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Opération Akhilleus

De
387 pages
1891. L'impératrice Elisabeth d'Autriche fait construire un palais à Corfou, l'Achilleion. 2003. Un couple de plongeurs français découvre sur cette île une lettre révélant l'existence d'un terrible secret. Elle est aussitôt transmise aux services secrets de leur pays. 1915. Au cœur de la Première Guerre Mondiale, le paquebot Lusitania vogue vers l'Angleterre, sur une mer pleine de danger. Il a rendez-vous avec son destin. 2003. Envoyés à Corfou, Marie et Erwin, deux agents français, doivent retrouver des documents mentionnés dans la lettre, cachés dans l'Achilleion. Mais ils ne sont pas les seuls : les Grecs et les Britanniques sont aussi à leur recherche… et le passé trouble de Marie pourrait bien mettre en péril leur mission.
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Opération Akhilleus






Le Manuscrit
www.manuscrit.com © Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com


ISBN : 2-7481-7001-6 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748170016 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-7000-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748170009 (livre imprimé)








1891 – 1892
Corfou


Le soleil rougeoyait au-dessus des eaux magnifiques
de la côte est de Corfou, sur les hauteurs du village de
Gastouri ; l’air était doux en cette fin de mois d’octobre.
Depuis bientôt deux ans, l’endroit était un chantier
où régnait une occupation intense pour la construction
du palais d’Elizabeth de Wittelsbach, impératrice
d’Autriche, connue dans toute l’Europe sous le surnom
de Sissi. Amoureuse de la Grèce et en particulier de l’île
de Corfou, elle avait acheté en 1889 une propriété à une
dizaine de kilomètres de la ville de Corfou et fait
détruire le bâtiment qui s’y dressait, la Villa Vraila, pour
ériger à sa place un palais dédié à la mémoire de son
héros préféré, Achille. Les travaux touchaient bientôt à
leur fin. Régulièrement, Elizabeth venait y installer ses
dernières acquisitions pour la décoration de son palais,
qu’elle supervisait elle-même.
Cette fois-ci, elle avait fait apporter la statue de son
poète préféré, Heinrich Heine, qu’elle avait commandée
à Ernst Herter. Elle profitait de cette occasion pour
faire un bref séjour dans cette île qu’elle adorait, ainsi
9
que pour donner des ordres sur une idée qui lui était
venue peu de temps auparavant.

Assise dans la véranda, en fait un banc de marbre
circulaire surmonté d’une tente multicolore, Elizabeth
regardait distraitement le Jardin des Muses. Ses yeux
glissaient de la statue de Satyre et Dionysos à celle
d’Arion sauvé par un dauphin, dressée au milieu d’un
bassin couvert de nymphéas. C’était son refuge préféré,
où elle venait fréquemment pour retrouver le souvenir
de son fils chéri, Rodolphe, si injustement perdu, ou
guetter le bateau du courrier de Vienne. Ce soir-là, elle
semblait perdue dans ses pensées, coupée du monde
réel, mais cette distraction n’était qu’apparente. Depuis
le matin, elle trompait son impatience, guettant l’instant
où le calme reviendrait avec le départ des ouvriers et où
elle pourrait enfin s’entretenir avec l’homme qu’elle
allait rencontrer en secret…
Des bruits de pas lui firent tourner la tête en
direction du palais. Un ouvrier grec d’une trentaine
d’années arrivait à la suite d’un domestique ; l’artisan
portait une fustanelle resserrée par une ceinture et était
coiffé d’un fez rouge qu’il retira d’un geste nerveux à la
vue de la femme qui l’attendait. Très impressionné par
son éminente patronne, il ne savait quelle contenance
adopter et triturait nerveusement son fez entre ses
doigts. L’anxiété se lisait dans chacun de ses gestes
tandis qu’il s’inclinait maladroitement devant
l’impératrice. Cette dernière renvoya d’un geste le
domestique et attendit qu’il se soit éloigné pour se lever.
Elle s’adressa à l’ouvrier en grec :
« Suis-moi… »
10
L’homme hocha la tête, fasciné, et la suivit dans les
escaliers des jardins jusqu’à la dernière véranda. Là se
dressait, au milieu des géraniums en fleurs, magnifiques
à cette saison, la statue préférée de l’impératrice,
l’Achille Mourant d’Ernst Herter. Elizabeth s’approcha
de la rambarde, toujours suivie par le Grec, et, se
tournant vers lui, reprit dans sa langue :
« Si je t’ai fait venir ce soir, en secret, c’est parce que
j’ai besoin de toi pour exécuter un travail. Mais je veux,
avant de te dévoiler ce dont il s’agit, que tu me jures de
ne jamais en parler à personne.
– Je… oui, votre Majesté, je serai muet comme une
tombe !
– Tu me le jures ?
– Oui, votre majesté, je… je vous le jure, sur ma
vie et celle de ma famille !
– Très bien, je n’en attendais pas moins de toi. Selon
le chef de chantier, tu t’appelles Spiridon et tu es le plus
habile maçon de la région. C’est exact ?
– Je ne suis qu’un modeste ouvrier tout dévoué à
votre service !
– Très bien… alors voilà ce que je veux que tu
fasses… »

Quelques jours plus tard, l’impératrice et sa suite
quittèrent Corfou pour une nouvelle destination :
Elizabeth semblait ne jamais pouvoir rester en place et
faisait des voyages incessants.
Cette fois-ci, son départ permettait à Spiridon
d’accomplir la tâche confiée dans le plus grand secret
une fois le chantier déserté par les ouvriers. Dans le
silence de la nuit, le bruit du travail de Spiridon n’aurait
pas manqué d’attirer l’attention ; il fallait donc que
11
l’Achilleion soit vidé de ses occupants pour que le secret
absolu reste bien gardé.

A son retour à l’Achilleion, au mois de décembre
suivant, Elizabeth d’Autriche reçut de nouveau
Spiridon, toujours sans témoin. Ce dernier, aussi
impressionné que la première fois, lui présenta en
tremblant son travail, conforme en tous points à ses
désirs. Satisfaite, l’impératrice lui remit une bourse
remplie de pièces et lui rappela qu’il devait garder le
secret sur sa vie.
Le lendemain, Elizabeth quittait l’Achilleion pour
rentrer à Vienne.

Le soleil venait de se lever, quelques jours plus tard,
quand Spiridon monta sur l’échafaudage d’où il devait
travailler sur une fenêtre du deuxième étage que le chef
de chantier lui avait demandé de retoucher. Il se méfia
de l’assemblage un peu branlant, mais continua
d’avancer, confiant dans son expérience de maçon et
son sens de l’équilibre. Il se sentait un peu triste à la
pensée que le chantier allait bientôt toucher à sa fin. Sa
consolation était d’avoir été choisi par l’impératrice elle-
même pour effectuer un travail de confiance. Il était le
seul à connaître, avec Sissi, l’existence du secret de
l’Achilleion, et il en tirait une grande fierté… Il en était
à ces réflexions quand il sentit soudain une planche
céder sous son pied ; il lâcha ses outils et battit des bras
dans le vide tandis que son corps commençait à
basculer, essayant de rétablir son équilibre… En vain : il
poussa un long cri pendant sa chute, cri qui cessa net
quand, touchant lourdement le sol, il se brisa la nuque.
12
Un attroupement se forma aussitôt autour de lui, mais
on ne put que constater sa mort.
Le décès de Spiridon apporta une note tragique à la
fin des travaux du palais. Informée de la mort de
l’ouvrier à son retour à l’Achilleion, au mois de janvier
suivant, Elizabeth fit verser de l’argent à sa famille en
dédommagement ; ce ne fut qu’une maigre consolation
pour ses proches, mais cela les mettait au moins à l’abri
du besoin. Quelques rumeurs se répandirent suite à ce
geste, vite étouffées, et l’accident fut bientôt oublié.

Enfin le palais fut libéré des ouvriers, laissé à sa seule
propriétaire. Le jardin s’ornait de nombreuses statues,
non seulement de héros de l’Antiquité, mais aussi des
auteurs favoris de l’impératrice : Henrich Heine et Lord
Byron. Les œuvres préférées de Sissi étaient, outre la
statue de l’Achille Mourant, une fresque de Franz von
Matsch, « le Triomphe d’Achille », située en haut de
l’escalier central, au niveau de ses appartements. Celle-ci
représentait l’instant où Achille, victorieux, traînait
derrière son char le corps d’Hector en un macabre
triomphe. Le tableau tout entier semblait vibrer de vie,
le moindre détail évoquant le mouvement, la fureur,
l’ardeur ; on aurait presque pu entendre, rien qu’à le
regarder, les cris des protagonistes de la scène. Cette
fresque, pourtant, faisait l’objet d’une polémique car on
avait l’impression, en la regardant, que la roue du char
d’Achille, lancé pourtant à pleine vitesse, restait
immobile… Etait-ce une erreur du peintre ou une
innovation volontaire de sa part ? Nul n’avait la réponse
et cela resta un mystère.
Objet d’admiration pour certains, le palais de
l’Achilleion ne faisait pas l’unanimité, jugé parfois trop
13
pompeux ou trop artificiel. Il se murmurait parfois que
l’impératrice elle-même n’était pas complètement
satisfaite du résultat.
De fait, un an à peine après l’achèvement des
travaux, elle s’était déjà lassée du palais, à cause surtout
de sa peur de se fixer quelque part. Elle repartit dans la
ronde folle de ses voyages. L’amour qu’elle portait à sa
chère île de Corfou l’incitait à y revenir régulièrement,
mais ce n’était toujours qu’une brève étape au cours de
ses périples, jamais de longs séjours.
Ses voyages ressemblèrent de plus en plus à une fuite
sans fin, jusqu’à cet après-midi tragique du
10 septembre 1898, à Genève, où un anarchiste italien
trouva en elle une cible de remplacement et la tua d’un
coup de poinçon en plein cœur, mettant un terme à la
vie d’Elizabeth d’Autriche, alors âgée de 61 ans, et
donnant naissance à la légende de Sissi.

14







2003
France
Corfou


Il était déjà 11 heures passées et Jérôme avait hâte de
partir pour l’aéroport Charles de Gaulle. Il tournait en
rond dans le salon tandis que Véronique, sa femme,
finissait de boucler sa valise à la mezzanine ; il l’appela :
« Véro, tu as bientôt fini ? On va être en retard !
– Oui, j’arrive ! Oh non, zut, j’ai oublié de prendre
mon profondimètre et je viens juste de fermer ma
valise ! Tu as encore de la place dans ton sac de
plongée ? Moi je n’en ai vraiment plus !
– Oui, donne-le moi, mais vite ! Il faut qu’on y aille
maintenant, sinon on va rater notre vol !
– J’ai fini, je descends… »
Dix ans auparavant, Jérôme s’était épris de plongée et
était devenu un passionné, passant en quatre ans
seulement son monitorat. Depuis, il vivait pleinement sa
passion, partageant son temps entre son travail de
professeur pour des services officiels et ses fonctions de
moniteur bénévole dans une association. Véronique,
elle, s’y était initiée après leur rencontre, cinq ans plus
tôt, devenant, elle aussi, accro à ce sport. Elle avait
15
passé son troisième niveau et le couple plongeait
librement à présent, profitant de leurs vacances pour
découvrir à chaque fois les fonds sous-marins d’une
région du monde. Cette année, ils partaient plonger
autour de l’île de Corfou pendant un mois. Véronique,
au printemps, était tombée sur une brochure vantant la
transparence des eaux de Paleokastritsa, dans la partie
ouest de l’île et la possibilité de visiter des épaves de la
Seconde Guerre Mondiale au large de Benitses, sur la
côte est. L’endroit leur avait semblé idyllique et ils
avaient décidé d’en faire la destination de leur prochain
été. Jérôme avait contacté un ami plongeur grec,
Andreas Kazantsis, qui leur avait conseillé l’hôtel tenu
par sa cousine dans la baie de Gouvia, à mi-chemin des
deux sites. Le Grec les avait aussi aidés à organiser leurs
futures plongées. A présent que l’heure du départ avait
sonné, ils avaient hâte d’y être : ils espéraient bien y faire
des découvertes agréables et se reposer loin de la vie
parisienne.
Mais, pour l’heure, il leur fallait encore affronter le
quotidien stressant et gagner l’aéroport d’où ils
décolleraient en milieu d’après-midi. Ils prirent leurs
bagages alourdis par leur matériel de plongée et
quittèrent l’appartement. Véronique pesta contre le
choix de son mari d’économiser sur le trajet vers
l’aéroport en prenant les transports en commun plutôt
qu’un taxi et pensa qu’elle aurait dû insister… Elle
maudit longuement les longs couloirs à parcourir et les
escaliers à franchir avec tous ses bagages, ce qui fit rire
Jérôme, même s’il peinait aussi avec les siens. Le couple
fut soulagé de voir son calvaire se terminer en arrivant à
l’aéroport.
16
Les désagréments n’étaient cependant pas terminés :
ils patientèrent un bon moment au comptoir pour
récupérer leurs billets, puis au point d’enregistrement,
avant d’être enfin débarrassés de leurs encombrants
bagages. Véronique fulmina contre cette perte de temps
tandis qu’ils s’installaient dans la salle d’attente, près de
la porte d’embarquement :
« Attendre pour récupérer les billets, faire la queue
pour enregistrer les bagages, patienter pour
embarquer… Vraiment, c’est la partie du voyage que je
déteste le plus !
– Eh oui, perte de temps à laquelle on ne peut
échapper ! C’est pour ça qu’il faut prévoir un livre
épais !
– Espérons qu’au moins notre vol sera à l’heure !
– Rien n’est moins sûr : c’est un vol charter, et ils ne
sont réputés ni pour leur ponctualité, ni pour de grands
services à bord ! »
Mais Jérôme se trompait car, non seulement
l’embarquement se fit à l’heure, laissant présager un
décollage ponctuel, mais, en plus, ils eurent l’agréable
surprise, en montant à bord, de se voir offrir des
magazines pour le voyage. Jérôme prit une revue
scientifique avant de gagner sa place, près du hublot,
tandis que Véronique choisissait un magazine féminin.
Finalement, malgré la longue attente à l’aéroport, le vol
s’annonçait sous de bons auspices.
Jérôme, plongé dans la lecture de son magazine, y
trouva un petit article consacré à la plongée sous-marine
en Méditerranée, dont une photo et quelques lignes
traitant de la plongée à Corfou :
« Allongée au bas de l'Épire, dont elle n'est séparée
que par le Détroit de Corfou qui s'étrangle au nord
17
(2 km de largeur), l'île de Corfou est la plus
septentrionale et la plus peuplée des îles Ioniennes. Elle
est célèbre pour la beauté de ses fonds marins et c'est
l'un des rares endroits en Grèce où la plongée avec
bouteilles est autorisée. Les caps, les petites criques, les
écueils infinis sont un vrai paradis pour les amateurs des
fonds marins. Il y a des écoles et des centres de plongée
qui offrent la location de matériel et des cours
d'enseignement intensif. »
Il tendit la revue à sa femme :
« Tiens, regarde, il y a un article qui va t’intéresser !
– Whaou, l’eau a l’air super transparente ! Je peux, tu
as fini de le lire ?
– Oui, prends-le, je vais essayer de dormir un peu. »
Véronique lut l’article tandis que Jérôme se calait
confortablement dans son fauteuil et fermait les yeux.
Mais il n’eut pas le temps de s’endormir car les hôtesses
arrivaient avec les plateaux repas. Une fois la collation
avalée, Véronique se replongea dans la lecture tandis
que Jérôme pouvait enfin somnoler.
Il rouvrit les yeux quand l’avion amorça sa descente
vers l’île, en avance sur l’horaire prévu. A mesure qu’ils
approchaient, ils découvraient une île verdoyante,
entourée d’eaux transparentes qui leur donnèrent
aussitôt le sentiment d’être enfin en vacances. Ils
constatèrent que l’approche et l’atterrissage se faisaient à
très basse altitude et ils avaient l’impression qu’ils
allaient emporter des immeubles au passage. Quand les
roues de l’avion touchèrent la piste, ils pensèrent avec
excitation à tout ce qu’ils allaient vivre dans les
prochaines semaines.
A leur descente d’avion, ils furent émerveillés par la
beauté du paysage qu’ils apercevaient au-delà de
18
l’aéroport : cette île pittoresque, plantée d’oliviers,
d’orangers, de pins et de cyprès, contrastait
singulièrement avec la grisaille parisienne !
Le couple suivit le flot des passagers jusqu’à
l’aéroport : la chance continua à leur sourire car ils
n’eurent pas à attendre longtemps leurs valises. Ils
sortirent du bâtiment et trouvèrent une employée de
leur voyagiste qui leur indiqua quel car les emmènerait à
leur hôtel.
Une demi-heure plus tard, le véhicule les déposait
devant un petit bâtiment de deux étages, simple mais
accueillant. Les nouveaux arrivants furent reçus
chaleureusement avec un verre de koum kouat, une
liqueur locale de couleur orangée, pour les faire
patienter le temps de l’enregistrement auprès de la
réception. Lorsque arriva le tour de Jérôme et
Véronique, le visage de la réceptionniste s’illumina d’un
large sourire en voyant leurs noms :
« Vous êtes les amis d’Andreas ! Soyez les bienvenus
à Corfou ! Je suis Pelagia, sa cousine ! »
Elle se pencha vers eux et leur chuchota d’un ton
complice :
« Je vous ai réservé ma meilleure chambre, vous
verrez, vous ne serez pas déçus !
– Merci beaucoup, c’est très gentil à vous !
– Mais pas du tout, c’est normal ! Les amis d’Andreas
sont mes amis ! L’hospitalité est sacrée en Grèce, vous
savez ! Je suis sûre que vous vous plairez beaucoup ici !
– Nous n’en doutons pas un instant ! »
Ils prirent la clé qu’elle leur tendait et gagnèrent leur
chambre. Ils constatèrent que Pelagia n’avait pas menti :
leur chambre se trouvait dans la partie la plus calme du
bâtiment, dotée d’un large balcon avec vue sur la mer et
19
sur une petite église blanche, de l’autre côté de la baie.
Ils défirent leurs bagages, puis retournèrent à la
réception pour se faire conseiller un restaurant par
Pelagia. Ils avaient choisi de ne réserver que la chambre
et les petits déjeuners pour avoir plus de liberté pour les
repas. Ils dînèrent dans une taverne proche, tenue par le
mari de Pelagia ; ce dernier, prévenu par sa femme, les
accueillit chaleureusement et leur offrit l’apéritif grec,
l’ouzo, avant de leur suggérer quelques spécialités
culinaires corfiotes. Le repas fut délicieux et ils se
sentaient heureux, repus et fatigués en regagnant leur
chambre pour leur première nuit de vacances…

La route serpentait à l’approche de Paleokastritsa. Au
lendemain de leur arrivée, Jérôme et Véronique avaient
récupéré leur voiture de location et rejoignaient Andreas
Kazantsis sur leur premier lieu de plongée. Leur ami
travaillait pour la Fédération Internationale de Plongée
depuis des années : c’était au cours d’un congrès dans
un hôtel sur les bords de la Mer Rouge qu’il avait
rencontré Jérôme. Les deux hommes, qui avaient
souvent plongé ensemble, gardaient le contact par
Internet. Quand Jérôme et Véronique l’avaient contacté
pour plonger à Corfou, une des rares zones grecques
autorisées à la plongée avec bouteilles, Andreas,
originaire de l’île, les avait aidés avec enthousiasme.
Grâce à lui, leur séjour s’annonçait sous les meilleurs
auspices et ils avaient hâte de le retrouver pour voir
l’organisation pratique de leur séjour.
Ils découvrirent soudain, au détour d’une route, une
vue imprenable sur la baie de Paleokastritsa, réputée
pour être une des plus belles de l’île. Le couple pensa
aussitôt que cette réputation n’était pas usurpée et que
20
ce paysage n’avait rien à envier à d’autres lieux où ils
avaient déjà plongé. Après avoir ralenti à l’entrée dans la
ville, les Français cherchèrent l’adresse indiquée par leur
ami. Jérôme se gara devant une petite maison proche du
centre ville. A leur arrivée, Andreas sortit les accueillir.
Il leur proposa d’aller voir le bateau et le matériel loués
pour eux avant d’aller déjeuner dans une taverne sur le
port. Ils le suivirent dans une boutique encombrée de
matériel de plongée, avec un bureau dans un coin. La
jeune femme qui y travaillait se leva à leur rencontre et
leur souhaita la bienvenue, avant d’échanger quelques
mots en grec avec Andreas. Ce dernier fit les
présentations :
« Voici Irina, la propriétaire de ce magasin de
location et d’un club de plongée local qui propose des
excursions aux touristes.
– C’est avec ce club que nous allons plonger ?
– Pendant deux semaines, oui, du côté de
Paleokastritsa, pour découvrir la côte ouest. Pour les
semaines suivantes, la plongée se fera sur la côte est de
l’île. Cela vous permettra de mieux découvrir la diversité
de Corfou.
– C’est vrai que c’est une île magnifique, et si les
fonds sont à l’avenant, ces vacances s’annoncent très
bien !
– N’en doutez pas, vous ne regretterez pas d’être
venus ici !
– Nous te faisons confiance ! »
Irina leur fit remplir quelques documents, puis les
conduisit dans un coin de la boutique où se trouvaient
trois équipements complets de plongée ; elle proposa à
Véronique et Jérôme d’essayer les combinaisons. Les
informations précises transmises à Andreas par Jérôme
21
avaient permis de tout préparer et la question du
matériel fut rapidement réglée. Andreas leur annonça
que la première plongée était prévue pour l’après-midi
même, pour « se mettre dans le bain ». Cette nouvelle
ravit Jérôme qui n’aimait pas farnienter et préférait
entrer tout de suite dans l’action. Véronique était
heureuse également, même si elle espérait aussi avoir le
temps de se reposer sur la plage et découvrir l’île en
surface, pas seulement en profondeur. Ils portèrent le
matériel sur le bateau qui était à quai : Nikos, le
capitaine, les accueillit à bord, puis se lança dans une
conversation animée avec Andreas. Jérôme et
Véronique n’arrivaient pas à saisir un mot de la
discussion, malgré les quelques mots de grec appris dans
un guide avant leur départ : le débit rapide et l’accent
des deux hommes donnaient l’impression d’entendre
une langue complètement inconnue… Ils attendirent la
fin de la conversation pour qu’Andreas leur en fasse une
traduction sommaire. Ce dernier leur expliqua qu’ils
partiraient après le repas plonger sur un spot facile
d’accès, pour commencer progressivement les plongées.
Cela leur permettrait de s’acclimater aux conditions de
l’endroit et de pouvoir plonger en autonomie à partir du
surlendemain. Le Grec conclut en annonçant qu’il avait
deux jours de congés pour les accompagner sur leurs
premières plongées. Il emmena les Français dans une
petite taverne près du port ; c’était une salle simple, aux
murs blancs, meublée de tables de bois couvertes de
nappes en papier, avec des chaises en bois et en osier.
Le petit groupe s’installa dans un coin et Andreas
commanda de l’ouzo pour l’apéritif avant d’expliquer :
22
« Ici c’est une taverne traditionnelle, pas un
restaurant pour touristes. Le menu est inscrit sur
l’ardoise au-dessus de l’entrée de la cuisine. »
Jérôme et Véronique se tournèrent dans la direction
indiquée et constatèrent que tout sur l’ardoise était écrit
en grec : difficile de choisir ce qu’ils voulaient manger !
Andreas éclata de rire devant leur mine dépitée et
proposa de leur traduire le menu. Le patron de la
taverne leur apporta les verres d’ouzo et une carafe
d’eau. Il avait entendu Andreas parler français avec ses
invités et entama la conversation dans cette langue,
détaillant le menu en français et leur recommandant
certains plats. Après une brève réflexion, le petit groupe
choisit de la salade grecque, du tzatziki et du tarama en
entrée, puis de la friture, des tomates et poivrons farcis
et de la moussaka. Ils se partagèrent les hors d’œuvre,
puis Véronique et Jérôme piochaient dans leurs assiettes
pour tout goûter, savourant ce repas traditionnel, très
différent de la nourriture servie dans les lieux
touristiques. Andreas expliqua qu’il recommandait
souvent cette taverne à ses amis plongeurs. Jérôme
approuva ce choix ; ils reviendraient sans doute manger
ici quand ils plongeraient à Paleokastritsa.
Ils regagnèrent le bateau après le repas ; un moniteur
de plongée du club d’Irina et trois plongeurs avaient
rejoint Nikos entre-temps. Tous aidèrent le marin pour
les manœuvres de départ. Les consignes furent données
aux plongeurs, et notamment où déposer leurs blocs
pendant le déplacement vers le site de plongée : ces
derniers devaient être parfaitement attachés car, même
avec une légère houle, ils pouvaient devenir dangereux
pour les passagers du bateau.
23
La mer était parfaitement calme, ce qui présageait un
transport très agréable. Ils gagnèrent le large, admirant
au passage les hautes falaises qui entouraient la baie et
l’eau transparente qui permettait d’apercevoir le fond.
Jérôme sentait l’excitation monter en lui comme à
chaque fois qu’il plongeait pour la première fois dans un
nouveau lieu. Véronique partageait son impatience,
pour d’autres raisons : passionnée par l’Antiquité, elle
espérait apercevoir au fond des vestiges de cette
époque.
Après une vingtaine de minutes, le capitaine réduisit
la vitesse du bateau à l’approche d’une grosse bouée
rouge de repérage : c’était l’indication du site de
plongée. Nikos, en tant que directeur de la plongée, se
concerta avec Andreas et l’autre moniteur, puis fit un
bref rappel des paramètres pour la palanquée : ils étaient
sur un très beau site sans difficulté, de niveau débutant,
où ils allaient contourner un ensemble de rochers percés
de petites grottes qui abritaient un grand nombre de
congres et de poulpes. Tous vérifièrent une nouvelle
fois la pression au manomètre : l’affichage indiqua entre
190 et 200 bars, tout allait bien. Nikos s’approcha du
petit plongeoir sur tribord et se mit à l’eau, puis héla ses
passagers en commençant par les deux Français :
« Vas-y Véronique, mets-toi à l’eau en premier et
ensuite Jérôme, pense à gonfler légèrement ta stab pour
sauter… »
Andreas, qui venait de se jeter à l’eau et de faire
surface à côté d’eux, intervint à son tour :
« Comme c’est une plongée de réadaptation, je vous
rappelle qu’on ne descend pas en dessous de 20 mètres.
– Suivez-moi attentivement, j’essaierai de vous
montrer les espèces les plus intéressantes »
24
Ils purgèrent ensemble leurs gilets de stabilisation et
descendirent le long de l’amarre : l’eau était
merveilleusement transparente et le fond de 20 mètres
était parfaitement visible. Véronique n’en croyait pas ses
yeux : les rochers formaient de petits escarpements où
ils découvraient de nombreuses anémones multicolores
aux formes très diverses. Arrivés à vingt mètres, Nikos
leur fit le signe « Comment ça va ? » et les plongeurs
répondirent que tout était normal. Ils se suivirent en file
indienne. Jérôme était soulagé d’avoir pu « passer » ses
oreilles sans problème car c’était son point sensible. Ils
poursuivaient leur plongée ; Nikos leur fit signe de se
rapprocher et éclaira une anfractuosité avec son phare :
un énorme congre se trouvait là, qui n’avait vraiment
pas l’air très amical ! Ils continuèrent de faire le tour du
gros rocher central où ils virent d’abord un couple de
mérous se déplaçant nonchalamment quelques mètres
en dessous d’eux, puis un gros poulpe peu craintif qui se
fondait parfaitement avec la couleur du rocher sur
lequel il était agrippé.
Après une demi-heure d’une agréable plongée, Nikos
leur fit le signe de la remontée. Ils firent un palier de
trois minutes à trois mètres, puis regagnèrent la surface ;
tous offraient un visage illuminé d’un sourire jusqu’aux
oreilles. Ils rejoignirent l’échelle du bateau en discutant
de la multitude d’espèces qu’ils avaient pu voir. Une fois
qu’ils furent tous montés à bord, le capitaine remit les
gaz. Le bateau reprit la route du port ; Jérôme et
Véronique, ravis, avaient retiré leurs équipements et se
reposaient sur un banc à un bout du bateau tandis
qu’Andreas échangeait quelques mots avec Nikos et
l’autre moniteur, avant de les rejoindre :
25
« Nous partirons du port à 8 h 30 demain matin,
pour aller plonger sur un spot plus éloigné.
– Il faudra donc que nous nous levions tôt ! »
Jérôme sourit de la réflexion déçue de sa femme ; il
lui prit la main en faisant malicieusement remarquer :
« Pourquoi, tu pensais te reposer en vacances ?
– Bien sûr, c’est aussi fait pour ça !
– Non, pas avec moi ! »
Ils éclatèrent de rire : Véronique connaissait l’énergie
de son mari et savait qu’il ne supportait pas de rester
inactif : elle n’avait pas d’autre choix que de le suivre.
Andreas sourit :
« Il y a trop de merveilles à découvrir ici pour se
reposer, voyons ! Vous le ferez en rentrant à Paris !
– Mais oui, d’autant que tu auras encore un mois de
vacances, toi ! »
Véronique haussa les épaules : son mari la taquinait
souvent au sujet des longues vacances des enseignants
et elle n’avait aucune envie de relancer la querelle au
début de leur séjour. Rien n’aurait pu gâcher le plaisir de
cette première journée de plongée à Corfou.

Le temps semblait passer à toute vitesse sous le soleil
de Corfou. Jérôme et Véronique avaient déjà passé deux
semaines à plonger sur la côte ouest de l’île, dans les
environs de Paleokastritsa. Ils s’étaient aussi accordés
quelques pauses pour découvrir les lieux les plus
réputés, le Mont Pantokrator, le plus haut sommet de
l’île, la ville de Corfou et la forteresse d’Angelokastro.
Cet après-midi-là, à la veille de commencer leurs
plongées sur la côte est, ils visitaient un des monuments
les plus récents de l’île, l’Achilleion, le palais de Sissi. Ils
avaient d’abord parcouru les salles du rez-de-chaussée,
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transformées en musée à la mémoire de ses deux plus
célèbres propriétaires, Elisabeth d’Autriche et
Guillaume II. Les étages étant interdits au public, ils
étaient ensuite ressortis du bâtiment pour gagner, par un
escalier latéral, la terrasse à l’arrière. Ils eurent la surprise
de découvrir, sur un palier au beau milieu de l’escalier,
une boutique de souvenirs ; si on pouvait s’attendre à en
trouver une dans l’enceinte de l’Achilleion, l’endroit
choisi ne s’y prêtait guère. Une fois arrivés sur la
terrasse, ils admirèrent de l’extérieur la fresque de
l’Achille Triomphant, en haut du grand escalier, puis
déambulèrent tranquillement dans la Galerie des
Philosophes avant de s’asseoir un peu. Ils se félicitèrent
d’avoir suivi le conseil d’Andreas et d’être venus ici en
milieu d’après-midi : le lieu était calme et il y avait peu
de visiteurs, la majeure partie des excursions inscrivant
cette visite au programme du matin. L’endroit les
invitait, en cet instant, au repos et à l’apaisement. Le
couple y retrouvait le calme sous-marin et savourait ce
moment. Ils gagnèrent finalement la terrasse au bout
des jardins, surplombant la mer et, au loin, la ville de
Corfou. Une magnifique vue dominante sur la côte est
de l’île s’offrait à leurs yeux. Jérôme et Véronique
avaient hâte de la découvrir d’une autre façon dès le
lendemain. Après avoir fait le tour des jardins, ils
quittèrent l’enceinte de l’Achilleion. Ils se promenèrent
dans les ruelles du village et aperçurent un hôtel
restaurant, le Bella Vista, dont la terrasse dominait la
mer. Jérôme suggéra d’aller y boire un verre, ce que
Véronique accepta aussitôt. A cette heure de la journée,
l’endroit était désert et ils purent s’installer à une table
près de la rambarde. Ils commandèrent des cafés
frappés, une spécialité grecque – du café soluble avec de
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l’eau, du lait, du sucre et des glaçons – et une coupe de
yaourt au miel qu’ils se partagèrent, y piochant à tour de
rôle. Le couple profitait de ce moment d’accalmie en
admirant la vue. Parfois, un avion atterrissant à
l’aéroport de Corfou troublait brièvement la quiétude
du lieu, mais cela ne durait jamais longtemps et les
bruits de la nature reprenaient leurs droits, notamment
le chant des cigales dans les arbres aux alentours. Le
flanc de la montagne, qui dominait le village de
Gastouri, était tapissé de cyprès qui dressaient leurs
hautes silhouettes au-dessus des autres arbres : le
dépaysement était total.
Mettant fin à ce moment magique, Jérôme donna le
signal du départ : il était l’heure de gagner Benitses, sur
la côte en contrebas de Gastouri, où les attendait
Andreas. Ce village allait être, pendant les deux
prochaines semaines, leur point de départ pour leurs
plongées. Leur bateau était cette fois une caïque pilotée
par Yanni, un Grec d’une quarantaine d’années, au
caractère taciturne et au visage buriné par le soleil et les
embruns. Son fils, Giorgos, et son neveu Dimitri, âgés
d’une vingtaine d’années, complétaient l’équipage. Il ne
s’agissait plus, comme à Paleokastritsa, d’un club de
plongée, mais bien d’un bateau loué pour eux seuls, et
ils allaient plonger en totale autonomie. Andreas assura
à ses amis que Yanni était un excellent marin et qu’il
connaissait les meilleurs sites de plongée de la région :
ils pouvaient lui faire totalement confiance. Ils se mirent
d’accord sur l’heure de départ du lendemain, puis
allèrent dîner dans une taverne du port. Bien que la
soirée n’en était qu’à son commencement, Jérôme
préféra regagner leur hôtel, désireux de se coucher tôt
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pour être en pleine forme le lendemain. Le couple prit
congé d’Andreas et retourna à Gouvia.

Le soleil était au zénith en ce début d’après-midi et
tous les passagers de la caïque s’abritaient sous l’auvent
de toile pour échapper à ses rayons ardents. Au loin, on
devinait plus qu’on n’apercevait le port de Benitses et,
plus haut dans les collines, les murs blancs de
l’Achilleion sur lesquels se réfléchissait le soleil. Le petit
groupe venait de prendre un déjeuner simple mais
copieux, composé de pain, de jambon, de fromage, de
tomates et de concombres, suivi de pastèques fraîches
qui avaient agréablement clos le repas.
Andreas avait pu se joindre à eux ce jour-là et ils se
préparaient pour leur seconde plongée de la journée.
Une fois équipés, ils se mirent à l’eau en bascule arrière,
avant de s’enfoncer dans les flots et de gagner un petit
tombant, à l’opposé de leur point de plongée du matin.
Là encore, les fonds offraient une certaine monotonie,
peu de teintes chatoyantes, plutôt des pierres et du sable
de couleur uniforme, quelques oursins par endroits et
des bars qui s’approchaient à distance prudente des
plongeurs avant de fuir à toute vitesse. Véronique avait
pris son appareil photo numérique, protégé par un
caisson étanche, et s’adonnait à sa passion, la photo
sous-marine. Tous les soirs, elle transférait les photos
du jour sur leur ordinateur portable, pour repartir le
lendemain avec une mémoire vide pour emmagasiner de
nouvelles images.
Alors qu’ils se trouvaient au-dessus du point le plus
profond de la zone, un brusque courant fit jaillir une
nuée de poissons qui se précipitèrent dans la direction
de Véronique. Surprise, la jeune femme fit un écart pour
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les esquiver et, dans un faux mouvement, lâcha son
appareil qui coula à pic. Jérôme se lança aussitôt à sa
recherche, suivi de Véronique, revenue de sa surprise.
En touchant le fond, l’objet avait soulevé une gerbe de
sable qui troubla momentanément l’eau, voilant toute
visibilité. Ils attendirent que le sable soit retombé pour
chercher l’appareil. Andreas, qui avait vu la scène, vint
les aider. Quand l’eau retrouva plus de clarté, il alluma
sa torche et balaya le fond de son faisceau. A leur
grande surprise, un éclat argenté accrocha la lumière.
Véronique, qui avait aperçu son appareil, le récupéra
tandis que Jérôme et Andreas examinaient l’endroit d’où
avait jailli l’éclat de lumière. Ils découvrirent, sous des
débris de bois vermoulus, un coin en métal qui semblait
appartenir à une caisse. Véronique prit la torche que lui
tendit Andreas et éclaira les deux hommes tandis qu’ils
entreprenaient de dégager le mystérieux objet.
Véronique réussit, après quelques essais, à caler la
torche pour pouvoir, en même temps, photographier
leur découverte. Après quelques minutes d’efforts, ils
tirèrent du sable une valise métallique semblant
hermétique, visiblement peu abîmée par son séjour dans
l’eau, qui paraissait verrouillée. Tous échangèrent un
regard, puis reprirent le chemin de la surface, trop
impatients d’examiner leur trouvaille pour continuer
leur plongée. Yanni fut surpris de les voir remonter si
vite : il interrogea Andreas en grec :
« Il y a un problème ?
– Non, nous avons trouvé quelque chose…
– Quoi ?
– Je ne sais pas encore, mais ça a l’air vieux… »
Il tendit la mallette à Yanni pour remonter plus
facilement à l’échelle le long de la coque, suivi de
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Véronique et Jérôme. Ils se débarrassèrent rapidement
de leurs équipements les plus lourds et les plus
encombrants, puis s’intéressèrent à leur découverte.
Véronique en examina l’extérieur :
« Elle semble assez ancienne… à première vue, je
dirais première moitié du XXème siècle.
– Que peut-elle contenir ?
– Je n’en suis pas sûre, mais on dirait une de ces
mallettes utilisées pour transporter le courrier par voie
maritime. Elles étaient censées être étanches pour
protéger le courrier en cas de tempête ou de naufrage.
– Vous croyez qu’elle le serait toujours ? Et son
contenu intact ?
– Visiblement, elle ne s’est pas ouverte… Voyons
cela d’un peu plus près ! »
Andreas examina le système de fermeture : il n’y avait
qu’une serrure verrouillée. Il essaya de la forcer, en vain.
Yanni lui apporta un tournevis et un marteau. La serrure
refusa initialement de céder, mais le métal du pourtour,
abîmé par son séjour dans l’eau de mer, était moins
solide et, après quelques minutes d’efforts, le couvercle
finit par s’ouvrir. Ils virent apparaître de nombreuses
enveloppes ; Andreas hocha la tête :
« C’est bien cela, du courrier. En tout cas, la valise est
restée étanche toutes ces années, les lettres ne sont
presque pas abîmées ! »
Véronique aperçut, sur le dessus, une enveloppe qui
attira son attention : au contraire des autres, l’adresse y
était écrite en caractères latins et elle vit même la
mention « rue ». Elle la prit en faisant part de ses
remarques à ses compagnons ; Jérôme hocha la tête, de
plus en plus excité :
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« Et si on l’ouvrait ? Elle est sans doute datée, nous
saurions à quelle période elle a été écrite, et quand cette
mallette a été perdue ! »
Andreas hésitait : même si, par son statut, il avait
l’autorisation de remonter des objets récents de ses
plongées, il devait les déclarer aux autorités maritimes et
les examiner avec elles. Dans ces conditions, il valait
mieux attendre leur retour à terre. Mais, d’un autre côté,
lui aussi était curieux d’en savoir plus, et si cette lettre
avait bien été écrite par un Français, il estima que ses
amis étaient en droit de l’ouvrir. Il acquiesça finalement
et Jérôme prit son couteau de plongée qu’il essuya avant
de couper avec précaution le bord supérieur de
l’enveloppe. Il en sortit deux feuilles de papier ; un
sourire de triomphe apparut sur ses lèvres quand il en
lut la date :
« 25 octobre 1915 ! Ces lettres datent de la Première
Guerre Mondiale ! »
Véronique se pencha sur son épaule et déchiffra
l’écriture volontaire qui couvrait les deux feuillets qu’ils
lurent en silence. Comme Jérôme, elle pâlit violemment
en découvrant leur contenu. Andreas remarqua aussitôt
leur changement de physionomie :
« Que se passe-t-il ? Que dit cette lettre ? »
Jérôme fronça les sourcils et hésita avant de
reprendre la parole :
« Des choses très graves… je pense que c’est un
document qui aurait été classé secret défense s’il était
tombé dans les mains des militaires de l’époque…
– A ce point ?
– Oui, et plus encore… »
Jérôme remit la lettre dans l’enveloppe, visiblement
très troublé ; Andreas insista :
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« De quoi s’agit-il ?
– D’événements militaires de la Première Guerre,
sans rapport avec la Grèce. Ce que j’ai du mal à
comprendre, c’est comment cette lettre s’est retrouvée
là. »
Véronique jeta un regard inquiet à son mari et lui
demanda à voix basse :
« Que comptes-tu faire ?
– Je pense qu’il faut avertir les autorités
françaises… »
Andreas, qui se trouvait près d’eux et avait entendu la
réponse de son ami, semblait plutôt perplexe :
« Faut-il vraiment en faire autant pour une lettre et
des événements qui datent de plus de 90 ans ?
N’exagères-tu pas un peu ?
– Non ! La date des événements a peu d’importance,
leur portée sera la même !
– Alors que vas-tu faire ?
– Remettre cette lettre à qui de droit… Mon ami, je
te demande ce service : n’en parle à personne. Si ce
document tombait entre d’autres mains, cela pourrait
avoir de très graves conséquences ! Et ne me demande
pas pourquoi, je ne peux pas t’en dire plus… »
Andreas hésita un moment, puis finit par hocher la
tête, l’air grave :
« Très bien, je te promets de garder le silence… ce
n’est pas légal, mais je veux bien fermer les yeux pour
cette fois. Ca remboursera ma dette envers toi. »
Jérôme lui prit la main et la serra avec force : ce
qu’Andreas appelait sa dette, c’était cette funeste
journée, six ans plus tôt, où il avait failli mourir lors
d’une plongée à cause d’un matériel défectueux et où il
avait dû la vie sauve à l’intervention de Jérôme. Cet
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accident avait soudé l’amitié des deux hommes d’une
manière indéfectible qui ne s’était jamais démentie
depuis. Jérôme désigna discrètement Yanni et son
équipage qui suivaient la scène à distance :
« Et eux, garderont-ils le silence ?
– Si je le leur demande, oui. S’il le faut, je l’achèterai.
– Si tu as besoin d’argent, dis-le moi, je m’en
occuperai. »
Andreas acquiesça avant de rejoindre Yanni et les
deux jeunes gens : une conversation animée s’engagea.
Le capitaine semblait visiblement peu disposé à mentir
aux autorités. Mais Andreas insista et, finalement, les
deux hommes se séparèrent. Le plongeur revint vers ses
amis français :
« Il a d’abord refusé, il disait que la mallette et tout
son contenu devaient être remis aux autorités à notre
retour. Je lui ai fait valoir que cette lettre était en
français et qu’elle concernait votre pays, que vous aviez
des autorisations et que vous étiez donc en droit de la
prendre.
– Ca a suffi à le convaincre ?
– Non, j’ai dû lui promettre 3 000 euros pour son
silence… Il a accepté, je compte sur toi pour tenir ta
promesse à ce sujet ! »
Jérôme soupçonna, au ton de la discussion à laquelle
il avait assisté de loin, qu’un autre argument avait
convaincu le Grec : sans doute un chantage – mais
lequel ? – avait contraint Yanni au silence. Le Français
s’en désintéressa : le seul point important était de
garantir le silence de l’équipage. Andreas examina le
contenu de la mallette, constata qu’elle ne contenait pas
d’autres lettres en français, puis la referma. Il fit le point
au GPS pour déterminer les coordonnées de leur
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découverte, puis il ordonna à Yanni de lever l’ancre. Le
trajet du retour vers Benitses se fit dans un silence
tendu, chacun étant plongé dans ses pensées.
A leur arrivée au port, Andreas et Yanni gagnèrent le
bureau des autorités maritimes pour y remettre la
mallette et faire un rapport sur leur découverte.
Jérôme et Véronique, une fois débarqués du bateau,
s’installèrent à la terrasse d’une taverne proche et
attendirent le retour d’Andreas. Leur ami sortit en
même temps que Yanni ; ce dernier partit
immédiatement rejoindre son équipage sur la caïque.
Jérôme interrogea son ami quand il s’assit à leur table :
« Alors ?
– Nous avons rapporté la découverte, ses
circonstances et les coordonnées. Mais personne n’a
évoqué la lettre que vous avez gardée. Tout est en règle.
– Merci beaucoup.
– Nous sommes quittes à présent.
– Oui, tu m’as rendu aujourd’hui un immense
service, pas seulement à moi d’ailleurs !
– N’en parlons plus. N’oublie pas de donner
rapidement à Yanni son argent, sans quoi je ne garantis
pas son silence !
– Je m’en occupe ce soir même, il l’aura demain.
Comment dois-je procéder ?
– Remets-le lui en liquide dans une enveloppe
ordinaire.
– Et pour le reste du séjour ?
– Tout continuera comme si rien ne s’était passé…
Mais je veux qu’à ton tour, tu me fasses une promesse !
– Laquelle ?
– Ne remontez plus d’objet du fond, ça vaudra
mieux pour nous tous ! »
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De retour à l’hôtel, Jérôme demanda à Véronique de
prendre des photos de la lettre, suffisamment zoomées
pour que le texte soit lisible. La jeune femme interrogea
son mari sur ses intentions ; il lui expliqua aussitôt :
« Je vais envoyer les photos par mail à Lantier, il
saura quoi faire, surtout si cette affaire a autant
d’importance que je le soupçonne… »
Véronique sut aussitôt de qui il parlait : Eric Lantier,
commandant dans les forces spéciales qui, à sa
connaissance, dirigeait une cellule particulière des
services secrets. Son mari et lui s’étaient liés d’amitié
lors d’une session d’entraînement à la plongée et ils
avaient gardé le contact au fil des années. Jérôme avait
ainsi initié, à la demande de Lantier, son assistant, Erwin
Leguennec, un jeune officier brillant de 26 ans qui
travaillait pour lui depuis sa sortie de l’école.
Jérôme transféra les photos sur l’ordinateur, prépara
un message en les incorporant comme pièces jointes,
puis raccorda son portable pour établir la connexion. Le
message fut long à envoyer, à cause de la taille des
photos, mais au bout d’un moment qui leur sembla
durer longtemps, ils virent enfin s’afficher la
confirmation d’envoi. Jérôme déconnecta le modem et
composa aussitôt le numéro de Lantier. Ce dernier
répondit au bout de quelques sonneries :
« Lantier, j’écoute…
– Bonjour Eric, c’est Jérôme !
– Jérôme, comment vas-tu ? Je te croyais en vacances
à Corfou !
– J’y suis… mais j’ai fait cet après-midi une
découverte qui m’a semblé très sérieuse et j’ai jugé
nécessaire de t’en faire part rapidement.
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– De quoi s’agit-il ?
– Ouvre ta boîte aux lettres, lis le mail que je viens de
t’envoyer et regarde les photos qui l’accompagnent, tu
comprendras !
– C’est donc si important ?
– Si je ne me trompe pas, pire encore que tout ce que
tu peux imaginer !
– Tu sais que tu commences à m’inquiéter ?
– Alors regarde vite et rappelle-moi sur mon portable
pour me dire ce que je dois faire. »
Jérôme raccrocha. Il n’eut pas à attendre longtemps
le coup de fil d’Eric Lantier :
« Où as-tu trouvé cette bombe ?
– Dans une mallette hermétique au milieu de débris,
au fond de la mer, au large de Corfou : elle devait se
trouver sur un navire qui a coulé.
– Qui l’a lue ?
– Véro et moi, personne d’autre.
– Vous étiez seuls à ce moment-là ?
– Non, il y avait un ami plongeur qui a juré de garder
le silence, et l’équipage, qu’il a fallu acheter. A ce
propos, il me faut 3 000 euros en liquide pour demain
matin 7 h 30, sans quoi ils risquent de changer d’avis…
– Tu les auras ! Donne-moi l’adresse de ton hôtel et
ton numéro de chambre, un employé du consulat vous
les apportera personnellement ce soir !
– Merci.
– De rien. Ca nous laisse un sacré problème sur les
bras, si ce que dit cette lettre est vrai…
– Qu’en penses-tu ?
– Pour l’instant, pas grand chose… Erwin était avec
moi, il a lu la lettre et commence les recherches,
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notamment sur son signataire. Une fois que nous
aurons plus d’éléments, nous prendrons une décision.
– Et d’ici là, que dois-je faire ? Donner la lettre à
l’homme qui apportera l’argent tout à l’heure ?
– Non, je préfère éviter d’ébruiter cette affaire pour
l’instant, je voudrais que tu la gardes. Mets-la à l’abri,
ainsi que tout ce qui s’y rapporte. Et laisse ton portable
allumé en permanence, je te rappellerai dès que j’aurai
du neuf !
– Entendu, bonnes recherches ! »
Véronique interrogea Jérôme dès qu’il eut raccroché :
« Alors ?
– Il creuse le sujet et nous tient au courant.
– Et nous, d’ici là ?
– On continue comme si rien ne s’était passé et on
cache cette lettre !
– Où ?
– Je ne sais pas encore, mais il lui faut une cachette
sûre !
– Je crois que j’ai une idée ! »
Véronique prit le sac à dos qu’elle ne quittait jamais
et sa trousse de couture : elle décousit la doublure, y
glissa la lettre sous l’œil admiratif de son mari, puis la
recousit :
« Et voilà, ni vu ni connu !
– Bravo, tu ferais une très bonne espionne !
– Il suffit d’un peu d’idée ! Ainsi, cette lettre ne nous
quittera jamais, à l’insu de tous ! »
Jérôme acquiesça, avant de se remettre à l’ordinateur
pour graver les photos sur un CD Rom avant de les
effacer du disque dur pour plus de sûreté. Sa femme lui
demanda :
« Où vas-tu cacher le CD ?
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