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Opération Contre-jour

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Marie, jeune étudiante ambitieuse, nouvellement diplômée en droit, est recrutée par les services secrets.
Une rencontre, qu’elle pense fortuite avec Éric, un agent de terrain aux méthodes peu orthodoxes, va donner à sa carrière une tournure inattendue.
Maxime est un photographe en manque de reconnaissance. Par le biais d’un reportage audacieux, il espère atteindre la notoriété. En fait de lumière, c’est le froid, la faim et le noir qu’il va découvrir au fond d’une cave de Tchétchénie.
Après une période d’investigation pendant laquelle elle rencontre Barbara l’énigmatique femme de Maxime, Marie, avec la complicité d’Éric, entre clandestinement en Tchétchénie. Sans réelle couverture de la DGSE, elle retrouve Berdaev, le chef des rebelles qui détient Maxime.
Seule et sans véritable expérience de terrain, Marie trouvera-t-elle, dans une zone de crise à la fois diplomatique et militaire, l’énergie et les ressorts pour exfiltrer l’otage et le rendre à sa vie ?
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Emmanuel MONTEREY

Opération Contre-jour

 


 

© Emmanuel MONTEREY, 2017

ISBN numérique : 979-10-325-0111-5

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Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com

Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

 

 

 

 

À Betty

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

 

À Paris, en juin, la douce chaleur du soleil vient contraster avec l’air encore un peu frais et agréable de ce début d’été. Les arbres retrouvent leur embonpoint de verdure. Les espaces vivent par les jeux de lumière qui, sans cesse, varient au cours de la journée. Les ombres des immeubles comme des mues de serpents s’étalent sous le regard des passants. Sur les visages des badauds, les sourires semblent sortir d’une longue période d’hibernation. Le soleil métamorphose la cité. Il magnifie la vie qui déplie toutes ses facettes dans les rues, tout incarne le mouvement, c’est une saison de renaissance. Ce tableau idyllique n’est perturbé que par les excréments de pigeons que ces volatiles des villes laissent s’écraser sur les selles des scooters stationnés sous les arbres.

Assise à une terrasse de café, une jeune femme seule porte son regard sur un motard qui découvre son véhicule maculé de fiente et vocifère contre les oiseaux urbains. Sa chevelure blonde renforce son teint clair tout juste orné, pour la coquetterie, de minuscules taches de rousseur que la nature a harmonieusement et esthétiquement posées sur ses joues. Ses grands yeux verts mélancoliques fixent un horizon apparemment très flou. Elle est si statique sur cette chaise métallique qu’elle contraste avec cet espace mouvant. Elle semble être spectatrice de la vie qui se déroule devant elle. Sa tasse encore fumante, elle croque délicatement dans le biscuit qui accompagne son café. Elle a le regard vague si caractéristique des jeunes femmes contrariées par l’amour. Un homme avec un costume mal ajusté croise le motard. Il traverse la rue et s’approche au plus près. Sa démarche trahit une grande nervosité, sa tête ne cesse de faire des gestes saccadés de droite à gauche.

En se penchant pour ramasser le journal qu’il vient intentionnellement de laisser tomber, il murmure :

— Au bar, il y a un gars avec une chemise jaune !

La jeune femme tente un mouvement pour être certaine d’identifier la cible.

— Non, ne te retourne pas, chuchote discrètement l’homme encore agenouillé. Il a l’air con, un vrai beauf, tu ne peux pas le louper. Tu disposes de quinze minutes pour obtenir son nom, sa profession, le prénom de sa femme, tout son pedigree en somme. Tu débriefes avec Thomas dans la camionnette blanche garée en face, juste devant toi. Si tu as compris, tu passes ton doigt sur le côté de ta tasse.

Comme un robot animé par la voix, la jeune femme applique délicatement son index sur la porcelaine pour éloigner sa tasse du bord puis quitte la table pour se diriger vers le comptoir à l’intérieur de l’établissement. Des supporters d’une équipe de rugby occupent tous les tabourets et dessinent une ligne monochrome devant le serveur : ils portent tous une chemise jaune.

Surprise, la jeune femme cherche à identifier le spécimen en question. Personne ne correspond à l’objectif qui lui a été assigné.

Elle retourne vers la porte pour retrouver le porteur du journal afin de demander plus de précision, quand elle est interceptée par un homme en costume sombre dont elle n’avait pas remarqué la présence lorsqu’elle est entrée. Il est élégant, grand brun, le style italien ténébreux. D’immenses yeux marron surmontés de cils noirs infinis accentuent un regard profond, qu’une voix grave vient encore souligner.

« Marie ! » prononce avec assurance l’homme qui dans un mouvement du bras gauche barre la sortie de l’établissement.

— Attends, je suis Éric, je ne sais pas si tu te souviens de moi, je suis de la DO, la Direction des Opérations. 

Marie, surprise de le retrouver participant à un entrainement avec les jeunes recrues, reconnaît immédiatement l’homme. Des individus aussi charismatiques, elle n’a pas l’occasion d’en rencontrer régulièrement, surtout dans le cadre professionnel. Il est impressionnant lorsqu’il expose les missions de son service. Marie se souvient avoir été envoutée par cette voix puissante, grave au cours d’une conférence dans le grand amphi. C’est la première fois que cela lui arrive d’être touchée, voire émue par un timbre de voix. À l’issue de son intervention, elle avait échangé avec lui sur les conditions nécessaires pour être affectée dans son service.

— Je vous reconnais oui, vous êtes venu, faire une présentation de vos missions lors d’une conférence au début de ma formation, dit-elle avec un détachement feint qui ne trompe pas son interlocuteur.

— Oui, c’est ça. Mais aujourd’hui, c’est pour toute autre chose, ce n’est pas dans ce contexte. Je suis là pour te proposer de laisser tomber les exercices minables du Service de la Formation. J’ai besoin de toi maintenant, viens avec moi, je t’expliquerai ce dont il s’agit en chemin.

— Je ne peux pas faire ça, sinon le responsable du Service Formation va m’étriller au débriefing de fin de journée, il n’est pas connu pour être un rigolo.

— Quand tu es venue à l’issue de mon cours pour discuter avec moi, je pensais avoir décelé en toi plus d’ambition. Je te propose de jouer dans la cour des grands, de faire une mission réelle, ce dont tout le monde rêve et que peu réalisent. Tu me réponds que tu as peur de la réaction d’un petit gratte-papier du service de la formation. M’accompagner maintenant sera un accélérateur pour ta carrière si tu veux travailler dans l’opérationnel. Si tu as pour ambition de végéter derrière un bureau à rédiger des notes toute la journée alors, joue à l’apprentie espionne, mais cela restera du domaine du jeu. Mais peut-être, préfères-tu l’artificiel au réel, dans ce cas je me suis trompé sur ton compte.

Marie, ne répond rien parce que cette phrase sur le fait de s’être fourvoyée sur son compte, elle l’a tellement entendue. De ce père qui regrettait ouvertement ne pas avoir eu de garçon. Elle avait toujours essayé de compenser sa déception en anticipant ses désirs.

Avec sa sensibilité, Éric perçoit tout de suite le trouble, s’installer. Il n’en comprend pas l’origine, mais insiste, se sentant en situation de force.

— Je peux faire la proposition à quelqu’un d’autre, ce n’est pas un souci pour moi. Je ne veux pas vous mettre en difficulté de devoir choisir si cela est trop compliqué.

— C’est bon, je viens !

Éric, dans un geste de grande ampleur qui affirme sa confiance en lui, dépose sur la table le montant de sa consommation et tous deux quittent naturellement l’établissement en se tenant par le bras comme deux amants qui viennent de se retrouver.

Un véhicule arrive en trombe au coin de la rue et s’immobilise dans un crissement de pneus. Éric et Marie s’engouffrent ensemble, sous les yeux ébahis des instructeurs du Service Formation qui regardent la voiture s’éloigner sans comprendre ce qui se passe.

— Comment connaissez-vous mon pseudo, demande Marie. On vient de me l’attribuer à peine ce matin au briefing d’avant mission.

— C’est moi qui l’ai choisi pour toi, j’ai eu cette idée pour rendre hommage à ta grâce. Et surtout c’est un pseudo court que tout le monde peut retenir. Il a aussi l’avantage de s’écrire différemment suivant les langues, mais de se prononcer toujours de la même manière. Ça peut retarder les recherches te concernant si, un jour, tu devais être capturée. Revenons à ta mission pour faire court, car nous serons bientôt arrivés, j’ai besoin de toi pour assurer un premier contact avec une nouvelle source.

— Pourquoi moi ? Je n’ai pas encore achevé ma formation, je peux effectuer des erreurs, d’ailleurs je viens d’en commettre une en les plantant en plein exercice. Ils ne vont pas me louper.

— Ils ne te feront rien, car tu es avec moi. Concernant ce qui nous occupe, tu seras parfaite, je ne veux pas de contact formaté, mais quelqu’un de complètement spontané. L’objectif d’aujourd’hui est le patron d’une société de consulting qui a des intérêts en Côte d’Ivoire. D’après l’enquête d’environnement que j’ai mené sur ses goûts et manies, il est très sensible au charme féminin. Il a une préférence très marquée pour les jeunes femmes blondes, minces, sportives.

— Comment savez-vous tout ça ?

— Il est inscrit dans une agence de rencontres matrimoniales, on a simplement consulté sa fiche. Il ne cherche pas une épouse, il en a déjà une. Pour en revenir au boulot, tu as, par notre intermédiaire, pris contact avec lui par email. Il est motivé le cochon. Il faut avouer que dans tes messages tu étais plutôt entreprenante, il t’a fixé lui-même ce rendez-vous. C’est dans 5 minutes. Tu seras accompagnée, pour ta sécurité, par un gars de mon équipe qui t’attend déjà en bas de l’immeuble. Il te suivra, mais il n’interviendra pas dans la conversation, tu le présentes comme tu veux à toi d’inventer un truc crédible. L’objectif s’appelle monsieur Faton. Tu ne rentres surtout pas dans les bureaux, on n’a pas eu le temps de vérifier s’il y avait une vidéosurveillance à l’accueil. L’intérêt pour ce gars, c’est d’utiliser sa société pour servir de couverture à nos opérations clandestines en Côte d’Ivoire. Débrouille-toi comme tu veux, mais, ce soir, tu reviens au Service avec un accord de principe pour qu’il nous fournisse de fausses fiches de paie aux noms de personnes que nous lui communiquerons. Il est entendu qu’il fait ça par patriotisme ou pour ton cul je m’en fous, en tout cas on ne lui file pas un rond. Voilà, tu sais tout, bonne mission. 

— C’est toujours comme ça vos briefings préparatoires ?

— Non, celui-là a été très long. Nous y sommes. Ah oui, j’oubliais, tu t’appelles Juliette Cajun, tu es célibataire, sans enfant et tu veux changer le monde. On se retrouve ce soir pour le débrief.

— Où ?

— C’est moi qui te retrouverai, ne t’inquiète pas !

La voiture se gare devant un bâtiment vétuste. Un homme en jean et sac à dos s’approche. D’un geste discret, il indique à Marie la porte de l’immeuble. Il utilise une clé de facteur pour contourner l’illusoire protection du digicode.

Dans le hall d’entrée, une boite aux lettres au nom de la société précise que les bureaux se situent au troisième étage. Elle appuie sur le bouton pour appeler l’ascenseur, mais son ange gardien, en saisissant son bras, la dissuade.

L’immeuble vétuste de l’extérieur est pire à l’intérieur. Le large escalier crasseux qui monte vers les étages craque à chaque marche. À partir du premier, il est envahi par des sacs poubelles contenant des vêtements neufs. Le bruit des machines à coudre couvre le craquement du bois des marches. Trois jeunes hommes d’origine asiatique croisés sur un palier lèvent le doute quant à la présence éventuelle d’ateliers de couture clandestins dans l’immeuble. Au fur et à mesure qu’elle franchit les étages, Marie sent la pression augmenter. L’éclairage cassé, les détritus dans les couloirs, la peinture écaillée, toute cette ambiance à l’intérieur de l’immeuble est propice au stress. Elle expérimente pour la première fois cette sensation d’oppression que tous les agents ressentent, mais ils apprennent à la contrôler et même à l’apprécier.

Au troisième enfin, Marie aperçoit, au bout du couloir, un homme vêtu d’un imperméable beige qui ferme une porte. Marie s’approche d’un pas assuré, le stress a complètement disparu, elle est tout entière concentrée sur la conduite de sa mission.

— Monsieur Faton ? demande-t-elle.

— Vous êtes en retard, Madame Cajun, dit l’homme avec un fort accent du Caucase. Je n’aime pas les gens en retard.

S’adressant à l’accueil de ses bureaux, l’individu précise qu’il va prendre un café avec son rendez-vous qui vient enfin d’arriver.

Puis il se tourne vers Marie en lui tendant la main.

— Bonjour, Madame, je suis ravi de vous rencontrer en chair et en os, après ces nombreux échanges d’emails.

— De même, Monsieur Faton, je vous présente mes excuses pour ce retard bien involontaire. Permettez-moi de vous présenter, mon ami.

L’homme, aux cheveux gris, est âgé d’une quarantaine d’années, il arbore une barbe qui mange l’essentiel de son visage. L’échange de regards est furtif, mais Marie distingue immédiatement une petite trace de colle juste au-dessus du bord gauche de sa moustache. Elle se retourne et présente son collègue. Elle profite de l’instant où elle tourne le dos à son objectif pour faire un signe de la main indiquant à son ange gardien qu’il y a un problème. Elle réussit à lui transmettre discrètement en articulant de façon exagérée :

« Le mec est grimé, il porte une fausse moustache ! »

Sans s’attarder plus en échange d’amabilités, le responsable de la société s’engage silencieusement dans les escaliers qui grincent toujours autant, mais Marie ne le remarque plus, tant son attention est focalisée pour tenter d’analyser la situation. Elle ne pense plus qu’à une chose : sécuriser sa sortie, et s’extraire de ce qu’elle perçoit comme être un traquenard.

Les étages défilent sans menaces, sans pièges. Lorsqu’elle ouvre la porte située sur la rue, Marie est soulagée de sentir la chaleur du soleil sur son visage. Elle est dehors, à l’air libre. Elle prend une profonde inspiration.

Elle réitère ses doutes et demande, à son collègue, des conseils sur la conduite à tenir. Aucune réponse ne vient éclairer ses incertitudes ni même soulager ses angoisses. Il reste dans son rôle de sécurité défini par Éric, il n’intervient pas. Alors qu’ils suivent l’homme à l’imperméable sur le trottoir, Marie remarque sa démarche claudicante, ce détail ne lui était pas apparu dans la descente d’escalier. Cela ajoute une touche irréelle à la situation.

L’individu tourne à gauche et pénètre dans une brasserie, il salue le patron d’un geste de la main et se dirige vers le fond de la salle.

Marie comprend qu’il est un habitué des lieux. Son ange gardien reste un peu en retrait, comme spectateur de la scène. Tous les trois prennent place autour d’une petite table ronde dont le formica est jauni par le temps et la nicotine.

— Mademoiselle Cajun, qu’est-ce qui suscite, chez vous, un si vif intérêt pour ma société ? Lance l’homme.

— Je souhaite travailler pour le développement économique en Afrique noire. Mes recherches m’ont conduite jusqu’à votre site et la raison sociale de votre société me semblait correspondre à mes attentes. J’ai été ravie de constater que vous recrutiez des collaborateurs pour accroitre votre activité.

— Certes, je recrute, mais je ne veux pas de gonzesse !

— Je ne suis pas une gonzesse, mais une professionnelle efficace dans son travail, dit-elle agacée par l’extrême misogynie de la remarque.

— Pour moi, vous êtes une gonzesse, point. Une qui est allée à l’université, qui est diplômée, vous restez une gonzesse quand même.

— Soit, toutefois lorsque je vous ai envoyé le CV, vous avez tout de suite vu que j’étais une femme. Je n’ai pas masqué cette caractéristique naturelle. Pourquoi me fixer un entretien, si vous ne voulez pas de femme ?

— Les gonzesses, je les préfère dans mon lit, mais parfois on peut aussi travailler avec.

— Dans mon cas, il ne s’agira que de travail, Monsieur.

Comme Marie sent que la conversation dérape et lui échappe, elle se retourne vers son ange gardien pour obtenir de l’aide. Elle remarque alors le large sourire qu’il affiche en contraste avec la situation qu’elle tente de maîtriser. Cette attitude l’exaspère de plus en plus quand soudain, l’homme assis devant elle porte sa main au visage pour se gratter la moustache. Mais au lieu de passer son doigt, il en saisit un bord et le tire délicatement. Toujours très concentrée sur son histoire, Marie ne réalise pas le geste qu’il vient de faire. Son ange gardien est maintenant hilare. Selon sa perception, la situation semble déraper. L’homme retire barbe et perruque abandonnant son allure de soixante-huitard. Après un temps d’hésitation, Marie comprend qu’elle fait face à Franck, un agent de la DO, adjoint d’Éric, avec lequel elle avait déjeuné quelques jours auparavant.

— Tu ne m’as vraiment pas reconnu ? 

— Bien sûr que non connard, j’ai eu peur, tu as vu à quoi tu ressemblais ! C’est quoi, au juste, toute cette mascarade ?

Les deux hommes commencent à lui expliquer ce qu’elle vient de vivre. Le lieu qu’elle a découvert est en fait une boite aux lettres morte. La société n’existe pas en tant que telle, elle est complètement fictive. Le Service s’en sert pour entretenir une correspondance sans révéler son identité. Il n’y a aucun bureau, la porte que Franck a refermée à son arrivée est en fait un placard. Cette petite mise en scène était un test, une sorte de rite de passage. Elle comprend au fur et à mesure de la conversation qu’elle est admise dans le cercle très fermé des agents de terrain. Elle vient de faire l’expérience d’un stress jusque-là jamais ressenti. Pour ses collègues, sa réaction est celle souhaitée dans ce genre de situation. La journée déjà riche en émotion était pourtant loin d’être achevée.

 

 

Chapitre 2

 

 

Au même instant, dans le bureau d’une célèbre agence parisienne de reporters-photographes, un homme d’une trentaine d’années attend dans le couloir devant une porte vitrée. Le nom du Directeur s’étale au milieu de la porte en grosses lettres blanches comme sur celles des détectives privés des séries américaines des années 70. Il est assis en face de cette porte depuis une heure déjà. Sa chemise ouverte laisse apparaître de petits bourrelets, que la pratique d’un jogging quotidien n’arrive pas à effacer. Cela n’est pas important, car sa femme trouve cela charmant, comme l’épaisse chevelure châtain dans laquelle elle aime passer ses doigts, le matin au réveil.

« Maxime ! » hurle une voix grave de l’autre côté de la vitre qui vibre sous la puissance du cri.

L’homme assis dans le couloir essuie sur son pantalon ses mains rendues moites par la nervosité. Il se lève et ouvre la porte qui, espère-t-il, sera celle du bureau qui lui confiera un reportage. Le reportage de sa vie, celui qui va faire décoller sa carrière, celui qui va le rendre célèbre, enfin reconnu pour ses qualités professionnelles et son audace.

La pièce est polluée par les volutes d’un énorme cigare qui se consume seul sur le bord d’un cendrier. À travers l’écran de fumée, Maxime se fraye un chemin vers le vieux meuble de bois recouvert de cuir vert pour assurer le confort de l’écriture.

L’homme, debout derrière le bureau, tient dans ses mains des photos qu’il jette une à une en direction de la corbeille, mais elles volent et loupent leur but pour finalement atterrir à même le sol. La poubelle déborde déjà de clichés. Il marmonne un juron à chaque fois qu’il manque sa cible. Puis, d’un mouvement brusque de la tête, il plante ses yeux dans ceux de Maxime.

— Je viens de visionner les planches contacts de ton dernier reportage, celui sur les narcotrafiquants du cartel de Cali. Putain, c’est de la merde ! Un reportage comme ça, tu peux le faire à Saint Ouen, c’est plat, c’est petit, c’est creux, c’est de la merde.

— J’ai eu trop peu de temps pour nouer des contacts utiles !

— Un reportage, ça se prépare, on ne se pointe pas sur place sans un minimum de connaissances du contexte. Tu as eu de la chance de ne pas avoir eu d’emmerde. Les vrais Narcos, ce ne sont pas des enfants de chœur. Ils auraient pu te faire la peau. Je ne peux pas publier ton travail, ça ne vaut rien. Personne ne m’achètera ça, ce n’est pas dans l’esprit de ce que le marché attend de la Colombie et du trafic de stup. Il me faut des clichés qui révèlent la dualité des trafiquants. D’un côté, les petits, les sans-grades, qui prennent tous les risques et de l’autre, les notables qui, comme toujours contrôlent les opérations à distance, ils n’apparaissent pas, mais ils s’enrichissent. Toi tu verses dans le sentimentalisme avec ta vision unilatérale du sort du pauvre peuple. Mais ça, on s’en fout. Si tu ne montres pas les deux facettes du trafic, on ne peut faire ni d’analogie ni de généralisation avec le fonctionnement de notre propre société. Pour moi, le trafic de drogue, c’est le libéralisme poussé à l’extrême. Voilà ce que j’attendais et que je n’ai pas aujourd’hui. J’ai juste des photos de merde qui ne sont pas exploitables, même ma poubelle n’en veut pas.

Maxime est effondré, son reportage était justement une conception différente du monde des trafiquants de drogue et son approche se voulait volontairement hétérodoxe pour imprimer sa marque, sa vision et surtout ne pas refaire le énième documentaire sur ce sujet.

— Lorsque je vois tes photos, je pense à un secteur qui pourrait être le tien, un espace qui permettrait de mettre ton talent en avant.

Maxime est accroché aux lèvres du directeur de l’agence qui garde le silence un long moment. Le temps semble suspendu comme les volutes de fumée qui flottent dans la pièce.

— C’est bientôt la gay Pride. Tu vas couvrir l’évènement, mais je ne veux pas des chars avec des pédés à gogo, ou des mecs qui font du lap dance dans des tenues extravagantes. Je veux un reportage avec une approche originale, donc pas un sur l’esprit carnaval. Tu vois ce que je veux dire ?

Maxime réfléchit et propose de faire un reportage sur les policiers gays et leurs difficultés à être eux-mêmes dans un milieu éminemment macho.

— Putain, tu ne comprends rien ! Je veux un truc underground ou subversif, tu sais ce que ça veut dire ou pas ? Si tu ne sais pas change de boulot, c’est que tu n’es pas fait pour ça. Je veux que tu infiltres le milieu gay et tu me fais des photos sur leur vie de famille. Je veux des parents effondrés par l’orientation sexuelle de leurs enfants et par une sorte d’opposition, des lesbiennes qui veulent devenir mères. Je veux un reportage qui les place au centre des tensions sociales qui secouent notre société autour du thème de la famille. Je veux que tu montres comment ils vont faire bouger les frontières du foyer, concept cher à nos parents.

— J’ai compris ! Je vais me défoncer sur le sujet, vous ne serez pas déçu. Je vais déchirer dit Maxime pour se soustraire à l’emprise de cet homme dont la vulgarité verbale n’est que le reflet de son étroitesse d’esprit.

Il quitte le bureau et consulte sa montre, déjà 19 h 30, il sera en retard pour diner avec sa femme. Il saute dans un taxi stationné devant l’agence et indique au chauffeur une adresse à Saint Germain des Prés.

À la terrasse des deux Magots, Barbara, l’épouse de Maxime attend son mari. Cette jolie jeune femme ne passe pas inaperçue. Sa chevelure rousse au sommet d’un corps athlétique attire beaucoup d’attentions. Pour ne pas prêter d’intérêt aux hommes qui l’entourent et qui lui jettent des regards insistants, elle consulte le journal en savourant un verre de Chardonnay. Sa lecture se porte sur un papier qui décrit la condition des femmes dans les zones de guerre. L’auteure, une jeune journaliste, a rencontré, pour le rédiger, différentes femmes originaires de pays en conflit et réfugiées à Paris. L’article s’attache à expliquer comment malgré les difficultés liées aux combats, elles assument les tâches quotidiennes et l’éducation des enfants.