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Notre agent en Judée. Une enquête du préfet de Judée

De
368 pages
"L'empereur avançait la main vers la table, prenait des petits morceaux dans des plats délicatement cuisinés et magnifiquement présentés, les examinait d'un air blasé avant d'en ingurgiter une partie et de jeter le reste. Son invité se contentait de déguster à petites gorgées le vin de Rezia qui lui avait été aussitôt apporté, l'accompagnant de petits poissons frits dans l'huile d'olive.
– Notre Pilate, dit Tibère, est l'un des préfets les plus sanguinaires que l'Empire ait jamais eu, mais maintenant, il affirme que le seul moyen d'éviter que la Palestine ne passe de la révolte endémique à la guerre ouverte est de trouver parmi les Juifs un homme de paix, qui ait de l'ascendant sur ses compatriotes et qui les convainque que les Romains sont bons et justes, ou du moins sont un mal mineur.
– Et il propose Jésus, le Naziréen.
L'empereur acquiesça tout en mastiquant nonchalamment une bouchée assurément exquise.
– Je veux que tu y ailles à l'insu de Pilate, Aduncus, et que tu interviennes si tu vois que les choses tournent mal. Aie ce Jésus à l'œil. Je n'aime pas les hommes aux cheveux longs."
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FOLIO POLICIER
Franco Mimmi
Notre agent en Judée Une enquête du préfet de Judée
Traduit de l’italien par Françoise Liffran
Gallimard
Franco Mimmi est né en 1942 à Bologne. Il est journaliste à Madrid et auteur en Italie de quatre romans dontNotre agent en Judée, premier titre à être traduit en France, qui a obtenu le prix Giorgio Scerbanenco 2000 récompensant le meilleur roman policier italien de l’année.
À Teresa
— Votre récit est excessivement intéressant, professeur, bien qu’il ne concorde pas du tout avec ceux des Évangiles. — De grâce, répondit le professeur avec un sourire condescendant. Qui donc, mieux que vous, devrait savoir que rien, rigoureusement rien de ce qui est écrit dans les Évangiles n’est réellement arrivé, et que d’ailleurs, si nous nous mettons à prendre les Évangiles comme source historique… — D’accord, dit Berlioz, mais je crains bien que personne non plus ne puisse confirmer que ce que vous avez raconté est arrivé réellement. MIKHAÏL BOULGAKOV, Le Maître et Marguerite.
I
— Il s’appelle Jésus, dit le grand prêtre. Jésus dit le Naziréen. Le préfet de Judée secoua la tête. — Je ne sais pas, Caïphe, ça ne me paraît pas une bonne idée. Vous les Juifs, vous êtes très subtils. Bien plus, certes, que nous autres les Romains, qui sommes des gens pragmatiques. Mais parfois vous poussez un peu loin la susceptibilité. Si ton peuple veut encore se révolter, qu’il le fasse : il sait ce qui l’attend. Malgré la chaleur torride qui écrasait Césarée en ces premiers jours d’automne, Joseph – dit Caïphe, c’est-à-dire la bonne vie –, grand prêtre très puissant et politicien perspicace, sentit un frisson lui parcourir la colonne vertébrale. Les méthodes que le préfet romain employait depuis son arrivée pour maintenir la paix dans la province insoumise de Judée étaient connues de tous : pour les constater il suffisait de grimper sur une colline au centre de Jérusalem hérissée en permanence de poteaux auxquels étaient crucifiés les agitateurs et les révoltés. La butte avait été affublée du nom macabre de Golgotha, un mot araméen qui signifie « crâne humain », non pas pour sa forme mais à cause des cadavres des suppliciés qui y blanchissaient au soleil. On disait même que maintenant, trois ans après l’arrivée du préfet romain, la région manquait désormais d’oliviers, tant il avait fallu en abattre pour les supplices. Caïphe acquiesça d’un signe de tête. — Comme tu voudras, préfet. L’interlocuteur eut un geste d’agacement. — Quand tu m’appelles par mon titre, je sais que je dois m’attendre à quelque chose de désagréable. J’ai remarqué cela depuis notre première conversation. Déterminé à faire respecter les lois d’occupation et à maintenir l’ordre en Judée, Pilate, quelques jours après avoir débarqué à Césarée, était entré dans Jérusalem à la tête de trois cents cavaliers iduméens. Beaucoup trop pour une escorte : ce ne pouvait être qu’une menace. Ils portaient sur leurs enseignes les effigies de César Tibère, empereur et dieu, c’est-à-dire une idole, une provocation inadmissible pour les Juifs monothéistes. Tous les gouverneurs précédents avaient préféré respecter les convictions religieuses locales pour éviter les réactions de ce peuple au sang chaud. Mais Ponce Pilate était arrivé avec les consignes de son protecteur, Lucius Aelius Séjan, préfet tout-puissant du prétoire qui détestait les Juifs et lui avait recommandé d’employer avec eux la manière forte. Il avait défilé dans la ville avec les effigies de Tibère César Auguste et, pour annihiler toute tentative d’émeute, il avait doublé la garde autour du palais où il logeait et déployé ses cavaliers autour de la forteresse Antonia où la cohorte avait ses quartiers.
Sept jours après, il reprenait la route de Césarée, suivi d’une délégation de notables sadducéens et pharisiens. Pendant cinq jours il repoussa leurs demandes d’audience, puis il les convoqua dans le merveilleux amphithéâtre qu’Hérode le Grand avait fait édifier en bord de mer. Là, d’un large geste de la main, il leur montra les légionnaires qui, déployés sur la scène, les encerclaient. — Qui est le chef ? demanda Pilate. Caïphe fit un pas en avant. — Je suis Joseph Caïphe, le grand prêtre, dit-il. J’ai été nommé il y a dix ans par ton prédécesseur Valerius Gratus. — Il t’a nommé, et moi je peux te destituer. Je peux même faire mieux. Je peux vous faire tous crucifier sur-le-champ si vous ne rentrez pas à Jérusalem en oubliant vos stupides récriminations. Caïphe baissa la tête. — C’est entendu, préfet, dit-il. Pilate sourit : — Je vois que tu es un homme sage, Caïphe. Partez, maintenant. Caïphe le regarda à nouveau dans les yeux — Non, dit-il, nous ne partons pas, tu peux donner à tes hommes l’ordre de nous tuer. Pilate était l’ami de Séjan et on disait que Séjan était tout-puissant, mais l’empereur Tibère était plus puissant encore et il ne lui aurait pas pardonné une condamnation aussi injuste et inutile, dangereuse même. Caïphe était donc sorti vainqueur de leur première confrontation. Pilate avait promis que ses soldats, avant d’entrer dans Jérusalem, enlèveraient chaque fois l’effigie de l’empereur des enseignes. Mais Pilate n’était pas homme à en rester là. À peine plus d’un an avait passé lorsqu’il trouva une magnifique occasion de lui rendre la monnaie de sa pièce. Pour remédier au manque d’eau dont souffrait Jérusalem, il fit construire un aqueduc et, pour le financer, il envoya ses soldats piller le trésor du temple. Pour la seconde fois, Caïphe se rendit à Césarée et demanda audience au préfet qui cette fois le reçut aussitôt et avec une grande courtoisie. — Vous ne venez pas vous plaindre, j’espère, après ce que j’ai fait pour vous ? Caïphe était furieux mais il savait qu’il ne pouvait pas se permettre de laisser libre cours à sa colère et, cette fois encore, il s’efforça de formuler une réponse modérée : — Notre temple, préfet, n’est pas comme les vôtres : ce n’est pas seulement la demeure de notre dieu, qui est le Dieu unique, mais c’est aussi notre maison et notre histoire. Son trésor est sacré et tu l’as emporté. Comment appelles-tu une telle action ? — Nécessité, Caïphe, je l’appelle nécessité ! répondit Pilate en soupirant. Tes gens avaient besoin d’eau, ils me suppliaient de leur trouver de l’eau, mais ils ne voulaient pas la payer. Aurais-tu préféré les voir mourir de soif, ou renoncer à vos copieuses ablutions rituelles et à celles des autels du temple ? Qu’y puis-je, Caïphe, si ici personne ne veut payer l’impôt ? Cette fois, ce fut le grand prêtre qui resta muet, parce qu’il savait que le reproche du préfet était fondé. Il renonça à lui faire comprendre que ce n’était pas un problème économique mais religieux : les Juifs ne voulaient pas payer l’impôt à César parce que tout ce qui existe est à Dieu, seulement à lui, et pas à un roi qui prétend être aussi un dieu. Au roi, on ne paye que ce qui lui est dû, sinon on commet un sacrilège. Ainsi il
s’en retourna à Jérusalem et expliqua au Sanhédrin et au peuple que, cette fois, il n’y aurait ni excuses ni réparations. Alors la foule en colère envahit les rues. En vain Caïphe et les autres sadducéens tentèrent de calmer les esprits en rappelant les milliers de victimes qui avaient payé par des tortures et au prix de leur vie les révoltes précédentes. La population de Jérusalem, excitée par les esséniens qui descendirent de leur colline de Sion et vinrent grossir ses rangs, galvanisée par les zélotes qui accoururent de leurs campements dans le désert et prirent la tête des émeutes, vite rejointe par des renforts de Galilée et de Samarie, de Pérée et de Judée, résista aux légionnaires romains qui tentaient de disperser les rassemblements et d’empêcher les gens de sortir de leurs maisons. Se pressant devant la forteresse Antonia, elle hurlait sa haine envers ceux qui servaient ce roi qui n’était pas le leur, car Dieu seul est le seigneur d’Israël. C’était ce que Pilate attendait et désirait. Immédiatement, un messager partit pour annoncer à Rome la énième révolte des Juifs et la nécessité de la réprimer par n’importe quel moyen. Des soldats, qui avaient été sélectionnés parmi les auxiliaires locaux et avaient troqué leur uniforme contre des vêtements ordinaires afin qu’on ne puisse les distinguer des autochtones, entrèrent dans la ville simultanément par toutes les portes. Ils se mêlèrent à la foule et, au signal convenu, tirèrent de sous leur manteau des dagues et des poignards. Avant d’avoir compris d’où venait la mort, les Juifs tombèrent par dizaines, par centaines. Les légionnaires surgirent en masse de la forteresse Antonia et poursuivirent les gens affolés dans les rues et les ruelles, jusque dans les maisons. La révolte était écrasée. Pilate avait remporté la seconde bataille. Il croyait avoir aussi gagné la guerre, mais bien vite il dut admettre qu’il n’en était rien. Avec une fréquence alarmante, des émeutes continuaient à éclater à Jérusalem mais aussi dans tout le pays. Souvent les instigateurs étaient des Galiléens dont Pilate avait appris à reconnaître la langue, l’araméen, à son accent rocailleux, bien qu’il en parlât à peine quelques mots. Cependant, le foyer de la révolte n’était pas cette région fertile mais le désert de Judée qui semblait exercer sur les rebelles une attraction dont le préfet ne parvenait à comprendre ni l’origine ni la raison. La guérilla était incessante et, naturellement, à part quelques victoires dans des embuscades que les rebelles tendaient aux légionnaires, elle était bien plus meurtrière pour les Juifs que pour les Romains, lesquels n’hésitaient pas à réprimer dans le sang le chahut le plus insignifiant et à infliger le supplice de la croix à ceux qui avaient échappé à leurs épées. Mais dans ces carnages les insurgés semblaient multiplier leurs forces et leur nombre, prêts à suivre le premier fanatique qui sortirait du désert en proclamant qu’il avait reçu de Dieu la mission de prendre la tête d’une nouvelle révolte. Le préfet comprit que s’il ne voulait pas continuer à envoyer à Rome des rapports peu glorieux qui le faisaient passer pour incapable d’établir un ordre crédible et durable, il lui faudrait trouver un compromis au moins avec une partie de la population locale. Il se résolut donc à négocier avec Caïphe. En effet, qui, davantage que les sadducéens, avait intérêt à la paix ? C’était le parti d’où étaient issus les grands prêtres et auquel étaient ralliées les familles les plus riches et les plus influentes. Les sadducéens constituaient la classe privilégiée et, en tant que telle, la plus désireuse de calme et de stabilité pour la bonne marche de ses affaires. Malgré les frictions qui avaient caractérisé leurs premiers contacts, Pilate et Caïphe trouvèrent facilement un accord et les choses s’améliorèrent sensiblement. Pourtant les routes du désert étaient toujours dangereuses et de temps à autre éclatait