Orages sur Bellegarde

De
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En 1983, Joan Tocabens fait irruption
dans la littérature catalane avec “Poemes
d’Alba a Crepuscle” immédiatement
remarqué par le chanteur Jordi Barre qui
mettra en musique plusieurs de ses textes.
C’était le début de vingt-cinq ans d’une
fructueuse collaboration concrétisée par
quatre-vingt cinq textes en quatorze CD.
En 1984, l’écrivain change de genre
avec le roman “A l’Ombra de Bellaguarda”
préfacé par Jordi Pere Cerdà et remarqué
par la critique. Depuis, c’est en alternance qu’ont vu
le jour huit recueils de poésie dont le Prix “La France
2003”, neuf romans dont le Prix “Ville de Perpignan
1985”, deux ouvrages de référence bilingues sur les
Albères, un livre sur Le Perthus, son village natal,
et quatre pièces de théâtre pour de grands spectacles
historico-musicaux avec Jordi Barre et le metteur en
scène, Jean-Pierre Lacombe.


Le Perthus, automne 2009. Lors de sa promenade
matinale autour du fort de Bellegarde, Pierre Rigat
commissaire de police retraité, découvre un cadavre
dans les douves. La gendarmerie opte pour la thèse
de l’accident, mais le policier penche plutôt pour une
affaire en relation avec le 70e anniversaire de la Retirada,
et la récente parution de documents, tenus secrets
jusqu’à ce jour, concernant la disparition d’une partie
du fameux trésor de la République espagnole. La profanation
de quelques tombes du cimetière de Panissars
puis la découverte de sondages clandestins à l’intérieur
du fort viennent confirmer cette hypothèse, d’autant
plus que deux autres habitants du village appartenant
à des clans opposés, sont assassinés sur les lieux.
Cependant, un doute subsiste. Qui donc s’acharne sur
les chercheurs de trésor dans la colossale et fantomatique
forteresse ?

Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 18
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782363912084
Nombre de pages : 272
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Chapitre 2
Les Albères étaient encore dans l’obscurité quand il sortit du garage. Après avoir hésité quelques se-condes, il décida de prendre la direction du fort de Bellegarde, la grise et austère forteresse qui dominait e le village depuis la ïn du XVII siècle, l’époque où le Roussillon avait été enlevé à l’Espagne et arraché à la Catalogne. Pierre Rigat s’était longuement inter-rogé sur cette déchirure qui, plus de 350 ans après, dé-clenchait encore des polémiques. Pour sa part, il avait toujours fui les thèses extrémistes, tout autant celles qui présentaient Louis XIV comme un véritable éau, et comparaient son architecte Vauban au tortionnaire cambodgien Pol Pot ! Comme celles qui portaient aux nues, si besoin était, le Roi Soleil. En homme de bon sens, il pensait qu’il fallait replacer les événements dans leur contexte historique et que la vérité se trou-vait dans un juste milieu. En effet, sans oublier les souffrances endurées par le peuple catalan durant sa brutale francisation, il ne reniait pas certaines des avancées que, plus tard, la République Française avait apportées au pays, aux plus humbles en particulier, avec entre autres, une couverture sociale efïcace, un enseignement gratuit et des bourses d’études comme
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celle dont il avait bénéïcié lui-même, et qui lui avait permis de suivre tout un cursus universitaire que ses parents n’auraient jamais pu lui payer. D’autre part, s’il avait du mal à pardonner à cette même République son rejet des langues dites « régionales », il lui savait gré d’avoir permis d’éviter les 35 ans de franquisme que venaient de subir ses voisins d’outre-Pyrénées. En fait, s’il se sentait profondément catalan, son sen-timent de fraternité pour les Catalans du sud avait du mal à dépasser les limites de l’Ampourdan où était née sa mère. Barcelone était loin, à la fois trop loin et trop hégémonique pour satisfaire son individualisme, un peu comme Paris, barricadée dans sa tour d’ivoire. Il entreprit la rude montée vers Bellegarde tandis que les deux chiens enïn libres exprimaient leur joie en se lançant dans des sprints échevelés. Quelques minutes plus tard, ayant épuisé leur trop plein d’éner-gie, ils reprirent une allure plus calme pour remonter la pente en gardant toujours une légère avance sur leur maître. Tous trois arrivaient au dessus d’un im-mense jardin dont les terrasses descendaient du haut de la colline jusqu’au village. Le jardin remontait à l’époque où il était de bon ton chez une bourgeoisie aisée de posséder un parc ou un jardin d’agrément, si possible plus vaste que celui des autres notables. Pierre Rigat aimait s’arrêter quelques instants à cet endroit, car l’on pouvait y jouir d’une vue d’en-semble du Perthus. Malgré l’obscurité, lampadaires et fenêtres éclai-rées révélaient la structure d’un village tout en lon-gueur, où les maisons étaient venues s’implanter le long d’une frontière capricieuse qui suivait le cours d’un ruisseau dévalant du pic de la Comtesse pour aller se jeter un kilomètre plus bas dans le Llobregat d’Empordà, un torrent né sur les ancs des montagnes
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de l’est. Il n’y avait que les politiques pour imagi-ner de telles aberrations ! Mais au bout du compte, les hommes avaient su en proïter en s’installant de chaque côté de la frontière, et cette particularité atti-rait au Perthus un grand nombre de visiteurs qui ve-naient s’approvisionner dans les magasins espagnols, sans se préoccuper de savoir pourquoi d’un côté de l’avenue c’était la France et de l’autre l’Espagne. A partir de ce poste d’observation, la route amor-çait un grand virage pour se diriger plein ouest en dé-couvrant l’imposante forteresse de Vauban perchée sur sa colline, à plus de 400 mètres d’altitude. Dans la semi pénombre de l’heure, Bellegarde prenait des allures fantomatiques, tantôt vaisseau noir pétriïé sur un moutonnement de vagues immobiles, tantôt monstre marin tapi au fond d’un océan d’étoiles. Le policier savait que la forteresse n’allait pas le quitter des yeux sombres de ses canonnières durant les deux cents mètres de ligne droite qui prolongeaient le vi-rage, comme elle l’aurait fait pour un quelconque ennemi. Il se souvint tout à coup combien de fois, dans son inconscience d’enfant ignorant la dureté de e la vie militaire au XVIIsiècle, il avait rêvé d’être un de ces soldats qui montaient la garde dans les échau-guettes saillant à l’angle des remparts, et de faire feu sur l’Espagnol. Il n’était d’ailleurs pas le seul, tous ses camarades partageaient le même rêve. Manifes-tement, le fait d’avoir grandi sous les impression-nantes murailles du château avait marqué les esprits des Perthusiens. C’était une inuence difïcile à dé-ïnir, un curieux mélange d’amour et de crainte qui s’était perpétué de génération en génération. Le fort était alors propriété de l’armée. Il était pé-rilleux de s’y introduire, car un ancien cantonnier mili-taire veillait encore sur les lieux désertés par la troupe
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durant la Première Guerre mondiale. Toutefois, sur un épaulement situé au sud, s’élevait un fortin à moitié ruiné où les hordes barbares des petits Perthusiens ar-més de bâtons et de frondes venaient jouer à la guerre. Pierre Rigat avait bien sûr participé à cette « guerre des boutons » transformée en guerre des lance-pierres, où la plupart du temps le jeu tournait à la bataille ran-gée contre les camarades espagnols qui pourtant par-tageaient les mêmes bancs d’école. Ne dit-on pas que l’histoire est un éternel recommencement ! Notre po-licier gardait de son enfance un souvenir à la fois ému et cuisant comme les cicatrices que lui avaient laissé quelques coups de fronde bien ajustés. Presque au bout de la ligne droite s’élevait une petite baraque appelée Baraque Castellane, du nom e d’un ancien gouverneur de Bellegarde du XVIIIsiècle, ou Reposoir de Madame, car l’histoire locale et la petite histoire voulaient qu’un ofïcier du fort, sans doute amoureux, l’avait faite construire pour abriter du soleil ou de la pluie l’épouse du même gou-verneur quand elle venait rendre visite à son mari. En passant devant la baraque récemment restau-rée, Pierre Rigat se souvint que la plupart des habi-tants actuels du village en ignoraient le nom, et qu’il était heureux qu’on y ait apposé un panneau bilingue français-catalan pour rappeler l’histoire. Mais il se demanda aussitôt qui avait bien pu s’arrêter pour le lire. D’ailleurs, quel Perthusien montait encore à pied au fort de Bellegarde ? Quelque rare habitant * duCarrer de Dalt ou quelque touriste échappé de la procession des ïdèles de saint Ricard et de saint Nicot ! Il se prit à maugréer : « Drôle de village qui se fout aussi bien de l’his-
* Quartier d’en haut
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toire catalane qu’on lui a cachée que de la fran-çaise qu’on lui a enseignée ! ». En fait, étaient-ils catalans, espagnols ou français ses compatriotes, ceux qui avaient vécu toute leur vie au village ? Il avait souri le jour où, par hasard, en lisantle Chemin d’Héraclèsde Maurice Chauvet, publié en 1950, il était tombé sur une description du Perthusien type qui n’était pas piquée des vers, et qui disait entre autres : …d’ailleurs, sont-ils espagnols ou français, on se le demande ? Ils ne sont même pas catalans ! Ils sont duPerthus, une sorte de répu-blique plus indépendante que l’Andorre.Il s’agissait bien sûr d’un jugement à l’emporte pièce et beau-coup trop général, mais qui correspondait bien à certains habitants du village qui avaient proïté de sa situation exceptionnelle pour, selon le jugement du même auteur…consigner, traIquer, entreposer, gratter le papier et les pesetas. A partir de la Baraque Castellane, la pente deve-nait plus forte et la route, empruntant un tracé récent, échappait durant une centaine de mètres à la vigilance du château. Une aube bleutée commençait à poindre à l’est au dessus des crêtes de Sant Pere et la tramontane dont il avait été protégé jusque là par la colline du Re-posoir, lui fouettait maintenant le visage. Au bout de quelques minutes, il arriva au croisement de la route du fort et de celle qui descendait vers le col de Panis-sars, le jumeau du col du Perthus, situé de l’autre côté de la colline de Bellegarde, une voie de passage très empruntée jusqu’au Moyen-Âge. Le croisement des deux routes formait une esplanade assez large appelée autrefois place Saint-Jean, encore un toponyme tom-bé dans l’oubli général ! Pierre Rigat ït une pause, tandis que les deux chiens qui avaient fait de même le ïxaient d’un œil interrogateur comme pour dire :
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– Alors, on prend à droite ou à gauche ? L’ancien policier les ignora. La masse grise de la forteresse à nouveau dressée sur sa gauche masquait à l’est tout le paysage, tandis que, devant lui, tellement proche en apparence qu’on aurait pu le caresser de la main, le Canigou enneigé depuis peu commençait à émerger de la nuit. Notre homme aurait aimé at-tendre encore quelques minutes pour voir ce géant de presque 3000 mètres se métamorphoser en passant du gris pâle au bleu et enïn au rose, quand les rayons du soleil levant viendraient lécher ses pentes enneigées, mais les animaux qui ne l’avaient pas quitté des yeux s’impatientaient. Il leur ït un signe du bras gauche qu’ils comprirent aussitôt en empruntant la direction de Bellegarde. Pierre Rigat les suivit avec l’espoir d’assister au lever du jour au pied de la première en-ceinte, près de douves situées sous la porte de France. Hélas pour le spectacle, l’astre solaire n’avait pas en-core daigné se montrer quand il atteignit l’endroit où, en été, les visiteurs de Bellegarde venaient garer leurs véhicules et observer la nuée de poissons rouges qui paressait à eur d’eau, en attendant qu’une âme gé-néreuse vienne leur jeter quelques croûtons de pain sec sur lesquels ils se ruaient comme des piranhas édentés et qu’ils faisaient disparaître en un clin d’œil. Ces douves, d’une cinquantaine de mètres de long sur une quinzaine de large, alimentées par les eaux de pluie, étaient divisées en deux par un muret au niveau d’une arcade. Celle-ci s’ouvrait au centre d’un pont dormant et permettait d’accéder à un escalier étroit conduisant au niveau supérieur, au pont-levis et à la porte de France, entrée principale du château. Le mu-ret n’émergeait qu’en temps de sécheresse, quand le niveau de l’eau baissait, divisant la douve en deux grands bassins.
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