Noir

De
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L’inspecteur Bourgnon est de retour. Des meurtres étranges en région vendéenne, des similitudes avec d’anciennes affaires non résolues. Antoine s’entoure d’une équipe de choc.
Rien ne relie ces victimes. Comment une industrie pharmaceutique à la recherche d’un traitement pouvant guérir les maladies de la mémoire se retrouve-t-elle impliquée ? Existe-t-il vraiment un lien entre tous ces crimes ?
Antoine Bourgnon est débordé, surtout quand sa jeune femme Adelyse décide de venir mettre son grain de sel. Va-t-il cette fois réussir à résoudre cette affaire ?


Publié le : mercredi 10 février 2016
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EAN13 : 9782334084925
Nombre de pages : 250
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-08490-1

 

© Edilivre, 2016

Prologue

NOIR, tout est noir. Plus aucune couleur ne se dessine.

Vide, tout est vide.

Un homme. Allongé sur un lit fixe le plafond, l’air hagard.

Il n’a aucun souvenir.

Tout est NOIR.

Sa tête lui fait un mal de chien. Des images floues se superposent. Rêve ou réalité ?

Il ne sait pas, il ne sait plus.

Où est-il ?

Que fait-il sur ce lit ?

Un goût de sang lui monte aux lèvres.

Une image brutale le traverse.

Il se souvient. Il sait.

Rien ne devait se faire dans la souffrance.

Pourtant elle est là.

Il la refuse, la rejette.

Elle fait trop mal.

Il veut comprendre.

Il n’a pas d’autres choix que de continuer.

Vingt ans qu’il attend ce jour.

Cette fois, il est prêt.

Il ira jusqu’au bout,

Plonger dans le NOIR des ténèbres pour en ressortir

VIVANT.

Chapitre 1

Lundi 28 mars 2016

Dans une petite ville de Vendée

Lorsque l’on a vu le jour dans ces petites villes de Loire Atlantique, il est difficile d’en partir surtout dans les bonnes familles. Quitter « le pays » équivaut à trahir père et mère, pire ses ancêtres. Camille, du haut de ses dix-huit ans l’avait déjà compris. Fille unique d’un couple de commerçants réputés du petit village de Sallertaine, elle savait que son destin se résumait à prendre un jour la relève de ses parents. Elle détestait cette idée. Comment pourrait-elle faire comprendre à sa famille qu’elle n’était pas née pour être marchande ? Même gamine, elle n’avait jamais supporté de jouer avec des pommes et des poires en plastique. Elle, ce qu’elle aimait, c’était la mode, les couleurs. Dès l’âge de huit ans, elle avait commencé à confectionner des robes de soirée à ses poupées, puis adolescente, elle s’était attaquée aux robes de plage ou bustiers, les rendant attractifs, pleins de vie. Sa mère accepta de lui payer des coupons de tissus contre quelques heures par semaine à la boutique.

Au fil des mois, Camille se confectionna un book, inventant des tenues originales pour les anniversaires de ses amies. Excellente élève, elle obtint son baccalauréat avec mention et rêva plus que jamais d’intégrer une école de styliste. Elle se renseigna et voulut impérativement le célèbre Studio Berçot, une des plus anciennes et des plus cotées écoles de stylisme. Camille déposa son dossier de préinscription dans le plus grand secret puis répondit au questionnaire en ligne incluant la création d’un vêtement sortant de l’ordinaire. Elle posta une de ses créations, une petite robe originale terriblement attrayante. Elle attendit, attendit et la veille, la réponse tant attendue était arrivée : admise ! Elle pouvait intégrer l’école de ses rêves, celle d’où étaient sortis Roland Mouret et Lolita Lempicka. Elle vivait sur un nuage, n’y croyant toujours pas. Elle avait été choisie, elle, la petite provinciale, parmi des centaines de candidats. Elle se voyait déjà en haut de l’affiche, élaborant des robes outrageusement décolletées pour des stars, organisant des défilés. Elle était tellement heureuse qu’elle ne faisait que rire toute seule.

C’était hier.

Aujourd’hui, son monde venait de s’écrouler. Elle n’irait pas à la capitale, elle ne serait pas styliste. Ses parents avaient tranché. Elle avait peut-être eu tort de les mettre devant le fait accompli, mais elle avait pensé qu’ils seraient fiers d’elle, qu’ils voudraient son bonheur avant tout. Au lieu de cela, elle s’était faite insulter, traiter de mauvaise fille, d’ingrate. Elle, qui avait renoncé à tout pour ne pas les décevoir, qui avait obéi sans discuter. Pourquoi tant de méchancetés ? Elle partit en claquant la porte, en colère, contre elle, contre eux, contre cette vie qui ne marchait jamais comme elle le désirait.

Elle se déplaça à l’aveuglette, prenant des petits chemins à travers les champs, au hasard, sans réfléchir. Elle connaissait la région comme sa poche mais elle avait la tête vide et avançait sans but, aveuglée par ses larmes. L’avantage de vivre dans des hameaux perdus était qu’elle pouvait hurler sans que personne ne l’entende. Seul le bruit des feuilles lui répondait, comme des pas qui s’avançaient.

Elle devait déjà avoir fait plusieurs kilomètres, car la nuit commençait à tomber. La fraîcheur la faisait frissonner. Dans sa rage, elle avait oublié de prendre un gilet et même son téléphone. Elle pensa soudain à ses parents qui devaient s’inquiéter. Au final, ce n’étaient pas de mauvais bougres. Ils l’aimaient, à leur manière. Elle les aimait aussi. Elle se sentait si seule tout d’un coup, avec une envie de s’asseoir, de rester là.

Elle s’apprêtait à faire demi-tour lorsqu’un craquement la fit sursauter. Elle se retourna. Personne. Elle fit un pas. De nouveau, ce bruit comme une branche qu’un pied écrase. Camille n’était pas peureuse pourtant elle accéléra le rythme. Le bruit se fit plus fort. Son cœur se mit à battre plus vite dans sa poitrine. Elle commença à avoir vraiment peur. Quelle inconscience, elle était vraiment toute seule.

Soudain, le silence. Elle s’arrêta, se retourna et vit l’ombre. Elle n’eut pas le temps de hurler. Elle sut que c’était fini, qu’elle allait mourir, qu’elle ne serait jamais styliste, qu’elle ne se marierait jamais, qu’elle aurait dû écouter ses parents.

Un fermier du coin la retrouva le lendemain à l’aube entièrement nue, sans vie. Devant tant d’horreur, il ne put retenir ses larmes.

Chapitre 2

Lundi 25 avril 2016

Saint-Jean-de-Monts

Une légère bruine tombait depuis le matin sur les marais. L’endroit calme, presque désertique ne laissait entendre que quelques oiseaux migrateurs telles l’avocate élégante ou l’aigrette Garzette. Le silence, ajouté à une météo peu clémente pour un mois d’avril, donnait une impression de mystère. Le Marais vendéen, lieu unique partant de l’océan Atlantique jusqu’au milieu des terres sur plus de quarante-cinq mille hectares, avait revêtu son manteau de mélancolie. Ce jour-là, Émile s’était levé de fort méchante humeur. Une lombalgie l’avait plié en deux la veille en rapportant du bois pour sa Germaine, qui n’avait cessé malgré tout de lui prendre la tête toute la soirée. Bon sang, il n’avait plus vingt ans et elle continuait à le pousser à faire des doubles journées. Comme si prendre cinq minutes de pause allait l’inciter à aller conter fleurette. Ah les femmes ! Il venait de fêter ses quatre-vingt-deux ans et il n’arrivait toujours pas à les comprendre. Il habitait avec elle depuis plus de cinquante ans dans une ancienne bourrine qu’il avait, dans sa jeunesse, entièrement refaite. Il en avait hérité d’une vieille tantine. C’était au départ une petite maison paysanne aux parois de bauge et au toit de roseau, constituée d’un corps de logis rectangulaire comprenant, dans le prolongement les unes des autres, des pièces habitables et des parties agricoles. Émile avait tout refait seul, jour après jour, en rentrant de son travail, y consacrant tous ses moments de loisir. Leurs deux gars y avaient vécu heureux jusqu’à leur départ pour la ville. Ils étaient aujourd’hui décédés, l’un dévoré par le crabe, l’autre mort lors d’un stupide accident de moto. Sa Germaine ne s’était jamais remise de ces pertes et ne cessait de lui pourrir la vie, comme s’il en était le responsable, comme si lui aussi ne souffrait pas. Alors chaque matin, il se sauvait à l’intérieur des marais pour y retrouver un peu de sérénité. Ancien maraîchin, il avait acheté sa propre yole et pour quelques petits billets supplémentaires, faisait découvrir durant l’été la région à de nombreux touristes. Émile adorait son pays comme il ne cessait de le dire. Faire une balade à travers l’étier lui procurait toujours un bien-être, l’impression d’être en symbiose avec la nature. Mais aujourd’hui, il était en colère. Germaine lui avait fait une scène épouvantable juste avant son départ parce qu’il avait osé porter le pain à Bérangère, la voisine. Bon, il fallait reconnaître que cette dernière n’était pas sèche comme un coucou contrairement à sa femme. Elle allait vers les soixante-dix printemps et portait encore gracieusement des formes épanouies. Il avait toujours adoré les femmes bien portantes. Elles dégageaient un sentiment de plénitude et de sécurité. Bérangère était veuve. Elle avait perdu son mari l’an dernier d’un infarctus, et depuis, elle gérait toute seule la petite ferme familiale, accueillant toujours Émile avec un grand sourire et un petit verre de cidre fait maison. Le vieil homme devait bien reconnaître qu’il en pinçait un peu pour elle. Cela faisait plus de vingt ans qu’il ne partageait plus le lit de sa femme. Au départ, ce n’était pas faute d’envie mais il rentrait épuisé et la Germaine n’était guère demandeuse, puis la mort des fils n’arrangea pas leur relation. Germaine devint froide et revêche. Longtemps, il l’avait aimée. Aujourd’hui, il ne savait plus si c’était la tendresse ou juste l’habitude qui les unissait. Il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour continuer à être un bon mari, lui procurant un confort décent mais elle n’était jamais contente. Il n’avait donc aucun scrupule à s’attarder de plus en plus souvent chez sa charmante voisine. Rien que de penser à la veille, Émile sourit tout seul. Elle l’attendait, mine de rien, dans une robe fleurie largement décolletée sentant la lavande. Il n’avait pas été sans remarquer l’opulente poitrine qui débordait par endroits. Il l’avait ressentie, cette sensation oubliée depuis longtemps. Son sexe d’ordinaire en berne s’était subitement mis au garde-à-vous. L’avait-elle compris la coquine ? Il avait croisé un regard pétillant et rougi comme un gosse. Il s’était dépêché d’avaler son verre à toute vitesse et était parti avec un petit signe de la main. Il n’allait tout de même pas à son âge tromper Germaine, alors qu’il lui était resté fidèle depuis plus de cinquante ans. Et pourtant, grâce à ce désir, qu’est-ce qu’il s’était senti vivant !

Un obstacle tira Émile de ses rêveries. Sa yole n’arrivait plus à avancer. Elle n’était pas bien grande et il serpentait à travers les marais grâce à des avirons. Achetée sur un coup de tête à prix cassé, à cause d’une éraflure sur la coque, et voilà plus de vingt ans qu’elle ne le quittait pas. Immédiatement, il avait été emballé par son maniement facile permettant de se déplacer au travers du chenal. Sa maison terminée, c’était devenu son passe-temps favori. Il affectionnait cette solitude, pouvoir respirer à pleins poumons cette odeur salée qui lui envahissait les narines.

– Bon Dieu ! Mais qu’est-ce que j’ai là ?

Émile avait beau faire, sa barque refusait d’avancer, comme si un obstacle invisible obstruait le canal.

Il tenta de tirer sans succès. Il avait le choix entre faire demi-tour ou satisfaire sa curiosité. Il avait rencontré ce genre de bémol plusieurs fois. C’était souvent des morceaux de branches englués, ou des déchets domestiques. Une fois, il avait trouvé un vieil appareil ménager qu’un malotru avait déposé là comme si les marais étaient une décharge publique. Certains touristes se croyaient tout permis.

La pluie avait cessé et un rayon de soleil éclaira le paysage. Malgré l’étrangeté de la situation, Émile resta quelques instants à contempler cet endroit qu’il jugeait unique au monde.

L’eau était sombre, et aucune entrave visible n’émergeait. Étonnant, car il sentait bien que la coque accrochait. Émile savait que l’étier n’était guère profond, deux mètres maximum à cet endroit précis mais l’idée de plonger avec son mal de dos dans cette eau immonde, le répugnait. Il décida de faire une dernière tentative, recula légèrement sa yole et plongea son bras dans la vase, non sans un air de dégoût. S’aidant de la pagaie, avec un mouvement de balancier, il chercha le frein à son impossible avancée. Il était sur le point de renoncer lorsque sa main heurta une masse, et pas des moindres.

– Mince ! Serait-ce une pauvre bête qui se serait noyée ?

Il plongea sa rame et tira, tira, jusqu’à faire apparaître une chose toute blanche. Émile devint livide. Un pied, il s’agissait d’un pied. Émile le relâcha et se mit à hurler tremblant de tous ses membres. Il s’assit dans le fond de sa yole, les yeux dans le vague.

Il y avait un cadavre, là, il en était certain et il était bien trop lourd pour être remonté. Les larmes lui montèrent aux yeux.

Ce pied, il ne l’avait regardé que quelques secondes, ce fichu pied et pourtant il avait eu le temps de constater, malgré l’eau qui l’avait fait gonfler que c’était un joli petit pied. Un goût de bile lui remonta dans la gorge. Il lui fallait prévenir les secours mais comment ? Ah s’il avait écouté Germaine ! Elle le serinait depuis des mois pour qu’il s’achète un de ces objets à la mode que l’on appelle portable. Mais lui, têtu n’en voulait pas. Il n’avait nul besoin de cet appareil qui se mettrait à sonner et troublerait l’accouplement des oiseaux. Pourtant, ce joujou moderne lui aurait été bien utile aujourd’hui. Il allait devoir le laisser, le corps. Il ne savait pas qui c’était mais il se sentait responsable. On ne laisse pas les gens seuls, même morts, dans les marais. C’était inhumain.

Émile respira un bon coup, enleva sa ceinture et l’enroula autour d’une branche qui pendait juste au-dessus de l’endroit où était le pied, puis repartit en arrière.

Après avoir accosté sa pirogue, il hésita une seconde puis se dirigea vers la ferme de Bérangère.

Cette dernière était occupée à étendre des draps, tout sourire. Elle pâlit remarquant le visage décomposé d’Émile, dont les mains tremblaient, des larmes coulant sur son visage.

Elle pensa immédiatement qu’un malheur était arrivé.

– Germaine ?

Émile fit non de la tête et se mit à sangloter comme un enfant.

– Y’a un cadavre, dans le chenal. Un pied, j’ai sorti un pied.

Sans un mot, elle appela la gendarmerie nationale, expliquant en quelques mots la situation.

Ils arrivèrent rapidement, trouvèrent le pauvre Émile toujours en état de choc. Il leur narra sa macabre découverte et après avoir avalé un coup de gnole, accepta de les emmener jusqu’à l’endroit.

Le trajet se fit en silence. Émile était concentré, appréhendant de se tromper. Il avait rendez-vous avec la mort. D’un mouvement de tête, il montra aux deux gendarmes la ceinture accrochée et approcha la barque juste au-dessous.

Le plus jeune des hommes enleva son uniforme et plongea dans l’eau sombre. Il n’eut aucune difficulté à trouver le corps, remonta sur la yole pour attraper une corde qu’il enroula autour de la taille et avec l’aide de son collègue remonta le cadavre.

Émile ne quittait pas la scène des yeux, ce pied, si petit, si fin, si joli qui sortait de l’eau, suivi du corps qui ne laissait aucun doute sur le sexe de la victime. C’était une femme de type caucasien, entièrement nue. L’eau lui donnait un air de ballon gonflable pourtant elle avait dû être très jolie. Émile détourna les yeux. L’image était insupportable.

L’un des gendarmes déposa la femme dans une sorte de couverture de survie comme s’il craignait qu’elle puisse avoir froid. D’une voix enrouée, il dit :

– Je doute que cette femme se soit baignée dans ces marais juste pour le plaisir.

Il recouvrit totalement le corps et prévint ses supérieurs. Ce qu’il venait de voir sur le corps ne lui laissait aucun doute : c’était un crime !

Chapitre 3

Lundi 25 avril 2016

Charles Pernot et son épouse vivaient depuis plus de vingt ans dans une superbe demeure près de la Roche-sur-Yon. Ils étaient ce que l’on appellerait communément de nouveaux riches.

Charles Pernot était né dans une petite ferme. Il avait toujours adoré l’odeur du fumier, des animaux. Ce n’était pas un fou de guerre à l’école mais il obtint des résultats satisfaisants. Ses parents, trop occupés par les travaux des champs, n’avaient pas le temps de s’attarder sur ses notes. Ils signaient ses résultats sans regarder. À quinze ans, Charles entra dans un lycée agricole où il fut remarqué pour ses idées originales. Il partit ensuite à Nantes faire des études commerciales. Durant ce parcours un projet novateur germa dans son esprit. Il allait monter une industrie fromagère fondée sur son propre cheptel animalier. Seul problème, le coût d’investissement. Les banques refusaient de prêter à des jeunes même si leur projet était viable.

La vie offre parfois des rencontres qui changent tout. Le hasard lui fit rencontrer Violette de Sursauje, la fille d’un riche ostréiculteur de la région. Violette était une jolie brunette, intelligente et cultivée. Tout comme lui, elle n’avait guère reçu d’amour de ses parents, trop occupés à faire tourner l’entreprise. Elle trouva beaucoup de charme à ce grand gringalet un peu gauche dont le regard bleu azur la fit immédiatement chavirer. L’amour ne se commande pas et Charles trouvait beaucoup de plaisir à flirter avec Violette mais il n’arrivait pas à en tomber amoureux. Sa seule obsession était sa réussite sociale. Seulement Violette était riche et pour monter cette entreprise, il lui fallait des capitaux. Alors il mentit, ce que de nombreux hommes font pour obtenir ce qu’ils veulent. Il joua avec le cœur de Violette, lui fit croire au grand amour. Papa de Sursauje lui accorda, non sans appréhension, la main de sa fille unique avec en cadeau de mariage le manoir de Moissarcus.

Le jeune couple commença sa vie à deux dans ce petit château datant de la fin du 18e siècle, au cœur de la Vendée maritime. On ne pouvait pas dire qu’ils manquaient de place. L’habitation s’étendait sur environ 620 m² habitables répartis en 25 pièces principales, dont 13 chambres. Le symbole même de la richesse bourgeoise, sur plus de 20 hectares de bois, entourée d’un tennis, d’une piscine et même d’un plan d’eau. Deux employés de maison leur furent attribués, Jeanne, la quarantaine et Marcus, un peu plus jeune. Tous deux furent logés dans l’ancien fournil et l’ancien pressoir, réaménagés.

Le père de Violette offrit également en dot une somme rondelette que Charles investit immédiatement dans son projet de fromagerie. Il était persuadé qu’il allait réussir. Il croyait en lui. La motivation du jeune homme s’avérait contagieuse. Violette l’épaulait, le soutenait, en adoration devant son mari. Elle excusa le peu d’égard qu’il avait pour elle, mettant son indifférence sur la fatigue liée à la réussite de cette entreprise. La nuit de noces ne s’était pas révélée aussi magique que dans ses rêves. Son époux avait été très gauche, peinant à avoir une érection correcte. Elle-même, très crispée, n’avait ressenti aucun plaisir. Les rapports conjugaux s’étaient faits ensuite très rares. Charles ne voulait pas d’enfant, Violette n’avait pas non plus la fibre maternelle. Elle se tourna vers sa passion, les plantes, créant une gigantesque serre à l’arrière du manoir, lieu de sérénité où elle venait se ressourcer. Au bout de cinq ans de mariage, le couple fit chambre à part, ce qui les arrangeait tous deux. Leur entente n’en fut que meilleure. Violette continua à idolâtrer son homme qui fit de la fromagerie Pernot une des plus grosses industries de la région, en l’espace de quelques années.

Depuis quinze ans, Charles travaillait sans relâche, sans un jour de congé tandis que Violette s’occupait à mi-temps du côté import-export et voyageait aux quatre coins de France pour promouvoir leur label. Elle était pleinement heureuse et toujours très amoureuse de son mari.

Pourquoi suffit-il parfois d’un grain de poussière pour faire voler en éclat une harmonie ?

La veille, Violette était arrivée au château à 23 heures. Elle venait de passer quatre jours dans le sud où elle avait signé un gros contrat. Machinalement, elle était passée devant la chambre de Charles. Vide. Ce n’était pas normal. Il était trop tôt pour qu’il soit reparti à l’usine et lors de leur dernier coup de téléphone, il lui avait promis de partager le dîner avec elle. Elle se rendit dans l’immense cuisine où effectivement, le couvert était mis. Où pouvait-il bien être ? Violette détestait ce sentiment d’abandon. Elle avait sacrifié sa vie pour son mari, ne vivant que pour lui, que pour lui fournir son aide et son amour. Et là, elle était seule, comme une idiote dans cette grande maison. Elle devait bien l’avouer, elle n’avait jamais compris pourquoi ils n’avaient pas déménagé. Les locaux de la fromagerie étaient à plus de trente minutes et cette demeure était pire qu’un cercueil. Ils ne recevaient jamais, n’avaient pas d’enfants. Il lui arrivait d’inviter pour le thé quelques petites bourgeoises du coin mais elle détestait cela. Plus elle vieillissait et plus elle trouvait ce décorum artificiel. Au fond d’elle, Violette avait toujours imaginé finir sa vie dans une petite villa en bord de mer avec son Charles et pour seul bruit, celui des vagues. Dépitée, Violette décida de s’allonger quelques heures. À son réveil, Charles n’avait toujours pas donné signe de vie. Elle ne voulait pas passer pour une épouse collante ou jalouse, mais elle n’était pas sereine. Elle ne pouvait l’expliquer mais quelque chose n’allait pas.

Ce n’était pas dans les habitudes de son mari de disparaître sans donner de nouvelles. Et s’il avait eu un malaise ? Quand on dépasse la cinquantaine, on n’est pas à l’abri d’un souci de santé. Dire que ce week-end dans le Sud lui avait fait, à elle, le plus grand bien. Elle avait réussi à négocier un contrat en or et croisé de grands chefs d’entreprise. L’un d’eux lui avait même tapé dans l’œil. Elle en rosissait encore. Il était séduisant, cultivé et lui avait parlé comme à une femme, une vraie. Pour la première fois, elle avait ressenti un manque dans sa vie. Et voilà que rentrée chez eux, elle ne pouvait même pas se contenter de rêver un peu. Bon sang, mais où pouvait bien être Charles ? Ses domestiques étaient toujours en congés lorsqu’elle partait en déplacement mais son mari les avait peut-être croisés pour leur dire où il comptait se rendre ?

Elle alla cogner à la porte de Jeanne qui ouvrit encore toute ensommeillée.

– Madame Violette, vous êtes rentrée ?

– Hier, tard dans la soirée, je n’ai pas voulu vous déranger.

– Madame, mais il fallait me prévenir. Je m’habille et me dépêche pour vous préparer votre petit-déjeuner.

Violette fit un geste de la main.

– Je n’ai pas faim ce matin. Vous êtes ma famille Jeanne et méritez de souffler un peu. Et puis, ce n’est pas parce que je suis riche que je suis incapable de me faire cuire des œufs. Le problème est monsieur, je le cherche depuis hier. Est-ce que vous l’auriez vu durant mon déplacement ?

Violette ne fut pas sans remarquer une rougeur qui colora les joues de son employée. Cette dernière bafouilla une réponse inaudible.

– Je ne comprends pas, Jeanne, vous savez oui ou non, où se trouve mon mari ?

La vieille servante se racla la gorge et prononça sèchement :

– Je ne me mêle pas de ces choses-là, madame Violette, mais je vous suggère d’aller voir Marcus.

Et elle referma la porte d’un coup sec.

Violette grimaça. Qu’est-ce qui arrivait à sa Jeanne toujours si affable ? Effectivement, elle aurait dû aller voir Marcus en premier. Il était devenu le bras droit de son mari. Quelle idiote ! Elle se dirigea vers la maison d’en face où était logé le majordome, même si ce n’était plus vraiment son statut. Ce dernier mit plusieurs minutes à ouvrir.

Elle sursauta en remarquant ses yeux injectés de sang, l’air hagard, débraillé. Ce n’était pas le genre de Marcus de s’adonner à l’alcool. À vrai dire, elle l’avait toujours vu sobre, bien habillé et pour tout dire, c’était un fort bel homme, bien bâti, musclé, avec un ventre plat pour ses cinquante ans, des traits fins, une masse de cheveux blancs lui donnant un air angélique, des yeux d’un gris comme une mer en pleine tempête. Va-t-on savoir pourquoi, cet homme l’avait toujours mise mal à l’aise. Parfait, trop peut-être, faisant son travail sans aucune fausse note. Un petit quelque chose la gênait.

– Madame, dit-il d’une voix enrouée.

– Bonjour Marcus, je suis rentrée et ne trouve pas Charles. Pourriez-vous me dire si vous l’avez vu durant mon absence ?

Violette vit le visage de Marcus se décomposer. Ses lèvres se mirent à trembler. Elle crut qu’il allait se mettre à pleurer.

Étrange personnage, se dit-elle. Pas de quoi en faire un drame. Je lui demande juste où peut se cacher mon mari.

Marcus se mordit la lèvre inférieure et répondit :

– Je ne sais pas du tout. J’ai croisé Monsieur il y a deux jours. Il a pris la berline et je ne l’ai plus revu. Je suis très inquiet également, car il n’est pas venu au conseil de direction hier après-midi. Ce n’est pas dans ses habitudes.

« Qu’est-ce qu’il sait de ses habitudes, grogna Violette. Et depuis quand un employé s’inquiète pour son patron ? C’est le monde à l’envers. »

Elle remercia, prit congé rapidement, non sans noter le regard fuyant de Marcus. Retournant au château, elle repassa en boucle les deux conversations.

« Je ne sais pas ce qui se passe mais ces deux-là me cachent quelque chose. »

Soudain, une évidence lui traversa l’esprit. Ils savaient et lui cachaient la vérité et ce ne pouvait être qu’une chose : son mari avait une maîtresse. C’était tellement évident. Pas de quoi en faire toute une histoire. Elle savait bien qu’avec un homme aussi intelligent, cela allait arriver un jour ou l’autre. Elle l’avait lu dans les magazines. La fameuse crise de la cinquantaine. Elle respira de soulagement. Au fond, si ce n’était que cela. Elle s’était inquiétée pour rien.

Elle décida d’aller faire un tour dans sa serre pour se remettre de ses émotions. Devant l’entrée, elle stoppa net. Quelque chose n’allait pas. La porte était ouverte ce qui était anormal. Elle alluma l’électricité et découvrit avec horreur que son lieu de paix avait été totalement saccagé. Ses pots renversés, les fleurs arrachées, des années d’amour et de travail détruits. Qui pouvait avoir commis cette ignominie ? Qui pouvait lui en vouloir ainsi ? Elle se mit doucement à pleurer tout en relevant les plantations qui pouvaient encore être sauvées.

Quelque part en région parisienne.

On était fin avril et il faisait vraiment froid. La région parisienne semblait se couvrir de brouillard. Chacun y allait de son anecdote sur les causes de ce dérèglement accusant le réchauffement climatique ou un printemps trop précoce. Dans un petit village calfeutré à une vingtaine de kilomètres des turbulences parisiennes se terrait, bien au chaud, un couple que les aléas météorologiques laissaient de marbre, Antoine Bourgnon et son épouse Adelyse. Le climat désastreux ne les affectait pas et même si le printemps s’était annoncé par l’apparition de bourgeons qui commençaient à pointer dans le jardin, l’homme de la maison avait allumé un grand feu dans la cheminée et une douce chaleur inondait la pièce. Vautré dans son fauteuil en cuir noir, Antoine, plongé dans ses pensées, les yeux clos, les traits détendus, laissait entendre un léger ronflement indiquant qu’il s’était tout simplement endormi. Un baiser baveux le fit sursauter. Engourdi de sommeil, il ouvrit un œil puis sourit, reconnaissant le visage hilare, barbouillé de confiture, de son fils Carl. Il lui caressa les cheveux avant de le faire monter sur ses genoux, non sans un petit effort. Le loupiot commençait à se faire lourd. Dire qu’il venait de fêter ses trois ans. Le temps prenait un malin plaisir à ne jamais s’arrêter. De la cuisine, Adelyse observait la scène avec tendresse. Son Antoine était toujours aussi séduisant avec ses tempes blanchies par les années difficiles passées à la PJ, ses rides de jour en jour un peu plus marquées sur son visage. Quant à ses magnifiques yeux gris changeant de couleur selon son humeur, elle en était folle. Carl, le digne fils de son père, avait hérité de sa carrure et de ses sublimes petites fossettes au creux des joues. Quelle chance de les avoir ! Adelyse savourait ces moments comme une bénédiction.

Antoine Bourgnon était officiellement en disponibilité depuis presque un an. Inspecteur à la Criminelle durant de nombreuses années, tous se souvenaient de plusieurs affaires résolues avec génie lors de sa période d’activité. Sa dernière enquête l’avait obligé à s’éloigner provisoirement du 36 quai des Orfèvres, les enjeux politiques rencontrés entrant en conflit avec la sécurité de l’État. On lui avait gentiment conseillé de prendre un peu de repos bien mérité et de s’exiler loin de la capitale, mais pas trop loin tout de même car on pourrait avoir besoin de ses services. Le couple s’était entouré d’une bulle protectrice, savourant chaque moment passé ensemble. Carl allait à l’école du village où les habitants les avaient accueillis avec sympathie. Leur vie était parfaite. Paris n’était pas loin et Antoine montait régulièrement voir ses anciens collègues en particulier son meilleur ami Karim El Bouma. Il n’osait l’avouer à Adelyse mais chaque immersion au sein de la brigade le laissait avec un manque. Certes, il avait maintenant la chance d’avoir du temps pour voir grandir Carl, pour s’occuper de son épouse, pour s’adonner à des plaisirs nouveaux comme la peinture. Sa rencontre avec David Weber, un éminent chercheur reconverti en artiste, lui avait donné envie de tenter l’impossible, faire chanter les couleurs sur une toile. Au début, le résultat s’était avéré fort décevant mais au fil des jours, Antoine ne se lassait plus de reproduire des paysages ou des œuvres de maître. Dernièrement, il s’était même lancé dans sa propre création. Il vivait heureux mais quelque part, au fond de son âme, l’adrénaline était là, prête à exploser. Il lui manquait « quelque chose ».

Il revivait en rêves les nuits blanches passées dans les bureaux enfumés à chercher la solution, les repas vite faits pris sur le pouce, la peur qui vrillait l’estomac. Cette stabilité nécessaire pour son couple, qui avait failli chavirer lors de sa dernière enquête, avait engendré une routine qui commençait, elle aussi, à laisser une trace. Il se sentait dans la peau d’un vieillard alors qu’il n’avait que cinquante-cinq ans. Plus le temps passait, plus il se complaisait dans une dangereuse paresse. Que n’aurait-il pas donné, au fond, pour un peu d’action, juste un tout petit peu.

Une sonnerie le fit sursauter, comme pris en faute. Un numéro masqué. Il détestait cela. Pourquoi les gens n’avaient-ils pas le courage de dévoiler leur identité ? Au bout de quatre sonneries, il décrocha, grommelant un « allo » peu aimable.

– Colonel Gérard Tamarin.

– Euh, vous devez faire erreur, répondit Antoine.

– Je ne pense pas, répondit l’homme avec une pointe d’amusement dans la voix. Vous n’êtes pas n’importe qui, Antoine. Je peux vous appeler Antoine ? J’ai étudié avec attention vos états de service, votre habileté à débusquer les pires criminels. Vous m’avez même été chaudement recommandé par un haut dignitaire américain. Même là-bas, vous avez de sérieux alliés. Votre mission au Paraguay a laissé planer des questions qui ont retenu toute mon attention. Rares sont les civils ayant le cran d’affronter des situations extrêmes, dangereuses, voire déstabilisantes.

– Venons-en au fait.

– Toujours aussi réactif, à ce que je vois. C’est parfait. L’inertie ne vous a pas ramolli. J’ai besoin de vous.

– Hum, j’aimerais d’abord savoir qui vous êtes en dehors d’un simple nom, pouvez-vous m’en dire plus, Gérard ? Antoine appuya volontairement sur le prénom de son interlocuteur.

Tamarin éclata de rire.

– Je vois que l’on va s’entendre. Je suis le responsable de l’EISAT, une organisation secrète militaire dernier cri que vous n’auriez pu imaginer dans vos rêves les plus fous.

– Ah, répondit bêtement Antoine sous le choc. Et qu’est-ce que je viens faire là-dedans ?

– Tout, vous allez être mon maillon fort ! Entre nous, vous n’êtes pas au maximum de vos compétences actuellement, l’action ne vous manque pas ?

Antoine se sentit rougir malgré lui. Le colonel Tamarin touchait là une corde sensible.

– Voilà donc ma proposition, une équipe sous vos ordres.

L’inspecteur Bourgnon éclata de rire.

– Vous me refaites le coup de Cassis, Gérard ? répliqua Antoine, les yeux pétillants de malice.

Tamarin éclata d’un rire sonore et continua.

– En mieux, cher Antoine, en mieux. Vous aurez vos propres hommes, vos propres moyens financiers, toute la technologie moderne de pointe. Je doute que vous en ayez besoin, car ce qui fait votre valeur, c’est votre flair, Antoine, votre nez m’est indispensable car je suis assis sur une bombe, façon de parler. Vous resterez officiellement attaché au ministère de l’Intérieur, en qualité d’inspecteur de la Criminelle et non sous celui des Armées. Pas d’inquiétude ! Je ne fais pas de vous un militaire. Je vous laisse réfléchir et si ce projet vous tente, une information s’affichera sur votre portable demain à midi. Ne la ratez pas ! Elle disparaîtra au bout de deux minutes comme dans « Mission Impossible ».

L’homme rit de sa bonne blague et raccrocha.

Antoine prit une profonde inspiration, partagé entre un mélange d’excitation et d’angoisse. Il se prit la tête entre les mains et ferma les yeux. L’idée de retourner sur le terrain lui procurait, rien que d’y penser, une joie intense. Il avait ça dans la peau, il le savait. Il adorait l’adrénaline qui le poussait toujours plus loin dans ses enquêtes, ce sentiment de bien-être après avoir résolu un crime complexe. Il ne pouvait se mentir à lui-même. L’action lui manquait. Mais devait-il se comporter comme un vieil égoïste et mettre en danger son couple ? Ce dernier avait...

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