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On meurt jamais par hasard

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Ce livre est édité par les Éditions numériques Jerkbook Art et Essai/e.

Une commune verte de la banlieue où la vie s'écoule agréablement... Jusqu’au jour où un joggeur fait une rencontre fatale, au bord d’un chemin forestier. La mort s’invite à plusieurs reprises dans ce cercle de quatre couples d’amis, et sème la perturbation dans la ville ! Derrière une sérénité de façade se cachent bien des passions insoupçonnées. L’enquête devrait vite se boucler, tant tout paraît simple... Mais les évidences et les certitudes ne sont pas parties prenantes des schémas de pensée du Commandant Venturini, policier philosophe chargé des investigations. Avec ses deux adjoints, pressé par une hiérarchie soucieuse de ramener le calme au plus vite, saura-t-il démêler les fils de cette affaire en investiguant au-delà d’apparences si trompeuses ?... On trouve jamais la vérité par hasard !


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ON MEURT JAMAIS P AR HASARD Jean-Luc LOIRET Roman policier Éditions Jerkbook ISBN 979-10-94391-12-9 « Si l’action se déroule à Vouneuil et ses environs, les personnages de ce roman policier sont sortis de mon imagination. Vous ne les croiserez donc pas dans les rues de notre belle cité. Je ne suis pas familier des rouages de la justice, n’essayez pas de voir dans cette fiction, une transcription fidèle de la réalité judiciaire. Il s’agit d’une œuvre romanesque et non d’un documentaire. D’ailleurs j’ai fait volontairement appel aux policiers dans une zone d’intervention de la gendarmerie. Mon unique motivation est de faire vivre des personnages, même ceux pour lesquels le destin se montrera tragique et par la même occasion vous emmener avec eux, dans un monde que j’espère virtuel. » – J-L Loiret.
1. Le destin au coin d’un bois Il est des jours qui commencent mal. Ce matin je ne suis pas très saignant. Je me traîne, comme alangui sans que je puisse fournir une explication plausible à cet état de flottement étrange. Si encore je pouvais invoquer quelques petits désagréments futiles qui prennent une importance démesurée dès lors qu’ils nous tombent dessus après un lever difficile. Ce n’est pourtant pas le cas, bien que ma nuit ait été bizarre, peuplée de m enues agitations trop douces pour être insupportables mais néanmoins suffisantes pour m’imprégner d’une langueur désagréable dont j’aurai toutes les peines du monde à me défaire. Les échanges réduits à l’extrême avec une épouse à demi endormie et des enfants pressés qui s’apprêtent à partir au lycée dans la voiture de leur mère, ne sont pas faits pour améliorer la situation. - Bonjour, chérie, - Bonjour. Seule ma fille comme à son habitude se montre la plus câline. Après un léger petit-déjeuner, expédié avec une rapidité inhabituelle, je ne cesse de pester contre une montre-chronomètre introuvable, des chaussures désassemblées, un lacet trop court et un maillot encore légèrement humide de ma dernière sortie. J’opte finalement pour une paire de tennis achetée il y a quelques jours : la wave mustang de Mizuno. Et voilà que mon associé me téléphone à propos d’un nouveau client que je dois rencontrer dans la journée, comme s’il ne pouvait pas attendre ! - Excusez-moi de vous déranger. Je vous rappelle, que cet après-midi, nous devons rencontrer le patron de l’entreprise Omega-Plus dont je vous ai parlé. Comme si je ne m’en souvenais pas ! N’était-ce pas une façon de me reprocher la liberté que je prends avec les horaires ? Par chance, ce matin, mon premier rendez-vous n’est programmé qu’à onze heures, aussi ai-je décidé de m’accorder un long entraînement dans les bois, en vue du prochain marathon qui m’attend à la Rochelle, dans un peu plus de deux mois. La perspective d’une sortie tardive du travail n’est pas pour me déplaire. Je ne suis vraiment pas fait pour les charentaises, ni pour le fauteuil installé devant un téléviseur. La hantise de finir précocement en vieux, passant sans transition de la cuisine, après un dîner frugal, au canapé, pour suivre d’un oeil distrait des émissions soporifiques et sans surprise, commence à me miner sournoisement. Dire que j’avais proclamé comme d’autres prétentieux que si on n’était pas mort à trente ans, c’était la preuve éclatante qu’on n’avait pas réussi sa vie ! Pourtant j’ai passé depuis plusieurs années cet âge fatidique, sans avoir eu à gravir mon chemin de croix personnel. Ayant réussi enfin à rassembler tout l’attirail nécessaire au joggeur confirmé que je prétends être, je me lance dans mon expédition matinale. Dès les premières foulées, une sensation bilieuse se répand dans ma bouche. Je me sens pesan t. Pourtant hier soir, j’ai adopté à contrecoeur un régime des plus stricts. Je m’en veu x de me faire piéger par ces conseils diététiques qui frisent l’arnaque. J’aurais dû me l aisser aller, suivant en cela ma pente naturelle. Cette interaction totale entre le corps et l’esprit que j’expérimente régulièrement, m’a toujours intrigué. On n’a jamais vu un coureur déprimé être éblouissant sur la piste, par contre son copain amoureux pulvérise ses propres records. J’en ai de nouveau la preuve quand, après le franchissement de la Boivre sur un magnifique
pont de bois, à la sortie du bourg de Vouneuil, les premières grimpées me narguent. Décidément, mon manque de dynamisme est patent. Dire que j’aurais pu profiter d’une petite rallonge de sommeil, mais à quoi bon ! Nul doute qu ’après les premiers kilomètres, tout rentrera dans l’ordre. Alors mon corps récalcitrant se montrera plus docile. J’aurai tout le temps de penser à la belle journée qui m’attend et surtout à la rencontre de cet après-midi que j’imagine avec une certaine excitation. Pour l’instant une impression étrange continue de m e tarauder insidieusement, sorte de pressentiment malsain, très diffus. Je suis dans l’incapacité d’en déterminer l’origine, d’autant que mon esprit voltairien ne me prédispose pas à at tacher de l’importance à ces signes qui n’ont rien, pour moi, de prémonitoires. Foulées raccourcies, souffle court, estomac barboui llé, tendons d’Achille récalcitrants, adducteurs douloureux, j’ai tous les symptômes d’un athlète usé, en bout de course et pourtant je suis dans la force de l’âge. J’aurais dû, contra irement à mes habitudes, consulter mon horoscope matinal qui doit être particulièrement catastrophique, à moins qu’une fois encore, il ne soit complètement à côté de la plaque, me prédisant un proche avenir souriant. Est-ce à dire que cet après-midi… Incapable d’un effort soutenu, je réduis mon allure de nouveau. Un regard dépité sur mon chrono me confirme que mes temps de passage ne sont pas fameux ! Heureusement, après le nouveau raidillon que j’escalade avec peine, je vais emprunter, à gauche, un chemin plat qui me permettra de me refaire une santé et de retrouver un rythme plus digne de ma condition actuelle. Dès lors, la confiance ne pourra que revenir. Ploc, ploc, ploc, sur le sol encore légèrement détr empé par les pluies de la nuit dernière, j’attaque le sol avec un peu plus de souplesse, le métier va enfin parler. Je ne vais pas tarder à retrouver une plus grande facilité. Mon corps va enfin se faire oublier et je vais pouvoir m’échapper dans mes rêveries. Comme à mon habitude, je choisis mon parcours au dernier moment, laissant libre cours à mon instinct. J’ai la chance de bénéficier d’un environnement verdoyant privilégié, regorgeant de sentiers peu fréquentés dès lors qu’ils sont à quelque distance des routes et des cortèges fumants et pétaradants de véhicules en tous genres qu’on y croise, prêts à écraser tout individu non protégé par une armure de métal. Quoique je commence à rencontrer de temps à autre des motos et des quads vociférants, chevauchés par des fier-à-bras ridicules, se prenant pour des chevaliers modernes, alors qu’ils ne font que dégrader nos sentiers peu habitués à une telle agressivité. Ce matin, j’ai opté pour la forêt de Vouillé où je serai à l’abri du vent qui souffle assez fort et protégé du soleil qui commence à percer. Sans doute je ne tarderai pas à surprendre quelques lièvres et chevreuils qui abondent par ici et semblent comprendre que je ne leur veux aucun mal, car ils s’éloignent nonchalamment en me survei llant du coin de l’oeil, semblant s’interroger sur les raisons de la présence inopportune de ce nouvel animal sur leur territoire. Je serai bien en peine de leur fournir des explicat ions cohérentes, d’ailleurs mon langage animalier reste limité. J’aborde le secteur où il y a trois jours, j’ai dérangé deux blaireaux occupés à batifoler derrière un buisson. L’un d’eux a failli me percuter en poussant un cri
rauque, lourd de menaces. Je me demande encore qui de nous deux a été le plus effrayé. Déjà mon esprit vogue sur des vagues plus douces, libéré de ses pesanteurs matinales et mon allure s’en ressent. Ma foulée reprend de son ampleur, mon souffle retrouve un rythme plus régulier, mes bras leur décontraction. Ces vingt kilomètres matinaux sont une excellente idée, d’autant que j’arrive dans mon coin préféré, succession de petites sentes étroites, agrémentées de sympathiques bosses propres à vaincre la monotonie. Elles sont encadrées de magnifiques arbres : chênes, frênes, châtaigniers et noisetiers qui ont profité d’un printemps et d’un été pluvieux pour se refaire une santé, après quelques saisons caniculaires difficiles. Je les frôle avec délectation me sentant libre comme l’air, dans une solitude fort agréable. Pour rien au monde je ne veux renoncer à ces instants de pur bonheur. C’est d’ailleurs pour cela que je préfère m’entraîner seul, plaisir on ne peut plus égoïste, quand l’esprit commence à se détacher d’un corps devenu plus souple, ayant oublié les premiers grincements d’une mise en route problématique. - Mais que se passe-t-il ? - Non ce n’est pas vrai ! Une ombre vive sur ma gauche, un choc, une douleur fulgurante au côté, du sang suintant dans ma bouche qui commence à se tordre. Avant d’avoir compris quoi que ce soit, je titube sur quelques pas, je bascule légèrement sur le côté et m’écrase violemment, tête la première, sur la seule grosse pierre saillant du chemin. La douleur disparaît aussi vite qu’elle est apparue. À ma grande stupeur, je me sens m’élever dans les airs, je sors de mon corps que j’aperçois désarticulé non loin d’un gros chêne. L’impression est étrange, toute angoisse a disparu, il me semble être dans un film au ralenti dont j’ai tout le loisir d’explorer les différentes scènes. Ce corps aux jambes et bras bizarrement étalés sur le sol, à la bouche crispée dans une moue de surprise, proche du rictus, est bien le mien. Il est totalement inerte, pas le moindre souffle de vie apparent, abandonné à son triste sort, sur la terre, au coin d’un bois. Quelques flashs me permettent d’entrevoir le talon d’une chaussure de sport qui disparaît très vite de mon champ de vision, dans une fuite précipitée. Tout cela se déroule à grande vitesse mais à ma grande surprise mon sens de l’observation semble décuplé. Cette chaussure, entr’aperçue un bref instant, est d’un modèle des plus courants pour la marche à pied. Mon nouveau regard est vraiment d’une efficacité redoutable. Il faut dire que j’en connais un rayon, côté chaussures, en ayant usé plusieurs douzaines de paires, ces dernières années. Elles traînent sur des étagères, dans mon garage. Il me revient à l’esprit divers récits sur les Expériences de Mort Imminente. Cela m’a toujours à la fois amusé et laissé sceptique, tant ces histoires me semblent bonnes à jeter en pâture à des américains naïfs, avides de ces phénomènes de NDE (Near Death Expérience). Pourtant Platon l’avait évoqué dans 'La République', avec le mythe d’Er. Cette expérience sans doute fatale, est en train de m’arriver à moi qui ne demandais pas à l’expérimenter. Je suis aux portes de la mort ! Est-ce à dire que je vais, comme eux, en réchapper et pouvoir le raconter à mes copains, en faisant le fanfaron ? Mais je n’ai pas les clés de cette porte ! Je n’ai pas le temps de poursuivre plus avant ces considérations. En quelques secondes, je suis
obligé d’abandonner la carcasse qui m’accompagne depuis tant d’années, que je traîne sur de nombreuses routes et qui, bon an mal an, m’a bien servi. Je porte un dernier regard sur mon maillot rouge qui s’orne, sur le côté, d’une tache sombre de mauvais augure. Leur histoire de retour des frontières de la mort ne s’écrira pas po ur moi ! Quelle poisse ! J’ai tellement de choses à faire encore, en particulier cette rencont re de l’après-midi. Hélas, je n’ai aucune maîtrise de mon destin, il n’est pas entre mes mains. À une vitesse impressionnante, je m’échappe dans un tunnel sombre, au fond duquel un point lumineux minuscule m’attire irrésistiblement, sans que je puisse m’y opposer. Entre stupeur et curiosité, je me laisse emporter pendant quelques secondes dans un tourbillon hallucinant qui devient de plus en plus aveuglant. - Ah non, pas çà ! Un visage s’imprime tout à coup sur les parois du t unnel. Il me contemple avec un sourire narquois. Mon assassin, j’en ai la conviction ! Pou rquoi ce geste insensé de sa part, nos rapports ne justifient pas un tel acte ? Un nouveau flash m’apporte en une fraction de seconde, toute la lumière. Si j’avais été plus malin, je m’en serais douté beaucoup plus tôt et rien ne serait arrivé. Désormais, je n’ai aucune chance de revenir à la vie. C’est étrange comme toutes mes facultés fonctionnent à plein régime ! J’aurais bien prolongé un peu mon séjour terrestre, ne serait-ce que pour y ajouter un règlement de compte personnel. À quoi bon ! Déjà il est trop tard, je sens que le point de non retour est franchi. Ma décorporation est devenue irrémédiable. La lumière s’estompe progressivement sans que je puisse la retenir, pendant que je plonge dans l’espace infini, hors des frontières, comme si je tourbillonnais à l’intérieur d’un tableau de Jérôme Bosch privé de ses personnages grimaçants. La peur est absente, je flotte dans un état de résignation douce qui ne me ressemble pas. Nouveau flash, tout est fini. La nuit est totale, sans doute définitive. On passe tellement vite de l’autre côté du miroir.
2. Je n’avais pas le choix Croyez-moi si vous le voulez, d’ailleurs je n’ai qu e faire de votre assentiment, je n’ai pas pu faire autrement, je n’ai pas eu le choix. Vous pouvez bien me parler de mon libre-arbitre, (foutaise !), me dire que j’étais à même de choisir une autre solution, vous n’arriverez pas à me persuader du contraire, car je le sais, moi, que je n’avais pas d’autre alternative. Il ne s’agit en aucun cas d’une décision arbitraire, mais d’une ardente nécessité. Je ne cherche aucune excuse en invoquant une quelconque prédétermination génétique, ou en imaginant des circonstances atténuantes en raison de traumatismes enfantins, liés à un père terrifiant, car là n’est pas la question. Même si c elui-ci a été responsable de tellement de cauchemars nocturnes. Les ridicules disciples de Freud peuvent replier leurs divans, je n’ai pas l’intention de m’y allonger, non, je ne suis pas coupable, un point c’est tout ! Il est mort, bien sûr, ce prétentieux qui gît sur ce chemin, les yeux vitreux qui me rappellent ceux des poissons des étals des marchés. Il est bien l’unique responsable de sa mort. J’ai beau tourner et retourner dans ma tête les moindres détails de ce qui s’est passé ces derniers jours, je ne vois pas comment j’aurai pu adopter une autre solution, ni pourquoi il aurait pu échapper à son destin. D’ailleurs c’est beaucoup mieux pour tout le monde. Cette disparition va arranger tellement de gens qu’on ne fera pas de zèle pour rechercher le coupable. Alors vous pensez, pour remonter jusqu’à moi : je vais pouvoir dormir en paix sur mes deux oreilles. On ne me mettra jamais la main dessus. Et comme les remords (pourquoi en aurai-je ?), ne risquent pas de me ronger, je vais pouvoir continuer à vivre tranquillement, que dis-je, beaucoup plus tranquillement, maintenant qu’une des causes de mes tourments a disparu. Mais est-ce vraiment la seule ? Qu’avait-il besoin de fouiner ces derniers temps, de poser de fausses questions naïves, de flairer autour de moi, comme un chien de chasse en action. Est-ce qu’il s’approchait de la vérité, je ne saurais le dire ? Mais je ne pouvais prendre aucun risque. Bien sûr, j’aurais pu attendre encore un peu, tout en continuant à le sur veiller discrètement, mais je n’étais pas d’humeur. Ma devise est claire : aucun risque inutile. Ce type m’a toujours paru intéressant, presque inqu iétant dans sa normalité. Je n’ai jamais réussi à savoir ce qu’il pensait et pourtant j’ai la prétention de m’y connaître en psychologie. Lui, au contraire des autres, à chaque fois qu’il avait des paroles aimables, il mettait tous mes sens en éveil. Je ne savais jamais à quoi m’attendre, j’en étais à me demander ce qu’il me voulait. J’avais mis des mois à construire mon premier scénario et à ma grande satisfaction, j’avais pu en dérouler les différentes phases sans anicroche, jusqu’à son terme. Et voilà qu’un grain de sable avait enrayé cette belle construction, alors que je croyais en avoir fini, une fois pour toute. Un intrus, cet homme, avait peut-être éventé ce secret quoique je n’en saurai jamais rien. Sa totale surprise, au moment de mourir, me laisse un doute infime. Qu’importe d’ailleurs ! Il aura eu la malchance de se trouver à la mauvaise pl ace, au mauvais moment et surtout de
vouloir se mettre en travers de mon chemin. Il s’était lui-même condamné et le verdict avait été des plus faciles à exécuter, bénéficiant de l’aide involontaire du coupable, preuve a posteriori, s’il en est, de sa justesse. Car pour moi, il était vraiment coupable ! Pourtant, j’avais dû agir au plus vite, ne voulant pas prendre de risques inconsidérés. J’avais bien droit moi aussi à ma tranquillité et pourquoi pas à une petite part de bonheur. Habitant le même secteur et nous fréquentant depuis plusieurs années, je n’ignorais rien de ses habitudes. En particulier celle qu’il avait, de sortir quel que soit le temps, pour courir une heure ou deux dans les environs. Il faut dire que cette race de joggeurs acharnés se développe d’année en année. Je n’ai même pas eu besoin de repérer ses trajets d’entraînement, je les connaissais. J’avais remarqué qu’il manquait totalement d’originalité, empruntant une fois sur deux les mêmes circuits. D’ailleurs ce n’était pas de cet homme qu’on pouvait s’attendre à des surprises. Il était tellement prévisible. Mes occupations m’amenaient à me déplacer régulièrement au volant d’une voiture des plus communes, ce qui m’a facilité grandement les repéra ges que j’avais à effectuer. Pour l’occasion, dimanche dernier, j’ai décidé d’aller vérifier quelques détails qui posaient encore problème. ça n’avait rien d’une opération militaire mais je tenais à tout planifier, à tout envisager, à ne rien laisser au hasard. Ce serait stupide de risquer l’échec pour une négligence mineure. Tout d’abord, j’ai porté une grande attention à l’arme à utiliser, même si j’avais décidé de m’en débarrasser au plus vite. Si l’on en croit les spécialistes, une fois sur deux, elle permet de remonter la piste du criminel. Lors d’un récent déplacement, loin de la maison, j’ai acheté dans une grande surface identique à tant d’autres, un couteau à découper, à la longue lame effilée, d’une totale banalité. Aucun risque que la caissière se souvienne de moi. Après avoir effectué le règlement en liquide, j’ai essuyé l’objet avec soin avant de l’envelopper dans un chiffon. Ce couteau attendrait le moment idéal, bien rangé, dans la boîte à gant de ma voiture. J’ai eu vite fait de repérer un magnifique emplacem ent pour l’opération projetée. Un petit sentier serpentait au milieu de superbes essences, parallèlement à une discrète route campagnarde. La faible distance à parcourir à pied, est un gage de réussite et de discrétion. Chance supplémentaire, j’avais remarqué un petit te rre-plein protégé par un bouquet de noisetiers, pour y cacher ma voiture. Tout était en ordre, restait à attendre l’occasion qui ne dépendait que du bon vouloir involontaire de l’avaleur de kilomètres. Il n’est rien de pire que la routine, cet homme avait une vie qui semblait réglée une fois pour toute, du début à la fin de la semaine. Quand il partait courir, c’était toujours à huit heures trente tapantes, à croire qu’il attendait un signal pour entamer sa chevauchée. J’avais également remarqué qu’il courait tous les deux ou trois jours. Ayant fait l’impasse sur le mardi matin, je me suis mis à mon poste d’observation le lendemain, à quelques pas de son domicile. Justement, bingo, voilà mon client. Bizarre, pour une fois, il a trois minutes de retard et j’ai failli le rater pour ce détail. Bien que n’étant pas très spécialiste, je le sens poussif ; d’habitude il manifestait plus de souplesse. Je démarre discrè tement, après avoir attendu quelques minutes. Je dois m’assurer qu’il prend la bonne direction. Si ce n’est pas le cas, ce ne sera que
partie remise. Décidément c’est mon jour de chance. Il s’engage dans la forêt de Vouillé. Pour moi qui crois aux signes du destin, pas de doute, il est bien cou pable car il se dirige de lui-même vers son funeste sort. Je dispose encore de vingt bonnes minutes pour gagner mon poste d’observation, avant de passer à l’action. J’avais feuilleté attentivement le Petit Larousse de Médecine pour me documenter sur le meilleur mode opératoire. Sans avoir à réfléchir plus que nécessaire, je vais utiliser la force de mon adversaire pour le faire passer dans un autre monde. Il participera activement à sa mort, il l’a bien cherché. Avec une décontraction inattendue, je suis avec sérieux le plan que j’ai préparé. La voiture à l’abri, je prends même le temps de changer de chaussures, pour enfiler une paire adaptée aux circonstances, achetée récemment dans un magasin de sport. Les traces éventuelles pourront être attribuées à des marcheurs réguliers. J’enfile des gants de cuisine avant de saisir fermement mon couteau. On n’est jamais trop prudent. Traversant quelques fourrés, je viens me cacher derrière un chêne au large tronc qui m’assure un abri sûr, au bord du sentier. Il ne me reste plus qu’à patienter, l’oreille aux aguets. L’attente ne devrait pas être longue Soudain, je distingue un bruit de souffle régulier qui s’amplifie très rapidement. Dans ma tête, je me repasse mon film, j’en connais les moindres épisodes. Je dois planter le couteau, un coup rapide, unique, au niveau du cœur, sans acharnement particulier. Au dernier moment, je bondis hors de ma cachette. L e couteau entre avec une facilité déconcertante, glissant légèrement sur une côte, avant d’atteindre le cœur. J’exécute un geste rapide de toréador, sur le côté, pour ne pas heurter le corps qui commence à vaciller et je retire prestement le couteau. Il est à peine taché de sang ce qui me surprend. C’est tellement plus facile que je ne m’y attendais ! Quand il atteint brutalement le sol, l’homme est de venu un cadavre qui continue de me regarder d’un œil vitreux. Pour un peu il m’impressionnerait. Je ne dois pas m’attarder. Je pars rapidement, en courant presque, puis très vite je me calme pour regagner, sans hâte particulière, ma voiture. J’enveloppe soigneusement le couteau et les gants dans un chiffon et je les range dans un sac plastique. Je m’en débarrasserai prestement, à la première occasion. Sans me précipiter, je remets mes chaussures de ville et frappe mes tennis l’une contre l’autre, pour faire tomber la glaise collée aux semelles. Il est temps de retourner à mon quotidien, la vie continue ! Des regrets, non, pourquoi ? Il l’a bien cherché. ça lui apprendra de vouloir s’occuper des affaires des autres.