Pas de vagues à Vannes

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« Si vous vous sentez coupable, créez-vous donc un avatar innocent ! » Depuis la mort de sa compagne, dont il se sent responsable, l‘auteur cherche à vaincre ses pulsions suicidaires en se composant un personnage à qui il fait vivre une autre vie que la sienne. Son avatar, jouant au détective privé dans une ville d’apparences et de faux-semblants, où les vérités des notables ne sont pas toutes bonnes à dire, se livre à un jeu dangereux : parviendra-t-il à échapper au destin prévu par son auteur ?


Publié le : vendredi 4 mars 2016
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EAN13 : 9782334104845
Nombre de pages : 396
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-10482-1

 

© Edilivre, 2016

Avertissement

Les personnages, les noms ainsi que les événements et lieux cités dans cet ouvrage sont purement imaginaires et ne sauraient avoir de rapport avec des personnes vivantes ou ayant vécu. Toute ressemblance avec des situations réelles ne serait que pure coïncidence.

Préface

À la fin du mois d’août dernier, alors que je me promenais sur la grande plage convexe à l’est de l’île de Houat, à huit milles au sud de l’entrée du golfe du Morbihan, j’ai découvert dans un creux de rocher une petite pochette étanche pour smartphone. Elle était à moitié recouverte de goémon et des mouettes tentaient en vain de la crever avec leurs becs. Je l’ai ramassée et j’ai vu qu’elle contenait un étui de plastique rigide qui renfermait une clef USB, bien conservée au sec. Sur une étiquette était écrit en majuscules à la main : « MÉMOIRES D’UN AVATAR – CE N’EST PAS PARCE QUE JE VOUS RACONTE CETTE HISTOIRE QUE JE SUIS ENCORE VIVANT. » Intrigué par ma trouvaille, je suis remonté à bord de mon voilier et j’ai parcouru les fichiers de la clé USB sur ma tablette : il s’agissait de notes pour un projet de roman policier dont le personnage principal se nommait Éon Camel.

Le lendemain matin, j’ai demandé à la capitainerie du port si l’on avait connaissance de quelqu’un de ce nom ou d’un romancier qui aurait séjourné sur l’île, et j’ai posé la même question dans les hôtels et restaurants du village. Tout le monde me répondit par la négative. J’ai fait des recherches similaires dans les mairies et gendarmeries de Quiberon et de Vannes : en vain. Rentré à Paris, j’ai complété mes investigations sur Google et d’autres moteurs de recherche plus spécialisés, sans résultat. Aucun fichier non plus sous ce nom dans la base de données Cléo de la Société des Gens de Lettres.

J’ai communiqué ces notes d’un inconnu à des amis en leur indiquant l’origine mystérieuse des fichiers. Ils les lurent et me suggérèrent de les retravailler pour les publier sous la forme d’un roman, puisque c’était la volonté de leur auteur anonyme. J’ai rassemblé, complété et structuré l’ensemble des fragments de textes et j’ai proposé à l’éditeur le titre Pas de vagues à Vannes, en reprenant le sous-titre original Mémoires d’un avatar : vous avez le résultat sous les yeux. Quant aux autres personnages cités, je me suis assuré que leurs noms étaient imaginaires, tout en précisant avec l’éditeur, suivant la formule consacrée, que : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. » Enfin, je me tiens à la disposition du romancier inconnu pour le rétablir danstoutes ses prérogatives, s’il voulait se manifester, à ses risques et périls comme l’indique l’histoire que vous allez lire.

Quelques semaines avant la parution du livre en librairie, l’éditeur m’a signalé avoir reçu le court message anonyme suivant, qui ajoute encore au mystère :

 

« Monsieur, vous allez publier le livre Pas de vagues à Vannes qui met en scène un certain Éon Camel. J’ai connu la plupart des personnages qui figurent sous des noms d’emprunt dans ce roman. Cette histoire n’est que trop vraie et l’auteur, s’il n’est pas mort, a tout intérêt à continuer à le faire croire. »

Quoi qu’il ait pu faire, j’espère pour ma part qu’on ne me prendra pas pour l’auteur inconnu…

Philippe de Ladebat

Citation

 

 

La vie n’est qu’une histoire, pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot et qui ne signifie rien.

Shakespeare
Macbeth

Prologue à marée basse

Le 7 juillet à 7 heures du matin de cette année-là, à marée basse, sur les vasières de Larmor-Gwened au fond du golfe du Morbihan, on pouvait voir, émergeant d’un amas de varech, un bras humain, blanc, la main dressée vers le ciel. Une mouette, perchée sur les doigts rigides, criait vers quelque esprit marin.

Allongé à plat ventre dans les hautes herbes qui couvrent la dune, un homme observait le rivage. Avec ses puissantes jumelles Bushnell, il avait suivi un vol de mouettes qui s’était abattu dans une mare d’eau stagnante formée par le jusant. Il regardait maintenant passer les jeunes femmes matinales qui faisaient leur jogging sur le sentier des douaniers en contrebas. Il scrutait les détails de leurs peaux mates, les gouttes de sueur qui brillaient sous leurs aisselles, leurs visages, leurs cous et devaient glisser entre leurs seins. Il observait les zones d’ombre formées par la transpiration. Quand elles s’arrêtaient pour souffler ou faire quelques mouvements de gymnastique, il zoomait sur les cernes bleus que la fatigue dessinait sous leurs yeux.

Peu à peu la légère brume de l’aube, vaporeuse, s’est dissoute et retirée vers le large ; alors les premiers rayons rasants du soleil levant ont dévoilé l’ourlet de mousse blanche du bord de l’eau qui se retirait en glissant en silence sur le sable, abandonnant des chevelures d’algues pourrissantes. Et puis un grand chien noir est passé. Il courait dans l’eau, bondissant par moments, aboyant aux mouettes, reniflant de-ci de-là. Il s’est planté en arrêt devant le tas de varech, truffe luisante, humant vers quelque effluve marine, attendant sans doute un ordre de son maître. Ensuite il s’est écarté de la masse d’algues et a commencé d’aboyer. Aussitôt les oiseaux qui picoraient sur la vasière se sont envolés. L’homme aux jumelles de la dune a regardé le rivage, tentant de comprendre ce qui intriguait le chien. En zoomant il a bien vu alors, lui aussi, un bras humain, blanc, tendu vers le ciel.

Un court instant l’attention de l’homme fut attirée par une ombre qui se déplaçait lentement sur la grève argentée. Il crut voir une charrette de goémonier tirée par un cheval avec une silhouette, debout sur le chargement, tenant une fourche. Se détachant en contre-jour sur le plan d’eau clair, l’attelage lui fit penser à celui de l’Ankou, moissonnant les morts de la nuit. L’homme frissonna, puis regarda une joggeuse, arrêtée devant lui, examinant sa montre connectée. Apparemment rassurée, elle reprit bientôt sa course, indifférente à tout ce qui ne pouvait influencer sa consommation calorique et son rythme cardiaque.

Le golfe du Morbihan se remplit et se vide à chaque marée, comme une énorme panse avalant puis vomissant un festin gargantuesque de mer, de poissons, d’algues et de vase noire. Au fond du golfe, à marée haute, la mer paraît lasse. Fatiguée d’avoir rempli tous les recoins rocheux, d’avoir envahi toutes les anfractuosités sableuses qui la boivent, d’avoir remonté toutes les rigoles sinueuses et brillantes, d’avoir franchi tous les goulets et doublé toutes les pointes, la petite mer a parcouru, sournoise, avec seulement quelques légers remous, les vingt-cinq kilomètres qui la séparent de l’océan. Le grand lac marin de la marée haute s’étale alors avec ses eaux plates, lascives, huileuses, brillantes au soleil ou piquées sous la pluie, dissimulant les déchets des hommes.

Plus tard, la mer se retirant transformera le lac en marais, avec ses flaques lisses bordées de vasières grises, d’algues vertes et brunes, de laisses de mer piquées de boulettes et galettes de goudron. Le va-et-vient imperturbable des marées règle la vie du rivage. Quoiqu’il arrive chez les hommes, la mer sera de retour à son heure.

Tapi au fond du golfe, le port de Vannes retient ses eaux sales par une porte-écluse qui ne laisse filtrer qu’un mince filet d’eau quand la mer se retire. Ici, même les marées qui rythment les côtes ne sont pas perceptibles. Dans le bassin à flot, les voiliers sont figés, prennent des poses convenues sur l’eau plate qui ne renvoie que leurs images sages. Il n’est pire eau que l’eau qui dort.

Protégée des vents de la côte et des vagues du large, la ville sommeille, retient son souffle, garde ses secrets derrière ses remparts délabrés et ses façades bourgeoises d’un autre temps. Au mur d’une maison à pans de bois de la rue de Noé, des sculptures en granit polychrome représentent « Vannes et sa femme » : épaule contre épaule, ces deux gros bourgeois vannetais sourient d’un air benoît aux passants. Depuis le début du xvie siècle, leurs figures joviales défient le temps et ne s’émeuvent plus de rien : ils en ont vu d’autres ! Un peu plus loin, sur un mur du musée de la Cohue, une grande peinture naïve représente les murailles de la ville d’Ys, avec une jeune femme nue levant les bras au ciel devant une énorme vague sur le point de l’engloutir avec sa ville corrompue.

Les touristes ne s’émeuvent pas de ce sombre rappel mythique et mitraillent les vieilles pierres, en prenant des poses avenantes pour leurs pages Facebook et leurs selfies. C’est pour la galerie.

Là-bas, sur la rive de Larmor-Gwened, on a maintenant dégagé du tas de varech un demi-corps humain, jaune-verdâtre avec des lividités violacées ; les gendarmes ont tendu leurs rubans de balisage rouge et blanc pour éloigner les touristes : circulez, il n’y a rien à voir. Le rideau allait tomber sur la scène de crime.

I

« En tout homme,
il y a un autre homme. »
Stephen King
Nuit noire, étoiles mortes

Flashback en TGV

Autant vous raconter mon histoire dès le début des évènements qui m’ont conduit à écrire ce roman.

Ce jour-là, à peine installé dans le TGV Paris-Rennes, je me suis plongé dans le dernier polar de Phil Exter que je venais d’acheter dans un Point Relay de la gare Montparnasse. La quatrième de couverture mentionnait :

Il n’est pas exagéré d’affirmer qu’on trouverait difficilement un seul adulte en France qui ne soit au courant des aventures de Phil Exter, dont l’auteur, éponyme, est un maître reconnu du roman noir. Chacun, de la centaine de ses romans traduits et publiés en France depuis 1990, a passé de cap des 200 000 exemplaires et on en trouve des traductions dans une dizaine de langues. Douze titres ont en outre été repris au cinéma et deux d’entre eux adaptés et joués au théâtre.

Phil Exter publia Seuls les morts ne reviennent jamais un mois avant sa mort accidentelle en France, dans le naufrage de son voilier au large de l’île de Houat en Bretagne sud. Il avait situé le décor de ce dernier roman dans cette région qui lui rappelait, disait-il, les côtes de son Massachusetts natal. Le lecteur familier de ses personnages les retrouvera tous ici, comme pour un dernier hommage à leur auteur disparu ; gageons que de nouveaux lecteurs trouveront aussi, dans ce dernier ouvrage, l’envie de s’engager dans son œuvre.

Le train partait, la place près de moi, côté fenêtre, était encore libre et les deux sièges en face étaient occupés par une jeune femme et une fillette. Le TGV glissait en silence sous un ciel rayé de caténaires, entre des murailles de barres d’immeubles gris jaune, tagués, bordant les voies ; traversait des gares de banlieue aux noms évocateurs de campagnes disparues ; frôlait des RER pleins à craquer de travailleurs banlieusards. Pour moi, ces temps de voyages étaient toujours des temps morts : une fois parti on ne peut plus modifier ni l’allure, ni le parcours ; prisonnier et pris en charge par la SNCF, sauf à somnoler, on est renvoyé à soi-même. Il valait mieux écouter Wagner en poursuivant ma lecture. J’ai fait dérouler le menu de mes MP3 classiques sur l’écran de mon Samsung Note et choisi le prélude de Tristan et Iseut. C’était mon enregistrement préféré de Wagner, dirigé par Karl Böhm à Bayreuth, avec la merveilleuse soprano Birgit Nilsson dans le rôle d’Iseut.

En face de moi la jeune femme téléphonait en anglais avec un regard absent, dans le vague. Elle parlait fort en faisant des grands gestes inutiles de sa main libre, comme si son interlocuteur était devant elle. Ignorant les recommandations de la courtoisie SNCF et malgré les regards peu amènes de deux voyageurs qui étaient de l’autre côté du couloir, elle faisait en même temps des remarques en français à la fillette qui tentait de lui prendre son téléphone.

Des champs avec des vaches, des petits bois, une rivière sinueuse, des haies en clôture, des villages blottis autour d’églises fermées, des collines au loin avec de légers nuages blancs en couronnes s’encadraient maintenant dans la fenêtre ; je pensais à ces images de campagnes françaises illustrant les très vieux livres de géographie scolaire. Douce France. Toujours parti dans des pays lointains pour mon métier de photographe animalier, voilà bien longtemps que je n’avais pas parcouru mon pays natal seul, en train ; tous ces paysages m’étaient pourtant familiers, comme ces couleurs pastel du ciel qui les baignaient : je me sentais bien « d’ici ». Le temps défilait dans le silence tiède du wagon qu’envahissait le chant d’Iseut.

– Je vais devoir vous déranger car j’ai la place réservée à côté de vous.

– Quoi ? ai-je demandé en sursautant, sans doute l’air ahuri, à un voyageur planté devant moi. J’étais plongé dans ma lecture et vous m’avez surpris, je vous en prie, dis-je en repliant les jambes pour le laisser passer.

L’homme était accompagné d’un contrôleur ; il avait dû demander à changer de place, car il y avait bien une heure que le train avait quitté Paris. Il s’installa à la place libre, côté fenêtre en face de la fillette.

J’ai repris mon livre. Je possédais la centaine de romans policiers de Phil Exter que j’avais lus et relus pour retrouver sans surprise son personnage favori de détective privé cherchant à s’en sortir à tout prix et se faisant toujours plus ou moins arnaquer par de superbes femmes fatales. Seuls les morts ne reviennent jamais titrait ce dernier livre de Phil Exter, paru en juin 2014, au titre prémonitoire : l’auteur était mort un mois après.

« La première fois que j’ai vu la fille de Betty Noolan, elle était dans sa baignoire. Un appareil mural de luminothérapie donnait une lumière blanche, froide, sans ombres, comme sous un scialytique. Une petite culotte et un soutien-gorge violets traînaient dans une flaque d’eau sur le sol de mosaïque verte. Sur une étagère, un smartphone calé dans son dock passait Misty, par Stan Getz, à côté d’une tablette qui affichait un aquarium avec un poulpe gigotant dans une forêt d’algues. Les longs cheveux roux de la fille flottaient autour de son visage ; elle était belle, toute nue, toute blanche : de quoi rêver, n’étaient quelques détails. Ses yeux gris grands ouverts, immobiles, fixaient le plafond et deux trous sous son sein gauche laissaient couler des filets de sang dessinant des volutes rouges dans l’eau rosie du bain. J’ai pris trois photos de la fille, par réflexe et je suis parti en vitesse.

Dans mon boulot de détective privé, mon affaire ce sont les problèmes courants de la vie des gens : surveillance de maris, de femmes ou d’enfants, recherche de personnes ou de preuves, histoires de chantage, entremises discrètes… Je laisse toujours les crimes de sang à la police ; sur ce coup-là, il m’a fallu faire exception, car j’avais passé la nuit avec la mère de cette fille. »

À côté de moi l’homme avait déplié son journal. Chaque fois qu’il tournait une page en froissant le papier, sa main droite se trouvait à deux centimètres de mes yeux. Cela m’empêchait de lire tranquillement. Je n’aime pas du tout qu’on empiète ainsi sur mon espace personnel : pour repousser l’intrus, j’ai rabattu la tablette du siège et débordé avec mon bras sur l’accoudoir mitoyen. Du coup je n’avais plus envie de lire ; j’ai rangé mon bouquin et observé mon voisin.

Trapu, large d’épaules, l’homme devait avoir la cinquantaine. Il portait un costume gris anthracite sur un gilet de soie grise et une chemise blanche, avec une cravate club bleue rayée beige. Le visage empâté avec un nez épaté, un début de double menton, des lèvres minces et le front haut avec des cheveux gris fer coupés courts, indiquaient un personnage soucieux de son apparence et voulant donner une impression de dignité et de sérieux, voire de rigueur et de dureté. Ses lunettes demi-lune cerclées d’or, fixées en avant de son nez, laissaient voir de petits yeux vifs marron, surmontés de sourcils noirs. Il dégageait une odeur de tabac mêlée d’un parfum musqué. Sans avoir rien remarqué, il continuait à parcourir La Dépêche de l’Ouest, en tournant vite les pages, sans paraître s’intéresser à des articles particuliers. La dernière page tournée, il replia le journal sur ses genoux et déclara tout haut tourné vers moi :

– Il n’y a jamais rien de bien passionnant dans ces journaux régionaux ; des informations locales sans intérêt et des informations nationales maltraitées par des journalistes qui se bornent à commenter, sans grand talent, des dépêches d’agences… Quant à l’international, c’est très loin de leurs préoccupations ; par contre ils se déchaînent sur les faits divers locaux et dans les commentaires sportifs : on ne peut rien ignorer de la rencontre des clubs de foot de Vannes et de Lorient, des problèmes posés par la prolifération des algues vertes ou par l’envasement du port de Vannes. Dans la presse, à la radio ou à la télévision on manque aujourd’hui de vrais journalistes, la plupart ont acheté leurs diplômes dans des petites écoles « de communication » comme on dit ; bien qu’ignares et incultes, ils ont un pouvoir de petits coqs bavards et donneurs de leçons qui terrorise pourtant tout le monde.

Je n’ai pas réagi ; cela sentait la provocation : j’aurais très bien pu être un de ces journalistes. À quoi bon relever ces jugements outranciers, sans nuances, prononcés à la cantonade. Je ne lisais pas souvent cette presse, mais je trouvais, au contraire, que ces journaux régionaux français étaient plutôt bien faits et répondaient à de vrais besoins spécifiques de leur lectorat. D’ailleurs j’avais lu qu’avec ses deux millions cinq cent mille lecteurs et ses cinquante éditions locales, La Dépêche était en tête de la presse quotidienne régionale… Mais je n’avais aucune envie de répondre à ce genre de type qui tente de remplacer la distinction qui lui manque, par une morgue affectée et un snobisme malvenu.

Un peu plus tard, alors que je commençais à sommeiller, je sentis que mon voisin bougeait à nouveau et se levait de son fauteuil.

– Pardonnez-moi monsieur, mais je vais encore vous déranger pour aller faire un tour au bar. Accepteriez-vous de venir prendre un verre avec moi ? Il fait trop chaud dans ce train.

Sitôt debout, j’ai regretté d’avoir accepté l’invitation par politesse instinctive. Je n’aimais guère ces conversations de rencontre et je redoutais tout autant les déballages personnels sans intérêt de mes interlocuteurs inconnus, que leurs éventuelles questions, souvent trop intrusives à mon goût ; d’ailleurs j’y répondais toujours par des mensonges éhontés, en racontant des histoires que j’improvisais sur le coup. Dans ces cas-là, je me fabriquais une sorte d’avatar, comme on le fait dans les jeux de rôles vidéo ou sur internet, et je rentrais dans une « second life » à ma façon et destinée à mon interlocuteur.

Une fois installés dans le wagon-bar devant deux cocas, l’homme commença à se raconter : notaire à Vannes, il allait deux ou trois fois par mois à Paris pour suivre des affaires immobilières ou traiter des dossiers de successions chez un confrère parisien du boulevard Malesherbes, dont il était le correspondant pour le Morbihan.

Après des paroles banales sur la beauté des côtes morbihannaises, leur soi-disant microclimat, et des commentaires convenus sur l’agrément de la vieille ville de Vannes, les nombreuses liaisons TGV…

– Nous ne sommes qu’à un peu plus de trois heures de Paris, conclut-il, péremptoire, comme si la courte durée du trajet constituait un titre de gloire pour sa ville.

Je ne manifestais sans doute pas assez d’admiration pour cette prouesse de la SNCF, si bien que le notaire me posa la question rituelle que je redoutais toujours :

– Et vous cher monsieur, qu’est-ce qui vous amène en Bretagne ?

Je ne sais à quel signe distinctif il avait repéré que je ne vivais pas en Bretagne, mais je n’avais aucune envie de raconter ma vie, ni de me lancer dans une conversation oiseuse. Pour détourner la conversation de tout sujet personnel, j’ai pensé au roman policier de Phil Exter que je venais de commencer. Il y avait là de quoi construire, à l’improviste, mon avatar du moment pour satisfaire la curiosité du notaire.

– Je vais à Rennes pour une enquête concernant une disparition. Je suis détective privé ou comme on dit en France « Agent de Recherches Privées ».

– Détective privé, c’est très intéressant, s’exclama le notaire, je croyais que ça n’existait que dans les livres ; vous me laisserez votre carte, car il m’arrive d’avoir recours dans ma profession à des personnes de confiance pour des services confidentiels. En plus je suis un lecteur très amateur de romans policiers, façon Maigret.

– Vous savez cela ne se passe pas souvent comme dans les romans et le fameux commissaire Maigret de Simenon faisait partie, lui, de la police officielle, ce qui n’est pas mon cas, affirmais-je, pour le conforter dans mon mensonge.

Je me pris alors au jeu et lui racontai mon prétendu métier de détective privé en m’inspirant de mes lectures de Phil Exter, de Raymond Chandler, de Léo Malet… et je tirai profit de leurs exemples pour continuer la conversation sans parler de moi.

– J’ai longtemps travaillé pour une grande agence parisienne, mais maintenant je suis à mon compte, avec seulement une secrétaire pour taper mes rapports, gérer mes contacts téléphoniques et tenir ma comptabilité. Depuis quelque temps, je cible la clientèle aisée, précisai-je, mon travail consiste à aider les gens riches à dissimuler leurs problèmes ou à les aider à les régler, dans la plus grande discrétion bien entendu. Problèmes de couples, zizanies parents-enfants, recherche de personnes, surveillance de maris ou de femmes, enquêtes de moralité, problèmes de chantage, constitution de dossiers sur des personnes ou des affaires, etc. En dehors de la discrétion obligatoire, mon boulot demande surtout de la patience, de la ténacité et de la curiosité. En général je n’ai pas de rapport avec la police, car ce que je fais ne les intéresse pas et si je tombe sur une affaire qui est de leur ressort, je les avertis. Quant à la presse et aux médias en général, il est clair que je m’efforce de les tenir à l’écart, car mes clients demandent toujours la plus totale discrétion.

Sur ma lancée je me piquais au jeu par des « copier/coller » de mes souvenirs de lectures ou de séries télévisées.

– Dans la pratique j’enquête le plus souvent sans dévoiler mon métier. Soutirer des informations en se faisant passer pour un autre est une imposture classique, d’ailleurs autorisée par la déontologie de ma profession. Je prétends souvent rechercher des matériaux pour des écrivains ou pour leurs « nègres », pour qui je collecte une documentation qu’ils exploitent ensuite dans leurs romans. Quand je recherche quelqu’un et pour délier les langues, je raconte souvent travailler pour un notaire ou un généalogiste au sujet d’une recherche d’attribution d’héritage. Vous êtes bien placé pour savoir que les questions d’argent intéressent toujours les gens : ils espèrent tirer profit des renseignements qu’ils me donneraient, ou se découvrir, à l’occasion, un vieil oncle ou une vieille tante à héritage.

Le notaire me manifestait un réel intérêt et il enchaîna :

– Oui je connais ce genre d’affaires et je travaille avec un généalogiste de Rennes. Ce doit être passionnant toutes ces histoires cachées de la vie privée que vous êtes seul à connaître ; vous devez recueillir beaucoup de secrets de familles et la matière de bien des romans ; en vacances je lis souvent des romans policiers, mais je suis plutôt du genre vieille garde avec Simenon, Raymond Chandler ou James Hadley Chase. Beaucoup de polars contemporains m’ennuient car ils sont maintenant bourrés de détails techniques et scientifiques, plus ou moins exacts ou fantastiques, façon Les Experts de la télévision. La vie réelle et les relations entre les gens ne paraissent pas intéresser leurs auteurs ou ne leur apportent pas assez de matière bien excitante pour leurs lecteurs.

– Vous savez, la plupart font travailler des « nègres » qui enquêtent à leur place et leur fournissent du texte à la ligne. Ensuite ils reprennent des passages d’ouvrages techniques de criminologie ou de vulgarisation scientifique. Leur succès vient beaucoup du fait qu’ils jouent sur les peurs contemporaines et les mythes éternels, saupoudrés de sentimentalité facile. Ce sont des intoxications nécessaires : les envies et humeurs refoulées par la prudence, la peur ou les convenances sociales sont libérées en vrac dans ce genre de livres. Leurs lecteurs s’émeuvent à bon compte au-dessus de leurs moyens et s’offrent des vices par procuration

– Donc, si je peux me permettre, vous, vous travaillez plutôt façon Philip Marlowe…

Le notaire me poussait dans mes retranchements et il me fallait maintenant continuer sur ma lancée, en creusant mon nouveau rôle.

– La réalité de la vie des gens est beaucoup plus prosaïque : je passe le plus clair de mon temps à attendre en voiture, à « planquer » comme disent les paparazzis, à suivre et à épier des individus, à prendre des photos au téléobjectif, à demander des renseignements à des gens qui me mentent ou ne veulent rien me dire. Et puis, vous savez que nous n’avons pas bonne réputation : on nous traite souvent de « fouilles-merde », ce qui n’est guère flatteur pour ma profession.

– Oui, dans le temps on vous qualifiait de « brigade des cocus », quand vos homologues faisaient principalement la chasse aux adultères ; aujourd’hui ça ne doit plus faire recette mais ce métier mène à tout, le ministre Charles Pasqua n’avait-il pas commencé sa carrière en tant que détective privé à Grasse…

Comme il me revenait en mémoire un récent article de L’Express sur cette profession, je servis au notaire, un petit commentaire à ma façon :

– Avec la crise beaucoup de chômeurs aux abois s’improvisent enquêteurs, et ces amateurs mènent des investigations fantaisistes en faisant des filatures et en violant sans vergogne la vie privée. Ces charlatans abusent des clients en détresse pour des honoraires injustifiés. Il suffit de regarder leurs propositions sur internet pour s’en convaincre… En ce moment ce qui marche bien, ce sont ceux que l’on nomme « les pisteurs », ils sont chargés par les employeurs de repérer les absences injustifiées et les faux arrêts maladie. Il y en a aussi qui tournent mal, car ils essayent de soutirer de l’argent à des anciens clients : leur travail les met au courant de beaucoup de choses et quand ils manquent d’argent, il leur est facile de pratiquer une manière de chantage. Si nous retournions nous asseoir ? proposai-je, à court d’imagination et pour faire diversion.

Le notaire acquiesça en me demandant de bien vouloir lui rendre service en l’appelant tout de suite sur le nouveau portable qu’il venait d’acheter à Paris et dont il voulait vérifier le bon fonctionnement. Il me tendit une carte de visite :

– Appelez-moi à ce numéro s’il vous plaît. Vous allez être le premier à me téléphoner sur mon nouveau jouet… C’est le dernier BlackBerry Passport ; je ne suis pas expert en technologie et il paraît que c’est ce qui se fait de mieux comme outil professionnel. Bientôt ces nouveaux machins serviront à tout sauf à téléphoner et je n’ai que faire de la plupart leurs fonctionnalités… J’en ai acheté un pour mon standing, précisa-t-il, en ricanant.

Je me suis exécuté et le notaire me répondit ; puis, tapotant sur son clavier :

– Ainsi j’aurai votre numéro que j’enregistre, si vous le permettez, en cas de besoin…

Revenu à ma place, j’ai tout de suite regretté d’avoir ainsi dévoilé mon propre numéro de portable, et tandis que le notaire contemplait son téléphone comme s’il s’agissait d’un objet mystérieux, j’ai tenté de reprendre la lecture de mon policier. En vain. Il poursuivait la conversation.

– Voyez-vous cher monsieur, je suis aussi un peu détective à mes heures ; c’est d’ailleurs pour cela que j’étais allé à Paris hier, car un de mes clients m’a confié une curieuse affaire. Il venait d’acheter un tableau à Drouot, sans grande valeur, et représentant un bord de mer avec des rochers ; l’ayant fait restaurer, on lui a signalé qu’il s’agissait d’une surpeinture ; intrigué il le fit examiner et on vient de l’informer qu’il s’agit d’un tableau de Sérusier représentant deux jeunes Bigoudènes en costumes avec coiffes sur fond de bateaux de pêche. On avait peint dessus, on ne sait pourquoi, une croûte sans valeur. Le pire c’est que mon client m’a dit qu’il préférait la surpeinture effacée. Comme quoi on peut posséder des trésors sans le savoir ni le vouloir !

Je n’avais aucune envie d’entretenir cette conversation sur l’école de Pont-Aven, mais de toute façon un Sérusier ne vaut pas un Gauguin. Cette histoire du notaire me fit penser à une réplique que Marcel Carné dans Quai des Brumes met dans la bouche d’un peintre désenchanté : « Je peins malgré moi les choses qui sont derrière les choses : quand je vois un nageur, je peins un noyé. » Je n’en dis rien à mon voisin qui aurait été surpris, et peut-être vexé, d’apprendre qu’il ne parlait qu’à un avatar.

Le notaire s’était enfin tu et, les yeux mi-clos, paraissait somnoler. J’ai cherché les mots croisés dans le journal qu’il m’avait passé. « Fait face » en six lettres. J’inscrivis en majuscules « MIROIR », puis « Transformations » en sept lettres : j’ai porté le mot « AVATARS » qui me paraissait de circonstance. Ça collait. Sous un tunnel les vitres reflétaient maintenant l’intérieur du wagon en couleurs sombres et mouvantes. J’ai vu le reflet de mon propre visage en gros plan, plaqué sur les images d’autres voyageurs. La sortie du tunnel effaça ces images fugaces : le train traversait une gare avec des gens figés sur le quai comme sur un instantané.

En face de moi la femme et la fillette avaient dû aller au bar. À la place de la fillette un livre pour enfants était resté sur la banquette, posé ouvert par le milieu. C’était une édition illustrée de La Traversée du miroir de Lewis Carroll ; j’ai reconnu l’image des deux jumeaux Tweedledum et Tweedledee qui discutaient avec Alice ; je connaissais ce passage par cœur :

– À quoi penses-tu qu’il rêve ? demanda Tweedledum.

– Personne ne peut le deviner, dit Alice.

– Eh bien, il rêve de toi ! s’exclama-t-il d’un air triomphant. Et s’il cessait de rêver de toi, où crois-tu que tu serais ?

– Où je suis à présent, bien sûr, répondit Alice.

– Pas du tout ! Tu ne serais nulle part. Tu n’es en réalité qu’un des personnages de son rêve !

J’ai reposé le livre sur le siège de la fillette, en songeant aux personnages d’un roman que je projetais d’écrire et qui n’existeraient, eux aussi, que dans mon rêve, tout comme cet avatar que j’avais créé pour mon voisin et qui allait disparaître avec lui. Bientôt on annonça « Rennes, cinq minutes d’arrêt » avec diverses correspondances. J’ai salué le notaire d’un « Au revoir maître » et pris la queue des voyageurs dans le couloir ; l’autre me gratifia d’un traditionnel :

– Bon séjour en Bretagne, mais laissez-moi donc votre nom.

Pris de court, je lui ai lancé le nom de l’auteur et du détective privé du roman policier que j’étais en train de lire.

– Exter, Phil Exter, répondis-je.

Dès que je fus descendu du TGV, j’ai regretté d’avoir quitté Paris. J’avais cru ainsi oublier la mort de ma compagne Hélène, en me replongeant dans l’ambiance de mon enfance bretonne. Maintenant j’allais me retrouver tout seul dans ma maison natale. Rien n’aurait changé depuis la mort de mes parents dix ans plus tôt. J’ai pensé qu’ils n’avaient pas connu Hélène et qu’elle n’était jamais venue ici. La grande glace au-dessus de la cheminée du salon me renverrait mon image dans un décor où je me sentirais désormais étranger. Peut-être aurais-je mieux fait de rester dans notre appartement de Paris, où tout me rappelait encore la présence d’Hélène.

Pendant deux jours j’ai erré dans Rennes et je me suis occupé de faire remettre en état la vieille Coccinelle cabriolet de mes parents retrouvée sur cales dans leur garage. Et puis j’ai décidé de retourner à Paris, car cette solitude inoccupée me ramenait toujours au souvenir d’Hélène.

La veille du jour où je comptais rentrer, alors que je sommeillais devant une série américaine à la télévision, la sonnerie de mon smartphone me réveilla. Il devait être environ 22 heures.

– Allo, monsieur Exter, ici maître Leroy, excusez-moi de vous déranger si tard, mais, vous souvenez-vous de moi ?

J’ai tout d’abord pensé à une erreur en entendant ce nom, puis je me suis souvenu en effet du visage et de la voix un peu pontifiante de ce notaire vannetais, avec lequel j’avais voyagé quatre jours plus tôt.

– Oui, maître je me souviens très bien, vous êtes notaire à Vannes.

– En effet, cher monsieur. J’espère que votre séjour professionnel dans notre bonne ville de Rennes se passe bien. Pour ma part, je vous en avais touché un mot, je pourrais avoir un petit travail à vous confier, si vous étiez disponible avant votre retour à Paris.

Je me rappelai maintenant que je m’étais en effet présenté au notaire comme un détective privé chargé d’une enquête à Rennes. Après un court temps de réflexion, je me suis dit que ce serait peut-être une bonne occasion de me changer les idées en continuant à jouer ce rôle de détective fictif ; il y aurait peut-être de quoi alimenter mon projet de roman. Mais il fallait que je donne un autre nom au notaire, car celui de Phil Exter était connu des lecteurs de polars, et il pourrait vite découvrir que ce n’était pas mon vrai nom. J’avais sous les yeux mon paquet de cigarettes Camel, alors j’ai pensé : « Allons-y pour Camel » :

– Le temps de terminer mon enquête ici, je serai disponible, disons à partir d’après-demain. Mais je dois vous avouer quelque chose : dans mon métier, je ne donne pas souvent mon vrai nom, mais des noms fantaisistes ; c’est ce que j’ai fait dans le train en vous indiquant le nom d’un auteur de romans policiers que j’aime bien : mon nom n’est pas Phil Exter, mais Camel, comme la marque de cigarettes blondes.

– Pas de problème cher monsieur Camel, mais entre nous je préfère les cigares, plaisanta-t-il. Je suis ravi que vous acceptiez, car c’est une affaire personnelle, confidentielle, un peu particulière… Je préfère la confier à quelqu’un de Paris, inconnu à Vannes et que je connais déjà un peu, disons même, quelqu’un avec qui j’ai sympathisé.

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