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No man's land

De
447 pages
Louisiane, 2004. Le corps en décomposition de la petite Priscilla, fille d'un riche industriel de Baton Rouge, est repêché dans le lac Maurepas. Dans le même temps à la Nouvelle Orléans, Thomas voit ses nuits perturbées par l'appel au secours d'un fantassin français agonisant sur un champ de bataille de 1917. Avec le concours d'Andie, psychanalyste de son état, il va se lancer à la recherche de l'identité de ce mystérieux et très encombrant visiteur. Mais la mort rode autour de cette quête surnaturelle. Et des plantations de Louisiane aux plaines artésiennes, parmi les Chevaliers du Ku Klux Klan et les hussards Prussiens, il devra également démasquer celui qui a juré sa perte.
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No Man's Land







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Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit, 2006
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communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7621-9 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748176216 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7620-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748176209 (livre imprimé)







Viendront les pèlerins.
Ceux-ci chercheront une tombe,
des traces effacées,
l’endroit ignoré d’un dernier moment,
d’un dernier souffle.
Ceux-là chercheront leurs souvenirs,
se chercheront eux-mêmes,
étonnés de ne pas s’y reconnaître,
s’attristant des infidélités,
s’affligeant de l’oubli…
Et en racontant leur histoire,
ils interrogeront l’Histoire.


R. G. Nobécourt










PROLOGUE


Lac Maurepas, Louisiane.

Comme tous les samedis matin, un rite immuable s’y
déroulait à son sud-est.
Freddy Garanger, septuagénaire entreprenant,
délaissait son véhicule – en l’occurrence actuellement,
un pick-up Ford modèle 88 – toujours sur le même petit
sentier et toujours au même emplacement, derrière un
pacanier, SON pacanier. Car, l’arbre était bien plus
qu’un simple repère arboricole ; le hickory et lui avaient
grandi puis vieilli ensemble et il était devenu au fil des
ans, un ami, un frère, le confident de ses exploits, le
recueil de ses récits de pêche.
Freddy Garanger s’adonnait en effet à ce sport
depuis 42 ans. Surnommé « Bull Redfish » par ses amis
en raison de son physique imposant et de sa moustache
effilochée comparable à celle d’un poisson-chat, il était
le roi du lac dont il s’apprêtait à nouveau à écailler les
eaux nourricières.
Et comme à l’accoutumée, avant de gagner les berges
du lac où l’attendait sa barque, il déposa une caresse
affectueuse sur le tronc de son arbre.
11
Panier en bois sur l’épaule gauche, bourriche ronde
en acier dans une main, canne carbone et avirons dans
l’autre, il était fin prêt harnaché ainsi.
Il se mit en route sans plus attendre.
Le bonheur que son visage transpirait tout au long du
chemin se transforma en jubilation au bout de 10
minutes quand l’étendue d’eau s’offrit à ses yeux.
Matériel à terre, il réajusta sa casquette de base-ball à
la tête, son pantalon à la taille puis contempla le terrain
de ses futurs exploits. Il faisait frais et humide ; tout
était encore paisible sous une douce lumière qui
embraserait dans quelque temps ce décor idyllique.
Poissons-chats et autres brèmes, insouciants pour
l’heure, lambinaient entre deux eaux. Mais
malheureusement pour eux, « Bull Redfish » était en
forme et le moulinet débrayable à double manivelle de
sa toute neuve canne à pêche frétillait d’en découdre.
Après avoir déposé tout son équipement dans
l’embarcation, une coque de noix maintes fois repeinte,
maintes fois décapée, maintes fois traitée et qui affichait
aujourd’hui une patine à en faire pâlir d’envie tout
amateur d’antiquité, il délivra celle-ci de sa chaîne qui la
retenait à la terre ferme.
Il installa ensuite ses 93 kilos à son bord. La barque
tangua violemment sous le poids.
Une fois assis, il s’empara de ses rames, les jeta à
l’eau et d’un coup sec mit la berge hors d’atteinte.
Au rythme des légers clapotis, Freddy filait sur l’eau
en toute quiétude.
Quand au huitième coup de rame il fut soudain
freiné. À n’en pas douter, il venait de heurter quelque
chose.
12

Il jura à en faire tomber les barbillons d’un silure. En
tant que membre du Lac Maurepas Society, association
de protection du lac et de ses berges, il en avait plus que
marre de ces pollueurs qui déversaient leurs détritus
dans son lac. Un week-end par mois, ses amis pêcheurs
et lui, ainsi que d’autres bénévoles écologistes de
l’association, nettoyaient berges et basses eaux de leurs
déchets que certains individus peu scrupuleux
balançaient avec malveillance.
« Fumiers de fumiers ! Qu’est-ce qui m’ont encore
jeté comme saloperie cette fois-ci ? », bougonna-t-il.
Le mois dernier, 2 jerricans, 1 lave-linge, 2 pneus, des
pains de polystyrène et de mousse de PVC et de quoi
remplir 5 sacs poubelle de 50 litres, avaient été extraits
sur à peine 2 miles de berges. « Un dépotoir à ciel
ouvert ! », avait-t-il titré dans le bulletin de l’association.
Et cette fois-ci, qu’allait-il bien recueillir encore?
Il se retourna et jeta un coup d’œil à bâbord. Rien. À
tribord, rien là non plus. Tout en maugréant, il donna
un coup de rame rageur vers l’avant, puis tourna à
nouveau la tête. De toute évidence il y avait bien
quelque chose. Il se mit à genoux à l’arrière de
l’embarcation et d’une rame se mit à trifouiller l’eau
vaseuse. Une masse indéfinie, non creuse en apparence,
la retint. Freddy insista, et la pagaie, après une faible
résistance, s’enfonça d’un coup avant d’en ressortir
enveloppée d’un morceau de tissu bleu décoré de petites
fleurs de couleur ocre.
À la vue de cette étoffe dégoulinante, Freddy fut
soudain gagné par un sentiment d’angoisse. À quelle
association d’idées scabreuses son esprit venait-il d’être
confronté ? Allez savoir… Le fait est que son cœur se
mit à battre rapidement, des gouttes de sueur froide
13
perlèrent aussitôt sur son front glacé, ses mains se
mirent à trembler.
Non ! Cela était inconcevable ! Cela ne pouvait être
un corps humain !
Il avait tellement vu de téléfilms débutant par une
scène de ce genre, du genre un chasseur, qui au petit
matin, sous un temps brumeux, aidé de son toutou
renifleur, fait une découverte des plus horribles au
détour d’un lugubre chemin forestier. Alors le coup du
pêcheur sympa, du bon bougre qui ne demande rien à
personne et qui remonte dans ses filets les restes en
décomposition d’un corps humain, non ! Ce scénario
n’avait pas été écrit pour Freddy-Bull Redfish !
Alors prenant son courage à deux mains, il plongea
celles-ci en direction de ce ballot de fripes jeté
vraisemblablement dans le lac par quelque gérant de
pressing en faillite ou par une ado rebelle aux robes à
fleurs imposées par une maman has been.
Ce qu’il retira des eaux devait à tout jamais rester
gravé dans sa mémoire.
Car c’était bien un corps humain qu’il tenait entre ses
mains, ou tout du moins ce qu’il en restait : des
lambeaux de chair en décomposition retenant tant bien
que mal des os désarticulés ; une tête bouffie et verte
coiffée de cheveux noirs clairsemés, aux orbites vidées
de leurs yeux mais gorgées de vermine ; une fosse
évidée de ses boyaux et autres entrailles qu’emmaillotait
une guenille déchiquetée, un haillon à fleurs à n’en pas
douter d’appartenance féminine.
Le visage de Freddy se figea dans une expression
d’épouvante. Dans un soubresaut tremblant, il rejeta
avec force son horrible découverte.
14

Il se frotta les mains avec vigueur sur les cuisses de
son pantalon, puis, pris de panique, abandonna une
rame dans l’eau, écrasa sa canne à pêche et manqua de
passer par-dessus bord.
Tout en vomissant son petit-déjeuner, il regagna la
rive du lac comme il put.
15
16








REI PARTIE
LOUIS
17
18








1.


L'officier, sifflet en bouche, consultait sa montre
bracelet.
Le soldat, les mains crispées sur son fusil Lebel,
tentait de maîtriser le rythme hallucinant de sa
respiration. Son compagnon de droite ingurgitait d’une
main tremblante une dernière rasade de
« casse-pattes » tandis que celui de gauche se signait
pour l’énième fois.
Le soldat implora Dieu de ne pas arrêter la pluie
d'obus qui se déversait depuis plus de six heures sur la
tranchée allemande. Tant que le tir de barrage durerait,
il vivrait. Mais l'instant sublime où la vie allait prendre
tout son sens approchait inexorablement. Plus que
quelques minutes à vivre, peut-être quelques
secondes…

Le coup de sifflet de l'officier allait en décider.
Pistolet au poing, celui-ci gravit le parapet de la tranchée
et exposa son corps à l'ennemi. Le soldat sortit à son
tour obéissant aux adjonctions de son supérieur. Les
obus allemands, remplaçant les obus français,
commencèrent à leur tour leur travail destructeur. Les
mitrailleuses ennemies épargnées jusqu'alors par le
19
déluge d'acier allié, crépitèrent et fauchèrent leurs
premières victimes dans le no man's land. Le soldat
courut, droit devant, puis à droite, puis à gauche se
jouant des balles ennemies qui à tout instant pouvaient
lui ôter la vie. Il enjamba les cadavres en décomposition,
débris des attaques des jours précédents, sauta dans un
trou d’obus, rampa pour en ressortir, se releva puis se
remit à courir. Il trébucha. Un obus explosa non loin de
lui. Rien. La chance. À travers les fumées et la pluie de
terre, il aperçut ses compagnons d'armes qui tombaient
autour de lui : les uns humblement, les yeux levés au
ciel, semblant soulagés que toute cette horreur prit fin ;
d’autres voltigeaient un court instant avant de retomber
désarticulés. Saoulé par l’eau de vie, par ce déferlement
de visions cauchemardesques, le soldat se releva abruti
et reprit sa course folle vers la tranchée ennemie qu’un
barrage de gerbes de terre grasse rendait plus
inaccessible encore.
Soudain, le sol se déroba sous ses pieds. Il se
retrouva dans un trou d'obus boueux et puant.
Du sang chaud coula le long de son corps et se mêla
avec l'eau putride dans laquelle il baignait. La mort, la
vie, la gangrène, l'amputation, revoir les siens, se marier,
avoir des enfants, tout se mêla dans sa tête, tandis que le
bal des bleu horizon continuait sans lui. Il n'atteindrait
pas la terre promise qu'était la tranchée allemande.
Où était-il touché ? Sa jambe lui faisait mal, son bras
gauche également. Ses yeux s'emplirent de larmes. Tout
à coup, au milieu du fracas le ciel se déchira dévoilant
un espace bleu entre nuages et fumées. Comme par
enchantement, dans cet azur apaisant, deux visages de
femmes apparurent.
20

Il cligna des yeux pour évacuer ses larmes. Était-ce
un rêve ? Étaient-ce des anges qui lui annonçaient la fin
de son supplice ? Les deux visages blanchâtres aux traits
fins, emplis d'une grande sérénité, lui sourirent. Le
fantassin ne sentit plus ses douleurs. Un silence insolite
régna soudain. Une brise légère vint lui caresser le
visage, lui donna un peu d'air et assécha quelque peu les
gouttes de sueur qui perlaient le long de son front. Mais
aussi rapidement qu'ils furent apparus, les deux visages
de paix s’évanouirent. L'espace bleu se referma, les
douleurs reprirent. Il revint à la réalité, quand le corps
grillé, fumant, tripes à l'air d'un de ses compagnons,
explosa sur ses jambes. C'en était trop. Il hurla de toutes
les forces qui lui restaient, un cri de douleur, de terreur
et de haine.


Thomas se leva, en sueur, le cœur haletant. Il était
4 h 00 du matin. Encore une nuit passée dans les
tranchées, casque Adrian sur la tête.
Il se rendit dans la salle de bain, remplit son verre à
dents d’eau du robinet et le vida d’un coup sec. Il se
passa ensuite de l’eau sur le visage, puis tout en
s’essuyant ne put s’empêcher de jurer tout haut :
– Merde ! Merde ! Merde ! C’est pas possible !
Depuis quinze jours ou plutôt quinze nuits, ce soldat
français qui agonisait sur un champ de bataille venait
troubler son sommeil. Et cela commençait sérieusement
à l’agacer.
Il aurait bien aimé se recoucher mais une attaque par
nuit lui suffisait amplement. Aussi prit-il sa robe de
chambre 100% polyester vert anglais, qu’il compara un
bref instant avec dégoût, à la capote bleu horizon 100%
21
laine de son invité nocturne, se rendit à la cuisine, se
prépara un café, et la tasse à la main se dirigea vers la
fenêtre donnant sur la rue.
– Merde ! Merde ! Merde ! réitéra-t-il.


Le regard perdu au-delà des immeubles qui lui
faisaient face, il se demandait pour la centième fois ce
qui pouvait bien lui arriver.
Sain d’esprit, en bonne santé physique, célibataire de
37 ans mais sexuellement comblé, Thomas Weaver
habitait seul un magnifique appartement d’une centaine
de mètres carrés récemment rénovés, à Saint Ann Street
dans le « French Quarter », le quartier historique de La
Nouvelle Orléans.
Historien de profession, il était, en tant que
spécialiste de la première guerre mondiale, quelque peu
obsédé par ces quatre années de conflit, mais de là à en
être perturbé toutes les nuits ainsi… D’ailleurs son
dernier article paru sur le sujet dans American History
Magazine remontait à plus de deux mois. Peut-être était-
ce du, pensa-t-il, à la publication le mois dernier de son
dernier ouvrage sur l’entrée en guerre des Américains
dans ce conflit et qui avait nécessité deux ans de
recherches et de rédaction ?
Peut-être ! En tout cas, Thomas souhaitait
l’Armistice, et au plus vite...


Il resta ainsi debout quelques minutes à réfléchir et à
savourer son café.
Une fois la tasse vidée de son contenu, il quitta la
cuisine d’un pas décidé. Il traversa le couloir, véritable
22

galerie, aux murs tapissés de cadres divers où
lithographies de personnages célèbres et de scènes
historiques côtoyaient gouaches et huiles de paysages
américains. Plusieurs documents d’une grande rareté, tel
un billet de banque du Sud Confédéré émis durant la
guerre de sécession ou encore une carte des Amériques
du XVIIIe siècle, conféraient à l’ensemble de sa
collection un intérêt indéniable.
À son bout se trouvait son Saint des saints : une
grande pièce carrée qui officiait à la fois de bureau et de
bibliothèque. Thomas en ouvrit la porte à double
battant et appuya sur l’interrupteur. La lumière envahit
la pièce. Une forte odeur de vieux papier titilla ses
narines ; il éternua comme à l’accoutumée. Une table
rectangulaire occupait le milieu de la pièce. Celle-ci était
envahie par une multitude de journaux et magazines
anciens et récents en phase de triage. Tout autour, des
rayonnages sommaires ployaient sous le poids de livres,
cassettes vidéo, CD, DVD et de bibelots hétéroclites
couverts de poussière. Au fond, deux mannequins
constituaient certainement les deux éléments les plus
kitsch de l’appartement. Ils étaient revêtus, pour l’un, de
l’uniforme d’un Yankee de 1917, havresac inclus, pour
l’autre de la tenue d’un G.I. de 1944. Ces deux gardiens
immobiles semblaient défendre ou protéger l’accès à
toute la connaissance du monde symbolisée par un
ordinateur qui trônait entre eux sur une table en teck.
Le PC, à la configuration plus que confortable,
possédait de nombreuses extensions et périphériques
qui dénotaient singulièrement dans ce qu’il fallait bien
appeler un musée.
Thomas alluma celui-ci et consulta ses e-mails. Un
seul message en date de la veille, de Peter Alexandre
23
Beauregard, rédacteur en chef du magazine American
History, qui lui rappelait non sans ironie, que la suite de
sa série d’articles sur les grandes vedettes du banditisme
américain était fort attendue et que depuis Dillinger, la
liste des malfaiteurs s’était un tant soit peu allongée.
Thomas s’amusa de ce message. Il coupa la connexion
tout en jetant un œil devant lui sur une chemise en
carton vert pastel épaisse d’une dizaine de centimètres
et sur laquelle figurait au marqueur noir le nom célèbre
d’Al Capone. Il estima que deux jours de travail, trois
tout au plus, lui seraient nécessaires afin de boucler son
article.
Et tant qu’à faire, puisqu’il était réveillé, il se mit au
travail.


Il était 7 h 00 quand le téléphone sonna.
– Allô ! Weaver à l’appareil.
– Salut Tom !
– Hello Terry, répliqua Thomas en faisant la moue.
Il avait reconnu Terry Murray, non par la voix mais
par la contraction de son prénom dont usait avec
sadisme son interlocuteur. Or Thomas détestait plus
que tout au monde que l’on écorcha ainsi son prénom.
Terry était un petit bonhomme aux rondeurs non
excessives qui masquait sa constante jovialité derrière
d’austères lunettes rectangulaires. « Pour faire plus
sérieux », argumentait-il. Grande gueule, un peu collant
mais extrêmement prévenant, son affable bonhomie et
ses grandes qualités relationnelles faisaient de lui un ami
véritable et de surcroît, professionnellement, un
redoutable agent immobilier.
– Que me vaut le plaisir de cet appel si matinal ?
24

– Ta santé, mon vieux. Alors ? Bien dormi ou t’es tu
encore emmêlé dans tes bandes molletières de barbu !
– De poilu, Terry, pas de barbu, soupira-t-il. Mais
pour en revenir à ta question, toujours pareil. Le même
cauchemar, avec cependant quelques nouveautés. Tiens
toi bien, ce matin deux très belles femmes sont venues
me tenir compagnie.
– Ah ah ! De l’érotisme sur un champ de bataille…
Pas mal pour un scénario de film sado-maso !

– Il ne s’agissait que d’apparitions surnaturelles et
correctement vêtues.

– Hum... Réflexion faite ton histoire me paraît un
peu trop intellectuelle pour un film X. Et sinon, tu
refuses toujours d’en parler à Andie ?
– Eh oh ! ne reviens pas là dessus. Je ne suis pas fou,
juste un peu surmené c’est tout.


Andie Winslet, psychanalyste de son état, était une
amie très proche de Terry. C’était une femme très
intelligente et ravissante de surcroît.
Thomas l’appréciait mais il était quelque peu
réfractaire à tout ce qui commençait par « psy ». Aussi
les discussions qu’il avait avec elle se limitaient-elles à
quelques banalités, évitant, le croyait-il, toute analyse
inconsciente de sa personne. Et c’est bien ce qui
l’indisposait le plus, cette impression d’être mis a nu à
chaque discussion qu’il avait avec elle. Aussi la
perspective de devoir réaliser un strip-tease intégral ne
l’enchantait guère.

25

– Va quand même la voir. Elle est psychanalyste pas
psychiatre !
– Oui bien sûr. Ah, je vois le tableau d’ici, tiens. Salut
Andie. Figure toi que toutes les nuits, je fais le même
cauchemar. Je suis un soldat français de 14-18, je suis
blessé par un obus allemand et soudainement deux
charmantes jouvencelles me font un petit coucou au-
dessus du trou d’obus dans lequel je vis mes derniers
instants. Alors, psychanalyste ou pas, soit je ressors de
son cabinet emballé dans une camisole de force et entre
deux gros balèzes en blouse blanche ou soit avec la
certitude que je suis un pervers refoulé résultant d’un
complexe d’Œdipe mal négocié, mais au bout du
compte, avec un abonnement à un package de
consultations à en déprimer mon compte en banque !
– Oh là ! Tu ne forces pas un peu sur les clichés par
hasard ?
– Si peu.
– Bon ok, changeons de sujet, cela vaut mieux. Alors
ton appartement ? Toujours pas de regret ?
– Non. Pas le moindre. Je m’y plais vraiment.
– Parce que je viens de rentrer une superbe maison
typique vieux sud, un peu comme celle de ton père.
– Pfuu… Je reconnais bien là l’agent immobilier.
Deux mois à peine après m’avoir vendu un magnifique
appartement que tu qualifiais de huitième merveille du
monde, tu voudrais me fourguer la neuvième !
– Quoi !? Tu crois que je ferais cela à mon meilleur
ami, au saut du lit, alors que je te sais
psychologiquement déstabilisé… Thomas, tu me déçois.
26

– Oh, je t’ai déjà vu à l’œuvre. Veux-tu que je te
rappelle la fois ou tu as réussi à louer un appartement au
e4 étage sans ascenseur à un unijambiste !
– Boh… encore une légende. Allez, je te laisse, tu me
brises le cœur. Salut Tom, à la prochaine… et bises à
Andie de ma part.
– Salut « Ter », dit Thomas, agacé, en retour à la
contraction de son prénom. Et merci de ta sollicitude.


Après une bonne douche et s’être habillé très
sportswear, Thomas ingurgita un petit-déjeuner
sommaire puis s’invita à une petite promenade
décrassante. Il décida également qu’aujourd’hui serait
une journée type de célibataire libéral, bref sans
contrainte.
Les étages de son immeuble descendus, il se retrouva
dans Saint Ann Street déjà fortement animée. Le temps
en cette fin du mois d’avril était magnifique ce qui le mit
immédiatement de bonne humeur, et la perspective du
festival du jazz qui avait lieu ce week-end chassa de son
esprit les nuages récalcitrants.
D’abord sans but précis, il se dirigea vers Jackson
Square. Mais à l’approche de la cathédrale Saint Louis, la
nécessité d’un exorcisme de ses nuits plus qu’agitées
s’imposa à son esprit. Une petite visite contemplative ne
pouvait pas lui faire de mal après tout.
Mais, arrivé à la hauteur de l’édifice, il se ravisa. Il se
dit qu’allumer un cierge, pour un non pratiquant, serait
tout compte fait peut-être mal considéré par le très
puissant. En fait, mis à part les cimetières militaires dont
il aimait la sobriété et l’ordonnancement, les lieux
austères et de recueillement n’avaient pas sa faveur et ne
27
valaient de loin pas, les endroits animés dont la
Nouvelle Orléans regorgeaient. Aussi, l’envie de
déguster un café au lait du très réputé Café du Monde,
l’éloignèrent-ils définitivement du parvis de l’édifice
religieux.
Il s’engagea dans le square et arriva à la hauteur de la
statue équestre du général Jackson qu’il salua
respectueusement comme à l’accoutumée. Le vainqueur
des Anglais de 1815, le bicorne à la main droite et le
cheval effectuant une pesade semblait répondre à cette
marque de courtoisie. Contournant l’œuvre de Clark
Mills, il poursuivit son chemin, mains dans les poches
en direction de Decatur Street.
Soudainement une explosion retentit.
Son corps vibra de la tête aux pieds sous l’effet de la
détonation.
Une autre explosion survint. Il se jeta à terre les
mains sur la nuque.
Avec rapidité, la fumée envahit le square.
Thomas se releva, courut désemparé, paniqué.
Une grenade roula à ses pieds. Il n’entendit pas la
détonation.
Il cria. Tripes et boyaux s’échappaient de son ventre.
Finalement terrassé, il tomba en arrière.

La fumée se dissipa.
– Monsieur, vous allez bien ? Monsieur ? demanda
une voix féminine.
Thomas ne bougeait plus. Seuls ses yeux faisaient le
tour de son environnement pour constater qu’aucun
affolement, aucun cri ne régnaient alentour.
– Monsieur, voulez-vous que l’on appelle un
médecin ? insista la voix.
28

– Euh… Non… Non merci. Ça va passer. Je vais
bien, dit-il après avoir tâté son ventre et constaté qu’il
n’avait aucune blessure.
Ses esprits recouvrés, il se releva avec l’aide de la
dame, puis rageusement saisit son téléphone portable et
composa le numéro de téléphone préenregistré de son
ami Terry.
– Allô Terry ? Thomas à l’appareil. Donne-moi le
numéro de téléphone d’Andie, s’il te plaît.
29
30








2.


Andie avait accepté, non sans étonnement et à titre
tout à fait exceptionnel de prendre Thomas en urgence.
Elle exerçait à quelques rues de Jackson Square, près de
l’hôtel Marriot, à Canal Street.
Thomas regarda sa montre : il avait environ une
heure devant lui avant que la thérapeute n’expédie son
dernier patient de la matinée. Il opta donc pour la
marche.
Mais dès les premiers pas, l’angoisse le prit à la gorge.
Tout lui semblait hostile. Il se sentit dévisagé par tous
les passants, comme si le mot schizophrène était inscrit
sur son large front perlé de gouttes de sueur froide. La
rue prit soudain des dimensions gigantesques, se
transformant en avenue à cinq voies. Il tituba. Il s’arrêta
un instant, prit appui sur un mur et respira
profondément par saccades. Puis il reprit sa marche et
accéléra singulièrement le mouvement, préférant arriver
en avance plutôt que de se rendre à nouveau ridicule.
Canal Street était enfin en vue. Il la traversa comme
un zombie, aperçut à peine les voitures qui le croisaient
et provoqua ainsi l’ire de certains conducteurs qui
pilaient à la dernière seconde devant lui.
31
Essoufflé, ruisselant de sueur, il considéra avec un
sentiment mêlé d’inquiétude et de soulagement la
plaque en aluminium brossé, fixée sur le mur de
l’immeuble où travaillait Andie Winslet – psychanalyste
e– 3 étage.
Il avait trois quarts d’heure d’avance, mais peu
importait. Il sonna. L’ouverture automatique de la porte
principale se déclencha rapidement. Une fois poussé ce
dernier obstacle, il gravit trois à trois les marches de
l’escalier, avec l’espoir qu’une solution à ses
dérangements psychiques se trouveraient deux étages
plus haut.
Une porte entrouverte l’accueillit. Thomas était au
bord de l’asthénie.
Tout penaud, il se retrouva seul dans l’entrée. La salle
d’attente lui faisait face. Aussi ne se fit-il pas prier et
pénétra dans la petite pièce.
Il extirpa de sa poche un mouchoir en papier et,
après s’être assis, se tamponna le front afin de
l’assécher, avant de se relever presque aussitôt pour
saisir un magazine qui reposait sur la table basse. Il
respira un grand coup et finit par retrouver un semblant
de calme. Un calme tout relatif, car il reposa la revue au
bout de deux minutes sans rien avoir vraiment lu. Il
inspira de nouveau une grande bouffée d’air, et finit de
s’apaiser à l’examen de la salle d’attente.
Celle-ci était très dépouillée, blanche et vert pastel ;
un ton calme pour certainement tempérer l'anxiété voire
l’agressivité des névrosés qui défilaient ici tout comme
lui, pensa-t-il.
Deux chaises, une petite table basse composaient le
mobilier. Un unique tableau ornait les murs : une
peinture contemporaine abstraite composée de traits
32

droits et de courbes comme dans certaines toiles de
Jackson Pollock. Quelques à-plats de couleurs gris cassé
bleu et vert caca d’oie stabilisaient l’ensemble de
l’œuvre. Une phrase en allemand, réalisée sans doute
avec des lettres pochoir y était inscrite en plein milieu :
« Über ‘wilde’ Psychanalyse ». Dubitatif, Thomas se
demanda non sans ironie si l’auteur de cette œuvre
n’était pas un patient d’Andie.


Par bonheur, son attente ne fut pas longue. Dix
minutes après son installation dans la pièce, la porte
s’ouvrit.
Une femme éblouissante parut élégamment vêtue
dans un tailleur Cerutti bleu marine.
– Et bien quelle surprise ! Depuis combien de temps
ne nous sommes-nous pas vus… un an ?
– Plutôt un an et demi, calcula Thomas.
Ils s’embrassèrent.
– En tout cas, même si les circonstances ne s’y
prêtent guère, je suis ravie de te revoir. Bien. Allez, ne
traînons pas, viens me raconter ce qui t’amène.
Deux pas en avant, un pas en arrière, Thomas suivit
la psychanalyste.
Une atmosphère ouatée régnait dans le cabinet.
C’était tout à fait l’ambiance à laquelle Thomas
s’attendait. La sobriété était de mise : quelques tableaux,
de rares bibelots, une cinquantaine de livres volumineux
reliés cuir accrochaient les rares rayons lumineux que
filtraient deux persiennes légèrement ajourées. Peu de
mobilier, mais parmi celui-ci un apparemment très
confortable fauteuil de relaxation en Alcantara bleu de
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Prusse dont Thomas n’eut aucune difficulté à deviner la
fonction.
– Je t’en prie, installe-toi, invita la jeune femme.
La perspective de devoir s’allonger indisposa quelque
peu Thomas. La psychanalyste le devina.
– Tu peux t’asseoir si tu le désires, sur le fauteuil où
sur cette chaise. L’essentiel est que tu te sentes à tes
aises.
Il opta pour un fauteuil cabriolet, style Louis XV.
Andie quant à elle, prit place à côté de son bureau, dans
un fauteuil de style identique.
Elle saisit sur sa droite un bloc note et un stylo
plume, puis d’une voix douce et rassurante invita
Thomas à s’exprimer.
Celui-ci ouvrit la bouche mais aucune parole n’en
sortit. Il était tétanisé par la crainte d’être ridicule. De
surcroît, il n’avait jamais vraiment été à l’aise avec
Andie. La jeune femme, la trentaine passée, tout comme
lui, était pourtant d’une très grande ouverture d’esprit.
Mais son intelligence et sa beauté fascinante qui se
traduisait par un visage d’une pureté rare, des yeux d’un
vert profondément intense et des longs cheveux noirs
ondoyants, son anatomie aux formes plus que parfaites
et son élégance naturelle constituaient pour lui une
barrière quasi insurmontable que sa peur de se mettre à
nu ne rabaissait pas.
Mais il se reprit et se décida à parler.
– Voilà... Depuis plus de quinze jours, enfin... quinze
nuits, je fais constamment le même cauchemar. Je rêve
que je suis un soldat français agonisant sur un champ de
bataille de la première guerre mondiale. Je ne m’en
inquiétais pas outre mesure, même si cela commençait à
me peser, jusqu’à tout à l’heure, où en pleine rue je me
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suis couvert de ridicule en me jetant à terre hurlant de
douleur, croyant avoir été fauché par une grenade
allemande.
Après ce résumé débité avec atonie, un grand silence
s’installa.
Andie passa une main dans ses cheveux, décroisa ses
longues jambes habillées de collants en voile, puis les
recroisa inversement.
– Es-tu surmené ces derniers temps ? demanda-t-elle.
Thomas sourit goguenard. La première question
d’Andie le confortait dans l’idée qu’il aurait mieux fait
de rentrer chez lui et de se recoucher. Il répondit
cependant à son interlocutrice, tout en maudissant son
ami Terry et ses judicieux conseils.

– Pas plus que d’habitude. Quelques articles par-ci
par-là, un livre sur Washington, qui m’a fortement
mobilisé, mais en tout cas aucun écrit ayant trait à la
première guerre mondiale depuis plusieurs mois, si c’est
à cela que tu penses.
– Pourrais-tu être plus précis concernant la date à
laquelle tes cauchemars ont débuté ?
Thomas réfléchit un court instant.
– C’était au début de la fête du Quartier français.
J’avais noué contact avec un jazzman qui s’appelait
Foch et j’avais évoqué avec lui la vie de son illustre
homonyme.
– Foch ?
– Euh… le général Ferdinand Foch, officier français
durant la guerre de 14-18, signataire de l’armistice de
1918.
– Ah oui… et ?
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– Et c’était donc le 5 ou le 6 avril. Mes cauchemars
ont commencé la nuit suivante. Tu crois que cela a un
rapport ?
Andie sourit amicalement, l’air de dire « c’est moi qui
pose les questions ici ».
– Donne-moi plus de détails à propos de tes rêves.
As-tu l’impression d’être ce soldat ou es-tu plutôt
spectateur ?
– De façon certaine, ce soldat c’est bien moi.
– Qu’est-ce qui te rend si affirmatif ?
– Et bien, je ne visualise pas mon visage et je vis
toute la scène à hauteur des yeux.
– Est-ce toujours le même scénario ou il y a-t’il des
variantes ?
– Dans les grandes lignes, c’est à peu près pareil. Une
tranchée, un officier, un coup de sifflet ; je passe à
l’attaque, je cours, je trébuche, je me relève et je finis
mon parcours blessé dans un trou d’obus. Par contre je
ne jurerai pas que mes compagnons d’infortune soient
identiques et que l’obus qui met fin à mon équipée soit
à chaque fois du même calibre ! Sinon, que rajouter…
Ah oui, tiens… Ce matin j’ai eu droit à un petit bonus :
en pleine mêlée, deux visages de femmes inconnues me
sont apparus, mais je ne peux t’en dire plus à leur sujet.
Peut-être au prochain épisode… Voilà grosso modo.
Que puis-je dire encore, si ce n’est qu’à chaque réveil,
j’arrive à mémoriser de plus en plus de détails. Je peux
t’indiquer notamment le numéro de mon régiment : le
e338 d’infanterie.
– Ce numéro revêt-il pour toi une signification
particulière ?
– Absolument pas, répondit Thomas toutefois
interrogatif.
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L’historien eut une crainte subite : que sa thérapeute
ne l’envoie sur le terrain de la numérologie. 3+3+8=14,
1+4=5, calcula-t-il. 5 comme les doigts de la main de
Dieu, 5 comme les cinq plaies de Jésus-Christ !
L’imagination féconde, il ne lui en fallut pas plus pour
s’imaginer en un instant crucifié en tenue bleu horizon !
Thomas chut de la croix à la question suivante.
– Et ces deux femmes qui te sont apparues,
t’évoquent-elles quelqu’un en particulier ?
– A priori non. Pas de proches parentes, ni d’ex-
petites amies venues se venger.
– Pour en venir à ton rêve de tout à l’heure, celui-ci
était-il de même facture que les autres ?
– Non, très différent. J’étais plus rapidement projeté
dans l’action, alors que d’habitude tout commence dans
la tranchée à attendre l’ordre d’attaquer. De plus, quand
j’ai retrouvé mes esprits, j’étais bien plus angoissé. Autre
différence, maintenant que j’y repense, mes pseudos
blessures étaient différentes, j’ai tout pris dans le ventre,
alors que d’habitude, je suis blessé à la jambe et au bras
droit.
– Même numéro de régiment ?
– Trop rapide pour analyser ce point. Mais tu crois
que ce nombre revêt une importante quelconque ?
– Tu sais, il n’y a rien de plus mystérieux que les
rêves, que cette vie fantastique dans laquelle nous
sommes emportés pendant que notre corps est plongé
dans un profond repos. Les causes qui les produisent et
en modifient la nature sont aussi complexes que
nombreuses, alors quant à répondre maintenant à ta
question…


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Mais Thomas, avide d’éclaircissements poursuivit.
– Et cette différence entre mes rêves nocturnes et
celui qui m’est arrivé tout à l’heure, ça s’explique ?
Andie regretta d’avoir commencé à répondre à ses
questions. L’heure n’était pas encore à cela, loin s’en
faut. Mais elle lui donna toutefois satisfaction.

– Généralement, les rêves diurnes se spécifient des
nocturnes, en ce que l’élaboration secondaire, c’est-à-
dire un remaniement du rêve destiné à le présenter sous
la forme d’un scénario cohérent, y joue un rôle
prédominant.
– Bien sûr… Et plus clairement, cela veut dire ?

– Plus concrètement que le rêve diurne consiste à
enlever au rêve son apparence d’absurdité en y opérant
un tri, des modifications, des adjonctions. Et puisque
c’est cela qui a provoqué ta venue et donc ce qui te
préoccupe le plus, l’événement qui t’es arrivé ce matin
s’apparente certainement plus à un traumatisme
psychique qui s’est défini par une grande intensité, du
fait de l’incapacité où tu te trouves de répondre
adéquatement au pourquoi de tes rêveries nocturnes.
– C’est d’une limpidité, ironisa Thomas. Enfin, si je
dois en retenir quelque chose c’est que je ne suis pas en
train de devenir fou ?
– Peut-être psychonévrosé ou hystérique.
– Un petit complexe d’Œdipe lattant peut-être ?
– Bravo pour le cliché Thomas. Mais puisque tu
évoques Œdipe, remontons dans le passé. Parle-moi de
l’origine de ta passion pour l’Histoire avec un grand H,
et si c’est plus particulièrement le cas, pour les conflits
armés.
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Thomas s’installa le plus confortablement possible
dans le fauteuil, comme pour se préparer à une longue
dissertation.
– Vaste sujet… Tout d’abord, je n’ai pas de
fascination particulière pour les guerres, mais
malheureusement ou parce que c’est ainsi, Histoire et
guerre sont intimement liées. Et sans faire de sous-
darwinisme, j’estime que la guerre est l’état naturel de
l’homme. De la guerre du feu à aujourd’hui, l’Histoire
n’est qu’une longue suite de conflits religieux, raciaux,
de guerres territoriales, civiles, idéologiques, de luttes de
pouvoirs et d’intérêts. Bref, nous ne pouvons donc y
échapper, d’autant plus que ces sempiternels jeux de
massacres ont des répercussions considérables dans
tous les domaines, qu’ils soient scientifiques,
urbanistiques, économiques, voire même artistiques.
– Si je te comprends bien, la guerre est une fatalité
doublée d’une nécessité.
Thomas prit quelques secondes avant de formuler sa
réponse.
– Je pense que tant qu’il y aura des hommes, il y aura
des guerres. Et comme le veut l’adage : il n’y a aucune
raison de se faire la guerre sinon toutes les raisons du
monde. Donc fatalité… oui. Maintenant une
nécessité… Disons que sans rentrer dans les détails, il
ne faut pas nier les aspects positifs et constructifs qui en
découlent. La liste serait longue.
– Pour l’instant, restons en là. Revenons plutôt vers
ta propension envers l’Histoire. Comment est née ta
vocation ?
– Elle est venue tout naturellement. Déjà enfant, je
collectais toutes sortes de documents, d’articles ou de
photographies que je collais dans des cahiers.
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– Pas d’élément déclencheur particulier donc ? Un
contexte familial propice ?
– Côté paternel, sûrement. Mon père, de par ses
engagements politiques et ses implications sociales
variées, nous a toujours plongés – ma sœur et moi –
dans l’histoire des États-Unis et plus particulièrement
bien sûr dans celle de la Louisiane. De plus, il était et est
toujours un narrateur hors pair avec le don d’enrichir
ses récits d’anecdotes captivantes. Je ne te parle pas des
week-ends où il nous traînait dans tous les musées et
mémoriaux de l’État et c’est certainement entre le
Confederate Museum et les aventures de Robert
Cavelier de La Salle enjolivées par mon père qu’est née
ma vocation.
– Et l’envie d’en faire ton métier ?
– J’avais même envisagé un temps d’être enseignant,
mais je me suis heureusement vite aperçu que la
pédagogie n’était pas mon fort. Et jouer avec l’Histoire,
la décortiquer, j’irai même jusqu’à dire la disséquer, en
étudier les événements, leurs causes et leurs
conséquences, en critiquer les protagonistes, constitue
une tâche bien plus variée et plus enrichissante.
– En parlant de critiquer, je me demande si tu n’as
pas le beau rôle en te permettant de juger, qui plus est
avec plusieurs années de distance, une fois donc que
tout est consommé, les actes des femmes et des
hommes qui font l’Histoire, souvent d’ailleurs au prix de
leur vie. Et cette complaisance ne rejoindrait-elle pas
ton accommodation à considérer la guerre comme une
fatalité pour l’homme ?
Sur cette remarque, Thomas s’enfonça vexé dans son
fauteuil. La susceptibilité, qui était certainement le plus
grand de ses défauts, venait d’être mise à rude épreuve.
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Plus de dix ans d'une vie professionnelle dont la
philosophie était de rendre compte de la façon la plus
objective de faits qui jalonnent l’histoire de l’humanité
remis en cause par une « psy » qui devait simplement
l’aider à renvoyer un fantassin français dans son foyer,
cent ans en arrière et à plus de cinq mille six cents miles
d’ici.

– Je t’avoue ne pas savoir quoi répondre... Certes
comme on dit, la critique est aisée et l’art est difficile,
mais j’ose croire que mon boulot ne se limite pas à un
simple jugement d’appréciation.
– Je n’ai pas dit cela. Mais puisque nous y sommes
justement, comment justifies-tu l’utilitarisme de ton
travail dans notre société ?
Utilitarisme n’étant pas utilité, la question d’Andie ne
ressemblait pas à une nouvelle provocation.
Thomas tenta donc une explication, qui s’avéra
malheureusement fort brouillonne.
Il s’enorgueillit d’être un analyste, un témoin éclairé
de son temps avec une vision claire, objective et
dépassionnée du passé. Il espérait contribuer en tant
que mémorialiste, à faire revivre des personnages
célèbres ou inconnus, acteurs de leurs époques
respectives, de leur rendre ainsi hommage dans un but
éducatif. Il évoqua prosaïquement la notion de souvenir
comme étant le rempart le plus efficace contre
l’ignorance et l’hypocrisie ; l’importance de certains
travaux dans la compréhension du monde actuel et de
leur portée dans certaines décisions d’ordre
géopolitique. Plus accessoirement, Thomas mentionna
également son rôle de conseiller dans diverses
productions cinématographiques et audiovisuelles.
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Ce monologue qui dura dix longues minutes se
conclut par la question qui brûlait ses lèvres.
– Mais pourquoi ces questions et quel est le rapport
avec mon cauchemar ?
– J’essaye simplement de connaître tes moteurs, tes
motivations, tes désirs qui pourraient éventuellement
s’accomplir inconsciemment sous forme de fantasme
voire de névrose obsessionnelle et dont la projection, la
matérialisation serait ce soldat qui appelle au secours.
D’ailleurs en évoquant de nouveau cette entité, une
dernière question toujours dans la même optique, et
nous en resterons là pour cette fois : manifestes-tu une
propension plus particulière à l’étude de la première
guerre mondiale ? Et si oui pour quelles raisons ?
Les yeux de Thomas s’illuminèrent.
– C’est mon cheval de bataille et pour connaître mes
motivations qui pourraient s’accomplir sous forme de
névrose – Thomas sourit – il te faut tout d’abord
comprendre l’importance de ce conflit dans l’histoire du
XXe siècle.
Comme on se plaît à le dire, cette guerre est à
l’origine de la fin d’un monde et du début d’un nouveau.
Elle a précipité l’effondrement de grands empires du
vieux continent et a engendré par la révolution russe de
17, le communisme et par son calamiteux traité de
Versailles, le Nazisme. C’est également la première
guerre de dimension internationale. Elle a impliqué des
dizaines de pays, une multitude de peuples et d’ethnies ;
de l’Annamite au Sénégalais, en passant par nos braves
« sammies » grâce à qui notre pays a commencé à jouer
son rôle de nation dominante.
Mais le plus fascinant, à mes yeux, c’est de voir dans
quelle folie meurtrière le monde était tombé. Jamais
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l’homme, en si peu de temps, n’avait fait preuve
d’autant d’inventivité et déployé autant d’énergie, en vue
de s’auto-détruire. Certes, tu me diras avec justesse que
l’on a fait mieux depuis mais, quand on pense à ces
nouvelles inventions comme le char d’assaut, l’avion et
ses déclinaisons militaires, les gaz asphyxiants, les lance-
flammes, et j’en passe ; quand on pense aux canons qui
dégueulaient des obus de plus en plus gros, de plus en
plus destructeurs, et tout cela pour ne gagner que
quelques mètres de terrain, repris le lendemain par
l’ennemi, puis reconquis le surlendemain au prix de
sacrifices humains inimaginables ce, sur les ordres de
certains officiers élevés au grade de boucher fossoyeur,
on ne peut être que subjugué par tant de surenchère
dans l’horreur et la bêtise.
Quant à ces pauvres bougres, ces enterrés vivants
dans leurs tranchées, je ne peux qu’être admiratif et en
même temps dubitatif en pensant à leur abnégation et à
leur courage dont ils ont fait preuve dans cet enfer, ce
monde intermédiaire façonné par le sang, la boue et le
métal, ce nouvel univers qu’ils ont organisé, sociabilisé,
avec son langage fleuri et international – le boche, le
poilu, le trench-coat, le barda... – ; ses loisirs entre deux
attaques, comme le concours de la plus belle douille
d’obus sculptée ou le plus beau palmarès de « totos »
collectés en une heure ; ses rédactions de courrier pour
les proches ou d’articles pour le journal de tranchées
local ; mais aussi bien entendu ses corvées, ses travaux
d’aménagement et de remise en état, sa popote, son
entretien du matériel, ses tours de garde, ses tournées
d’inspection, etc.


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Après avoir écouté avec la plus grande des attentions
ce soliloque passionné et profitant du temps de pose
que Thomas s’accordait à déglutir, Andie jugea
opportun d’interrompre la séance.
– Je t’invite, si ces cauchemars devaient se
reproduire, à noter tout détail, même le plus anodin. Et
la jeune femme de lui fixer un rendez-vous de principe
pour la semaine suivante.


Une fois raccompagné, Thomas se retrouva esseulé,
tout penaud sur le palier, carte de visite de sa thérapeute
en main.
Il ne put s’empêcher de souffler, soulagé d’en avoir
fini avec cette consultation éprouvante, mais également
perplexe, interrogatif sur son utilité et de son action
salutaire.

Dérouté, il descendit lentement les escaliers, puis une
fois à l’extérieur du bâtiment accéléra le pas afin de
regagner au plus vite son appartement.


Trente cinq minutes plus tard, sans avoir subi de
nouvelle manifestation surnaturelle, et après avoir au
passage englouti un hamburger en guise de déjeuner, il
poussait la porte d’entrée en fer forgé vert anglais de
son immeuble.
Le Times Picayune ainsi qu’une grande enveloppe en
papier kraft dépassaient de la fente de sa boîte aux
lettres. Il extirpa le journal et le pli un tantinet froissé
dont il découvrit avec satisfaction l’expéditeur : Jacques
Duveyrier.
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