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Nemezida

De
196 pages

Une vengeance accomplie après tant d'années, alors que pour certains le temps l'aurait effacée. Quatre meurtres vont le rappeler à d'autres...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-94334-7

 

© Edilivre, 2015

Préambule

Quelque part en Méditerranée sur le M/S Fanadoly, le 7 octobre 1983 à 11 heures 8 minutes et 6 secondes.

Position du navire : 34°3 de latitude Sud et 18°2 de longitude Est.

Appuyés sur le bastingage du pont C, les deux frères se remémorent leur lointain passé. À l’horizon, de sombres nuages…

Chapitre I

Trahir conjugué à quatre temps

Extrait

Vous trahîtes et vous vous égarâtes en enfer.

Nos ennemis jamais ne trahiront.

L’embarras de la vérité les trahissait.

Ma mémoire me trahit, vengeance il n’y a point.

Marcel Olivines

 

 

Une pluie d’abat déversait son trop-plein sur la petite ville endormie. Cela durait depuis trois jours maussades, de quoi abâtardir les plus coriaces bipèdes hors de leurs pénates. Les plaques d’égout aux bouches entrouvertes commençaient à dégurgiter les ramas accumulés par les précipitations abondantes. Quelques surmulots s’étaient risqués à mettre le museau à flot. Le flux dévastateur avait asphyxié la plupart d’entre eux par immersion, au 7 de la rue des Muridés, comble d’ironie, au niveau de la bibliothèque où d’ordinaire ils livraient leur temps… à le ronger.

À l’hôtel Xérus, une autre sorte de rat gris sévissait mais celui-là se noyait pour divergentes raisons : quittant hâtivement l’établissement, expulsé manu militari par le taulier directement dans le caniveau, il pataugeait au milieu d’organes foliacés qui formaient barrage en jonchant le sol. Ces feuilles mortes ne pouvaient se ramasser qu’à l’appel… du service de la voirie et éventuellement de la police pour lever l’individu trempé et relever son identité détrempée… d’usurpation.

Rapidement, les rongeurs indemnes avaient quitté le navire et le faux capitaine la place… ou bien le contraire.

« Après eux le déluge », aurait dit Madame de Pompadour.

Une accalmie s’annonçait pour la nuit prochaine. Assez d’eau du ciel ! L’eau, cette boisson dépréciée d’après Louis, le météorologiste de Rainette FM – une radio locale qui diffuse l’info depuis son bocal en sonals appropriés selon les effets et tonalités du moment. Pour en revenir au bocal attenant au 7 rue des Muridés, ce temple de l’humanité avait été bâti sommairement et architecturé au siècle dernier par des mains maçonniques d’obédience liguro-piémontaises.

D’après la loi du 9 novembre 1981, la radiodiffusion privée avait pignon sur rue et opinion à l’intérieur. Le local de Rainette FM(èrement) était mis à disposition gratuitement par la mairie SE : on pourrait traduire cela par « Sans Entretien », du fait des murs oxydés d’efflorescences au nitrate et au potassium, du plafond aux plaques d’amiante se désagrégeant au filtre du temps sans trop de mal et pan dans le mil… ieu du mur, et de la fresque plombée, archétype de la planète Saturne… mauvaise alchimie, je vous l’accorde.

SOS peinture, allô ! À l’eau bénite des édiles qui plus tard mangeraient la grenouille à des fins électorales : aussi grosse qu’elle soit, le taureau bien averti resterait au toril et les borborygmes dans la panse du maire. L’amphibien du bénitier, radiographié à son tour, respirait encore à pleines branchies malgré les menaces pesantes sur les radios libres, pas faites pour durer en ondes fréquemment modulées. L’avenir nous le dira. Entre quatre murmures humides de joie et de peine, de frimas et de froid, l’imperturbable Alain Gillot Pétré du coin, écharpe au nez et bonnet sur l’antenne(2), évoquait lors de son premier bulletin météo de la journée l’arrivée – enfin – de l’hiver, en ce quatrième jour de janvier 1984.

Nous étions le mercredi de la saint Odilon, qui d’après le proverbe n’amène rien de bon. Plus que trois cents jours avant la date d’une éventuelle fin du monde de notre galaxie.

Croyez-vous aux prédictions fatalistes ?

Celles qui vous précipitent dans une phase finale, directement vers l’abîme… inaccessible dans l’absolu. Pour les plus rationnels d’entre nous, la période hivernale s’annonçait ainsi, toutes les chaumières affines se réchauffaient aux moyens financiers de leurs propriétaires : qui d’une cheminée sans père Noël, qui de radiateurs électriques, qui d’une chaudière à gaz, qui d’un poêle à mazout, kit d’un soleil dans son foyer… quitte à quitter le pays pour s’en procurer un.

L’aurore pointait son commencement, une atmosphère authentique quoique fraîche soufflait sur la principale artère commerçante de l’opulente cité provençale. Un air nouveau passait sur Rainette FM (Franchement Marre) : Renaud Séchan chantonnait Ma chanson ne leur a pas plu. Avec un pareil titre, comment faire carrière dans la variété ? D’autres suivraient sur la bande magnétique diffusée en boucle pour les insomniaques – pour qui d’autre ?

Peu de volontaires pour émettre la nuit en dehors de Louis, le technicien qui posait ses disques vinyles sur la face B quand il ne sommeillait pas. Difficile est le passage entre le nocturne et le diurne mais certains, comme Monsieur Panis, connaissent ce phénomène régulier. Cet homme était un passeur aguerri de la nuit jusqu’au petit jour. Il tenait une boulangerie depuis que son arrière-grand-père se faisait appeler Maître Boulange. La devanture de la boutique de pains, avec son rideau métallique à moitié baissé, laissait entrevoir deux brins de vie, l’un devant être le mitron affairé à fraser et l’autre Raymond Panis enfournant de ses doigts exercés la pâte bâtarde tout en évitant les baisures, heureux d’être au fournil, bien au chaud, l’heure du café-croissant brûlant n’ayant pas encore sonné.

Pourtant, une originelle animation se fit jour : un premier courageux bravant les intempéries à portée de ses actes.

Pauvre malheureux ! L’hère anticonformiste était arrivé en ville, sans domicile fixe, se débrouillant fièrement. Et de nouveau un vinyle coassait sur Rainette FM. Cette fois-ci, c’était Il est libre Max, chanté par Hervé Cristiani. Notre solitaire en avait un autre en tête comme celui, flegmatique, qui lui fouettait le visage. De même que le vagabond couché, en position SDF, sous une porte-cochère et qui ne distinguait pas la silhouette bien encapuchonnée, à la démarche cocasse et portant une barbe taillée à la Souvarov. Elle filait à longues enjambées, n’ayant rien de félin dans son déplacement. Sans doute un infidèle, dont une drôlesse n’avait pas eu suffisamment pitié pour le garder dans son lit jusqu’à ce que l’aube pointe… Ce personnage étrange semblait de plus dissimuler quelque chose sous son paletot, bien décidé en tout cas à ce que l’on ne l’aperçût point, ce qui n’intriguait nullement les deux énergumènes, préposés au ramassage des ordures et qui s’activaient à faire ingurgiter au broyeur du camion-poubelle son petit-déjeuner merdique : tout le quotidien d’une vie de détritus. Enfin de l’animation… La benne à déchets disparut au coin de la rue, pleinement rassasiée. À hauteur du salon de coiffure Kufia Coiffe, notre énigmatique piéton stoppa soudainement et se réfugia dans un renfoncement de mur servant de pissotière aux mâles éduqués à la « queue dira-t-on »… de leur comportement. Il avisa un couche-tard et une lève-tôt. Chacun d’eux avait en poche un motif valable et ils se croisèrent sans même un regard de considération ; leurs corps opaques se hissaient déjà aux derniers étages des édifices de la venelle : effet d’ombre garanti. Il attendit que la piétaille du macadam ait disparu pour poursuivre sa route tout en évitant les dispositifs de la voie publique : sa forme surdimensionnée projetée sur les façades des immeubles pouvait le mettre en évidence. Il s’interdisait ce simulacre d’ombre chinoise, surtout face au théâtre municipal : seul l’esprit d’un mort peut conserver une apparence humaine immatérielle mais, jusqu’à preuve du contraire, même les plus judicieux ne l’expliquent pas.

Mais restons dans le secret et laissons-le courir se livrer à ses expériences chimériques dans un secteur d’incertitude.

Aux dernières nouvelles, il filait en direction de la maison de retraite Les Fagacées, cet ex-hospice toujours en place rue des Presque-Adieux. Cette dénomination tombée dans le domaine public avait été choisie non sans humour par le conseil municipal, qui avait nommé la rue qui la prolongeait rue de Londres plutôt que de l’Ombre, à cause d’une portion de route de la ville où l’on roulait à gauche. Après tout, les chemins mènent tous à Rome… encore faut-il trouver celui de Damas.

On le devinait mal à l’aise, au regard de son ardeur à quitter les lieux. Au chant du coq, girouette grinçante passe du vieux coq au rico… Chez Lane, traiteur en vain qui le marine depuis l’apparition du soleil, « le coq au vin cela va de soi ». Tout ça pour arriver au matin place Platea, où le concepteur éponyme de l’endroit avait pris ses vessies pour des lanternes en guise d’éclairage… et bien d’autres choses pour d’autres choses. L’endroit était cocagne, design et concept : faire de tout avec n’importe quoi. Imaginez les artistes d’hier, peintres, photographes, statuaires qui ont coloré, portraituré, sculpté les belles esplanades de notre chère Provence, et vous voilà sur la place Platea redessinée dans le style des années 80. Les noisetiers plantés loin de leur zone tempérée, cernés de tuteurs à bâtons rompus, cherchaient noise aux écureuils de la banque Sciurolus Investissements, qui n’épargnaient pas même les micocouliers en léger retrait de Celtis Courtage et Spéculations, la rivale.

« C’est au banquier que l’on reconnaît l’argent et qu’on sacrifie une source de profit pour un avantage immédiat. Gardez vos bas de laine, c’est un conseil de mammifère rongeur arboricole ! »

Imaginez le reste. Place Platea, on y stationnait, on y klaxonnait, on y sonnait. Comme au 44, siège du journal Tournons la page : on y arrive quelques degrés pentus plus haut, et plus tard et plus essoufflé. L’accueil y était bienveillant et agréable quand il se déclinait au féminin – surtout au féminin, n’est-ce pas Sandrine ?

Pour les annonces de toutes sortes, c’était la porte close du fond.

« J’en pince et des meilleurs pour ceux et celles qui sont à l’article de la mort. » Telle était l’épigraphe punaisée à l’entrée, en guise de bienvenue. Comme un Welcome sur le paillasson d’entrée, à défaut de tapis rouge.

On savait accueillir dans l’antre de la gazette. Les médisants vous auraient dit : « À condition de ne pas y mettre les pieds dedans ! »

Un stylo-plume aux commissures des lèvres de Rémi se balançait dans l’opportunité d’une inspiration ; une feuille de papier au format A4 attendait toujours d’être déflorée. Malgré cela, la hantise du folio chaste gagnait son possesseur, Rémi de Nouvelleville1.

Les boulettes de papier chiffonnées débordaient cependant de la poubelle. Avec son Mont-Blanc, Rémi ne pouvait être qu’à la cime de la respiration cérébrale. Pourtant, par manque d’air sans doute, lui et son stylo-plume étaient redescendus directement dans leur écrin : dommage qu’une bouffée d’oxygène si haut perchée puisse empêcher ses neurones de déflorer une feuille éternellement immaculée. Indubitablement, les effets de l’altitude.

Il faut se les farcir, les étages !

— Je n’en ai que faire de la conception, de l’improvisation, de l’inventivité ! Quand elle ne vient pas, elle ne vient pas !

Rémi était en rage, une fois de plus. Il regarda sa montre Lip posée à même son bureau aux structures « Conforamiques » : il était temps de prendre un énième café et ensuite il tenterait de griffonner un maximum de charabia avec ses fidèles ratures, avant de passer à son réel travail qu’il était censé d’entreprendre depuis 8 heures sonnantes ce matin. Malgré sa pensée trébuchante, il persistait à dévisager encore son principal personnage de fiction qu’il inventait entre une annonce nécrologique et un résultat sportif tombé sur les téléscripteurs.

La maison d’édition OJV2 le pressait au sujet de son bouquin en chantier, un pseudo-polar qui tardait à polariser l’attention du fait qu’il était toujours en classe préparatoire, qu’il fallait le remplir de suspens, le truffer de frissons garantis. Et voilà qu’il devait mettre le tout en veille à l’approche de son visiteur du jour, qui n’était autre qu’un parfait inconnu encore haletant : ne monte pas au septième ciel qui veut pour ensuite tomber dénué de tout propos lors de sa visite surprise. Il avait dû être faussement dirigé depuis l’accueil ou alors il avait mal compris la direction à prendre. C’était un vieux monsieur, portant haut son être 90 sous la toise, bien fourni en touffes de poils, entretenant convenablement son âge en l’absence d’une canne. Sa vie avait dû être laborieuse à respirer, laissant la trace de dégâts étendus à y laisser ses os. Rémi scrutait la charpente usée de ce pèlerin sans bâton d’appui ni incrustation de coquilles – il les avait vraisemblablement cassés au cours de son itinéraire. Sans épieu, dure serait la route de Saint Jacques de Compostelle ! Cet homme pitoyable s’était probablement égaré. Rémi envisageait de le reconduire gentiment en lui expliquant qu’Arles était plus à l’ouest, qu’une étape de sa pénitence ne prenait pas fin dans les locaux de Tournons la page à moins d’y laisser un peu de son odyssée, en un récit bref et concis toutefois, car ne s’appelle pas Ulysse qui veut. Il pourrait toujours écrire un article émanant d’un papier plié en quatre pour l’irrésolution de l’histoire à narrer, celle-ci pouvant justifier son détour par le journal. Pour parfaire la brève entrevue, Rémi de Nouvelleville conclut :

— Navré, cher Monsieur, nous ne faisons pas dans le people. Notre hebdomadaire n’aime que la folie en folio.

(C’est du pareil au même, mon très cher.)

— Je ne viens pas pour ça, jeune homme, rétorqua ledit vieillard.

Il s’empressa de lui tendre le papier qu’il avait déplié au préalable.

— Nemezida ? Nemezida !

Rémi était en phase d’interpellation avec ce mot incongru réitéré deux fois sur l’imprimé.

Fallait-il qu’il vétille pour autant sur l’insignifiance de ce document exhumé à sa vue ? Lui, le médiocre correspondant régional d’un modeste groupe de presse ? De quoi se secouer la matière grise longuement. Il se proposait d’interpréter cet arcane.

— Sans caprice ni fantaisie, il n’y a point d’auteur : à vous d’imaginer et de mettre en facultés votre esprit. Comme les apologues, les initiés de Jupiter maître de la protection et de la justice, considèrent le chiffre 4 comme la racine de toute chose, et la sagesse antique tire les quatre règles fondamentales de la conduite humaine : le savoir, le silence, la volonté, l’audace. En prenant de l’âge, on constate que la vindicte est également la façon la plus certaine de la justice. Ainsi, l’être antique paracheva sa définition stylistique avant de s’en retourner sur le chemin de sa destinée.

Rémi resta plongé dans sa réflexion. Une fois de plus, il ne fit pas l’effort de lever ses fesses de son siège pour raccompagner son hôte.

La trentaine entamée, c’était un célibataire endurci par le côté obscur de la gent féminine. Il courtisait brunes rousselées et blondes bronzées tout en ayant les rousses à ses trousses. Bien qu’il fût une lumière dans l’art de diviniser l’amour et sa beauté, il n’était pas pour autant le jumeau d’Apollon. Figure de charme malgré tout, il jouait avec les extra. Extra-conjugal d’ébat à débat, extra-dry comme une Veuve Cliquot qu’on savoure après avoir batifolé, extralucide par ses reportages tapageurs, extraordinaire dans son ordinaire vénusté, extravagant et divagant sur une quelconque plage d’Extremadura. Oh ! Rémi De Nager, arrête ! Il n’y a pas la mer à Badajoz !

En deux mots, il plaisait aux dames et elles le lui rendaient au centuple. Sa chevelure mordorée à la malcontent avait pourtant l’hair d’irriter son figaro, sieur Kufia. Ce dernier voulait à chaque visite de Rémi lui éviter un trichome naissant : pour cela, il lui conseillait une lotion capillaire de sa conception – en fait héritée de sa grand-mère grecque par-delà les calanques. Devant son refus systématique, notre capilliculteur « es tifs » s’arrachait son postiche…

Rémi De Narcissique qu’il était préférait laisser sa crinière au vent tripotée par ses chéries : occasionnellement Sandrine, parfois Claire, plus rarement Caroline, exceptionnellement Nathalie. Sa toison d’or casquée à la JPR3 après un match engagé de rugby égayait également d’autres égéries. Les muses s’amusent, c’est de la poésie aérienne, volant bas et y laissant quelques plumes. Dois-je poursuivre ?

L’image du charmeur, c’était aussi son front d’attaque parsemé de sillons dont la profondeur témoignait tout de même qu’il n’avait plus vingt ans. Ajoutez-y une sylve de sourcils contenus, une ciliature hispide, un menton à la côte d’usure peu proéminente, un nez busqué, de nombreuses vibrisses embusquées dans ses fosses nasales, des joues à mettre à feu et à sang par la faute d’un système pilaire qui le rendait mâle périodiquement. Une sorte de Gainsbourg en plus frais, avec le rasoir placé sous la gorge… de quoi se couper les cordes vocales.

Ô sole mytho ! Quasiment l’homme parfait, décrit trait pour attrait lovelace, séducteur vertébré, bien charpenté du reste comme ses pièces anatomiques, de quoi vous ronger les os à votre corps défendant, Mesdemoiselles.

– Fin des prolégomènes –

 

 

Rue Toussaint Macchia, le gyrophare deux tons deux mesures de Police secours projetait sa tache lumineuse bleu nuit, spécialement sur le 44 de l’immeuble Midas. Les gardiens de la paix Brigata et Lautrac avaient pris leurs fonctions, aussitôt en action devant l’entrée de cet hôtel particulier, immeuble à l’archétype faussement haussmannien mais véritablement liguro-piémontais pour le gros œuvre conçu jadis – sans doute le même que celui de la rue des Muridés. Il se lisait 8 h 30 à la tour de l’horloge, classée monument historique pour préserver le prestige de la localité. Brigata en chef assurait la sûreté des lieux pour éviter la contamination de la scène de crime. Un appel anonyme avait signalé l’acte, mais il n’avait pas encore été revendiqué. La rue était fermée à la circulation et les alentours immédiats étaient signalés par un balisage réglementaire, ordre étant donné aux résidants de rester chez eux. On attendait la venue de l’inspecteur de police judiciaire, Franck Sentanohay délégué lui-même par le commissaire Politeia – qui côté physique escaladait la pyramide des âges.

Il était dans sa cinquante-troisième ascension hivernale, pas plus habile du piolet que du pistolet, avec sa chevelure à la Frison-Roche et ses yeux couleur cristal-eau de roc : une face sans rappel de cicatrices, d’un sexe à pic impressionnant. Quelques crevasses toutefois sur la paroi frontale, du côté actif de sa carrière, montraient qu’elle avait été perturbée par nombre de cascades de faits divers plus ou moins spectaculaires. Sa réputation de trancher le nœud gordien des affaires criminelles ne l’avait pas fait dévisser pour autant dans son secteur d’intervention. Le lieutenant de police Sentanohay avait un nom de famille d’origine hypothétique entre Saintonge et… Quand on naît dans le canton, allez savoir ! Il portait la trentaine engagée avec quelques cheveux châtain clair bien débarrassés sur le devant, une coupe acceptable prise à rebrousse-poil qu’appréciait le divisionnaire Prosper Politeia : en somme, une tête de flic bien faite qui s’apprêtait à pénétrer dans l’appartement d’un certain Marc Jalade. C’est là que l’attendait entre autres l’APJ4 Brigata. Ce dernier, d’une stature palpable, la figure plus joviale malgré le drame qui venait de se produire, se tenait à présent sur le seuil. Il avait fait flécher le lieu devenu malfaisant par son acolyte Lautrac, au physique opposé, formé aux principes de base du gel des lieux, afin d’éviter de piétiner la scène du crime, bien évidemment. Après un salut militaire néanmoins timide, il s’empressa d’ouvrir le dialogue.

— C’est Monsieur… Enfin, c’était, je devrais dire, le dénommé Jalade, prénom Marc, soixante-quinze ans révolus. C’est ce que j’ai lu sur sa carte d’identité souillée de son sang présumé : elle était placée sur un manuscrit dont une page manquait, probablement arrachée. Lui-même était disposé sur un lutrin de table. Quasiment le même que celui de l’église Sainte-Véronique.

Brigata le pieux s’apprêtait à poursuivre son rapport lorsque l’enquêteur Sentanohay l’interrompit.

— Vous dites Marc Jalade ? Ne serait-ce pas l’ancien banquier ?

Brigata était catégorique dans son interrogation, avec des rictus empruntés au lieutenant Colombo, collègue de L.A. dans les pratiques télévisuelles et toujours d’actualité.

— Si, reprit promptement le policier subalterne.

Pas d’imperméable ni de Peugeot 403 comparables à l’équipement de son illustre confrère. Seulement des baskets, un jeans Fila, un blouson Schott et une Renault 9 GTS de couleur rouge Ferrari avec jantes dernier cri – excusez du pneu. Et qui plus est, libre d’engagement conjugal : de ce fait, il ne pourrait pas en parler à sa femme – pas vrai, le chien ?

— Marc Jalade, des banques Sciurolus, reprit-il songeur.

Il rendit la parole au brigadier Brigata, qui se fit un plaisir de poursuivre sommairement sur les premiers éléments sensibles de son investigation. Il avait tout noté soigneusement, dans son petit carnet à spirales : sujet, verbe et complément… d’observation.

— Je disais donc : veuf, depuis dix ans, sa femme étant morte frappée… de stupeur dans son lit. En grec on dit apoplexie.

— Ancien grec, rectifia Sentanohay, qui avait saisi le jeu de mot de mauvais goût.

— Mais poursuivez, je vous en prie.

Louis Brigata reprit, à peine offusqué.

— Il a deux fils, tous les deux ont une très bonne situation d’après Monsieur Decraissendieux, dont j’allais vous parler : c’est lui qui a découvert le corps – du moins le pense-t-il ! C’est une connaissance du mort, il attend dans le salon, à côté. Je me suis permis de le questionner. Il est secoué, le pauvre vieux, on dirait qu’il n’a pas toute sa tête.

— Venez-en aux faits, au fait d’hiver si cela vous chante, répliqua Senta.

Il était appelé ainsi par les intimes du commissariat et Noé par les cons disciples du coin, tels Auriol et Maillane, les pince-sans-rire du commissariat se berçant de comptines enfantines. Un exemple : « Pince-Noa et Pince-Noé sont dans un canoë, Pince-Noa tombe à l’eau, qui reste-t-il ? » Si l’on répond : « Pince-Noé ! », on est pincé par l’inspecteur. Revenons à la surface, plus sérieusement.

— Il est mort de quoi, le bonhomme ? Je ne fais pas dans la mort naturelle, moi. Pigé, Brigata ?

Sèchement réparti ! Simultanément Lautrac se releva, ayant terminé de tracer régulièrement le pourtour de la dépouille sur le parquet ciré en bois exotique. La Camarde avait fait son œuvre, l’âme du défunt se rendait-elle aussi à l’évidence.

— J’allais y venir, chef ! Il a été saigné comme un cochon ! Le cadavre présente quatre blessures, probablement faites à l’arme blanche : le médecin légiste confirmera, c’est lui le spécialiste. Il y a pas mal de désordre également, du mobilier renversé, etc., etc.

— L’inanimé est mort bien planté, souffla maladroitement le brigadier Louis Brigata pour toute réponse à son supérieur.

Et Senta de lui emboîter l’expression à voix audible, après avoir vu l’infortuné (bien mal approprié pour un banquier…).

— Quatre pénétrations faites vraisemblablement avec une lame acérée de type couteau de cuisine, poignard ou dague, et cela sur quatre endroits différents du corps. La première dans la région du foie, la seconde près du cœur, la troisième moins pénétrante mais plus giclante à la carotide, la toute dernière dans les parties génitales. Vous êtes aussi affirmatif que moi, Brigata ? dit-il en guise de conclusion rapide mais évidente à la vue du macchabée.

— Ceci n’est point un suicide ou alors il s’est raté trois fois auparavant !

Ainsi termina-t-il l’examen du cadavre attiédi qu’il avait à peine effleuré, ne s’étant pas donné la peine de le retourner pour constater d’éventuels autres coups portés sur le trépassé. Il faisait confiance à son subalterne.

— L’expert en criminalistique et le médecin légiste nous confirmeront tout ceci quand ils l’auront bien tripoté, ajouta-t-il.

— Qu’ils...