Où cours-tu Juliette?

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« La vie, c’est rien qu’une balade, tu bouges pas t’es mort. »
Juliette revient chez elle, son petit ami sort de la chambre de sa mère, ils ont fait l’amour. Elle s’en va, traîne, trouve refuge chez une copine… Il y a le port et les paquebots chargés de touristes, il faut partir. Elle débarque en Grèce, elle croise des hommes, elle plaît. Et tout devient possible, tout est béni, tout regorge de vie. L’amour l’illuminera, la brisera à nouveau, le mouvement s’arrêtera puis reprendra, boucle infinie autour de soi, des gens, du monde. Alors elle pourra rentrer pour retrouver celui qu’elle cherchait sans le savoir.
Publié le : mardi 10 février 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756106045
Nombre de pages : 258
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François Dupeyron
Où cours-tu Juliette ?
roman



« La vie, c’est rien qu’une balade, tu
bouges pas t’es mort. »

Juliette revient chez elle, son petit ami
sort de la chambre de sa mère, ils ont
fait l’amour. Elle s’en va, traîne, trouve
refuge chez une copine… Il y a le port
et les paquebots chargés de touristes, il
faut partir. Elle débarque en Grèce, elle
croise des hommes, elle plaît. Et tout
devient possible, tout est béni, tout regorge de vie. L’amour l’illuminera, la
brisera à nouveau, le mouvement
s’arrêtera puis reprendra, boucle infinie
autour de soi, des gens, du monde.
Alors elle pourra rentrer pour retrouver
celui qu’elle cherchait sans le savoir.

François Dupeyron est né en 1950. Où
cours-tu Juliette ? est son cinquième
roman. Il a notamment réalisé Drôle
d’endroit pour une rencontre, C’est quoi
la vie ?, La Chambre des officiers et
Aide-toi, le ciel t’aidera.



Photo : François Dupeyron par Étienne George (D.R.)


EAN numérique : 978-2-7561-0603-8978-2-7561-06045

EAN livre papier : 9782756102733



www.leoscheer.com OÙ COURS-TU JULIETTE ?DU MÊME AUTEUR
Jean qui dort, Fayard, 2002
Inguélézi, Actes Sud, 2004
Le Grand Soir, Actes Sud, 2006 (réédition Le Livre de
Poche, 2009)
Chacun pour soi, Dieu s’en fout, Éditions Léo Scheer, 2009
© Éditions Léo Scheer, 2010
www.leoscheer.comFRANÇOIS DUPEYRON
OÙ COURS-TU JULIETTE ?
roman
Éditions Léo Scheer« Un poil de chatte tire mieux que cent paires de bœufs. »
Proverbe italien1
Je suis entrée et je les ai trouvés dans le lit, cette salope !…
ma mère et lui, j’arrive pas à y croire, elle… et lui, j’arrive
même plus à dire son nom, cet ignoble lui, ce pourave
lui… j’allais… c’est même pas moi, c’est lui… il voulait,
il m’a demandée, il voulait qu’on se marie… on allait
se marier, je rentre chez moi et je les trouve… il sort de
la chambre de ma mère. Je lui dis, qu’est-ce que tu fous
là ?… avec son air con, j’avais jamais vu qu’il avait l’air
si con. Je l’ai eue là, direct, la réponse, sa vraie nature…
qu’est-ce que tu fous là ?… Tu parles que j’avais compris,
il sortait de la chambre de ma mère !… fallait quand
même que je redemande, que je me sorte ça de la tête.
T’énerve pas, je passais… Je m’énerve pas, elle est où
maman ? Elle est là, elle… C’est tout ce qu’il trouvait
à me dire, il ne savait plus, trop con, il cherchait…
J’avais même pas vu qu’il était pieds nus… Elle s’habille,
elle dormait. Il a voulu m’empêcher d’entrer dans la
chambre, il a écarté le bras… je l’ai repoussé, tout mou,
sans force, son bras. Alors je l’ai vue, elle nouait ses
cheveux… elle m’a vue venir, elle aussi, mais elle n’a
pas tourné la tête. Le lit était défait, ils avaient baisé, sûr !
comme si c’était pas assez clair, elle n’avait pas eu le temps
de remettre le soutif, elle avait essayé de le planquer sous
le drap, il dépassait comme une insulte.
7J’ai pris le temps de la regarder… c’est ma mère, je me
suis dit… avec Paul ! Ça devenait énorme dans ma tête,
je suis sortie. Il enfilait ses chaussures, toujours aussi
con… je l’ai à peine regardé. Ce n’était plus Paul, ils
avaient tout foutu en l’air.
Je suis entrée dans ma chambre, j’ai ouvert la fenêtre…
et puis, je l’ai refermée, même l’air me faisait mal, il
bougeait trop. Tout s’était arrêté et moi je pensais trop
vite, ma tête courait dans tous les sens. Je n’avais rien
vu venir, rien imaginé, jamais chopé un regard, un mot,
une main qui traîne, rien que du normal.
Cette chambre, c’est fini, je vais partir. On avait dit que
j’irais vivre chez Paul. Je vais partir… c’est mieux, tout de
suite, je me dis ! avant qu’elle sorte de la chambre… je
les laisse tous les deux… le pire maintenant, ce serait
d’avoir à supporter leurs explications. Oui, je pars, c’est
mieux… et je suis partie. Voilà comment ça s’est passé.
Je ne m’étais pas trompée, dehors c’était déjà plus facile.
Je marchais… je croisais des gens normaux dans une
rue normale. J’aurais pu traverser la rue pour marcher
à l’ombre. Non, c’était bien comme ça, il ne fallait pas
trop me demander… Je me suis mise à pleurer, ça non
plus, je ne l’ai pas vu venir. J’aurais aimé que quelqu’un
me prenne dans ses bras, personne n’allait le faire, on
me regardait, c’est tout. Je sentais les regards, c’est tout…
je marchais.
Je suis arrivée à la gare. Pourquoi la gare, je me suis dit,
pour aller où ?… J’ai encore marché n’importe comment,
n’importe où. Je me souviens du centre commercial…
et puis du jardin Jacques-Fabre. J’ai mangé un éclair au
8chocolat sur un banc. J’avais toujours devant les yeux
l’image de ma mère qui rassemblait ses cheveux, elle…
qui ne pouvait pas me regarder. Si elle avait vraiment
été mauvaise, elle m’aurait regardée… comme l’autre
con ! Elle m’a rendu service, s’il a été capable de coucher
avec elle, c’est que je ne suis rien pour lui… et pour elle,
qu’est-ce que je suis ? Non, tu ne vas tout de même pas
la remercier ! elle a voulu se prouver… rien du tout, une
belle salope !… Plusieurs fois mon portable a sonné. Je
n’ai pas ouvert le sac. J’ai frappé à la porte de Lili, pas
là… alors, j’ai essayé Ginou. J’ai crié son nom, elle est
venue à la fenêtre, j’étais sûre… le mercredi après-midi,
elle fait le ménage de la vieille Banos. Elle aurait pu être
en promenade, cette vieille, elle veut toujours marcher.
Mais non, je l’ai vue à la fenêtre… Tu peux descendre ?
Je finis à quatre heures, qu’est-ce qu’il y a ? Je peux
t’attendre ? Je me suis assise sur le muret devant la
résidence, je l’ai attendue. Au moins j’avais quelque
chose à faire… j’aurais pu aller à l’ombre.
Quand elle est sortie je pleurais, ça m’avait repris. Je lui
ai raconté, là, assises sur le muret. Je me croyais plus
forte, j’ai dit. T’es bonne toi ! ta mère couche avec ton
mec, qu’est-ce que tu veux être forte, la mienne me fait
un coup pareil… Quoi, qu’est-ce que tu fais ? Je ne
sais pas.
On est allées chez elle, elle voulait à tout prix que je
dorme, j’avais vraiment pas sommeil. On a bu de la
bière, d’habitude j’aime pas. Je dirais pas que j’ai aimé,
mais ça me déplaisait pas que ce soit difficile à avaler.
J’ai eu envie de pisser. Il y avait deux points rouges sur
9ma culotte, ça je l’ai vu venir… dix jours d’avance ! Elles
sont là, j’ai dit à Ginou, je t’ai pris un tampon. Demain
ça ira encore, mais après-demain, je suis serpillière. Si
c’est comme le mois dernier ça promet. Je ne veux
pas rentrer, je ne veux plus les voir. Tu peux rester ici
quelques jours, on va s’arranger.
Je ne savais pas qu’elle était aussi sympa. Elle était douce,
elle me parlait doucement. Elle m’a prise dans ses bras,
je me suis laissé faire. Je me suis mise à pleurer…
Heureusement que t’es là, si je ne t’avais pas trouvée, j’aurais
pu me jeter sous un train. Dis pas ça. Si, j’y ai pensé…
si je ne te trouvais pas, j’allais sur la voie, et je le faisais.
On dit ça mais on ne le fait pas, heureusement… ils
méritent pas ces cochons. Si, elle aurait mérité… elle
aurait eu ma mort sur la conscience, je lui aurais pourri
la vie. Elle m’a pourri la mienne. Pourquoi ils m’ont
fait ça ?
Ginou m’a trouvé au moins trois raisons, mais ça collait
pas. Pourquoi elle m’a fait ça ?… ta mère te ferait jamais
ça. Pourquoi moi ? C’est devenu têtu. Pourquoi mon
père disparaît dans la nature, jamais vu celui-là… après,
c’est Jacky qui se fait descendre en Afghanistan. C’est
pas vieux, il y a trois ans. Elle a personne depuis trois
ans ? Oui… Alors c’est ça, cherche pas. Attends, c’est
pas une raison pour foutre ma vie en l’air. Elle sort, elle
en a cinq aux fesses, les mecs, elle en a tant qu’elle veut.
Non, c’est pas normal… Je me suis remise à pleurer. Ça
coule en haut, en bas, le bateau coule, au secours ! Elle
m’a câlinée… c’était bon.
10Qu’est-ce que tu veux manger ? Rien, j’ai pas faim. Si,
il faut que tu manges. On va sortir, on va aller manger
une pizza sur la plage. T’as vu la tête que j’ai ! Alors, je
vais acheter une pizza et on la mange ici… Non, je ne
veux pas rester seule. Le mot seule m’a soulevé un
sanglot. J’en ai marre d’être seule, c’est trop dur. Mais
t’es pas seule. Si. Et moi, je compte pour du beurre ?…
Là, je ne pouvais plus rien dire, elle me serrait contre
elle. Et Laëtitia ?… Elle a douze ans ! c’est ma sœur, ma
demie… c’est son père qui est mort en Afghanistan. Du
coup, la vie est devenue plus facile, l’argent je veux dire,
il rentre tous les mois, sûr ! Ma mère touche une pension.
Jacky, on le voyait assez peu, il était toujours parti, Kosovo,
Côte d’Ivoire, Somalie… et là, l’Afghanistan.
Il a dû avoir un mauvais pressentiment. Ça faisait bien
dix ans, plus… Laëtitia avait neuf ans quand il est
mort… et ils ne l’ont pas eue tout de suite, au moins
trois ans… attends c’est simple, j’avais trois ou quatre
ans quand il a débarqué à la maison, aujourd’hui j’en
ai dix-neuf, oui c’est ça, au moins douze ans qu’ils
étaient ensemble, et là il veut se marier. Jamais il en
avait parlé. Là, tout de suite avant qu’il reparte. Il ne
l’a pas dit, mais avec ma mère on pense qu’il s’est passé
un truc au Kosovo. Il a eu peur ou quelque chose
comme ça.
J’ai tout raconté à Ginou, elle savait un peu mais dans
le désordre. Finalement, on a mangé des pâtes. Elle m’a
demandé mon père… Mon père ? Là, j’étais bien embêtée
parce que je sais rien ou presque. Je me suis dit qu’ils
se sont aimés très fort… mais je ne sais pas, avec ma
11mère, je ne sais plus, je ne peux plus croire ce qu’elle
me dit. Tu te rends compte ce qu’elle m’a fait ! Et c’est
reparti, la fontaine. Ginou m’a seulement pris la main.
Elle doit en avoir marre de me prendre dans ses bras.
Elle imagine pas combien j’ai besoin…
Mon téléphone a sonné je ne sais pas combien de fois.
Pourquoi tu ne le coupes pas ?… tu veux que je le fasse ?
Non, laisse… Je ne sais pas pourquoi je voulais l’entendre
sonner. Quand je deviens tête de mule, c’est comme ça.
C’est ma mère qui me dit, tête de mule. Et elle ne se
trompe pas, je me bloque, je le sais, je ne sais pas
pourquoi.
Pourquoi ils m’ont fait ça ?… Allez, t’as dix-neuf ans,
tu t’es trompée, c’est tout. T’as cru que c’était le bon,
t’as bien le droit de te tromper. Comment je vais savoir
maintenant ? ils m’ont cassée, j’y croyais, je croyais que
c’était possible. Je ne suis pas conne, je vois bien comment
ça se passe, mais nous, ça faisait trois ans que ça tenait,
alors je me disais, c’est possible. C’était bien. Je me disais,
c’est un beau rêve, ça existe, la preuve !… et là… tu te
rends compte si je ne m’en aperçois pas !
Tu sais pourquoi je suis rentrée ? J’aurais pas dû, ils
m’attendaient pas avant six heures… je me suis engueulée
avec madame Lafon. Je lui dis, je prends ma pause.
Non, elle me dit, t’as encore une heure à faire. Je lui dis
non, je suis là depuis deux heures. Aline est malade, elle
me dit, j’ai plus de caissière, tu restes là. Non, je reste
pas ! j’ai droit à ma pause. Tu la prendras plus tard. Je
suis vannée. À ton âge, t’es vannée ? C’est vrai que j’étais
vannée, je m’étais déjà pris la tête avec une vieille qui
12me dit que je lui carotte dix euros. Je l’ai dans la main
le billet de dix. Elle me donne dix euros et elle veut que
je lui rende sur vingt. Je lui montre le billet, rien à
faire… elle m’a bien saoulée cinq minutes. Je vais écrire
à la direction. C’est ça écrivez ! Et l’autre qui me refuse
la pause ! j’y ai droit, je la prends. Non, tu restes là !…
Et pourquoi moi ?… Parce que c’est toi, et tu ne discutes
pas. C’est comme ça ! Elle pouvait me parler autrement,
elle aurait pu me demander. Mais non, c’est moi qui
décide, c’est moi la chef ! tu vois qui c’est, elle a une
tête à travailler chez les keufs. Je lui ai dit, il vous
manque que l’uniforme. C’était trop ! depuis le début,
elle m’a dans le pif… enfin, et patati et patapoum, j’ai
fermé ma caisse et je suis sortie fumer ma clope… là,
elle est arrivée, j’ai senti le vent avant qu’elle arrive.
C’est pas la peine de revenir, j’ai plus besoin de vous.
Vous pouvez rentrer chez vous. Je l’ai regardée sans rien
dire, j’avais plus rien à dire, elle a des yeux de crapaud.
Je l’aurais bien écrasée, tu vois les crapauds sur la route,
quand les voitures roulent dessus. Pareil !… J’ai fini ma
cigarette. Je l’avais peut-être cherchée, mais j’en pouvais
plus de cette femme… et puis les autres, filles ou mecs,
ils écrasent, c’est tout ce qu’ils savent faire. Quand je
suis rentrée au vestiaire, il y en avait trois, ils devaient
parler de moi, ils se sont tus… un silence mortel. Ils
me regardaient sans me regarder. J’ai retiré leur tee-shirt
pourri, j’ai enfilé mon blouson et je suis partie sans un
mot moi aussi. Si j’avais eu le courage, je serais allée
vers eux, et je leur aurais vomi dessus, parce que j’avais
envie de vomir.
13J’ai pris mon scoot, l’air m’a fait du bien… tu vois l’état
quand je suis arrivée et que je l’ai vu sortir de la chambre.
Je pouvais m’attendre à tout, à chaque feu rouge je me
disais arrête-toi, va pas te manger une voiture. Parce
que je craignais, mais pas le bon…
J’ai encore parlé longtemps, Ginou m’écoutait, elle avait
ouvert un paquet de galettes bretonnes, elle piochait,
elle s’est descendu le paquet. T’as vu que tu t’es descendu
le paquet ?… elle a haussé les épaules. Je le connais son
problème, mais elle dit pas. J’étais fatiguée de parler.
Elle a encore bu une bière. J’ai pas voulu partager. Tu
devrais te calmer sur la bière. Elle a haussé les épaules.
Je vais te chercher mon sac de couchage. Quand elle
s’est levée, elle a dû se retenir à la table. Maintenant
je suis bien, les murs bougent, elle a dit, c’est moins
emmerdant que de les voir toujours à la même place.
Je vais te chercher un sac de couchage, elle a répété.
Elle avait déjà oublié qu’elle me l’avait dit. Je crois qu’il
faut que je me lave. Vas-y, tu es chez toi.
Voilà. Je me suis lavée, je lui ai pris un tampon sans
lui demander, je savais que je pouvais. Quand je suis
ressortie de la salle de bains, elle dormait. Je me suis
approchée, je l’ai regardée et je lui ai fait un bisou sur
la joue comme si c’était Laëtitia. Tous les soirs avant de
m’endormir, je lui fais un bisou… depuis qu’elle est
née, je dirais. On dort dans la même chambre et j’ai
pris l’habitude, j’ai besoin de sa respiration pour
m’endormir. Souvent, elle veut jouer à qui s’endort la
première, c’est toujours elle… elle enrage. Un soir, elle
a bu deux cafés, elle s’est forcée, je l’ai vue faire la grimace,
14du bien fort… c’est encore elle qui s’est endormie. J’aurais
pu faire semblant. La prochaine fois, je fais semblant,
je le jure.
J’ai commencé ma nuit sur le canapé, mais il est trop
petit, je descends d’un étage. Par terre, c’est mieux,
même si c’est dur. J’ai pas vraiment pleuré, mais des
larmes coulaient. Pourquoi elle m’a fait ça ? lui, il ne
compte plus, je veux l’oublier. Elle avait pas le droit.
Imagine qu’ils se mettent ensemble. Ça serait le top !
Non, j’y crois pas. Même si ça se pouvait, ça changerait
rien. Même si on remarquerait pas la différence d’âge,
elle a trente-cinq ans, on lui en donne vingt-cinq. On
me dit, ta grande sœur, je dis non, c’est ma mère.
Non !… Ils en restent la bouche ouverte. Depuis des
années j’entends ça. Elle m’a eue à seize ans. Mon
père… elle m’a dit, je t’ai tout dit. D’accord, mais je
ne sais rien… il sait au moins que j’existe ? Évidemment
qu’il sait. Alors, c’est qu’il veut pas… parce qu’on n’a
pas déménagé, on n’a pas changé de ville.
Voilà, je pensais à lui. Si j’avais eu mon père, je serais
allée chez lui. C’est ça qui me manque le plus. En dehors
de ma mère, j’ai nulle part où aller. J’aurais dormi chez
lui, même par terre comme ici. Ça aurait été différent.
Je suis trop seule. Même avec Laëtitia, je suis seule.
Et s’ils avaient vécu ensemble, et si la chose s’était
passée… et si t’arrêtais de te poser des questions à la
con ! dors !… Oui. N’empêche que ça aurait foutu un
sacré bordel. Mon père qui rentre et qui le voit sortir
de la chambre. Il le collait au mur, il l’étripait… tiens,
il en faisait un crapaud, il lui marchait dessus. Ça lui
15Vous prenez le métro ? il a dit. Non, je vais à pied. Vous
allez où ? Près de la Bastille. Je vous accompagne, je
prendrai un taxi là-bas. Je le sentais lointain, le froid
ne l’avait pas ramené, je lui ai encore dit, vous devriez
voir un psy… il a encore secoué la tête, non, si j’avais dû
me suicider, je l’aurais fait, maintenant je vais apprendre
à vivre avec mes petits bobos. J’ai l’impression de ne
rien savoir de la vie, rien des gens, c’est étrange pour
un type qui veut raconter des histoires, vous ne trouvez
pas ?… comment je peux faire parler des gens que je ne
comprends pas ? il faut que je commence par moi… le
jour où je me comprendrai, je pourrai peut-être écrire
quelque chose de bien.
On marchait, il était reparti dans son bric-à-brac de
pensées, je sentais son bras frôler le mien, parfois mon
sein… j’avais peur qu’il se suicide, son sourire maintenant
je le connaissais par cœur et quand il relevait les yeux,
et quand il les baissait… il a sorti le paquet de cigarettes
de sa poche, il l’a jeté dans une poubelle, il a dit, demain
peut-être… c’est bien que vous m’ayez appelé, c’est
bien de pouvoir parler à quelqu’un qu’on ne connaît
pas. Vous êtes trop seul, j’ai dit. C’est possible… je
viens de passer trois mois au milieu de trente ou
quarante personnes, j’ai parlé tous les jours, tous les
jours, ils attendaient que je dise oui, non… j’ai conduit
une équipe, tous les jours… et j’ai l’impression de
n’avoir rencontré personne, alors que ce soir, même si
je parle trop, je ne vous ai pas laissé parler, pardon…
vous devriez raconter votre histoire. Je ne sais pas écrire,
j’ai dit. Vous apprendrez… Vous en feriez un film ?
252Non, surtout pas ! je ne vais pas gâcher ce qui est beau,
non… vous écrivez pour vous, pour donner une forme,
c’est curieux ce qui vient quand on écrit… Si j’écris, je
pourrai vous faire lire ? Oui… Ça vous ennuie si je vous
écris de temps en temps ? je ne vous téléphonerai pas,
je ne vous embêterai pas… Vous pouvez.
Je n’avais plus besoin de le regarder, je savais tout. Et
si je le regardais, j’avais envie de pleurer parce que
j’allais le laisser, je ne pouvais pas lui dire, là, je suis la
fille de Lisou, je suis votre fille, il avait trop, il… j’aurais
brisé le charme, Paul avait dit ça dans le tombeau
d’Agamemnon. Je venais de retrouver mon père, je ne
pouvais pas l’imaginer comme ça. Je ne pouvais pas
imaginer que je ne le reverrais plus. Je l’aime… non,
quand j’écris ce mot, je trouve ça idiot, ratatiné, je
devrais dire, je l’ai pour moi, tout entier à moi, même
s’il ne le sait pas. Heureusement que je ne lui ai pas
dit… je l’ai eu comme il est, dans sa solitude. Maintenant
qu’il va partir, je voudrais lui dire autre chose, je n’ai
pas tout compris de ce que vous m’avez dit, mais je
voudrais vous aider, je peux vous aider, je vous assure,
je peux… Bien, je vous laisse là, il a dit, je prends un
taxi. Vous voulez que je vous dépose quelque part ?
Non, c’est tout près… au revoir. J’ai pris la main qu’il
me tendait, au revoir. Il est monté dans une voiture
grise, je l’ai regardée partir, j’ai sorti les larmes de mes
yeux, j’avais son numéro de téléphone… j’avais mon
père, j’étais comme tout le monde. J’avais… je ne pensais
déjà qu’à le revoir… je ne le laisserai pas m’échapper, il
vivra, je le conduirai jusqu’à moi… pour moi, il vivra.

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