Napoléon se souvient. Les feuillets de Sainte-Hélè

De
Publié par

Seul, sur un misérable rocher battu par la pluie et les vents, à mille lieues de toute terre fertile, perdu dans le vaste océan, un homme, Napoléon, est au désespoir. Sa femme et son fils lui ont été arrachés. L'Empire qu'il avait construit s'est écroulé. Ceux qu'il avait faits maréchaux, ducs, princes, rois l'ont abandonné. Il est seul pour pleurer et se souvenir. Pourquoi la fortune l'a-t-elle délaissé ? Quelles fautes a-t-il commises qui l'ont précipité du haut de ses grandeurs dans un océan de douleur ?


Dans cet ouvrage, l'auteur a déchiffré les arcanes de la pensée impériale. Agrégée de l'Université, inspecteur général, membre de l'Institut Napoléon et doctorant en Sorbonne, elle a dirigé pendant huit ans la Maison d'éducation de la Légion d'honneur de Saint-Germain-en-Laye en portant le titre historique d'<<Intendante générale>> donné par l'Empereur à la responsable à laquelle il confiait les orphelines d'Austerlitz. C'est l'une des raisons de son intérêt pour l'épopée napoléonienne qui va revivre sous vos yeux. Des faits que vous connaissiez sans les comprendre vraiment vont vous apparaître éclairés d'un jour nouveau, pour votre plus grand plaisir.


Publié le : jeudi 28 mai 2015
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021285079
Nombre de pages : 264
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

La réalité des jeux est dans l’homme seul.

PAUL VALÉRY

Avant-propos


Il m’est arrivé une bien curieuse aventure alors que j’étais une jeune étudiante. Je manquais d’argent, surtout pour acheter les coûteux ouvrages dont j’avais besoin, et décidai de chercher un emploi auquel je consacrerais quelques heures par semaine et la plus grande partie de mes vacances.

Un antiquaire original me confia ce travail. Son métier l’amenait à parcourir la France et même le monde, à la recherche de pièces rares : meubles, tapis, lustres, tableaux, pièces d’argenterie, porcelaines… C’était une vraie passion, il en avait une autre : celle des vieux papiers. Lorsqu’il assistait à une vente aux enchères, il achetait, outre la commode XVIIIe ou la paire de fauteuils Louis XIV qui avaient motivé son déplacement, une vieille malle pleine de documents ou des cartons dont souvent personne ne voulait. Il espérait mettre la main un jour sur quelque manuscrit de la plus haute importance. « Pourquoi », disait-il, « les écrits de Molière ne reviendraient-ils pas à la surface des choses ? Posséder l’original du Bourgeois gentilhomme, ou du Tartuffe, quelle joie ce serait ! »

Tous les cartons qu’il avait entassés, il avait besoin que quelqu’un les ouvrît, fît l’inventaire de leur contenu, en déterminât l’importance. Ce quelqu’un, ce fut moi.

Un jour, il me fit entrer dans une pièce annexe de son entrepôt où je découvris ce qu’il appelait son « trésor » : malles, caisses en bois, emballages de toutes tailles, valises, cartons à chapeaux, paniers en osier étaient rangés le long des murs et empilés les uns sur les autres. Il n’avait jamais eu le temps de les ouvrir et attendait de moi des miracles. Il me fit livrer une grande table, des rayonnages, des classeurs neufs, des boîtes d’étiquettes…

Vêtue d’une longue blouse grise, armée d’un plumeau, de ciseaux, de chiffons, je me mis au travail. J’avais le cœur plein d’espoir. Mes études de médiéviste débutante m’avaient préparée à cette tâche. J’allais en quelque sorte plonger dans un passé authentique, non manipulé, où de passionnantes découvertes semblaient possibles…

Jour après jour, je vins dans mon « atelier » ; j’ouvrais une malle ou un carton et trouvais habituellement des paquets de documents liés par des ficelles, ou des galons, ou des faveurs. Je prenais l’un d’eux et essayais de détacher les papiers les uns des autres. Parfois, c’était très facile, mais, de temps en temps, les feuilles étaient un peu collées entre elles et je devais user des plus grandes précautions pour ne pas les déchirer. Ici ou là, l’humidité avait gâché le papier, dès lors marqué de grandes auréoles. L’encre, dans ce cas, s’était diluée, et le texte écrit était devenu difficile à déchiffrer. Quelquefois, tout espoir de lecture avait disparu, la feuille, à peine touchée, tombait en petits fragments et en poussière…

Toutefois, une grande masse de documents restait lisible. L’encre noire, utilisée le plus souvent, paraissait légèrement jaunie. L’encre violette avait bien résisté au temps, l’encre bleue, assez rare, beaucoup pâli. Les écritures variées, mais le plus souvent en « anglaise commune », comportaient des majuscules ornées de courbes gracieuses et des ligatures entre les mots.

Dans un premier temps, un texte me paraissait indéchiffrable. Bientôt, je remarquais des constantes : hauteur des boucles, longueur des jambages, barre des « t », fermeture des « s », place du point sur les « i », formation des « m » et des « n » par des suites d’arcades accolées ou de vagues en creux. Assez rapidement, un travail se faisait dans mon esprit et, tout à coup, le manuscrit prenait un sens ; je ne butais plus alors que là où le copiste, brusquement fatigué ou pressé, avait relâché son attention et ses muscles, et laissé sa plume vagabonder.

Lorsque j’avais identifié un document, j’établissais une fiche descriptive, puis procédais à une double inscription dans des registres différents où les textes se trouvaient classés par origine ou par nature. Peu à peu, mon habileté s’affirma. Je partageais mes connaissances avec mon « employeur », lui montrais mes cahiers et les pièces les moins communes, les plus belles, que j’avais identifiées.

En fait, son « trésor » comportait surtout contrats de mariages, inventaires de successions, copies de minutes notariales ou grosses de jugements clôturant de nombreuses chicanes relatives à des bornages de prés, à des murs mitoyens, à des récoltes abîmées par quelque bête qu’un berger indolent avait laissé divaguer. J’avais trouvé aussi, au cours de mes recherches, beaucoup de livres de ménage, où avaient été notées, sur une page, les rentrées d’argent : produits des baux et des fermages, ventes des récoltes ; et, sur la page en regard, les dépenses : achats de bêtes, ou d’instruments agricoles, ou de pièces de drap… Enfin, d’assez nombreuses lettres d’amour liées de faveurs aux couleurs passées, en soie fusée, témoignaient de sentiments fous, d’espoirs insensés que le temps sans doute avait déçus… Tout un passé à la fois sérieux et dérisoire, enfermé de longues années au fond d’obscurs cartons, reprenait vie sous mes yeux.

Que dire des daguerréotypes retrouvés ? Des messieurs pleins d’importance, au visage grave, orné d’orgueilleuses moustaches ou de généreux favoris, dont le gilet était barré d’une belle chaîne de montre, accompagnaient des dames charmantes, mais serrées si fort dans de rigides corselets qu’elles paraissaient ne pas pouvoir respirer. Leurs doigts délicats jouaient toutefois avec leur collier en sautoir, ou un éventail peint qu’elles avaient déployé avec grâce.

Les documents que j’identifiais, lettres ou copies de jugements, portaient en général une date. Je m’aperçus bientôt qu’ils appartenaient presque tous au XIXe siècle ; seuls, quelques-uns remontaient au-delà. Peu à peu, mon espoir s’amenuisa de découvrir au milieu d’eux des croquis de Léonard de Vinci, des écrits de Molière ou de Diderot ! Ainsi, semaine après semaine, mois après mois, et même année après année, mon travail perdit une partie de son intérêt. Plus je devenais savante et moins je fus enthousiaste.

Je m’étais cependant acquis, auprès des employés de la maison, une réputation de sérieux et d’habileté. Et lorsque se présentait un travail minutieux, relatif à quelque objet ancien et de valeur, on faisait appel à moi. Il me fallut déballer de rares pièces d’ivoire, quelques sujets de Saxe, de Meissen ou de Sèvres, plusieurs collections de tasses Minton, des grès de Wedgwood, de nombreuses porcelaines, enfin, issues de Limoges ou de la fabrique italienne Ginori. Quelle joie c’était pour moi de manipuler et d’admirer des œuvres parfaites que le plus petit éclat ou la plus mince fêlure eût dévalorisées !

Mes études touchaient à leur fin. Je fus reçue à l’agrégation de lettres et décidai d’avertir mon ami antiquaire que, probablement affectée loin de Paris, je ne pourrais plus désormais travailler pour lui. Il me demanda de revenir le voir autant que je le pourrais, ce que je promis, et, avant de partir, d’aider ses employés à déballer différents objets rares qu’il venait d’acquérir, lors de la liquidation de la succession d’un officier de marine, lequel avait rempli son manoir de trouvailles achetées sur tous les continents.

J’assistai et aidai au déballage : sculptures péruviennes ou africaines, coffrets de cèdre ou d’acajou incrustés d’ivoire, de nacre ou de pierres dures, instruments de navigation en cuivre, bijoux et couverts anciens en argent massif, pièces de monnaie de bronze et même d’or, tableaux aux couleurs chaudes encore, malgré la poussière qui les recouvrait, composaient un curieux bric-à-brac qui excitait la curiosité de chacun d’entre nous.

J’avisai tout à coup, dans un angle de la pièce, une caisse en bois peinte d’un vert sombre, sur laquelle se voyaient des inscriptions blanches et rouges, dont certaines en caractères chinois. Je la fis ouvrir et me penchai sur son contenu. Soudain, éblouie, je découvris des jades d’un vert émeraude très uni, le plus beau, le plus apprécié. Avec de grandes précautions, je débarrassai les objets de l’emballage qui les avait préservés : feuilles de bambou séchées, lanières blanches de tissu de soie, morceaux de papier fin. Je remarquai que les parois de la caisse avaient été tapissées de demi-bambous destinés à amortir les chocs et sur le fond de la caisse, de surcroît, des feuillets étalés avaient servi de coussin.

Ces feuillets, je les pris, les rassemblai et les regardai, intriguée. De couleur bistre, ils étaient recouverts d’une fine écriture à l’encre noire, très inégale, constituée de caractères occidentaux et non chinois. Je me proposai de les examiner à loisir et regardai mieux le couvercle de la caisse pour en déceler l’origine. Les idéogrammes chinois assez grands, peints en blanc, je ne pouvais les lire. En revanche, à moitié dissimulés, les signes d’un rouge écarlate un peu terni, majuscules d’une langue occidentale, constituaient une mention que je déchiffrai bientôt : « East India Company », et qui désignait la Compagnie des Indes.

Puisque je devais partir, j’emportai avec moi la découverte que je venais de faire, sans savoir si elle présentait ou non de l’intérêt. Quelque temps plus tard, installée dans une petite ville de province où je ne connaissais que mes élèves et certains collègues, et où je disposais donc de moments de loisir, je me souvins des papiers que j’avais apportés et me proposai de les étudier de près.

J’essayai d’abord de les remettre en ordre. Les pages n’étaient pas numérotées, mais je remarquai bientôt des dates : 15 janvier 1817, 6 juin 1816, 14 septembre 1816… Pour découvrir comment les feuilles devaient se succéder, il me fallait les lire et en comprendre le sens. Jamais de signature : il ne s’agissait pas de lettres… Texte écrit à la première personne du singulier : récit d’un voyageur sans doute… Brusquement, dans la même page, je lus un prénom, « Marie-Louise », et, un peu plus loin, un nom, « Rome », dans l’expression : « petit roi de Rome ». A ce moment-là, je crus avoir entre les mains le récit d’un familier de Napoléon à Sainte-Hélène : les dates étaient explicites. Mais il me fallait en savoir plus… Qui était donc le scripteur ?

Passionnée, je ne vis plus l’heure, ne ressentis plus aucune fatigue jusqu’au moment où je reconnus une page pour la première et lus ces mots qui, depuis, sont restés gravés dans mon cœur : « Seul, sur ce rocher abrupt, abandonné au milieu de l’océan, Seigneur, je crie ma rage, ma révolte et ma souffrance… » Plus loin, d’autres mots confirmèrent ma première impression : « Par-dessus les océans, du pont du Bellérophon jusqu’à Longwood, j’ai été transporté, proie misérable et pantelante, entre les serres d’un terrible vautour… » Napoléon était l’auteur de ces écrits.

Les jours suivants, je cherchai partout, dans le Mémorial de Sainte-Hélène ou dans les biographies consacrées à Napoléon, une allusion à ce travail d’écriture qu’il aurait accompli lui-même, seul, pendant son exil. Les choses n’étaient pas très claires. Mais je comparai l’écriture du document à celle de l’Empereur dont nous avons de nombreux exemples. Je conclus que ces feuillets venus de Sainte-Hélène, en quelque cent quarante ans, par un mystérieux cheminement, étaient de la main de Napoléon – à l’exception, toutefois, de la dernière page, pour ainsi dire calligraphiée, un familier de l’Empereur ayant sans aucun doute noté ses paroles. Un serviteur chinois les avait-il dérobés et emportés dans son pays, ou bien vendus directement à un agent de la Compagnie des Indes ? Napoléon, après les avoir écrits, sans doute en secret, avait-il donné l’ordre de les brûler, ordre resté sans effet ? Toutes les hypothèses se présentèrent à mon esprit. Aucune n’était vérifiable…

Dès lors, j’entrepris de décrypter le fameux manuscrit et de le recopier soigneusement. Mais Napoléon n’avait pas eu le souci d’écrire lisiblement. Cependant, parce qu’il avait disposé de temps, les mots se présentaient assez sagement sur les lignes presque régulièrement espacées. Là où je ne parvenais pas à lire ce qu’il avait noté, je laissais des « blancs » sur mes propres feuilles, espaces que je me proposais de combler ultérieurement. Je passais de longues soirées à ce travail difficile, minutieux mais passionnant, durant près de deux ans, décryptage que je n’aurais jamais pu faire sans mes années préalables d’« apprentissage » de « paléographe ».

J’avais averti mon ami antiquaire que je lui réservais une surprise. Lorsque je le revis, j’éprouvai, moi, un pénible étonnement : lui naguère si vif et actif me reçut tassé dans son fauteuil ; il était gravement malade et supportait très mal les traitements qu’on lui infligeait. Il montra, malgré sa fatigue, beaucoup d’enthousiasme pour le précieux document que je lui présentais et dont je lus devant lui les premières pages. Il me fit remarquer à quel point il avait eu raison de consacrer ses efforts, et d’obtenir les miens, en faveur de sa passion des vieux papiers. Il souhaita conserver ce manuscrit quelques jours ; il me le rendrait afin que je puisse revenir sur les points difficiles du texte et achever mon travail, mais voulait déjà prendre contact avec un éditeur de ses amis, en vue d’une publication.

Hélas ! lorsque, à la fin des vacances, je vins revoir le malade, j’appris qu’il était à l’hôpital pour y subir une intervention chirurgicale. Quelques jours plus tard, il décédait. Je pus assister à ses obsèques. J’éprouvai une grande peine de la disparition d’un ami et une grande inquiétude quant au manuscrit, objet de notre passion commune. Le vieil homme n’avait pas de descendance. Je rencontrai l’un de ses neveux. Celui-ci me déclara qu’il rechercherait dans les papiers de son oncle le document dont je lui parlais, mais il me fit savoir quelques semaines plus tard qu’il ne l’avait pas retrouvé.

Depuis cette époque, depuis plus de trente ans, je me pose les mêmes questions : « Où se trouve le manuscrit de Napoléon ? », « Va-t-il revoir le jour ? » Depuis plus de trente ans, je guette les parutions relatives à l’Empereur, à l’Empire, à Sainte-Hélène. Rien, toujours rien…

Je viens donc de décider de publier une partie de la copie que j’ai faite, jadis, des pages écrites par une auguste main. Je dois, cependant, combler les vastes lacunes laissées dans mon manuscrit par ce que je crois être le plus vraisemblable. Pour cette raison, le texte ne peut être considéré comme un document authentique. Il pourrait être vu comme un essai, voire un roman, puisque le romancier a, lui, tous les droits. Surtout, que le lecteur comprenne bien qu’il n’y a dans ma démarche nul irrespect envers l’Empereur. On y verra, dans une suite de méditations, Napoléon s’interroger sur les causes de sa chute, et le cheminement de sa pensée pour échapper au désespoir. On y voit un Empereur déchu, mais grandi par sa souffrance. Nul irrespect donc dans ma démarche, mais, au contraire, le témoignage d’une sincère vénération…

Bien entendu, les esprits sceptiques ne pourront admettre la véracité de la relation qui précède. Imaginons qu’ils aient raison et que ce récit ne soit que la transposition d’un rêve. Et quels amateurs éclairés dans le domaine de l’Histoire, quels amateurs de documents anciens, ne voudraient, en effet, vivre l’aventure racontée plus haut ?

Dans le doute, puisque « l’œuvre seule a la parole », ainsi que nous l’a dit Paul Valéry, il s’agit seulement de savoir si le recueil qui va suivre offre ou non de l’intérêt… L’histoire de Napoléon et celle de l’Empire sont connues. Depuis près de deux siècles, les historiens étudient les moindres faits de la vie de l’Empereur, ainsi que toutes les étapes de sa prodigieuse carrière. Qu’apportent donc de plus ces nouvelles pages ?

En fait, tout est une question d’éclairage. Tel monument baignant jusque-là dans une lumière commune, éclairé soudain par le soleil vif et froid d’un matin d’hiver, ou les rayons obliques et chauds d’un soir d’été, vu d’un angle inaccoutumé, peut prendre brusquement un relief étrange… et toucher au cœur le promeneur le plus flegmatique. Ainsi, des faits historiques connus, mais qui se présentent aujourd’hui d’une manière inattendue, peuvent-ils susciter un intérêt renouvelé et une émotion originale.

Napoléon est mort depuis cent soixante-quinze ans. L’oubli et l’abandon pourraient menacer son image. Cependant, sa personne, son destin si extraordinaire, le monde tel qu’il l’a perçu et qui pour lui était le monde réel, nous souhaitons toujours mieux les comprendre ; pour ce faire, nous pouvons essayer de partager les pensées et les sentiments de ferveur, ou de regret, et même le désespoir, parfois, de l’Empereur, car ces sentiments de Napoléon éclairent les faits, les expliquent. Ils constituent ce « supplément d’âme » qui peut faire naître en nous l’émotion, laquelle, maîtrisée, analysée, semble l’une des voies d’accès à la connaissance.

Ainsi, que le lecteur donc décide ! Qu’il lise, puis choisisse l’une des deux possibilités en présence : fragments de Mémoires authentiques, décryptés, transcrits et aménagés – sans qu’une seule preuve se présente à l’appui de cette thèse – ou Mémoires apocryphes, laquelle a sa préférence… Mais, d’abord, en ce deux centième anniversaire de la campagne d’Italie, place à l’évocation de l’aventure, de l’héroïsme et de la gloire… comme de la souffrance, hélas ! qu’on ne saurait laisser dans l’ombre…

Paris, le 5 mai 1997

29 avril 1816


Seul, sur ce rocher abrupt, abandonné au milieu de l’océan, Seigneur, je crie ma rage, ma révolte et ma souffrance. Je crie… silencieusement… sur ce papier… puisque, à l’inverse des prisonniers qui, du fond de souterrains obscurs, ont au moins la liberté de pousser d’affreux hurlements de colère, je ne puis, moi, qu’exhaler des soupirs, grincer des dents, ou faire crisser ma plume sur le papier. Les Anglais seraient trop heureux, si je me mettais à crier, de croire découvrir que j’ai perdu la raison.

La raison, la seule force encore à ma disposition… Il convient, à cette heure, que je cesse, comme je le fais depuis des jours et des jours – que dis-je ! – des mois et des mois, de tourner et retourner dans ma tête les mêmes idées, les mêmes questions sans réponse, qui creusent en moi des sillons de plus en plus profonds d’amertume et de douleur. Je dois essayer, avec le minimum de passion, de cerner la ou les questions qui m’obsèdent et, si possible, y répondre. Je dois en quelque sorte, pour me soigner moi-même, ou prévenir la folie qui me guette, faire sortir de mon esprit mon obsession, l’analyser, la décortiquer, la traiter comme on traite un problème juridique ou militaire.

Et je suis seul pour accomplir cette tâche. Ceux qui sont ici avec moi, Las Cases, Montholon, Bertrand, ou Gourgaud ne peuvent m’être d’aucune aide. Ils écrivent avec moi les pages de gloire de la campagne d’Italie, ou de l’expédition d’Égypte, c’est bien, et même je leur en sais gré, mais ils s’en tiennent à l’apparence des choses, au nombre des divisions, des chevaux, et des bouches à feu, aux drapeaux déployés dans le vent, aux positions stratégiques, aux faits d’armes…

Seul, je puis, en remontant le cours du temps, essayer de comprendre l’enchaînement des circonstances, parfois cachées, qui ont provoqué les événements. Mais revenir en arrière, c’est aussi difficile que de faire reculer un cheval qui regimbe, sur un sentier, au bord d’un précipice.

30 avril 1816

J’étais tout et je ne suis rien. Comment est-ce possible ? Pourquoi, du point éminent que j’avais atteint, suis-je tombé si bas ? J’étais en France, dans ma patrie que j’ai tant aimée et que j’aime toujours, entouré de millions de Français dont le bonheur était l’objet de toutes mes préoccupations, qui m’avaient témoigné leur confiance et leur fidélité de longues années durant, et je me retrouve sur un point minuscule, à des distances infinies des bords de la Seine… Sainte-Hélène, quel beau nom et quel horrible lieu ! Je n’avais pas prévu cette déportation. Par-dessus les océans, du pont du Bellerophon jusqu’à Longwood, j’ai été transporté, proie misérable et pantelante, entre les serres d’un terrible vautour…

J’ai essayé, j’essaie encore de donner le change, de me comporter avec toute la dignité qu’on imagine attachée au titre d’Empereur, mais, moi, je sens la souffrance me déchirer peu à peu. Divisé, impassible en apparence, torturé jusqu’au fond du cœur… combien de temps résisterai-je ? Pourquoi la Fortune, qui m’a emporté dans son souffle jusqu’aux plus hauts sommets, m’a-t-elle abandonné ? Existe-t-il encore un peu d’espoir ? Peut-elle, par un brusque renversement du cours des choses, me rendre à ma patrie et aux miens ? Enfin, mon fils, toi que j’ai tant attendu, en qui j’avais mis tous mes espoirs, toi, mon petit roi de Rome, te reverrai-je ?

A quel moment la fortune m’a-t-elle trahi ? Ai-je fait une imprudence, une faute à l’origine de tous mes maux ? Je cherche dans ma mémoire… et je vois un radeau, le radeau de Tilsit où j’ai rencontré Alexandre, le 25 juin 1807. De belle prestance dans son uniforme d’un vert très foncé à parements rouges et culotte blanche, les plumes noires et blanches de son chapeau frémissant sous le vent, l’air à la fois digne et affable, il s’est avancé vers moi et a trouvé le chemin de mon cœur. Même Berthier, Caulaincourt, Duroc et Bessières parurent séduits. Je venais de gagner la bataille de Friedland et j’aurais pu imposer à l’ennemi des conditions de paix fort pénibles. Mais, animé de la générosité que le vainqueur doit manifester envers le plus faible, j’ai épargné le tsar et lui ai accordé un traité de paix très favorable pour son pays. A ce moment-là, j’ai cru qu’Alexandre et moi avions également signé un pacte d’amitié…

Pourquoi ne pas le reconnaître ? C’est vrai, j’ai fait preuve de vanité. Je me suis vu l’ami de l’Empereur de toutes les Russies, c’est-à-dire du plus grand monarque du monde occidental. J’imaginais que lui et moi, désormais alliés, pourrions un jour établir la paix de l’Atlantique aux confins de l’Orient…

Cette illusion m’a fait commettre des folies. J’ai cru, d’abord, que pour sceller cette alliance qui se dessinait, mon mariage avec sa sœur, la grande-duchesse Catherine, serait, outre un grand bonheur pour moi et la promesse d’une descendance de la noblesse la mieux établie, de bonne politique… Quelle humiliation j’ai ressentie, sans en rien montrer, lorsque la tsarine, mère d’Alexandre, osa contrecarrer mes projets et ce, à deux reprises, puisqu’elle me refusa, par la suite, la main de la grande-duchesse Anne, sœur puînée d’Alexandre, sous divers prétextes : elle était trop jeune, en France elle ne pourrait pas pratiquer la religion orthodoxe…

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les danseurs de Kamilari

de les-editions-du-vermillon

S'abandonner à vivre

de editions-gallimard

Le cor

de Menestrel