Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

sans DRM

Parfum de mort

De
395 pages
"C'est la plus grande menace terroriste jamais conçue...
L'anthrax BC peut détruire une métropole entière en quelques instants. Aucun antidote n'existe à ce jour.
Raza, grand maître du terrorisme, financé par un ayatollah, vient d'en acquérir un stock.
Le seul à pouvoir l'arrêter ? Son ennemi juré, Morton, agent spécial du Mossad.
FBI, CIA, DGSE, MI5, MI6. Tous les services secrets sont en alerte. Les pays occidentaux n'ont que 24 heures pour accéder aux demandes des terroristes.
Mais déjà, New York et Londres subissent de terribles explosions...
Attentats, chasse à l'homme, fausses pistes, rebondissements... Roman d'espionnage coup de poing, Parfum de mort livre une course-poursuite explosive et s'immisce dans le monde secret et fascinant des forces spéciales. "
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Parfum de mort

DU MÊME AUTEUR

Les Dernières Heures de Guernica, Paris, Nouveau Monde éditions, 2007

Mossad – Les Nouveaux défis, Nouveau Monde éditions, 2006 Les Armes secrètes de la CIA, Paris, Nouveau Monde éditions, 2006 Histoire secrète du Mossad – De 1951 à nos jours, Paris, Nouveau Monde éditions, 2006

Titre original :
Deadly Perfume






© Gordon Thomas, 2007

© Nouveau Monde éditions, 2007 24, rue des Grands-Augustins – 75006

ISBN:9782369421283

Dépôt légal : juin 2007

Parfum de mort

Gordon Thomas

1

Les Chinois eux-mêmes ignoraient que David Morton était entré dans leur pays. Il avait suivi un sentier vieux de milliers d’années. C’était une piste de contrebandiers datant de l’époque où le premier empereur, unifiant les six États en proie à la guerre, en avait fait une grande nation.

Six jours plus tard, il était là, en République populaire, à s’enfoncer dans l’humidité de la forêt tropicale pour guetter ces quatre Arabes, bien éloignés de leur base.

Les minuscules écouteurs installés dans les trous d’aération de son casque de combat permettaient à Morton de suivre leur conversation. Jusqu’à présent, il n’était question que du plaisir qu’ils auraient à retrouver leurs foyers.

Ils évoquaient pour lui les renards du désert, tendus et nerveux, au museau fouineur et aux yeux perçants. Mais ils ne s’étaient pas encore aperçus de la présence des enfants car l’écœurante humidité ambiante étouffait tout. Une fillette et un garçon, venus d’un village situé sur la piste à quelques kilomètres de là, s’amusaient en effet à espionner eux aussi les Arabes.

Peu de temps auparavant, Morton les avait remarqués, se glissant à travers les feuillages à sa droite. Le garçon ne paraissait pas avoir plus de dix ans, la fillette semblait un peu plus jeune. Ces gamins jouaient à la chasse à l’étranger. La version adulte de ce jeu lui était familière depuis bien longtemps. Il en avait appris toutes les règles qui permettaient de survivre dans la jungle, la montagne, la neige et le désert. Elles avaient une sorte de simplicité qui faisait appel à l’essence même de son être, il fallait agir selon ses propres limites.

Même parmi ces arbres de plus de trente mètres de haut, la grande taille de Morton surprenait. Sa tête aussi retenait l’attention, massive, coiffée d’une tignasse blonde qu’aucune trace de gris n’avait encore marquée. On s’étonnait de la façon dont il échappait aux stigmates les plus évidents du vieillissement. Sa peau était lisse et sans rides, sa vue parfaite, son corps maigre et svelte. Il n’avait pas l’air d’un homme à l’approche de la cinquantaine.

Hiver comme été, il portait une tenue de combat kaki facile à empaqueter. Il aurait pu porter des épaulettes de lieutenant-colonel, mais ne s’en souciait pas. Les personnes qui se trouvaient dans l’obligation de tenir compte des grades savaient qui il était.

Son menton proéminent était révélateur. Il semblait s’avancer au-devant des difficultés pour les affronter. Ses yeux gris observaient tout et n’exprimaient rien, de sorte que vous sentiez que vous n’étiez pas son problème, mais que vous en faisiez néanmoins partie. Ces yeux révélaient également un besoin obsessionnel de vérité, celle que l’on recherche et celle que l’on dit. Son visage était caché sous une couche de crème anti-insectes et de camouflage vert si bien que, alors qu’il restait là, allongé dans une immobilité parfaite, on pouvait le prendre pour un tronc d’arbre.

Trois des Arabes avaient le visage maigre et insignifiant. Le quatrième était trapu, musclé et complètement chauve. Puissant comme un taureau, il tenait serré contre lui un attaché-case flambant neuf. C’était le porte-valise entouré de son escorte.

La première averse de l’après-midi les avait laissés tout ruisselants. De nouveau la lumière quitta le ciel alors qu’une nouvelle tornade balayait tout pour s’arrêter un instant plus tard, laissant l’air semblable à une éponge chaude gorgée d’humidité.

Les micros captaient le léger bruissement des enfants se glissant parmi la folle végétation. Dans les oreilles de Morton il y eut un chuchotement. La fillette voulait s’en retourner.

« Pas encore. Approchons-nous un peu plus près, insista le garçon.

— Bon, mais pas trop près », accorda la fillette à regret.

Ils parlaient un dialecte cantonais, grêle et aigu. Morton ne pouvait les éloigner. Cela aurait alerté les Arabes et il ne le fallait en aucun cas.

Les micros paraboliques qu’il avait fait installer dans le Sud-Liban avaient attiré son attention sur ces Arabes. Puis, l’énorme somme d’argent qu’ils avaient offerte au cours de mystérieux appels téléphoniques à Bangkok avait ancré Morton dans ses soupçons. Deux millions de dollars US, sans marchandage. Il fallait absolument savoir à quoi une telle somme correspondait et mettre un terme à tout cela.

Patiemment, il avait suivi les Arabes depuis Beyrouth. Ils ne l’avaient pas remarqué. Personne ne l’avait remarqué.

Ils passèrent une journée à goûter les divertissements sexuels que l’on pouvait trouver à Pattani, aller d’un bordel à l’autre, choisir de jeunes garçons ou des fillettes selon l’inspiration du moment. C’est là que l’homme avait acheté sa mallette et Morton avait alors compris qu’il ne perdait pas son temps.

À Bangkok, les Arabes se rendirent dans une succursale de la Banque royale de Thaïlande. Puis, le soir, ils allèrent en train jusqu’à Udon, dans le Nord. Morton avait pris un compartiment près du leur et quitta le train avant eux. D’Udon un guide thaï les emmena par la route sur les collines de la ville de Muang Chiang Rai, plaque tournante des gangs de trafiquants de drogue en Asie, beaucoup plus ancienne et aussi puissante dans ce domaine que le cartel colombien de Medellín. Morton les suivit, certain, maintenant, de savoir où ils allaient.

À Muang Chiang Rai, le Thaï confia les Arabes à un Chinois, petit, à la peau claire, membre de la tribu de Yao, l’une des minorités de Chine depuis longtemps réputée pour ses contrebandiers. L’homme emmena les Arabes dans la République populaire. Le petit groupe voyageait avec peu de bagages, ne s’arrêtant que pour manger et prendre du repos dans des villages où le guide était connu. Les gens du coin ne considéraient plus comme objets de curiosité les étrangers en quête d’héroïne ou de cocaïne.

Morton les suivait, mais il ne se montrait jamais, restant dissimulé dans la jungle, se nourrissant de rations à forte teneur en protéines tout spécialement préparées à Tel-Aviv. Il avait de quoi vivre pendant deux semaines. Ensuite il se contenterait de ce qu’il trouverait sur le terrain. Aussi, cela ne serait pas nécessaire, il le savait maintenant, car le guide, lorsqu’il avait amené les Arabes dans la clairière, leur avait dit qu’ils étaient arrivés à destination.

Une heure plus tard, ils étaient toujours là, accroupis sur le sol, les Arabes vêtus de costumes à bon marché achetés dans les bazars libanais et le guide portant le large pantalon et la chemise à col montant des gens de son pays. De temps en temps, il jetait un regard furtif sur l’attaché-case. Celui qui le portait gardait une main posée sur sa poignée. Comme les autres, il fumait cigarette sur cigarette. Morton le vit regarder le guide et les micros grésillèrent lorsqu’il se racla la gorge.

« Encore combien de temps ? demanda-t-il en anglais.

— Plus longtemps maintenant, promit le guide, ils viennent de loin. »

L’homme à l’attaché-case grommela et alluma une nouvelle cigarette. L’un des tueurs sortit son pistolet et le vérifia avec ostentation avant de le remettre à sa ceinture.

« Ce sont des bandits, chuchota la voix de la fillette dans les micros. Maintenant nous partons.

— Non, tu peux partir, moi je reste », s’obstina le garçon.

Les enfants devaient se trouver à une faible distance devant lui, pensait Morton. Les tireurs conversaient tranquillement entre eux en arabe, ne tenant aucun compte du guide.

« Nous pourrons le tuer quand nous aurons repassé la frontière, dit l’un d’eux.

— Il a peut-être des amis qui l’attendent, objecta le second. Tuons-le maintenant, personne ne saura.

— Nous avons besoin de lui pour nous sortir d’ici », affirma le troisième.

Même à cette distance, Morton perçut la fureur soudaine dans la voix de l’homme à la mallette.

« Il n’y aura aucun mort avant que je ne le dise. »

Les tireurs s’enfermèrent dans un silence plein de rancune.

Plutôt que de bouger, Morton laissa une colonne de fourmis se livrer à l’ascension de ses mains. Plus d’un million d’entre elles défilaient devant son visage enfoui dans l’humus. Il ferma bien les yeux et serra les lèvres lorsque soudain les fourmis changèrent de direction. Malgré la crème, elles grimpaient, en colonne, d’un côté de sa tête pour redescendre de l’autre, empêchées de pénétrer à l’intérieur par les tampons placés dans ses narines. Lorsque les fourmis furent passées, il rouvrit les yeux.

« Partons. » La nouvelle prière de la fillette résonna faiblement dans les micros de Morton.

« Non ! » dit le garçon d’un ton ferme.

Le soupir de la fillette fut suivi par le bruissement des enfants se glissant pour se rapprocher de la clairière. Ils utilisaient avec adresse les ombres et les bruits de la jungle pour couvrir leur mouvement d’approche. Soudain le garçon sursauta et leur progression s’arrêta.

Morton, les Arabes, leur guide et les enfants virent deux hommes surgir en même temps à l’autre bout de la clairière.

Le guide se releva précipitamment avec un sourire de soulagement. Les Arabes se placèrent en formation, l’un à côté du porteur de mallette, les deux autres en position pour un feu croisé. Les nouveaux venus firent mine de ne pas remarquer ces déplacements.

Morton les étudia à travers la mire de sa mitraillette : des Han à la peau sombre, vêtus de blouses et de pantalons de coolie, montagnards habitués à déblayer le terrain. En plus des M 16 qu’ils portaient, des couteaux étaient fixés à leurs ceintures, longues lames dentelées, rendues mates pour éviter qu’elles n’étincellent. À chaque ceinture était accroché un tranchoir pareillement dépoli. Pas un Han ne se déplaçait sans en être équipé. Les hommes restèrent là un moment, debout, puis retournèrent dans la jungle, avançant avec difficulté et utilisant leurs fusils pour s’ouvrir un chemin.

Ils revinrent avec un troisième homme. Celui-ci était d’un certain âge et respirait en haletant, comme s’il venait de faire une longue marche. Il était vêtu d’un costume à bon marché et tenait à la main un attaché-case identique à celui de l’Arabe.

Il était grand pour un Chinois, presque un mètre quatre-vingts, mais bien bâti. Il n’avait pas l’air chétif ou sous-alimenté et devait avoir les moyens de s’offrir une ration supplémentaire de riz et de viande. Les mains qui tenaient la mallette n’avaient jamais fait de dur travail manuel. Son visage était pâle comme de l’ivoire. Voilà un homme dont les activités devaient se pratiquer à l’intérieur.

Il plissa les yeux et aperçut les Arabes. Sa respiration se calma alors et il s’avança dans la clairière. Il tenait l’attaché-case des deux mains, donnant à penser qu’il était lourd.

Au moment où il commençait à parler au guide, il y eut un grésillement dans les écouteurs de Morton. La tornade qui l’avait laissé aussi ruisselant que s’il avait pris un bain tout habillé devait être la cause de ce court-circuit.

Il observa le guide qui se tournait vers le porteur et montrait l’attaché-case du doigt.

« Ouvrez, s’il vous plaît… »

Morton vit de la haine dans les yeux du porteur.

« L’argent est… » Les paroles du porteur se perdirent dans un nouveau grésillement des micros.

« Ouvrez, s’il vous plaît…, répéta le vieux Chinois… Za A dit… »

Morton se raidit, il retint son souffle, maudissant silencieusement l’électricité statique. Cependant, ni la mauvaise transmission ni la façon imparfaite dont le Chinois maîtrisait l’anglais ne laissaient de doute : aucune erreur possible, il avait dit… Za.

Pour Morton un seul nom essentiel se terminait ainsi : RAZA.

e9782847362534_i0002.jpg

Pendant la première guerre du Golfe, Raza avait été le rival d’Abou Nidal, cherchant à devenir le grand maître du terrorisme mondial. Puis, au cours d’un événement tragique et inoubliable, il s’était assuré la réputation de l’homme le plus malfaisant du monde. Une fois de plus le souvenir de ce qui s’était passé déchira l’esprit de Morton.

C’était Raza qui avait personnellement installé dans une maternité juive, à Jérusalem, le Semtex qui massacra soixante-trois nouveau-nés et leurs mères, en même temps que les trente et un infirmières et docteurs qui veillaient sur eux.

L’une d’entre elles était Ruth, la sœur de Morton.

Elle était le rappel vivant de ce qui restait de leur famille, décimée au cours des sombres années staliniennes, alors que les pogroms soviétiques rivalisaient avec les atrocités nazies. Ruth et lui avaient été parmi les premiers juifs libérés par le Kremlin désireux de montrer qu’il avait changé. Arrivés en Israël, ils avaient été adoptés par les Vaughan. Steve était un spécialiste du Talmud et Dolly une typique maman juive.

Pendant des années Morton n’avait pu comprendre pourquoi Steve avait changé son nom et celui de Ruth. Maintenant, il savait qu’en portant le nom de Morton ils avaient moins de chances d’être persécutés.

Ils étaient bons et généreux et avaient admis son besoin de protéger Ruth. C’était lui qui l’avait soutenue pendant toutes ses années de lycée et de faculté. Il avait survolé la moitié du monde pour être présent le jour de sa remise de diplôme. Il avait tenu à visiter l’hôpital le jour où elle avait pris son service pour la première fois, rôdant dans les couloirs et demandant à tous les membres du personnel où il pouvait trouver le DOCTEUR Ruth Morton. Six mois plus tard, il était là lorsque Ruth avait amené à la maison son Benjy, un beau jeune sabra, lui aussi docteur à l’hôpital. Ruth avait dit qu’ils comptaient se marier et Steve avait ouvert une bouteille de vin en l’honneur du jeune couple. Le lendemain Raza avait frappé et c’est sous des tonnes de gravats dans la salle de travail qu’on avait trouvé Ruth et Benjy.

À l’annonce de la mort de Ruth, Morton avait eu la même réaction que le jour où Steve l’avait emmené au musée de l’Holocauste. Là non plus il n’avait rien pu manifester et jamais il n’y était retourné. Il n’avait jamais assisté à aucune manifestation en souvenir des six millions de martyrs. Ce n’est pas la façon dont il voulait reconnaître son passé.

Le jour où il avait enterré Ruth, le terrain était glissant car il avait plu. Il vit que, dans leur angoisse, les autres porteurs qui soutenaient le cercueil s’agrippaient de leurs mains les uns aux autres. Ils étaient des amis de Ruth à l’hôpital et Morton avait été frappé par leur jeunesse et par la façon dont ils pouvaient donner libre cours à leurs sentiments. C’étaient des hommes adultes qui pleuraient.

Quand il s’avança pour réciter la prière au bord de la tombe, sa voix était froide et claire, elle n’exprimait ni chagrin ni colère. Cependant, lorsque la terre eut recouvert le cercueil, il eut conscience qu’il resterait en lui un vide que rien ne pourrait jamais combler. En ensevelissant Ruth il avait mené le deuil dans son propre cœur.

Tandis que Steve et Dolly s’éloignaient avec les autres, il resta à contempler le monticule fraîchement entassé, son lourd châle sur les épaules et le livre de prières refermé dans sa main. À son esprit revint alors le seul passage dont il se souvînt encore, réminiscence de ces soirées du vendredi où Steve leur lisait les Écritures. Les paroles étaient celles du prophète Ezéchiel : Et l’ennemi saura que je suis l’Éternel quand j’exercerai sur lui ma vengeance.

Il se les récita en silence comme une promesse faite à Ruth. Puis il enleva son châle de prière et s’éloigna rapidement sans tenir compte des murmures scandalisés et accusateurs. Dans son univers froid et lointain il n’y avait plus de temps pour les pleurs.

Steve le suivit et lui demanda ce qu’il allait faire. Il plongea son regard dans le visage du vieil homme et lui dit doucement qu’il allait tuer ceux qui avaient tué Ruth.

Depuis lors, il avait à peine revu le vieux couple, prétextant du travail, prétextant n’importe quoi. Il ne voulait pas croiser le regard de ceux dont la réponse était de tendre l’autre joue.

Il avait continué à pourchasser Raza et ses hommes, les débusquant d’une bonne douzaine de repaires. Quand il avait lu dans un journal de Beyrouth que Raza avait offert une prime de cent mille dollars US pour sa tête à lui, Morton, mort ou vif, il avait fait savoir que le prix qu’il offrirait pour Raza n’était que d’un seul shekel israélien, celui d’une balle de fusil en Israël.

Environ un an auparavant, Raza avait disparu après deux échecs spectaculaires. Il avait projeté de lancer un missile sur la Chambre des communes britannique depuis un entrepôt situé sur l’autre rive de la Tamise et, au même moment, une bombe devait exploser à Berlin dans le Reichstag récemment restauré. Les deux tentatives s’étaient terminées par des affrontements armés avec les forces antiterroristes qui avaient tué ou capturé ses hommes. La crédibilité de Raza parmi ses supporters arabes avait baissé en flèche. Le consensus général était que Raza était allé rejoindre dans un obscur oubli ses célèbres prédécesseurs, Carlos le Chacal et Abou Nidal. Cependant, l’opinion de Morton était qu’il fallait attendre et voir venir. Il le dit et ses pairs ironisèrent alors, disant que c’était bien là du Morton.

Maintenant le spectre de Raza surgissait, menaçant, dans l’obscurité de la clairière. Et les enfants continuaient à discuter.

Comme Morton tentait de donner un coup sec aux micros, il sentit une odeur de brûlé. Un orage miniature traversa les micros, puis ce fut le silence et l’odeur âcre devint plus forte. Morton ôta son casque. Une mince volute de fumée sortait des écouteurs. Il ramassa une poignée de boue et les en couvrit pour étouffer la fumée.

Dans la clairière le porteur de valise ouvrit son attaché-case et, surveillé par ses gardes du corps, le Chinois en tira des liasses de dollars qu’il feuilleta avec dextérité. Satisfait de n’avoir pas été roulé, il tendit son propre attaché-case fermé. Le porteur de valise le prit et le soupesa.

Il devait peser à peu près le même poids que les deux millions de dollars, estima Morton. Il déplaça doucement la crosse de son arme sur son épaule, cherchant à ajuster son tir pour contrebalancer le poids du gros silencieux. Il avait trouvé cette arme à l’endroit où la division d’Asie avait dit qu’elle serait, enveloppée dans des couches de papier paraffiné et enterrée près de l’un des villages palanqués devant lesquels il était passé.

Le jour baissait. Où donc étaient les gamins ? Puis plus rien ne compta car les groupes se séparaient. L’homme âgé, tenant serrée la sacoche, se retirait vers l’extrémité de la clairière tandis que ses deux gardes du corps s’en allaient à reculons, prêts à parer à toute tentative de coup de feu dans le dos. Les Arabes et leur guide traversèrent rapidement la clairière en diagonale, rendant difficile l’évaluation des distances.

Morton enclencha la mise à feu automatique : six secondes pour vider le magasin de ses vingt cartouches rondes de 7,67 mm, trois secondes pour recharger.

C’est alors qu’il vit les enfants. Le garçon avait émergé du sol et s’en allait en trottant vers les Arabes, riant et montrant l’attaché-case du doigt. La fillette courait, les mains tendues pour tenter de le retenir, et à travers la mire de son arme Morton vit la peur envahir soudain ses yeux.

Il vit le garçon atteindre l’homme qui portait l’attaché-case et celui-ci s’en servir pour fracasser la tête de l’enfant. Il entendit le craquement des os qui se brisaient, et vit le garçon tomber, matraqué. Il sentit la rage lui monter dans la gorge.

La fillette hurlait, la bouche ouverte, découvrant ses dents, étonnamment blanches. Puis, alors qu’elle se retournait pour s’enfuir, Morton vit l’un des Arabes l’abattre. Un instant l’enfant resta debout, en équilibre au milieu d’une enjambée. Puis, alors que la tache rouge s’élargissait sur le devant de sa blouse, elle s’effondra contre un autre des tireurs. Celui-ci repoussa avec violence loin de lui cette forme molle et inerte.

Morton ouvrit le feu. Il sentait le recul du fusil buter durement contre son épaule. La rafale silencieuse traversa le corps de la fillette, abattant à l’instant même les trois tireurs. Le porteur de valise et le guide avaient disparu.

Morton les maudissait tout bas en se glissant vers une autre position de tir. En jetant la fillette dans sa ligne de mire, l’Arabe avait permis aux deux hommes de s’enfuir avec la mallette.

L’endroit que Morton venait de quitter fut balayé par une rafale de balles. Les Chinois l’avaient repéré. Il en tua un d’un bref coup de feu, arracha le chargeur vide pour le remplacer par un neuf.

Aucun signe du vieux Chinois. Une nouvelle rafale de balles fit tomber une averse de feuilles et de brindilles sur sa tête. L’autre garde du corps se cachait quelque part à sa droite. Le silence fut rompu par le bruit d’un verrou que l’on débloquait puis par le cliquetis d’un magasin que l’on ouvrait, puis refermait.

Plié en deux, extraordinairement rapide et silencieux, Morton se déplaça vers l’endroit où devait être le Chinois. Il n’y était plus.

Morton ramassa une petite branche et la lança en l’air à travers la clairière. En réponse, une pluie de balles s’abattit, signe de panique. Il perçut un mouvement sur sa gauche et rampa dans cette direction, fusil dans une main et bolo dans l’autre. La végétation sur le sol était encore écrasée là où l’homme s’était tenu, il y restait une odeur de fond de culotte.

Morton était couché sur le dos, son fusil à côté de lui et son couteau à la main. Il ramassa un autre bout de bois et l’envoya très haut dans les arbres. En retombant, le bâton cognait et rebondissait contre les branches.

À quelques mètres de là, le Chinois se leva, M 16 pointé en l’air.

Morton bondit du sol et, d’un coup de pied, fît sauter le M 16 de la main de l’homme. Le Chinois se saisit vivement de son couteau mais Morton enfonça alors le bolo dans le bras de l’homme, découpant de sa lame chair et tissus. Le Chinois grogna, laissa tomber son couteau, puis passa à l’attaque. Le bolo glissa de la main de Morton et il sentit des doigts lui agripper le cou. Il enfonça son genou avec force dans l’aine de l’homme et lui écrasa le nez d’un coup d’épaule. Le grognement s’amplifia et la pression sur son cou se relâcha.

Morton se remit péniblement sur pied. Le Chinois se releva, balançant son tranchoir. D’un coup de pied Morton l’envoya voler en l’air, s’en saisit et en enfonça la pointe dans la gorge de l’homme. Le Chinois agrippa alors la poignée, luttant pour le reprendre. Morton sentait son haleine fétide et vit une mousse rouge suinter de sa bouche. Ses yeux étaient injectés de sang. Morton poussa plus fort et l’on entendit un bruit de déchirure lorsque l’acier ressortit de l’autre côté de la tête.

Alors seulement Morton relâcha son étreinte.

Lorsque la douleur se fut calmée dans sa poitrine, il se releva. Le nez de l’homme avait laissé par terre une flaque de sang qui se transformait en une sombre gelée. Les fourmis avaient déjà trouvé la blessure du bras.

Qu’avait-il donc bien pu protéger ? Il n’y avait rien dans les poches de son pantalon. Morton retourna le corps. La carte d’identité était dans le gousset arrière de sa ceinture, là où il savait devoir la trouver chez un garde chargé de la sécurité en Chine. Il trouva le M 16, cassa son canon en le frappant contre un arbre et le jeta dans les broussailles.

Il entra dans la clairière à la recherche du corps de l’autre garde pour lui prendre sa carte d’identité.

Aucun des Arabes n’avait de pièce d’identité, mais Morton n’en avait pas besoin. Des troufions sont des troufions. Il lança les pistolets des hommes au plus profond des hautes herbes. Il tira les corps dans les buissons, couchant les enfants à l’écart de leurs tueurs. C’était là le seul hommage qu’il avait le temps de leur rendre.

Morton regarda sa montre. Quinze minutes s’étaient écoulées depuis que l’homme à la mallette était parti. À quatre cents mètres de là se trouvait un embranchement de pistes menant en Birmanie, en Thaïlande, en Inde ou au Pakistan. Depuis longtemps il savait que dans une poursuite il fallait adapter les prévisions à la réalité.

Il s’assit contre un tronc d’arbre pour étudier les cartes d’identité. Elles étaient plastifiées et portaient un timbre en relief qui ne lui dit rien. En revanche, il reconnut immédiatement le symbole dans le coin supérieur droit de chaque carte. Deux carrés rouges entremêlés dans lesquels étaient dessinés un tube à essai et un mortier avec son pilon. C’était le logo de l’Institut national de recherche à Chengdu, dans la province de Sichuan.

Les savants qui y travaillaient avaient fait de la République populaire le principal producteur d’armes chimiques et biologiques du monde. À Chengdu, ils avaient récemment créé la dernière et plus mortelle de ces armes : l’anthrax BC. Le « B » le distinguait des autres sortes d’anthrax, tandis que le « C » rendait honneur à la Chine, son pays d’origine.

On pouvait en toute sécurité transporter et manipuler l’anthrax BC dans son état congelé. Mais quelques grammes, une fois décongelés, pouvaient tuer des milliers de personnes. Lorsque les savants parlaient d’un antidote, ils ajoutaient généralement un « si » : si le diagnostic pouvait être fait à temps… si la victime recevait la dose correcte de la bonne pénicilline… si, d’autre part, cette victime était en bonne santé. Cependant, même si toutes ces conditions étaient remplies, les chances de survie n’étaient pas grandes.

L’anthrax BC était tellement mortel que la République populaire avait refusé d’en fournir à l’Irak, État auquel il avait cependant discrètement livré d’autres armes biochimiques pendant la période préparatoire à la première guerre du Golfe. C’est pourquoi les troupes américaines n’en trouvèrent aucune trace lorsqu’ils envahirent à nouveau le pays en avril 2003.

Dans le doute, craignant que Saddam Hussein n’ait réussi à reproduire l’anthrax BC, Morton avait emmené un petit détachement en Irak à la veille de l’assaut américain pour détruire une usine clé près de Bagdad. Enterré profondément dans les sables, le complexe chimique était à l’abri même des armes tactiques nucléaires que les Américains avaient stationnées en Arabie Saoudite.

Pour travailler avec la Delta Force et les unités SAS, Morton avait sélectionné ses propres agents. Une expérience préalable de combat n’avait pas été le seul critère de sélection. Chacun d’entre eux avait rencontré la mort en face et la respectait. Ils étaient de la même trempe que lui : Lou Panchez avec son regard de loup affamé. Wolfie qui ne souriait jamais sauf lorsque Michelle était dans les parages. Elle, Michelle, calme et impitoyable, implacable une arme à la main. Matti Talim avec ses airs de Montgomery Clift. La première erreur avait été de le cataloguer et la deuxième de le sous-estimer. Morton n’avait pas fait la même erreur avec Danny Nagier. Celui-ci avait une délicatesse d’artiste pour placer ses bien-aimés micros paraboliques ultrasensibles et toutes ses autres boîtes noires, capables, selon les besoins, d’écouter aux portes ou de semer le désordre.

Dès le début, l’équipe avait forgé des liens serrés, fondés sur une sympathie et un respect mutuels. Lou Panchez avait établi sa réputation en travaillant avec la CIA au Liban. C’est dans le plus formidable service de sécurité en Europe, celui de l’Allemagne de l’Ouest, le BND, que Wolfie avait établi la sienne. Michelle était un produit des services de renseignement français, la DGSE. Matti et Danny étaient ce que le Mossad avait produit de meilleur comme agents. Quant à lui, Morton, il savait que, bien qu’il soit juif et membre important du Mossad, il était considéré comme l’Anglais de l’équipe ; son éducation, Clifton et Cambridge, et un accent légèrement pincé étayaient cette idée.

En rangs serrés, ils étaient les hommes de Morton. Ils avaient passé ses tests, pas ceux des manuels d’instruction. Ils avaient montré qu’ils pouvaient contrôler n’importe quelle situation, qu’ils avaient le cran de se lancer les premiers, mais pas dans n’importe quelles circonstances. Ce n’étaient pas des Rambo que Morton voulait. Ils avaient aussi passé le plus ardu de ses tests, celui de la loyauté. Une chose était de l’offrir à son pays, et ce que Morton exigeait d’eux, c’était une loyauté envers lui, qui les faisait agir selon ses voies à lui. Après l’Irak, il leur avait dit que le temps viendrait où ils pourraient à nouveau la manifester. Maintenant, il savait instinctivement que les cartes d’identité qu’il avait entre les mains rapprochaient cette échéance.

Saddam avait quitté la scène, mais la menace restait.

Morton glissa un regard entre les arbres. Le ciel devenait pourpre. Les premières étoiles apparaissaient. L’air était devenu calme. Bientôt les prédateurs se faufileraient dans l’obscurité jusqu’aux cadavres. Au matin, il ne resterait plus que des petits tas d’os nettoyés et blanchis par les coups de dent. Ses pensées revinrent vers Raza.

Avant de disparaître, Raza avait fait un pacte avec les barons de la drogue du Triangle d’or et des cartels de Medellín en Colombie, leur promettant de garantir la protection de leurs voies d’approvisionnement à travers le Moyen-Orient, en échange de cachettes sûres en Amérique du Nord et du Sud, en Europe et en Asie.

Raza avait-il envoyé ses limiers à la rencontre d’un contact chinois de la drogue ? Le vieux Chinois profitait-il d’une manière quelconque des possibilités offertes à Chengdu pour purifier de la drogue ? Mais l’instinct de Morton lui disait qu’il ne s’agissait pas de drogue.

De près ou de loin, tout cela était lié à la cabale des mollahs. Ces derniers s’étaient manifestés, à de nombreuses reprises, comme une puissante force, aux buts bien précis pour le Moyen-Orient : la destruction de l’État d’Israël, le retrait de toute influence occidentale de la région, cela, associé au fondamentalisme islamique total et au contrôle absolu des champs pétrolifères et des riches gisements minéraux découverts dans les déserts. En possession d’une telle puissance, la cabale pourrait non seulement s’assurer l’hégémonie sur tous les Arabes, mais encore elle serait aussi riche que n’importe quelle superpuissance. Jusqu’alors ils s’étaient contentés de menacer, se faisant plus discrets en période d’ouverture du régime, plus agressifs depuis qu’un homme neuf favorable à leurs thèses s’était imposé à la tête de l’État et tenait tête à l’Occident.

C’est le Syrien qui avait dit à Morton que la cabale se tenait prête à s’engager dans l’escalade.

Il était l’un des officiers clés du renseignement du monde arabe, au courant de secrets inestimables. Morton l’avait recruté dans l’ombre d’une arrière-boutique, à Beyrouth-Ouest. C’était le plus beau coup dans le monde du renseignement depuis que Kim Philby avait espionné pour les Russes. Le Syrien ne demandait rien contre ses renseignements, si ce n’est l’espoir de jouer un rôle dans l’établissement d’une paix juste et durable dans un Moyen-Orient où juifs et Arabes pourraient vivre en harmonie.

Mais après le coup de main raté d’Israël contre le Hezbollah au sud-Liban, les mollahs voulaient maintenant lancer le djihad, la guerre sainte. Ils enverraient leurs hordes prendre d’assaut les pays islamiques et sèmeraient la peur et la panique à travers le monde. L’aventurisme d’Oussama Ben Laden pâlirait, en comparaison. Ce serait la plus grande révolution que le monde ait jamais vue.

C’est à leur dernier rendez-vous que le Syrien avait apporté la nouvelle que la cabale était en train de transférer deux millions de dollars US à Bangkok. Tout le reste s’en était suivi.

Les mollahs avaient-ils fourni l’argent pour que le porte-valise disparaisse dans la jungle avec une dose d’anthrax BC et avaient-ils trouvé en Raza la personne susceptible de l’utiliser ?

Alors qu’il commençait sa longue marche pour sortir de Chine, Morton savait qu’il ne manquerait certainement pas son prochain rendez-vous avec le Syrien, dans trois jours.

2

Le guide emmena l’homme en Birmanie jusqu’à l’endroit où le Mékong commence sa longue course vers le sud. Alors seulement leur peur s’apaisa. L’embuscade avait été montée par un cartel rival de la drogue, disait le guide, car les droits territoriaux étaient ici jalousement gardés. Il en était de même au Sud-Liban et l’homme partagea cet avis.

À Rangoon, capitale birmane, l’homme fut conduit dans la première cache prévue pour le recevoir.

Là, il procéda à une manipulation qu’il avait maintes fois répétée sous le regard vigilant de Raza. Une clé était attachée à une chaîne suspendue autour de son cou. Il s’en servit pour ouvrir l’attaché-case, la tournant dans le sens contraire à celui des aiguilles d’une montre car Raza avait dit que toute tentative pour la tourner dans l’autre sens ferait exploser la mallette.

Enlevant la couche protectrice de polyéthylène, l’homme découvrit un moule dans lequel se trouvait, bien ajusté, un cylindre d’acier inoxydable. Il mesurait quinze centimètres et son couvercle était vissé. Il ressemblait à une petite Thermos et, au toucher, était froid comme de la glace. Raza lui avait expliqué que le moule contenait un agent congélateur.

Pour s’assurer qu’ils resteraient bien gelés, l’homme transporta le moule et le cylindre dans un congélateur. Toujours selon les instructions, il attendit deux heures avant de refaire le paquet.

Il fut alors escorté jusqu’à l’aéroport par le chef local du cartel et mis dans un avion pour Mandalay.

Pendant le vol, l’homme fut assailli par une pensée. Que pouvait-il bien y avoir, dans ce cylindre, d’une valeur de deux millions de dollars ? Une nouvelle sorte d’explosif? Une bombe à amorcer plus puissante que les missiles Scud tombés sur Israël pendant la guerre du Golfe ? Une bombe si dévastatrice qu’elle pourrait détruire toute la ville de Tel-Aviv ? Dans son imagination l’Arabe ne pouvait rien concevoir de plus puissant.

Lorsqu’il arriva dans la cache de Mandalay, la curiosité le dévorait. Il ôta le cylindre de son moule, le tourna et le retourna. Cela ne ressemblait pas à une bombe. Sur cette surface lisse, brillante et gelée, il ne voyait aucun endroit où brancher un système d’allumage. Et il n’avait jamais entendu parler d’une bombe qu’il faudrait maintenir glacée. Il remit le cylindre dans son moule et le plaça dans le congélateur.

Par avion l’homme se rendit de Mandalay à Patna en Inde. Là, dans une cachette près du Gange, il succomba à sa curiosité. Il dévissa le couvercle du cylindre. Il se produisit alors quelque chose de totalement inattendu. Le cylindre se sépara en deux moitiés laissant apparaître un tube contenant un liquide clair et congelé.

Intrigué, l’homme le contempla et, l’élevant dans la lumière, l’examina en clignant des yeux. Le liquide ne contenait aucune matière en suspension. Son étonnement s’accrut. De toute évidence il ne s’agissait pas d’une bombe. Cependant, Raza avait dit que ce cylindre transformerait le monde. L’homme le porta à son nez et renifla. La glace dégageait une faible odeur légèrement musquée, évoquant le parfum des prostituées de Beyrouth. Il passa le doigt sur la glace et le lécha. Cela n’avait aucun goût. Il commença à se sentir mal à l’aise. Il réajusta rapidement le cylindre, le replaça dans le moule et mit le tout dans le congélateur. Qu’était donc cette substance qui avait une odeur mais aucun goût et qui, cependant, devait changer le monde ?