et il se débrouillerait pour faire de sa vie quelque chose de grand, de mieux, que celle d'un contremaître ou d'un débardeur. C'était ça, son plan, et Sean était persuadé que les plans pouvaient fonctionner à condition de réfléchir, de se montrer patient aussi. Un peu comme quand on s'obligeait à regarder un film jusqu'à la fin, même s'il était ennuyeux ou confus. Parce qu'à la fin, il arrivait parfois que les choses soient expliquées, ou que le dénouement lui-même se révèle suffisamment intéressant pour ne pas regretter d'avoir supporté tout le reste avant.
Il faillit le dire à Jimmy, mais ce dernier, talonné par Dave, remontait déjà la rue en s'arrêtant près de chaque voiture pour jeter un coup d'œil à l'intérieur.
– Pourquoi pas celle-là ?
Jimmy posa la main sur la Bel Air de M. Carlton, et sa voix résonna avec force dans l'air balayé par un vent sec.
– Hé, Jimmy ? (Sean le rejoignit.) Une autre fois, peut-être. D'accord ?
La mine de Jimmy s'allongea, son visage parut s'affaisser.
– Qu'est-ce que tu racontes, Sean ? On a dit qu'on allait le faire maintenant. Ce sera marrant. Super cool. Tu te rappelles plus ?
– Ouais, super cool, répéta Dave.
– On peut même pas voir au-dessus du tableau de bord, objecta Sean.
– Des annuaires, déclara Jimmy en souriant dans la lumière du soleil. Suffit d'aller se servir chez toi.
– Ben oui, des annuaires, lança Dave. Génial !
Sean écarta les bras.
– Non. Sérieux, les gars.
Le sourire de Jimmy s'évanouit. Il regarda les bras de Sean comme s'il avait envie de les trancher net au niveau des coudes.
– Pourquoi tu veux jamais faire des trucs juste pour se marrer, hein ?
Il actionna la poignée de la Bel Air, mais elle était verrouillée. Pendant quelques secondes, les joues de Jimmy frémirent et sa lèvre inférieure se mit à trembler, puis il leva vers Sean un visage empreint d'une telle expression de solitude désespérée que celui-ci eut pitié de lui.
Dave tourna la tête vers Jimmy, et ensuite vers Sean. Soudain, son bras se détendit maladroitement et son poing atteignit Sean à l'épaule.
– Ouais, pourquoi tu veux jamais faire des trucs marrants, d'abord ? répéta-t-il à l'adresse de Sean.
Celui-ci n'arrivait pas à le croire. Dave venait de le frapper. Dave Boyle.
Il lui expédia en retour un direct dans la poitrine, et Dave tomba sur les fesses.
– Hé, qu'est-ce que tu fous ? s'écria Jimmy en bousculant Sean.
– Il m'a frappé, répondit Sean.
– Il t'a pas frappé, rétorqua Jimmy.
Incrédule, Sean écarquilla les yeux, pour être aussitôt imité par Jimmy.
– Il m'a frappé, je te dis.
– Il m'a frappé, répéta Jimmy d'une voix de fille, avant de bousculer de nouveau Sean. C'est mon putain de copain, t'entends ?
– Moi aussi, je suis ton copain, dit Sean.
– Moi aussi, chantonna Jimmy. Moi aussi, moi aussi, moi aussi…
Dave Boyle se releva en riant.
– Ça suffit ! lança Sean.
– Ça suffit, ça suffit, ça suffit… (Jimmy poussa Sean encore une fois, lui plaquant ses paumes sur les côtes.) Vas-y, casse-moi la gueule. Tu veux me casser la gueule ?
– Tu veux lui casser la gueule ?
À présent, c'était au tour de Dave de bousculer Sean.
Ce dernier n'avait aucune idée de la façon dont ils en étaient arrivés là. Il ne se rappelait même plus ce qui avait déclenché la colère de Jimmy ni pourquoi Dave avait été assez bête pour s'en prendre à lui. Ils étaient là, près de la voiture, et puis, il s'était passé quelque chose, et maintenant, ils se retrouvaient au milieu de la rue, où Jimmy le cherchait, le visage plissé et déformé par la rage, le regard noir et les yeux rétrécis, pendant que Dave y allait aussi de son grain de sel.
– Vas-y, insista Jimmy.
– Je ne…
Nouvelle bourrade.
– Allez, lopette.
– Écoute, Jimmy, on pourrait pas…
– Non, on peut pas. T'es qu'une poule mouillée, hein, Sean ? Pas vrai ?
Jimmy s'apprêtait à le pousser encore une fois quand soudain il se figea ; la même expression de solitude désespérée (et lasse, Sean s'en rendit soudain compte) s'inscrivit sur ses traits alors qu'il concentrait toute son attention sur un point dans la rue, derrière Sean.
C'était une voiture marron foncé, rectangulaire et tout en longueur, comme celles utilisées par les patrouilles de police – une Plymouth peut-être, ou quelque chose dans le genre –, dont le pare-chocs s'arrêta près de leurs jambes. Les deux flics à l'intérieur les regardèrent à travers le pare-brise, le visage rendu flou par le reflet ondoyant des arbres sur la vitre.
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