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Parité cruelle

De
447 pages
Thomas, jeune romancier, vit à Paris.Il fait des recherches pour écrire un thriller. Obnubilé et révolté par les agressions perpétrées contre les femmes, il observe que certaines victimes, rétablies physiquement, semblent disparaître volontairement. Il s'en inquiète sur son blog et reçoit pour toute réponse, une menace. Parallèlement à ce fait mystérieux, de jeunes hommes, présumés coupables de viols,disparaissent à leur tour. Thomas ne croit pas aux coïncidences et entraîne son amie Emilie, journaliste, dans une enquête où l'horreur sera le quotidien. D'anciennes victimes, muées en véritables amazones, remettent au goût du jour le vieil adage, oeil pour oeil, dent pour dent. Thomas fera-t-il les frais de l'excellence de cette thérapie?
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2 Titre
Parité cruelle

3Titre
Bernard Motron
Parité cruelle

Thriller
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00860-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304008609 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00861-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304008616 (livre numérique)

6 Parité cruelle






« Toutes les horreurs que les romanciers croient in-
venter sont toujours au-dessous de la vérité. »
Honoré de Balzac
7Parité cruelle
1
.Kate fit le gros dos et hérissa son poil blanc
immaculé. La chatte angora d’Émilie n’avait pas
son pareil pour anticiper les évènements qui al-
laient survenir dans les minutes suivantes, sur-
tout lorsqu’il s’agissait de l’arrivée inopportune
de Thomas, Tom pour les intimes, surgissant
pour soumettre à la jeune femme une idée sau-
grenue comme il avait coutume de le faire assez
fréquemment, avec l’arrière-pensée de solliciter
son avis dans le but de l’embarquer dans une
nouvelle investigation censée changer la face du
monde. Bien que ce fut un dimanche matin, sy-
nonyme de tranquillité et d’un douillet laisser-
aller, le carillon de l’entrée, aux deux notes pro-
grammées en série pour plusieurs décennies, ne
tarda guère à retentir sans faire sursauter Émilie
Valence, habituée à être dérangée par l’amitié
parfois envahissante de quelques familiers sin-
cères, rescapés de la belle époque du lycée ou
de la fac.
Thomas Gardanne était le plus représentatif
de cette belle brochette de fidèles, filles ou gar-
çons, qui se refusaient de sortir de leur confor-
9Parité cruelle
table adolescence en feignant d’ignorer l’âge
adulte, même en approchant de la trentaine, et
ses contraintes incontournables. Pourtant, tous
avaient déjà bien amorcé le chemin qu’ils al-
laient suivre, embrassant parfois avec peine une
carrière prometteuse, alternant de longues étu-
des sérieuses avec des petits boulots permettant
de survivre, bref, le paradis des esprits libres
modernes, se refusant de postuler dans la fonc-
tion publique, refuge traditionnel des généra-
tions précédentes recherchant la sécurité de
l’emploi, le confort sans trop d’efforts person-
nels pour certains, et surtout, la bonne retraite.
Pour sa part, Émilie Valence avait réussi à
suivre son idée première : rentrer à Sciences Po,
décrocher ses diplômes, et s’investir dans la
profession journalistique, dans un grand quoti-
dien parisien. Pour elle, ce n’était même pas un
métier, mais une passion, un véritable sacer-
doce. Dans son exigu studio, elle avait laissé la
priorité à son petit bureau, son ordinateur por-
table, et une montagne d’ouvrages et documen-
tations diverses lui permettant d’accéder à
l’actualité brûlante du moment et d’être tou-
jours sur la brèche pour écrire un bon papier.
Ouvrir son clic-clac pour dormir devenait pres-
que un exploit, comme si le sommeil était une
perte de temps, n’en déplaise aux adeptes de la
grasse matinée et autres envieux de la vie paisi-
ble d’Alexandre le Bienheureux.
10Parité cruelle
Kate avait miaulé cinq secondes avant que ne
retentisse la sonnette de la porte palière. Il était
à peine 10 heures, l’aurore pour un dimanche
matin. Émilie, en petite tenue négligée, se diri-
gea vers l’entrée en articulant péniblement :
– Tom ? Ne me dis pas que tu as encore une
idée géniale !
Derrière la porte, la voix grave à peine réveil-
lée de Tom lui répondit :
– Devine !
– Trop tard ! J’ai déjà deviné !
Elle tourna les verrous et ouvrit à son vieil
ami. Ils s’embrassèrent, deux bisous platoniques
sur chaque joue, comme au bon vieux temps du
lycée, refoulant chacun la réaction secrète que
ce bref contact physique répercutait systémati-
quement sur leurs sens désespérément en état
de veille. Émilie et Thomas s’adoraient depuis
l’enfance sans jamais se l’avouer, alternant à
l’excès leur complicité ambiguë et leurs copieu-
ses engueulades, toujours en désaccord sur tout,
toujours d’accord sur l’essentiel. Leur seul pro-
blème, c’était qu’ils n’avaient pas encore com-
pris en quoi consistait leur « essentiel. »

Thomas avait bien plus galéré qu’Émilie. Son
truc à lui, sa passion et sa raison d’être, c’était
d’écrire des romans. Il n’avait jamais lésiné pour
noircir le papier et solliciter maints éditeurs, hé-
las, sans succès. Piètre consolation, ses diplô-
11Parité cruelle
mes dignement décrochés avec mentions après
ses études à la Faculté de Lettres Paris IV Sor-
bonne, lui avaient permis de trouver un bon job
dans une grande librairie parisienne. Tout en
prouvant ses compétences, il pouvait assouvir
sa soif d’apprendre tout en écrivant pendant ses
heures de loisirs et parfois de sommeil. Il s’était
un peu spécialisé dans le genre thriller collant à
la sinistre et cruelle actualité criminelle de ce fa-
ebuleux début du XXI siècle, tant en France
qu’à l’étranger, car malheureusement, ce phé-
nomène annonciateur de la décadence de notre
civilisation se développe aussi vite que les pro-
grès technologiques en tous genres. Surfant al-
lègrement sur les sites Internet des chaînes de
télévision nationales et internationales, depuis
C.N.N. jusqu’à Al Jazira, sans omettre TF1, il
traquait le crime dans tous les recoins sans né-
gliger la presse écrite.
Cependant, quand les crimes dévoilés de-
viennent un élément incontournable de notre
vie au quotidien, le romancier, connu ou incon-
nu, ne peut s’empêcher de se coiffer de la fa-
meuse casquette de Sherlock Holmes pour
mieux coller à la triste réalité du terrain. Il avait
bien envie d’abandonner l’écriture des courts
romans à l’eau de rose accompagnant certains
magazines féminins qui lui arrondissaient ses
fins de mois, pour mieux se consacrer à des re-
cherches plus sérieuses qui alimenteraient la fic-
12Parité cruelle
tion qui l’envisageait d’élaborer sans tarder. Il
imaginait déjà un succès retentissant qui vien-
drait rivaliser avec Harry Potter ou Da Vinci
Code. Pour se faire, il avait déjà créé son propre
blog dans l’espoir d’y glaner quelques informa-
tions inédites et de sulfureux commentaires.
– Tom ! lui dit Émilie sur un ton plein de re-
proches. Tu n’as pas honte de me sortir du lit à
des heures pas possibles, un dimanche matin ?
– Pas du tout, Émilie ! Je n’ai nulle honte !
C’est le seul moment où tu es dans la tenue que
je préfère !
En réalisant que sa tenue, comme il disait, ne
cachait pas grand-chose de son anatomie fort
agréable à regarder, convint-elle, elle ne put
s’empêcher de le rabrouer sans pour autant
chercher à dissimuler quoique ce soit.
– Petit salaud de voyeur ! Tu mériterais que
je te foute à la porte ! J’espère au moins que tu
as une excellente raison pour venir
m’importuner sans prévenir ! Ton portable est
encore en panne ?
– Mon portable ? Je ne sais même plus où je
l’ai fourré ! Tu es très belle, Émilie, tu ne vas
pas me reprocher de venir t’admirer ! Mais, plus
sérieusement, si j’apprécie pleinement, ce n’était
pas mon seul but. C’est au sujet de ce dont je
t’ai déjà parlé.
– Ton enquête sur toutes ces jeunes femmes
qui disparaissent sans laisser la moindre piste,
13Parité cruelle
un peu partout dans le monde et même en
France ?
– Oui, Émilie, et mon site blog m’apporte
plus que je ne l’espérais !
– C’est-à-dire ?
– Si j’ai bien traduit le message à peine codé,
je dois le comprendre ainsi : « J’arrête tout si je
veux rester en vie !
– Tom ! s’écria-t-elle. Tu n’es pas sérieux !
– Je suis très sérieux, Émilie, mais, par
contre, cette menace ne peut pas l’être.
– Comment peux-tu en être aussi sûr ?
– Voyons, Émilie, je ne sais pas grand-chose
de ces affaires et je n’ai débuté aucune recher-
che sérieuse !
– Justement ! Ceux qui te menacent
n’aimeraient sans doute pas que tu commences !
– S’ils me croient plus forts que la police, ils
ne sont guère crédibles !
– Dans ce cas, dis-leur sur ton blog, tu verras
bien leur réaction.
– Tu as raison, Émilie, je n’aurai pas dû venir
te déranger pour çà.
Inconsciemment, elle le prit dans ses bras et
se serra contre lui. Déjà troublé visuellement
par son corps sublime, le contact de ses formes
faillit lui faire perdre pied. Mais il se ressaisit
pour mieux réaliser qu’il aimerait bien prolon-
ger ce délicieux instant. Il plongea ses yeux dans
les siens et, sans le vouloir, leurs lèvres
14Parité cruelle
s’effleurèrent. Émilie s’écarta, prit sa main et
l’attira sur le bord de la couette en désordre de
son clic-clac :
– Assis-toi, Tom, et raconte-moi ! Tu en sais
plus que tu le dis pour être déjà menacé.
Il lui obéit, mais elle ne lâcha pas sa main. Il
ne s’en étonna pas, ils étaient tellement amis, et
depuis si longtemps.
– En fait, expliqua-t-il, je me suis étonné tout
récemment qu’un certain nombre de dispari-
tions ne fût nullement élucidé en France. Pas de
début de piste, pas de découvertes macabres et,
de plus, il s’agit souvent de jeunes femmes qui
ont déjà été victimes d’agressions, sexuelles ou
pas. Et ce nombre me paraît croître de façon
inquiétante.
– Je ne suis pas encore bien réveillée, Tom,
mais je crois comprendre que certaines dispari-
tions seraient volontaires et que les personnes
concernées ne veulent pas que quiconque se
mêle de leurs affaires !
– Ce n’est peut-être pas faux, mais comment
savoir qui me menace ? Des bourreaux ou des
victimes ?
– Les bourreaux préfèrent rester dans
l’ombre ! Je les vois mal bloguer pour attirer
l’attention, sauf dans le cas d’un serial killer qui
s’amuserait à provoquer la police rien que pour
se croire le plus fort !
15Parité cruelle
– Et si ces disparues volontaires voulaient
cacher quelque chose qui nous échappe ?
– Au point de te menacer de mort ?
– Çà ne tient pas la route ! C’est un canular
et je vais enquêter plus sérieusement !
– Réponds d’abord à cette menace, Tom,
peut-être en sauras-tu un peu plus.
– D’accord, Émilie, merci de m’avoir écouté
et excuse-moi d’être venu si tôt !
– Je te pardonne une fois de plus, mais tâche
de retrouver ton portable ! Et tiens-moi au cou-
rant.
– Promis ! De ton côté, si tu avais quelques
informations avec ton journal…
– Ah ! Je comprends mieux ta visite mati-
nale ! Maintenant que tu es soi-disant menacé,
tu veux me mettre dans le coup !
– Mais non, Émilie, j’ai juste besoin d’infos !
– Ne t’inquiète pas, Tom, je ne te laisserai
pas tomber !
Tom se leva et regarda Émilie, toujours assise
sur le canapé. De sa hauteur, il ne put détacher
ses yeux de son décolleté bâillant et resta quel-
ques secondes comme hypnotisé. Voyant son
trouble, elle se leva, lui prit le menton entre le
pouce et l’index et lui dit :
– Tu es un petit coquin, Tom, mais vois-tu,
çà ne me déplait pas !
– Oh ! Moi non plus, Émilie ! Et je revien-
drai bien vite te revoir ! Et…
16Parité cruelle
– Et quoi ?
– Peut-être oublierai-je de repartir, qui sait ?
– Moi ! Moi, je le sais ! Je sais que je devrais y
réfléchir !
– Dans ce cas, je te laisse réfléchir, pour moi,
c’est déjà fait !
Il l’attira à lui, prit sa bouche consentante
pendant de longues secondes et, tout douce-
ment, à regrets, il s’écarta d’elle.
– Bon, il faut que j’y aille, Émilie ! Je cherche
mon portable et je te rappelle. Je pense sincè-
rement qu’il faudrait que nous pensions un peu
plus à nous, à nous deux. Je crois que notre
complicité est bien plus que de l’amitié !
– Tom ! Tu as une façon bizarre pour me
faire une déclaration… d’amour !
– Très maladroite ! J’en conviens ! Mais je
viens de prendre conscience que j’étais un par-
fait imbécile.
– Ne dis pas de bêtise, Tom ! Peut-être
n’étions-nous pas prêts ?
– Tu as raison ! J’ai toujours regretté de de-
venir adulte ! Mais aujourd’hui…
Ils s’embrassèrent à nouveau, mais cette fois,
ils eurent du mal à se séparer.
– Je t’aime, Émilie, ce n’est pas le scoop de
l’année, mais çà fait du bien de le dire !
– Moi aussi, Tom, je savais depuis toujours
que pour nous, c’était tout tracé. C’était juste
une question de temps. Sois prudent ! Si tu as
17Parité cruelle
une nouvelle menace, tu laisses tomber ! Tu
trouveras bien une autre idée pour écrire ton
thriller du siècle !
– Je me recyclerai dans les contes pour en-
fants !
Il la quitta sur cette boutade et se retrouva
sur le palier. Pour la première fois depuis qu’il
appréciait la compagnie d’Émilie, il partit à
contrecœur avec l’envie folle de sonner à nou-
veau pour l’embrasser encore, avec passion, et
beaucoup plus longtemps. Cependant, son his-
toire le tracassait et il se hâta de sortir de cet
immeuble tranquille de la rue d’Alleray. Il respi-
ra à pleins poumons l’air encore frais de ce dé-
but de printemps. La journée s’annonçait belle
et les oiseaux du petit square s’en donnaient à
cœur joie. Ce cliché tout simple d’un pur bon-
heur de la vie contrastait odieusement avec le
sujet glauque qu’il avait choisi et dont la mise en
œuvre s’avérait plutôt délicate. Il marcha à
grands pas pour rentrer chez lui, rue de l’Abbé
Grégoire, au dernier étage d’un vieil immeuble
du 17ème siècle, sous les toits. Il était très fier
de son petit appartement de deux pièces, aux
fenêtres mansardées, qu’il avait remis à neuf et
décoré avec goût. En rentrant, il comprit ins-
tantanément ce qui manquait le plus dans son
confortable intérieur : une touche féminine, une
présence féminine, bref, la présence d’Émilie.
18Parité cruelle
Pour commencer, comme il venait de le
promettre à celle qui, désormais, faisait battre
son cœur plus vite, il chercha son téléphone
portable. Il dut reconnaître que si l’ordre régnait
à peu près dans son antre de célibataire, il n’en
était pas de même dans le coin où il avait instal-
lé son bureau. Les rayonnages servant de biblio-
thèque croulaient sous les bouquins touchant
pratiquement à tous les domaines, sans omettre
les classiques des plus grands auteurs des 18ème
èmeet 19 siècle. Des revues, magazines et jour-
naux jonchaient le sol et le clavier de son ordi-
nateur disparaissait presque sous une montagne
de papier. S’imaginant en souriant qu’Émilie
l’observait, il entreprit de ranger un peu ses
dossiers, sans hâte et avec méthode. Comme
pour mieux l’aider dans sa recherche, l’air de la
« Cavalerie légère » envahit la pièce. Son télé-
phone se trouvait sous les dernières feuilles
éparses. Il s’en empara et laissa éclater sa joie :
le numéro affiché était celui d’Émilie.
– Déjà arrivé, Tom ? Tu as marché vite ! Je
t’appelais pour t’aider à retrouver ton portable !
– Et bien tu as réussi, Émilie ! Il était à côté
de mon ordinateur, sous une pile de papiers.
Mais rassure-moi, tu ne m’as pas appelé uni-
quement pour çà ?
– Non, Tom, je voulais juste être sûre que je
n’avais pas rêvé.
19Parité cruelle
– Que nous n’avions pas rêvé, veux-tu dire !
Quel idiot j’ai été de ne pas voir ce qui sautait
aux yeux !
– Alors nous sommes deux idiots !
– C’est normal, Émilie, qui se ressemble
s’assemble !
– S’assemble ? Décidément, tu es très co-
quin, aujourd’hui !
– Je ne peux déjà plus rien te cacher !
Écoute, Émilie, je m’occupe tout de suite de
cette histoire de blog, et je reviens te chercher
pour aller déjeuner dans un petit coin tran-
quille ! D’accord ?
– D’accord, si nous ne parlons pas boulot !
– Promis ! Je crois que nous avons beaucoup
d’autres sujets de conversation à aborder !
– C’est aussi mon avis ! Je file sous la dou-
che, il est déjà tard !
– A tout de suite, mon cœur !
Il raccrocha en réalisant qu’il venait, pour la
première fois de sa vie, d’utiliser un mot tendre
envers une superbe et jeune femme. « Mieux
vaut tard que jamais ! » prétend le proverbe. Il
activa son ordinateur en veille et se connecta
sur son blog personnel. Il relut plusieurs fois le
message de la menace à peine voilée :
« En quoi certaines disparitions vous intéres-
sent ? Cessez de fouiner, sinon, c’est vous qui
disparaîtrez ! »
20Parité cruelle
– C’est très clair, se dit-il, et très vague à la
fois ! Qui donc peut prendre ombrage de mes
recherches ? Je n’arrive pas à comprendre
comment je puis être dérangeant pour ces gens-
là, comparativement à la police et les médias !
Pourtant, je n’avais fait qu’émettre la supposi-
tion que des témoins anonymes pouvaient en
savoir plus que ce qui était livré en pâture à
l’opinion publique.
Effectivement, c’était incompréhensible car,
dans l’hypothèse assez vraisemblable qu’aucun
témoin ne vienne faire des révélations inédites
sur son blog, son enquête ne pouvait pas décol-
ler.
– Ou bien alors, continua-t-il à voix haute,
cet individu croit que j’en sais long sur le sujet !
Je ne vois pas d’autres explications !
Il s’assit sur sa chaise de bureau et pianota
nerveusement :
« A quoi rime cette menace ? Je n’en sais pas
plus que le commun des mortels ! Et comme
vous pouvez le constater sur ce site, je n’ai
guère de témoignages me permettant de démar-
rer mes investigations ! De plus, il y a sur Inter-
net 1.130.000 liens en rapport avec des dispari-
tions ! Allez-vous lancer plus d’un million de
menaces ? »
Il resta connecté et alla dans sa chambre
pour se changer. Il voulait faire honneur à Émi-
lie et l’emmener dans un restaurant correct. Un
21Parité cruelle
de ses amis étant maître d’hôtel dans un restau-
rant réputé du boulevard du Montparnasse, il
l’appela aussitôt et put réserver une table. En-
suite, il retira son vieux jogging fatigué et ouvrit
sa penderie pour choisir un costume qui met-
trait en valeur la silhouette que lui renvoyait la
glace. De ce côté-là, il n’avait pas à se plaindre
car la nature l’avait assez avantagé. Un mètre
quatre vingt, tout en muscles discrets, un visage
agréable rappelant les traits de Tom Cruise, ce
qui avait facilité le diminutif de Tom pour
Thomas, brun aux yeux bleus, il avait tout pour
attirer la gente féminine. De plus, il était intelli-
gent, sans jamais en faire étalage, facile à vivre,
gentil et serviable et juste assez timide pour ca-
cher ses qualités à ceux moins bien lotis. Émilie
ne s’y était pas trompée depuis l’adolescence.
Mais elle n’était pas en reste. Grande, élancée,
blonde au joli minois, les yeux verts, un petit air
mutin, le sourire facile qui creusait d’agréables
fossettes, elle ne laissait pas les hommes indiffé-
rents, surtout quand leur regard s’attardait sur
son corps sublime, digne d’une star de cinéma.
Tom et Émilie frôlaient la trentaine et for-
maient un beau couple sans en avoir pris encore
conscience.
Tom opta pour un costume d’un gris clair,
une chemise bleu ciel avec la cravate assortie
puis, une fois habillé, il revint devant son ordi-
nateur. La réponse n’avait pas traîné :
22Parité cruelle
« Nous savons que vous savez ! Laissez tom-
ber, c’est notre dernier avertissement ! »
– Mais à qui ai-je donc à faire, nom d’une
pipe ! Il me vouvoie, il dit ‘nous’, donc il s’agit
d’une bande ou d’une organisation quelconque !
L’écriture est correcte et sans fautes
d’orthographe. Par les temps qui courent, çà
devient rare chez les voyous ou les criminels, et
même les autres ! Et puis, merde ! Pour le mo-
ment, seule Émilie compte à mes yeux ! Nous
réfléchirons ensemble !
Il ferma le fichier et éteint l’ordinateur. Il
était presque midi, il était temps d’aller chercher
Émilie. Il sortit de l’appartement, dévala
l’escalier et se retrouva dans la rue. Son coupé
cabriolet Mégane était garé deux rues plus loin,
dans le parking en sous-sol d’un immeuble as-
sez récent de la rue du Cherche Midi. Il ne mit
guère longtemps pour arriver rue d’Alleray et
trouver une place de stationnement. Quand il
sonna à la porte d’Émilie, il se surprit à trem-
bler. Et s’il avait rêvé la révélation de ce matin ?
Mais la jeune femme devait l’attendre avec im-
patience car elle ouvrit aussitôt.
– Rentre vite, Tom !
Elle le poussa presque dans l’entrée, claqua la
porte derrière lui et se blottit dans ses bras. Ils
s’embrassèrent, timidement d’abord, tendre-
ment ensuite, et façon « passion gourmande »
pour rattraper le temps perdu. Quand ils com-
23Parité cruelle
prirent enfin leur bonheur tout neuf, elle le prit
par la main et lui dit :
– Viens t’asseoir deux minutes, je suis pres-
que prête !
Chacun sait que lorsqu’une femme dit « je
suis prête », il vaut mieux s’asseoir pour conti-
nuer l’attente. Elle avait revêtu une robe simple,
d’un rose pâle fort seyant, dont l’élégance dis-
crète mettait ses formes en valeur. Le décolleté
était tout en suggestion et ses beaux cheveux
blonds, relevés en chignon, laissaient voir de
ravissantes oreilles renvoyant l’éclat d’un mi-
nuscule diamant. Elle vérifia une dernière fois
son maquillage léger et, par la porte ouverte de
la salle de bains, Tom restait bouche bée
d’admiration comme s’il voyait son amie pour la
première fois.
– Je maintiens que j’étais un parfait idiot jus-
qu’à ce matin ! dit-il.
– Redescends sur terre, Tom ! se moqua-t-
elle. Veux-tu que je te pince pour te prouver
que tu es bien réveillé ?
– Non, pas vraiment ! Mais tu sais que saint
Thomas voulait vérifier en touchant avec ses
mains !
– Chaque chose en son temps, très cher ! As-
tu regardé ton blog ?
– Hélas, oui ! Ceux qui me menacent persis-
tent et signent ! Ils prétendent que je sais énor-
mément de choses !
24Parité cruelle
– Oublie pour le moment ! Nous réfléchi-
rons ensemble et prendrons nos dispositions. Il
est hors de question que tu prennes des risques
simplement pour écrire un bon thriller !
– Tu as raison, ce serait absurde !
– Je suis prête ! On y va ?
– C’est parti !
25Parité Cruelle
2
Les disparitions de jeunes femmes, dans le
monde entier, sont devenues un véritable fléau
comparable aux ravages de la drogue, la drogue
qui d’ailleurs intervient souvent dans ce type
d’affaires. Et pas seulement. Au Mexique, par
exemple, après la disparition et le meurtre de
300 femmes et jeunes filles en quelques années,
dans la région de Ciudad Juarez et Chihuahua,
une mission d’information récente stipulait lors
d’une conférence de presse :
« Ces femmes ont été tuées parce qu’elles
étaient des femmes. Dans cette région, les
femmes sont souvent traitées comme des ob-
jets ; elles peuvent être utilisées, abusées, vio-
lées, battues et finalement tuées et jetées en
toute impunité. Pendant des années, personne
n’a enquêté efficacement sur ces crimes, ce qui
a considérablement entamé la confiance de la
population locale dans le système de justice pé-
nale. »
Cela fait frissonner, et encore plus quand on
lit ce qui suit :
27 Parité cruelle
« Au cours des vingt dernières années, envi-
ron 500 femmes autochtones ont disparues des
communautés partout au Canada. Et pourtant,
le gouvernement, les médias et la société cana-
dienne continuent à garder le silence. »
Ces drames ne sont pas l’apanage de
l’Amérique et se multiplient sur tous les conti-
nents, de l’Europe à l’Asie du Sud-est, sans ou-
blier l’Afrique. La prostitution et la drogue n’en
sont pas toujours les causes principales et Am-
nesty International en fait l’un de ses combats
en titrant sur Internet : « Halte à la violence
contre les femmes. » Cette association montre
du doigt, entre autres, la Jamaïque :
« Chaque année, des milliers de femmes et de
jeunes filles en Jamaïque subissent des violences
sexuelles. Beaucoup de survivantes de ces viols
souffrent en silence. Beaucoup d’obstacles exis-
tent dans la société et dans les systèmes judiciai-
res, ce qui les empêche de porter plainte. »
Les détails sordides des affaires connues sont
atroces et n’ont pas laissé indifférentes les
nombreuses associations qui tentent de lutter
contre ce fléau récurent. Leur lutte ameute
l’opinion publique internationale par
l’intermédiaire des médias. Thomas avait été si-
déré en découvrant le nombre astronomique de
sites Internet traitant de ce sujet.

28Parité cruelle
En France, le cas de Landru a fait école de-
puis longtemps. Le nombre de victimes ne
cesse de croître et chacun a encore en tête
l’affaire Fourniret ou celle des disparues de
l’Yonne. Toutefois, les agressions ne sont pas
toujours suivies de meurtres ou de disparitions.
Les viols sont en progression constante dans
l’hexagone et la situation devient de plus en
plus préoccupante. La preuve en est un article
très édifiant du Figaro en date du 10 novembre
2006 qui titre : « Une femme violée toutes les
deux heures. » Quelques exemples cités se pas-
sent de commentaires :
« Dans la banlieue de Lyon, trois inconnus
percutent volontairement une automobiliste,
l’enlèvent et la séquestrent pour la violer à tour
de rôle dans un squat pendant une nuit entière.
Aux abords du lac de Créteil, un toxicomane
pointe son pistolet sur trois jeunes étudiantes.
Terrorisées, elles sont agressées l’une après
l’autre avant d’être abandonnées, pantelantes.
Dans les sous-sols d’un immeuble du 13ème
arrondissement de Paris, une locataire de 37 ans
est traînée par les cheveux derrière un pilier où
elle est bâillonnée, plaquée au sol et abusée
alors qu’elle a perdu connaissance. En marge de
ces récents drames, Clémentine Autain, 33 ans,
adjoint au maire de Paris chargé de la jeunesse,
vient de révéler, au travers d’un livre portrait, le
viol qu’elle a enduré à 22 ans sous la menace
29Parité cruelle
d’une arme blanche aux abords de l’université
de Paris-VIII-Saint-Denis.
Plus que jamais, les affaires d’agressions vi-
sant des femmes majeures occupent les services
de police et de gendarmerie. »
L’article précise que le « tabou ne semble pas
tombé et que les victimes restent en proie à un
indicible traumatisme et, souvent, un profond
sentiment de honte. » D’après le collectif fémi-
niste contre le viol, qui reçoit les appels des vic-
times, une seule sur dix porterait plainte. Les
dernières statistiques policières révèlent que
70 % des viols sont élucidés à l’échelon national
et que 2932 violeurs présumés ont été interpel-
lés dans l’hexagone en 2005. Parmi eux figurent
634 ressortissants étrangers, 75 mineurs et
58 femmes.
« Les investigations durent souvent des mois
pour confondre un suspect. Le violeur, qui agit
par pulsion et en fonction des opportunités, n’a
en général jamais vu sa victime, dix minutes
avant le passage à l’acte. Dans ces conditions, il
est difficile de faire un lien entre la victime et le
bourreau. Ce dernier, prudent, ne laisse guère
de trace génétique ou d’empreintes exploitables.
Par ailleurs, il prend soin de dissimuler son vi-
sage ou de masquer les yeux de sa victime. »
Nonobstant, aucune information ne peut ré-
véler le comportement des 9 victimes sur 10 qui
ne portent pas plainte après une agression
30Parité cruelle
sexuelle. Certes, on peut imaginer qu’elles vi-
vent très mal leur indicible traumatisme et leur
profond sentiment de honte. Leur vie étant bri-
sée, cela peut aller de la grave dépression ner-
veuse à une indicible envie de vengeance pou-
vant engendrer une déviance criminelle. Ce fait
n’étant pas encore prouvé, il est impossible
d’établir des statistiques dignes de foi. Mais le
viol reste avant tout un crime, et non pas un
simple acte de délinquance comme d’aucun
voudrait le laisser croire pour y trouver une ex-
plication, voire une excuse, en montrant du
doigt notre société qui marche sur la tête. Dé-
linquance et violence font monter la mayon-
naise dans laquelle on ajoute volontiers les in-
grédients permettant de désigner
d’hypothétiques coupables : chômage, exclu-
sion, précarité, intégration ratée ou refusée,
manque de repères, manque d’éducation, illet-
trisme et analphabétisme, et cetera. Cependant,
on oublie parfois de mettre en lumière la pa-
resse flagrante, physique ou intellectuelle, véri-
table maladie incurable, cancer non identifié de
la race humaine, l’appât du gain facile procuré
par les magouilles et trafics en tous genres, le
plaisir de nuire, de vandaliser, de brutaliser, de
tuer. Nul crédit faramineux ne viendra à bout
d’esprits tordus et encore moins la langue de
bois de certains politiques. Il faut aussi recon-
naître que la vieille maxime soixante-huitarde
31Parité cruelle
« Il est interdit d’interdire » a fait son chemin et
n’a pas arrangé les choses en inculquant insi-
dieusement aux jeunes esprits perméables,
l’indiscipline, l’irrespect, l’incivilité, la haine de
son voisin à peine mieux loti, la haine de tout ce
qui peut représenter une quelconque autorité, la
haine de l’uniforme, ce qui est une véritable in-
sulte à la nation car c’est une ingratitude ignoble
envers ceux qui l’ont porté pour que la France
reste la France. Trop de films ou téléfilms bana-
lisent le viol et toute autre forme de violence.
Les scènes violentes frisant le voyeurisme d’un
film X en effaceraient presque la tragique souf-
france des victimes, petit oubli facile pour ne
pas se donner mauvaise conscience. Quant au
mode d’emploi pour combattre ce fléau, la
première ligne ne doit pas être encore écrite.
On serait tenter de faire le parallèle entre le viol
et la prostitution : plus vieux crime du monde,
plus vieux métier du monde. Triste palmarès.
Tous ces mots pourraient paraître creux,
mais l’actualité met à mal chaque jour toute
forme d’explication, tout début d’hypothèse. En
effet, quel commentaire peut-on faire en lisant,
dans un grand quotidien parisien, sous la rubri-
que « En bref », en date du 12 mai 2007, l’article
suivant :
« Un garçon de 13 ans a été mis en examen
jeudi pour le viol d’une enfant de 11 ans, en Es-
sonne. Placé sous contrôle judiciaire, on lui re-
32Parité cruelle
proche aussi deux agressions sexuelles sur deux
autres victimes. »
Le diable aurait-il déjà tout appris à ce gamin
de 13 ans ? Il serait tentant de penser qu’un tel
degré de perversité si précoce est inné.

Le mystère de cette spirale infernale restant
entier, Thomas Gardanne avait bien envie d’en
déchiré un coin du voile en enquêtant sur quel-
ques cas de disparitions de jeunes hommes, per-
suadé qu’il y avait un lien avec les agressions
contre les femmes. La parité étant l’un des em-
blèmes phares de la modernisation galopante de
notre civilisation, il craignait que la violence et
la cruauté volent la vedette à tous les autres
domaines où elle devrait plutôt s’appliquer. On
l’attend depuis longtemps en politique, dans le
monde professionnel, mais on ne l’attendait pas
tellement dans les rubriques des faits divers ré-
pugnants.
Contrairement à ce qu’il avait dit à Émilie,
Thomas avait déjà rassemblé les éléments de
différentes affaires de disparitions de jeunes
femmes ou jeunes filles. Trouvées sur la toile, il
les avait imprimées et avait constitué
d’impressionnants dossiers avec l’apport de
nombreuses coupures de presse. Mais sa curio-
sité ne s’arrêtait pas là. La violence, sexuelle ou
non, allant croissant, il avait remarqué, en lisant
avec attention les rubriques « En bref » qui ne
33Parité cruelle
faisaient jamais la une des grands quotidiens,
que certaines victimes ayant survécues physi-
quement à leurs blessures, disparaissaient à leur
tour. Était-ce une disparition temporaire pour
leur permettre de se reconstruire psychologi-
quement ou une retraite définitive dans un ha-
vre de paix quelconque afin de fuir notre civili-
sation en pleine décadence ? Dans ces cas pré-
cis, les familles ou les amis proches ignoraient
tout de ces disparitions apparemment volontai-
res et les enquêtes policières n’aboutissaient
pas. Et pourtant, nul ne peut disparaître com-
plètement sans changer d’identité, sans argent,
sans aide aussi efficace que discrète. Thomas
avait au moins une bonne raison personnelle
pour creuser sur ce type de disparitions.

Cela remontait à presque deux ans mainte-
nant. Il avait entamé un début de relation
amoureuse avec une jeune femme de 26 ans qui
travaillait avec lui. Elle s’appelait Agnès Beau-
vais, était fort jolie, les cheveux auburn, les yeux
noisette, toujours gaie et insouciante du lende-
main. Ils se voyaient plusieurs fois par semaine
et elle passait la nuit chez lui car elle habitait en
banlieue, dans une H.L.M., qu’elle voulait fuir le
plus vite possible devant l’insécurité grandis-
sante. Hélas, elle n’eut pas le temps de concréti-
ser son projet.
34Parité cruelle
Un soir d’hiver, alors qu’elle rentrait un peu
plus tard que de coutume, elle fut agressée par
deux voyous de sa cité qui l’entraînèrent de
force dans les caves. Comme elle voulut résister
en se débattant, ils la brutalisèrent et la violèrent
avant de s’enfuir en la laissant à demi nue et
presque inconsciente. Ce fut un habitant de
l’immeuble qui la trouva ainsi et appela la police
et les pompiers. Elle fut hospitalisée et se remit
assez vite de ses blessures corporelles. Néan-
moins, elle était détruite psychologiquement et
dut affronter une longue psychothérapie.
Contrairement à la majorité des femmes dans
son cas, elle porta plainte, sa colère froide
l’emportant sur la peur. Les violeurs furent arrê-
tés assez rapidement et elle dut encore subir
l’épreuve de la confrontation. A ce moment-là,
ses parents, ses proches, pensèrent tous qu’elle
remontait lentement la pente grâce à ses efforts
inouïs. Mais elle refusa de revoir Thomas et
démissionna même de la librairie. Puis, du jour
au lendemain, elle disparut sans laisser le moin-
dre mot ni début de piste. L’enquête ne débou-
cha sur aucun indice. Elle avait vidé son compte
bancaire et avait pris une simple valise.
Tom avait compris qu’Agnès était blessée à
vie. Il avait déjà étudié ce type de situation pour
écrire une nouvelle sur ce sujet qui lui tenait à
cœur car il ne pouvait pas admettre que la bar-
barie existât encore de nos jours. C’est sans
35Parité cruelle
doute à la suite de ce drame terrible qu’il n’avait
plus cherché à faire de nouvelles conquêtes. A
l’époque, il s’était un peu confié à Émilie, mais
son âme blessée l’empêchait de comprendre
qu’elle pouvait lui offrir bien plus qu’une amitié
sincère et qu’une épaule consolatrice. Ce thriller
en préparation, il voulait le dédier à Agnès et à
toutes ces victimes détruites à jamais. Menaces
ou pas, il ne renoncerait pas.

Lorsque Thomas avait quitté son domicile, il
n’avait pas prêté attention à une femme
d’environ quarante ans, à la beauté presque
provocante, qui se trouvait sur le trottoir d’en
face, devant une petite boutique de chaussures.
Dès qu’il eut tourné le coin de la rue, elle tra-
versa et rentra dans son immeuble dont le hall
n’était pas encore sécurisé par un interphone ou
un digicode. Elle grimpa les escaliers en silence
et arriva sans hésiter devant la porte de Tho-
mas. Bien outillée comme un cambrioleur che-
vronné, elle enfila des gants fins en latex, ouvrit
la porte en quelques secondes et rentra dans
l’appartement. C’était le coin bureau qui
l’attirait. Elle s’y précipita et commença à réper-
torier tous les dossiers concernant les dispari-
tions. Comme Thomas avait fait un peu de ran-
gement auparavant, la tâche lui en fut facilitée.
Elle prit le temps de tout noter, remit tout en
place, exactement comme elle l’avait trouvé, et
36Parité cruelle
soupira en paraissant soulagée. Puis, elle alluma
l’ordinateur. Mais quand le bureau Windows
s’afficha, lui réclamant de saisir le mot de passe,
elle ne voulut pas s’attarder à chercher à le
contourner. Elle arrêta le système et éteint
l’ordinateur.
« Il faudra que je revienne, se dit-elle, je suis
sûre qu’il va pousser ses recherches plus loin !
Pour l’instant, il n’a pas été plus loin
qu’Internet ! Et toutes ces disparitions se sont
terminées par des crimes odieux ! Il n’a presque
rien sur les autres disparues ! »
Et elle repartit comme elle était venue. Pen-
dant ce temps, Émilie et Thomas arrivaient
boulevard du Montparnasse. Ils étaient sur un
petit nuage et n’avaient guère parlé dans la voi-
ture. Ce ne fut qu’une fois installés dans le res-
taurant, une coupe de champagne à la main,
qu’ils ne se quittèrent plus des yeux comme
pour mieux lire au fond de leur âme. Ils n’y dé-
couvrirent qu’amour et tendresse et aussi le re-
gret du temps perdu.
– Tom, lui dit Émilie d’une voix douce, puis-
que nous avons enfin ouvert les yeux sur nos
propres sentiments, je dois t’avouer qu’il y a dé-
jà quelques temps que j’espérais ce jour béni.
Mais j’avais l’impression que quelque chose
t’empêchait de te dévoiler alors que je savais
que tu éprouvais bien plus que de l’amitié pour
moi.
37Parité cruelle
– Toujours l’intuition féminine ! Mais ton
analyse est exacte, Émilie. Je t’aime, sans doute
depuis très longtemps. Peut-être est-ce pour ce-
la que je n’ai pas compris que c’était le véritable
amour ?
– Si cela peut te rassurer, Tom, j’ai réagi un
peu comme toi, à la seule différence que j’ai
analysé l’intensité de ce sentiment bien avant
toi. Pourquoi crois-tu que je te laissais sonner à
ma porte n’importe quand, que je t’ai accueilli
en petite tenue un peu pour te tester et que je
ne t’ai jamais refusé de t’aider dans tes enquêtes
ou tes écritures ?
– Je t’ai dit tout à l’heure que j’avais été un
parfait idiot, mais en fait, j’avais comme une es-
pèce de blocage.
– Tu fais allusion au peu que tu m’avais dit
sur une certaine Agnès ? Elle a un rapport avec
ton idée de thriller ?
– Oui. Je voudrais dédier ce bouquin à toutes
ces victimes et surtout envoyer un message aux
disparues qui sont encore en vie, comme
Agnès, certainement. J’aimerais que mon thriller
colle au plus près de la vérité et que son impact
médiatique oblige les autorités de chaque pays à
châtier les criminels avec toute la sévérité qui
s’impose. Cette barbarie qui perdure depuis que
le monde est monde est intolérable aujourd’hui.
Ce sera mon combat !
– Notre combat, désormais !
38Parité cruelle
Elle lui prit la main, la serra fort et osa poser
la question qui la titillait depuis longtemps :
– Tu l’aimais, Agnès ?
– Oui, du moins, à cette époque, je croyais
l’aimer, car je ne connaissais pas encore la force
d’un sentiment tel que je le ressens aujourd’hui
pour toi. Alors disons que je l’aimais bien, que
nous étions heureux de nous retrouver ensem-
ble. Nous éprouvions une considération mu-
tuelle, avions une complicité sans failles et
beaucoup d’humour. Et deux salauds l’ont dé-
truite !
– Il est certain que si elle a fuit notre monde,
c’est qu’elle est blessée à vie.
– Où qu’elle soit, elle aura forcément
connaissance de mon bouquin. Alors, j’aurais
atteint mon but !
– Je t’aiderai, Tom, je te le promets. A ce ni-
veau-là, une jalousie féminine idiote serait cri-
minelle !
Le maître d’hôtel vint prendre leur com-
mande et ils en profitèrent pour changer de su-
jet. Thomas ne voulait pas gâcher cet instant
délicieux en ne parlant que de lui et de son pro-
jet. Bien au contraire, il se rendait compte qu’il
ne connaissait pas bien l’Émilie d’aujourd’hui
qui n’était plus son amie d’enfance, mais bel et
bien la femme qui l’aimait. Alors, ils ne parlè-
rent que d’eux-mêmes pour se découvrir
comme s’ils n’avaient été encore que deux
39Parité cruelle
étrangers quelques heures auparavant. Cette si-
tuation était comique et ils en rirent avec la
même insouciance que tous les amoureux de la
planète. Le repas fut délicieux et ce n’était pas le
vin consommé avec modération qui les rendait
euphoriques.
Ils sortirent du restaurant deux heures plus
tard et marchèrent un peu dans le quartier du
Montparnasse. Ils s’arrêtaient souvent pour
s’embrasser et ces brefs contacts enflammèrent
leurs sens. Sans même se concerter, ils regagnè-
rent la Mégane et Thomas démarra.
– Je t’emmène chez moi, tu veux bien ?
– J’irai jusqu’au bout du monde avec toi !
– C’est trop loin ! Je suis trop pressé !
– Je maintiens que tu n’es qu’un coquin !
– C’est fort possible, Émilie, mais c’est
moins grave que d’être un idiot !

Tout en riant et bavardant, ils arrivèrent vite
rue de l’Abbé Grégoire. Ils grimpèrent les esca-
liers comme si, tout à coup, ils étaient fort pres-
sés. Thomas introduisit sa clé dans la serrure,
mais il stoppa net son geste en devenant pâle
comme la mort.
– Qu’y a-t-il, Tom ? s’inquiéta Émilie en ob-
servant son changement de physionomie.
– La serrure ! J’ai l’impression qu’elle a été
plus ou moins forcée !
40Parité cruelle
Effectivement, la clé avait du mal à se frayer
un passage entre les pistons du barillet. Cepen-
dant, en s’y reprenant calmement à plusieurs
reprises, il parvint à tourner la clé et ouvrir la
porte.
– Si quelqu’un est rentré ici, c’est sur mon
bureau que j’en trouverai la preuve !
– Mais Tom, tu viens tout juste d’être mena-
cé et ton appartement aurait déjà été visité ! Si
çà commence comme çà, nous pouvons crain-
dre le pire ! Il faudra porter plainte !
– Non, Émilie ! Pas tout de suite ! Si je mets
la police dans le coup, s’en est fini de mon en-
quête et les représailles seront pires ! Essayons
d’abord de trouver ce qu’ils cherchent et, si
possible, qui sont-ils !
Ils se précipitèrent vers le bureau et Thomas
alluma aussitôt son ordinateur.
– J’ai verrouillé tous mes dossiers sensibles
avec un mot de passe, dit-il. Si notre visiteur y a
cherché quelque chose, il en sera pour ses frais
car il n’a pas eu le temps matériel de trouver
mes codes !
Il patienta quelques minutes et soupira en
constatant que sa supposition était exacte. Puis
il s’empara d’une première pile de chemises car-
tonnées contenant ses documentations réperto-
riées avec méthode.
– Tom, s’écria Émilie, tu m’as dit que tu
commençais seulement à glaner des informa-
41Parité cruelle
tions importantes ! J’ai plutôt l’impression que
tu avances plus vite que tu ne me l’as laissée en-
tendre !
Il rougit et bégaya sa réponse qui avait du
mal à sortir :
– C’est que… j’ai commencé à m’intéresser
à… aux disparues supposées encore vivantes !
– Comme Agnès ? Tu peux me le dire, Tom,
car çà expliquerait mieux la première menace et
cette intrusion chez toi !
– Je suis ridicule, Émilie, je ne voulais pas
que tu prennes ombrage du fantôme d’Agnès !
– Maintenant que tu connais ma position à
ce sujet, il ne doit plus y avoir de tabous entre
nous !
– Je te remercie, Émilie. Il est évident que
ceux qui me surveillent ne le font pas à cause
des enquêtes déjà rendues publiques sur Inter-
net ou dans les médias.
– Exactement ! Et cette menace signifierait
que les disparues volontaires n’aiment pas que
l’on vienne fouiner de trop près sur leur sort !
– Cela signifierait aussi que ce n’est pas une
disparue toute seule qui me chercherait des en-
nuis !
– Connaissais-tu les parents d’Agnès ?
– Je les avais rencontrés à l’hôpital, après son
agression. Ils m’avaient paru assez sympathi-
ques malgré le supplice qu’ils subissaient d’être
42Parité cruelle
impuissants devant la détresse de leur fille et sa
souffrance physique et morale.
– Tu devrais essayer de les rencontrer. Ils
possèdent peut-être certains indices sans même
s’en rendre compte.
– Tu as raison, Émilie, je les contacterai de-
main.
– Est-ce que l’intrus t’a volé quelque chose ?
– Oui ! Une seule chose : justement le dos-
sier d’Agnès. Toutefois, il n’y avait pratique-
ment rien à l’intérieur et j’ai tout en informati-
que. Mais je suis sûr que ce n’est pas elle qui est
venue ! Oublions cette affaire pour le moment.
J’espère que tu n’as pas oublié que je ne t’avais
pas attirée dans ma tanière pour çà !
– Ah ! Je vois ! C’est encore ton côté coquin
qui resurgit ! Chassez le naturel, il revient au ga-
lop !
– En parlant de naturel, j’avais bien aimé ta
tenue sexy de ce matin !
– Désolée, mais je ne l’ai pas amenée avec
moi !
– Çà, çà peut s’arranger facilement, car c’est
plutôt ce qu’il y avait dans ta tenue qui me fai-
sait frémir !
– Ah ! Oui ? Fais voir, comment tu frémis !
Il la prit dans ses bras et elle lui offrit sa bou-
che avec passion. De longs baisers s’en suivi-
rent tandis que leurs doigts déployaient des ta-
lents de génie pour venir à bout des boutons,
43Parité cruelle
fermetures Éclair et autre agrafe mystérieuse de
lingerie. Lorsqu’ils furent entièrement nus, tou-
jours debout, leurs lèvres encore soudées, ils
s’écroulèrent sur le lit. Leurs savantes caresses
mirent leurs sens en ébullition et leurs corps
s’unirent enfin pour les emmener au septième
ciel où ils restèrent de longues heures.
Lorsqu’ils redescendirent sur terre, le jour
déclinait. Un dernier rayon de soleil filtrait par
la fenêtre et venait jouer sur les lignes parfaites
du corps d’Émilie, le galbe de ses seins fermes,
les courbes de ses hanches, de ses fesses, accen-
tuant les contrastes sur sa peau lisse, donnant
plus de mystère aux zones sombres, de beauté à
celles mises en lumière. Thomas en restait bou-
che bée et cette vision ranima sa passion.
– Reste avec moi ce soir, susurra-t-il, cette
nuit, Émilie !
– Non, Tom, ce serait avec plaisir, mais je
n’ai aucune affaire avec moi. Ramène-moi rue
d’Alleray ! Mais, prends quelques effets, c’est toi
qui resteras chez moi !
– Comment pourrais-je refuser !
– Je file dans ta salle de bains et nous parti-
rons après !
– D’accord, Émilie ! Tu trouveras les serviet-
tes dans le placard de droite !
Elle se redressa, l’embrassa, et s’enfuit toute
nue dans l’appartement. Thomas se leva, enfila
44