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Ondes de choc

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Ondes de choc est une quête qui a pour toile de fond le monde des affaires et utilise un scandale comme révélateur des caractères. L’histoire est celle d’un fils qui se bat pour sauver son père et d’un père qui part à la dérive. C’est aussi celle de la journaliste ambitieuse qui suit cette affaire et qui va y trouver plus qu’un sujet. C’est enfin un récit parsemé de caractères, tous tranchés, qui subissent chacun différemment la mécanique implacable du scandale.
Ondes de choc relève de plusieurs influences. L'auteur a cherché à la fois le plaisir de l’intrigue et le commentaire de notre époque. C’est aussi une histoire d’amour et un regard littéraire sur le monde des affaires. C’est enfin une trace de Paris.
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Didier Liautaud

Ondes de choc

Roman

 


 

© Didier Liautaud, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-1063-4

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

Chapitre Premier

 

La grippe est venue d’Europe aux indiens d’Amérique. C’est souvent d’un radical étranger que vient la chute, la fin ou quelques autres ruptures profondes d’un ordre établi.

Paul Levelsec ne sait pas encore qu’il est un maya et que des conquistadors ont découvert son continent. Ce sur quoi il se concentre c’est la technique, qui change le monde, et la toile, avec laquelle il a grandi et qu’il parcourt avec aisance, en arachnide. A l’instinct, il en comprend l’essence, les évolutions.

Cliché de sa génération, version entreprenante, il avance sans cesse avec comme gravé sur son front l’indispensable credo de l’homme d’affaires moderne: je crois au Réseau, je crois au Succès, je crois à la Mondialisation et à la sainte Innovation. Tout ça avec le plaisir bien sûr. Pourquoi ramer quand on peut surfer ?

Une passion sans doute, son ouvrage a en tout cas un parfum de religion. Chaque année Paul part en pèlerinage en terre sainte pour y écouter la parole des maîtres californiens à l’origine même du divin médium. Puis il revient en son pays pour y clamer sa chance d’être entrepreneur et y semer des graines de sites.

Paul maîtrise dans son grand bureau du boulevard Haussmann. Le silicon sentier, ça lui est passé. Il n’est pas élitiste mais « un peu de prestige ne fait de mal à personne ». Il classe, il reçoit, il choisit, il gouverne son monde avec poigne et un respect ostentatoire. Ses expériences américaines lui ont appris le sens du contact et les subtilités du management.

La réussite est là. Il engrène des millions sur des sociétés qui ne sont encore souvent que du vent. Il est l’imposteur préféré de ces messieurs les investisseurs de la place parisienne. « Levelsec », pensent-ils, « une valeur sûre, un gestionnaire né qui nous rapportera 100 quand on lui a donné 10 ». Et le prestidigitateur de leur prendre leur argent avec de grands sourires.

Attention, il se veut intègre. D’ailleurs il vous le dirait lui-même, dans cette langue formatée qu’il a appris à force de discuter dans des cercles qui ne s’agrandissent en nombre que pour diminuer en idées, dans cette langue qui vous catalogue et vous présente au monde en format prêt-à-manger, l’entreprise de demain sera « socially responsible » ou ne sera pas. Il parle « d’être citoyen » aussi; bien sûr il peste avec ses pairs sur l’ennemi de Bercy mais vibre en lui assez de la mauvaise conscience de la bonne pensée. En tout cas suffisamment pour permettre à ses amis aux cœurs idéologues de déclarer qu’ils ont sauvé l’essentiel chez le malheureux égaré.

Voilà pour les affaires et pour le décorum; l’homme, au fond, est plus hésitant. Notez, il a fait de sa vie une belle œuvre d’art, un mouvement qui respire l’équilibre et l’intelligence. Il est prêt à tous les défis, tous les challenges. Il voyage, il lit, il prend même le temps d’écouter. Le voilà pour le monde cumul de compliments : accompli, honnête, décidé. Heureux ?

Il y a tellement à faire, tant de choses à penser ; il voudrait faire changer et ébranler le monde. Il cherche du sens dans les affaires qu’il bâtit. Il respire la comédie humaine, la grandeur; il veut léguer, construire; il pense hôtels particuliers et dynasties. Il passe ses heures libres plongé dans Balzac, Flaubert ou Hugo; à rencontrer ces hommes, à rencontrer ces statues qu’il voudrait au fond, quand personne ne regarde, ses égaux, ses références, des références à portée de main en cuir et or Pléiade. Il aime le champagne et les costumes anglais en demi-mesure. Il est homme à déguiser ses utopies en syllogismes. Il est un peu naïf.

Il n’est pas moralisateur, non. Mais il est profondément moral. Il ne juge pas les gens, il ne les enferme pas dans des esquisses faciles mais, réflexion faite, il les voit en noir et blanc. En noir et blanc. Cette vérité fond sous ses faux-semblants parce qu’il triche, qu’il est posé. Parce que son opinion cache sa rectitude derrière sa complexité.

Son soleil, sa certitude, il la trouve dans la famille. Il y est attaché comme on l’est vraiment, sans fards, sans apparats, sans jamais perdre entre père et fils, entre frère et sœur, ce sens du naturel qui s’envole avec l’absence ou le manque d’effort. Il sait qu’y réside, par tous les temps, la seule possibilité de la plénitude.

Il cherche dans cette existence l’exceptionnel pour supporter l’insupportable de sa vie finalement superposable, pour voir au-delà de ses sentiments calques qui iraient sur tellement d’autres. Sa solitude est très banale.

Il ne va plus attendre très longtemps._

Deux hommes encagoulés entrent dans la salle des coffres. La fin de soirée du samedi est calme dans cette banlieue tranquille. Ils se parlent un instant, échangent des mimiques puis procèdent. Ils ont deux minutes pour percer, deux minutes pour atteindre leurs millions. Les respirations s’accélèrent, ils agissent machinalement acteurs d’une pièce mille fois répétée. Le coffre cède dans les temps. Tout va bien.

Ils montent désormais les escaliers, vite, très vite. Un coup d’œil à la caméra, un tel succès vaut bien une toise. Enfin, l’air frais débarque en sauveur et la voiture démarre.

Déjà le futur « vingt heures » – vraiment la manchette dans le journal local – leur résonne dans la tête. La dépêche jubilatoire tant espérée sera bientôt un fait: casse au Crédit Local, les auteurs sont toujours en fuite. Aucun mot n’est échangé, silence en or.

Ils s’éloignent, changent de véhicule puis, libérés, mettent la musique à fond. Le poste martèle : « L’homme de tête mène à nouveau le pas, de nouvelles armes pour de nouveaux combats/Du courage il t’en faudra pour graille de mes textes, pour bien rester en place dans un tel contexte/C’est une à une que je mène mes batailles, une fois de plus je crois que ça va faire mal ».

_

Au même moment, une très jolie jeune femme brune, mate à l’espagnole, flotte sur le quai de la gare de Lyon. On l’entend respirer rapidement, la démarche efficace et un peu décentrée. Sa silhouette discrète esquive même les lumières accrocheuses de la nuit parisienne qui filent dans ses longs cheveux châtains. Elle est déguisée, ou plutôt caparaçonnée. Elle présente bien mais elle présente faux. L’élégance neutre de sa veste, son portable rivé à l’oreille, sa mine concentrée la mettent en apesanteur, à l’écart de ce qui l’entoure.

Céline se voudrait furtive, porteuse d’un voile invisible pour rester aux aguets, pour n’être touchée de rien. Sa vie, elle la devance plus qu’elle ne la mène. A force de prévoir, de n’être sans cesse obsédée que par le futur elle en a oublié le présent. Bientôt, elle aura 32 ans.

Céline est fatiguée, épuisée par le voyage et les enquêtes entamées. Elle soupire. Elle pense à ce qu’elle devra faire, à l’énergie qu’il lui faudra au réveil pour absorber une nouvelle journée de lutte et, pourquoi pas, de triomphe. C’est le cynisme réglementaire qu’elle trouve le plus fatigant.

Elle s’en veut de ne pas avoir appelé sa mère, qui mérite des nouvelles d’elle et du monde. Elle le fera demain, c’est sûr. « Arrête », pense-t-elle. Elle veut combattre cette habitude de gérer sa vie privée comme un dossier. Un dossier sur deux feuilles mais un dossier quand même.

_

Nous sommes fin avril, dans un Paris qui oublie l’hiver. La ville va toujours aussi pressée mais il s’en dégage à cette époque une persistante douceur, une finesse qui transparaît dans chacune de ses élégances, dans son climat comme dans ses murs. Une extraordinaire impression d’équilibre plane, comme si la ville était inamovible, qu’il n’y avait plus rien à changer. Paris est claire, ses boulevards circulent, ses perspectives tranchent, le baron a bien travaillé. La Seine se contente à défaut d’être propre, d’être au moins accueillante. Ville de mode, l’air du temps respire l’air de son temps.

Paris est parisienne alors sa sophistication se méfie de l’attrait populaire de ses modestes voisines. Versailles a déjà tenté sa chance, une éclipse de plus d’un siècle que la ville royale a payé cher de deux diktats, dont l’un de salon: une ringardise ad vitam æternam. Et maintenant voilà La Défense qui la nargue. Elle monte avec ses tours d’un modernisme émirati et lui fait de l’ombre.

La Défense justement, retour exactement deux années dans le passé, un même 22 avril. François Levitz et son équipe montent dans l’ascenseur de la tour française d’Unitel ; ils sont entrés discrètement par le parking souterrain, il est très tard ce vendredi soir. L’équipe est au complet autour de « François »: James Stewart, Laurent Sacserre, Dieter Obermaïer et Georges Levelsec. Ils s’arrêtent à l’étage de la direction générale. La tension est cristalline, tous ces dirigeants, ces hommes d’habitude si sûrs d’eux…et le dilemme qui s’est déjà posé à tant d’autres. Tous sonnent faux, des politesses qu’ils échangent à leurs costumes, soudain trop grands. Ils se complaisent un long moment dans le silence, il les aseptise. Le sédatif ne fait pas vraiment effet. Pour Telltruth, Levitz ouvre la voie « Sans que nous puissions tabler sur une stricte exactitude de ces mesures, la situation nous apparaît tout de même préoccupante. Nous sommes en position délicate…et vous aussi ».

 

Chapitre 2

 

Revenons à Paul. Le jeudi 20 avril au matin, préface de notre histoire. Il absorbe son premier repas en multimédia un œil rivé sur son courrier électronique l’autre sur la télévision qui crépite. Il zappe, il s’impatiente et allume la radio. Tout pousserait l’observateur de cette transition à l’interpréter comme une formalité; tout ne semble être enchaîné que pour suivre une norme, pour respecter les règles dictées par un manuel inconnu mais que Paul seul pourrait réciter par cœur.

Il range son petit-déjeuner puis, méticuleusement, commence son dernier tour de manège. Il prend ses clés, son portable dont il contrôle la batterie. Il vérifie que son portefeuille est dans son imper à l’endroit où il l’a mis la veille ; remet sa cravate droite ; aligne le col de sa chemise avec les lignes de son costume; regarde la coupe et le rasage en évaluant les jours le séparant de sa prochaine visite chez le coiffeur. Il met l’alarme, attend le bip magique du déclencheur, puis sort. Paul n’est pas vraiment là, il est déjà au travail.

Il sera au bureau avant 7 heures 30. Il veut être le premier, il croit en la valeur de l’exemple. Il couvre les responsabilités qu’il doit assumer, les collaborateurs qu’il doit soutenir ou secouer. Les détails pratiques à régler défilent, il aime l’idée qu’on construit les grandes maisons avec de petites pierres. Ses locaux sont trop petits, ses équipes trop inexpérimentées et le marché va trop vite. Mais Paul a confiance, il connaît les détails qui comptent, ce qui le fera perdurer quand les autres se seront fatigués à la course aux emprunts et aux investisseurs; il est dans le rythme.

La matinée défile comme toutes les autres, les heures se suivent comme les boules d’un chapelet. Absorbé par son rôle, concentré en permanence sur le bon projet, la bonne attitude, la bonne affaire, il galope, écoute de temps à autre et parle beaucoup. Il tranche des problèmes d’intendance et barre satisfait une foule de noms d’actions sur les papiers collants et les panneaux de son bureau; quelques pas de plus. Paul déjeune sans fourchette ni couteau, sans pause et sans trop de bruit.

Demain la réunion est d’importance, ses principaux investisseurs seront là. Bien que son apparente décontraction ne soit qu’une façade, car on ne lutte bien que quand on veut vraiment, il a sur ses capacités des certitudes qui font les Grands Hommes; ou les Grands Cons. Mentalement, il se prépare, détaille son tour de table et répète ses interventions. Ne manquant pas d’esprit ni de répartie, Paul n’aime pourtant l’improvisation qu’en saupoudrage. Sa culture scientifique donne toujours au travail un prestige que na ni le talent, la chance ou le sens de la communication.

« On va les prendre à revers.

— Les prendre à revers ? Je sens que cette journée va être fascinante.

— Oui. On a annoncé qu’on entamerait Doci.net; commençons par Trave3l.

— Je ne te suis pas très bien là. C’est quoi cette nouvelle idée ? On ne joue pas au poker. Ces gens mettent de l’argent dans tes sociétés et pour l’instant, tu n’as pas vraiment fait leurs fortunes « même-si-nous-sommes-d’abord-une-promesse ». Arrête tes numéros d’équilibriste, base toi sur les faits et joue là profil bas…en commençant par respecter l’ordre du jour. »

André est ce qu’on appelle un partenaire historique. Sorti de la même promotion que Paul, il est son Talleyrand, bien que le terme qu’André utilise plus volontiers soit défouloir.

« T’as raison tu ne comprends rien. Je ne te parle pas de travestir la vérité, ni même d’en cacher une partie, je te parle de la présenter avec une certaine logique, une logique moins emmerdante que cet ordre du jour standard. Justement parce que nous ne sommes pas à maturité, il faut que nous relancions le rêve, qu’on ne tombe pas dans la gestion bête et méchante. Tiens, on va faire une petite démo…Il est au point le proto de Yassine, non ? En plus, ça éclaire complètement la stratégie…Bon maintenant que tu en sais un peu plus, ton avis ?

— Si on ajoute du concret ça peut marcher…Ca fait effectivement quelques temps que t’as pas fais ton numéro…Pourquoi pas.

— Merde, tu ne peux pas avoir une opinion ou quoi ? Lâche des arguments, discute, titille. Je t’ai connu plus loquace.

— T’es marrant, je m’attendais pas à ça. Moi je viens la veille du meeting...

— On dit réunion.

— Me saoule pas avec ta défense sélective du français  ! T’es pas encore académicien que je sache » André respire façon cours de Yoga au Marais, remet droit sa cravate puis redémarre « Je considère que c’est surtout le moment de parler chiffre, de préciser que la logique fonctionne toujours. Notre stratégie on la connaît sur le bout des doigts, ça fait 5 ans qu’on fait de la communication et qu’on fait ça bien... ».

_

La lumière de la salle de réunion n’est pas vraiment pratique. D’ailleurs on pourrait soupçonner Paul de faire exprès de la rendre ainsi pour en faire son territoire, son antre. Il y règne une ambiance impossible, ni assez sombre pour créer une intimité ni assez claire pour bien y travailler. Guidé par l’habitude, Paul y reste un moment en fin de journée, cherchant dans cette veillée d’armes une de ces intuitions qui lui viennent si souvent. A chacune de ces entrevues, il forge sa réputation.

La sonnerie métallique du téléphone le ramène. Il décroche :

« Bonjour papa.

— Je hais la reconnaissance de numéro qui m’enlève la moitié du plaisir de téléphoner. Bon comment vas-tu ? Tu viens toujours ce week-end ?

— J’attends ça avec impatience. Deux ans déjà que je n’ai plus vu cette maison, même son crachin me manque. »

 

Il pense déjà à sa fin de semaine. Le vent frais de face réveillant sa peau. Le bruissement quasi-imperceptible des grains de sable sur la plage. Un goût d’infini.

 

Chapitre 3

 

Le jeune homme a 18 ans, il est entier. La jeune fille du haut de ses 17 ans a la beauté de son assurance. Le choc se produit lors d’une belle soirée d’hiver, de ces nuits longues et profondes qui paraissent hors du temps. Ils ont des amis communs, étudient dans le même lycée. Comment a-t-il fait pour ne pas voir la perfection lui qui la recherche depuis, croit-il, si longtemps ? Bien sûr, il chute, amoureux. Très vite et très fort.

Ce n’est pas réciproque, l’évidence est là, mais il ne s’en soucie guère. En fait, pour son esprit combatif et romantique, c’est presque mieux. Il va la conquérir et, pour qu’elle lui donne assez d’elle-même, il deviendra la version irrésistible de l’adolescent profond et sans clameurs qu’il donne à voir au monde. Il va lui montrer que son bonheur naîtra dans la force de ses paradoxes : passionné mais réaliste, droit mais bon vivant, désuet et pourtant si profondément actuel. Il prouvera qu’il peut être le plus intense des amants et le plus compréhensif des amis. Il l’aimera déraisonnablement sans excès.

Il fait des rêves mais ne fait pas un pas. Il guette le moment ou le moment le guette. Un soir, à la sortie du lycée, il la voit en pleurs : son opportunisme convainc sa timidité. Il s’approche, ils commencent à parler. Tchatcher il n’a jamais su, mais parler, parler vraiment, faire d’une discussion un instant d’intimité c’est sa facilité. Ils prennent un café, causent de tout et de rien, il devine qu’un autre l’a fait souffrir mais qu’elle ne veut pas se confier; de toute façon c’est leur premier tête à tête, il faut juste la distraire. Il la fait rire, le plan fonctionne.

Le jeune général gagne d’autres batailles, avec le temps il s’approche de sa citadelle. Pourtant l’objectif final s’éloigne, il devient confident ; elle ne comprend pas ses motivations, il lui faut agir. L’écriture sera son canon. Elle brisera les remparts du malentendu. Il se dit que c’est le seul morceau d’éternité qu’il peut trouver. Il se concentre, avec son obsession particulière d’éviter les clichés, et compose son missile avec attention, avec style, avec intelligence. Le labeur qu’il a mis dans sa lettre fera son salut, le cœur adverse sonnera la retraite. Bientôt, il sera aimé.

La lettre reçue, la rencontre inévitable se fait au Luxembourg ; on ne peut pas non plus éviter tous les clichés. Ce jour-là il y a moins de monde, le jardin semble les isoler. Le vent souffle juste assez pour faire frémir sans refroidir. Il espère, n’est sûr de rien. Il se demande par quelle magie la trivialité d’une existence disparaît parfois pour laisser, l’espace d’un instant, la place au sublime. Elle apparaît, s’assied ; elle le fixe, irradiant son insolente simplicité, l’inconsciente cruauté de sa jeunesse ; il y a quelques secondes de silence puis tombe la sentence. Elle dit « tu écris bien », « j’ ai été touchée », elle dit des banalités. Elle dit « tu comptes tu sais ». Oui il sait, il sait qu’il a perdu, chaque mot de réconfort creuse une blessure de plus. Il rentre vite. Il a du mal à respirer.

Il se maudit de croire sans cesse en des causes perdues, en des combats insensés juste parce que c’est plus noble et, paraît-il, au-dessus de l’époque. La vie est injuste. De ses livres, de sa passion de l’histoire, de cette culture qu’il a développée très tôt, peut-être pour exister, il a déjà tiré cette aveuglante conclusion, mais elle n’était pas supposée s’appliquer à lui. Ou plutôt si, du haut de sa tour d’ivoire, de ce voile efficace que ces parents ont mis entre lui et le monde, pour qu’il le voit sans le subir, il attendait depuis toujours son premier retour à la réalité. Un amour perdu oui, une relation que la géographie ou les circonstances de la vie rendent impossible d’accord. Mais cette mascarade, cette affection non réciproque…elle n’était pas au programme.

L’étudiant pensait mériter des sentiments qui ne se méritent pas. Il pensait qu’un cœur se résume à un miroir, que son amour deviendrait le leur. Il l’avait imaginé, scène en boucle, lui disant combien elle regrettait de ne pas avoir compris plus tôt ce qu’elle ressentait pour lui. Et le voilà devant cette suffocante impression de n’être pour l’autre qu’un événement. Toute tentative de discuter, de convaincre, de faire réfléchir est insistance inutile, tentative pitoyable. Acharnement, voilà un mot qui sonne comme une condamnation. Son cœur plie et révèle sa nature de matériau souple : il ne se brise pas, il ne se casse pas, il se tord et fissure l’âme. Oui l’âme, rien que ça ; on est sa seule réalité quand on a 18 ans. Il n’écrira plus.

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