Peau d'ange

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Un père appelle sa fille. Ce n’est pas elle qui décroche, mais son assassin. Horrifié, le père doit écouter mourir sa fille unique, sans rien pouvoir faire, tandis que le monstre répète ces mots : « une si belle peau... »

Quiconque chercherait vengeance, mais ce père a plus de ressources que les autres. Il n’est pas l’homme d’affaires effacé que connaissait sa fille. Franco est un chef de gang londonien reconnu, qui compte bien faire jouer toutes les faveurs qui lui sont dues pour retrouver sa fille. Dont celle que lui doit le détective Tom Bevans.

Mais Tom est hanté par le chagrin, chaque affaire non résolue pèse lourdement sur sa conscience. Et il a déjà entendu les mots du tueur...


Publié le : vendredi 22 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370720580
Nombre de pages : 408
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couverture

P.D. Viner

Peau d’ange

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Marianne Feraud

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À mes parents.

Tout est votre faute.

Merci.

0

– Chef ! Le cadavre est par là ! s’exclame l’inspecteur Jane Thorsen avant de se retourner, aussitôt emportée par le maelström de blouses blanches qui passent la pièce au peigne fin à la recherche de la moindre trace de la vie qui s’y est éteinte.

Incapable de la rejoindre, ou peinant à s’y résigner, le commissaire Tom Bevans reste cloué sur place et observe le reste de l’équipe scientifique et technique qui pénètre dans le bâtiment. Ils sont équipés de kits de détection, de produits de marquage, d’appareils photo, de ruban adhésif, de bâches et d’une housse funéraire. Deux gros extincteurs maintiennent les portes ouvertes afin de laisser la fraîcheur nocturne s’insinuer dans l’immeuble comme un virus s’attaquant aux poumons. Tom resserre son manteau dont se dégage une odeur âcre de tabac, imprégnée dans la laine. Il aime la nuit des feux de joie, le 5 Novembre 1, les feux d’artifice, les hamburgers graisseux et les marionnettes en feu. Il a passé une si bonne soirée. Il se revoit tout près du bûcher géant prêt à être embrasé. Le bois exhalait le doux parfum de la terre et, en quelques secondes, les flammes s’élevaient vers le ciel.

Rappelle-toi, rappelle-toi.

Des gerbes de couleur explosaient dans le firmament, et des flammes orange dansaient dans ses yeux tandis que…

– Chef ! lance Thorsen depuis le seuil, rompant le charme. Les techniciens ont pris des échantillons et des photos. La zone est sécurisée, on peut examiner la victime.

– D’accord, répond Tom.

Elle hoche la tête et fait volte-face. L’espace d’un instant, une lueur de tristesse passe sur le visage de Tom.

Fini de se réfugier dans le passé, se dit-il.

À pas lents, il se résout à entrer dans l’école pour examiner la dépouille d’une jeune fille. Sous l’arche bordée de chênes, il remarque la devise de l’établissement gravée dans le marbre. « Plutôt mourir que de trahir sa foi. » Sérieusement ?

 

Pour éviter de contaminer les preuves, les techniciens ont aménagé un chemin en zigzag jusqu’au cadavre en contournant les taches de sang, mais elles sont si nombreuses… À croire que l’assassin s’est pris pour Jackson Pollock. Thorsen s’empresse de rejoindre la victime, puis se retourne pour voir Tom signer le registre et consulter la date et l’heure. 6 novembre 2006, 2 h 35. Bevans est désormais le plus haut gradé présent sur les lieux. Sa nonchalance la désarçonne. La plupart des officiers supérieurs affichent une assurance qui frise l’arrogance. D’habitude, l’inspecteur en charge de l’enquête débarque en aboyant des ordres et en exigeant des informations. Bevans, lui, arrive sur la scène du crime à la manière d’un homme traîné de force à un mariage et qui hésite à se tenir au côté de la mariée ou de son futur époux. Il avance avec lenteur, comme s’il refusait de perturber l’air sur son passage. Au bout de quelques pas, il marque un temps d’arrêt. En le voyant s’imprégner de l’atmosphère, jauger la pièce, elle se sent un peu gênée d’avoir déboulé et filé droit vers le corps. Mais la capitaine Thorsen n’est pas du genre à lambiner.

 

Tom scrute la salle. Très impressionnant pour une école de quartier, même privée. Le préau est presque aussi grand qu’un terrain de football, bordé de murs lambrissés dans un bois sombre et bardés de larges armoiries représentant les quatre bâtiments qui forment l’établissement. Le plancher est une marqueterie complexe et un dixième de la pièce est occupé par une estrade sur laquelle trône un piano, drapé d’un tissu vert. À droite sont empilées des chaises en plastique, peut-être quatre cents en tout. Tom ne s’est plus tenu dans un préau depuis bien longtemps. Au début de sa carrière, l’une de ses missions consistait à faire le tour des écoles et à apprendre aux élèves à reconnaître et éviter les dangers de la rue. Les enfants l’appelaient « Tom le policier » et il possédait un blaireau en peluche incollable en matière de sécurité routière. Plus tard, une fois Tom promu agent de liaison auprès des familles, l’animal était devenu spécialiste des questions de harcèlement, d’intimidation, d’automutilation, d’anorexie et d’inceste. Au bout du compte, la peluche s’était suicidée. Une triste fin.

Tom s’avance et s’arrête au beau milieu de la pièce. Thorsen se tient près du cadavre, l’air impatient. Il finira par la rejoindre. La lune brille à travers un puits de lumière, flanquée de l’étoile du berger. Tom ferme les yeux et formule le souhait de devenir un vrai petit garçon. Puis il se tourne vers les tubes de néon suspendus au plafond, qui illuminent la salle d’une lueur jaune pisseuse. Ils vrombissent tel un essaim d’abeilles.

– Les lumières étaient-elles allumées quand le corps a été découvert ? demande-t-il aux agents disséminés dans la pièce.

– Je ne crois pas, chef, répond Eddie-Gros-Lard d’une voix plus forte que les autres.

Jane Thorsen confirme d’un hochement de tête. Gardant la question dans un coin de sa tête, Tom se hâte en direction de la victime. Tandis que les torches des techniciens inondent la pièce de lumière, chassant les ombres de tous les recoins, Tom rejoint le chemin en zigzag menant à la jeune fille.

– Oh ! dit-il dans un souffle en atteignant la dépouille.

Elle est nue, plus que nue si une telle chose existe. Ses cheveux blonds sont maculés de sang. À la vue de ses bras et de ses jambes écartés, il est pris par l’envie de les refermer, de les recouvrir d’une épaisse couverture pour la réchauffer. Cette mort indigne, ce manque de respect le révulsent.

Pauvre petite fille morte.

Il se surprend en train d’imaginer des histoires sur elle, une vie pleine de… Arrête, Tom, c’est comme ça que tu te rends dingue. Il sera plus efficace s’il oublie qu’elle est la sœur, la fille, l’amie de quelqu’un, et s’il la considère comme un défi intellectuel, une série d’énigmes à résoudre au lieu de « cette pauvre petite fille morte ». Il ne doit pas songer à sa famille, aux larmes, à la douleur de la perte ou à…

Concentre-toi sur ce que tu vois, s’ordonne-t-il. Concentre-toi. Les chevilles et les poignets sont attachés par des liens en plastique. Bien, quoi d’autre ? Aucun signe de lutte, pas d’ecchymose ou d’entailles aux poignets. À première vue, elle était inconsciente quand on l’a ligotée, elle n’a jamais repris conscience après avoir été droguée. C’est déjà ça. Plus tard, quand il parlera aux parents, il sera en mesure de leur dire qu’elle n’a pas souffert sans avoir à mentir. Ce sera plus facile. Plus facile pour eux et pour lui.

Toi et ton sentimentalisme à la noix. Un souvenir l’interrompt un instant, une accusation que lui avait lancée Dani, il y a très longtemps. Concentre-toi. Il reporte son attention sur le cadavre. Sa peau blême est éraflée par endroits, et des traces de morsures sont visibles autour des seins. Des baisers passionnés ? Cette pensée lui paraît ridicule : il n’y a pas une once d’amour dans cette scène. Il se penche en avant et examine la tête, au-dessus de l’œil droit, au point d’entrée du marteau. Il devine sa trajectoire, la violence du coup porté au crâne, entraînant les os, le sang et la matière cérébrale vers le haut, et, formant une flèche, une tour crénelée de rouge et de rose, comme un château de princesse Disney. Il est tenté de s’asseoir auprès d’elle et de la serrer dans ses bras. Mais il est trop tard. Personne n’a tenu la main de cette fille ni ne lui a chanté une berceuse pendant qu’elle agonisait. Elle était seule, à l’exception du monstre qui a commis cette atrocité. Il espère qu’elle n’a pas eu peur.

Du coin de l’œil, il constate que Thorsen vient de terminer sa discussion avec le chef de la police scientifique et technique. Elle lui serre la main, puis s’avance vers lui.

– Que sait-on sur elle ? demande-t-il enfin à sa subalterne.

– On ne connaît pas encore son identité. On a trouvé des vêtements. (Thorsen prend une profonde inspiration.) Un uniforme d’écolière. (Tom tressaille.) Avec l’écusson que portent les pions, alors, s’il lui appartient bel et bien, elle est en terminale. La directrice est en chemin, et j’ai demandé à Jenkins de chercher des photos au secrétariat. D’une manière ou d’une autre, on saura bientôt qui elle est.

Tom acquiesce.

– Quand elle arrivera, faites-la attendre devant le portail, ordonne-t-il. Une fois que le corps sera dans un sac mortuaire, prêt à être transporté, la directrice pourra le voir, si elle s’en sent capable, mais je ne veux pas qu’elle aperçoive les blessures, juste le visage.

Juste son doux visage.

– Entendu.

Ils se tiennent en silence au-dessus du cadavre, chacun plongé dans ses pensées. Tom sent la colère gronder dans sa poitrine. C’était une lycéenne. Son cœur se brise devant cette vie gâchée, devant l’obscénité et à la cruauté de cet acte. Jane Thorsen ne tient pas en place. Elle a beau être blindée contre le chagrin, elle a besoin de bouger, d’agir. Ce n’est pas sain de s’apitoyer ou de s’attacher aux morts. Elle regrette que Tom Bevans l’ignore. Elle voit sa façon de se rapprocher d’eux, de s’impliquer… Il leur fait des promesses et parfois… Oh ! et puis qui est-elle pour le juger ? Son taux de réussite est phénoménal, n’est-ce pas ? Il se creuse la cervelle et les trouve, ces criminels qui détalent dans les ombres comme des bêtes sauvages. Tom Bevans a sauvé d’innombrables jeunes femmes. C’est un exemple pour tous ces jeunes officiers. Alors pourquoi a-t-elle envie de le prendre dans ses bras et de lui dire que tout ira bien ? Avec un lourd soupir, elle repart examiner quelques taches de sang.

Tom demeure immobile, la colère bout en lui. Il contemple le visage sans vie pendant cinq minutes. Vu de l’extérieur, il doit avoir l’air d’étudier la victime sous toutes les coutures, mais en réalité il tente simplement de refouler ses larmes. S’il en laisse une rompre la digue, il ne pourra plus les arrêter. Il est très souvent dans cet état en présence de morts. Il les voit tous étalés devant lui, par dizaines, jusqu’à la première fille morte. Jusqu’à cette femme qu’il aimait. Qu’il aime toujours, d’une façon pitoyable. Reprends-toi, se réprimande-t-il, au moment même où un autre agent s’avance vers lui pour se planter à son côté.

– Inspecteur Jenkins, l’accueille Tom sans sourire.

– Vous a-t-on informé des circonstances de cette soirée ? demande Jenkins avec son ton nasillard habituel.

– Je crois que j’ai saisi l’essentiel : les détails de la victime ont été entrés dans la base Holmes et l’alerte a été donnée. Les flics du coin nous ont appelés.

– Plus ou moins. Une équipe d’intervention a découvert le corps juste après 23 heures. Ils ont appelé une ambulance même s’ils étaient quasiment sûrs que la fille était morte.

Tom ne peut pas s’empêcher de balayer le sol du regard : du sang et de la matière cérébrale partout. Bien sûr qu’elle était morte, bon sang !

– Puis ils ont appelé la P.J. du coin et demandé l’envoi d’une unité de techniciens. Le commandant a donné son feu vert environ dix minutes plus tard. Ensuite, ils ont sécurisé les lieux et fouillé le rez-de-chaussée.

– Quand la P.J. est-elle arrivée ?

– Jamais. Entre-temps, l’affaire avait été entrée dans le système et nous avait été confiée. La P.J. s’est désistée. Ils n’ont pas mis un pied dans le bâtiment.

Tom pousse un profond soupir. Il devait être ravi que le protocole ait si bien fonctionné, c’est une bonne chose que personne d’autre n’ait pu contaminer la scène de crime. En revanche, cela signifie qu’ils ont un nouveau tueur en série sur les bras. Il y a au moins deux corps.

– Qu’est-ce qui a déclenché l’alerte ? demande-t-il à Jenkins en redoutant la réponse.

– Une ancienne victime : Spall, Heather Spall. Seize ans.

– Quand ça ?

– Il y a cinq semaines, à Leeds.

Il hoche la tête. Cela aurait pu être pire ; cela aurait pu remonter à des années.

– Quelles sont les similitudes ? reprend-il.

– Jusqu’ici, on n’a que de fortes présomptions, mais la position du corps…

– Y compris l’utilisation de liens en plastique pour maintenir les bras et les jambes ?

Jenkins consulte ses notes.

– Oui, les premiers rapports semblent correspondre.

– Quoi d’autre ? demande Tom en sentant de légères palpitations dans sa poitrine.

– À Leeds, l’arme du crime était aussi un marteau. Cause du décès : coup à la nuque, point de sortie juste au-dessus de l’œil droit. (Il marque une pause.) Le rapport mentionne également des morsures au sein.

– Ça fait beaucoup de points communs.

Tom s’éloigne de l’homme, ses pensées s’emballant déjà, puis se retourne pour demander :

– Est-ce qu’on connaît l’identité de la victime ?

– Matthews pense avoir trouvé une correspondance dans le fichier du secrétariat. Mais…

Tom hoche la tête. Il est parfois impossible d’établir un lien entre le visage d’un cadavre et une photographie. Une grande partie de la personnalité se trouve dans la vitalité, dans l’étincelle du regard et dans le sourire. Ôtez-lui la vie et elle ressemble à n’importe quelle adolescente blonde.

– D’accord. Est-ce que la directrice est en chemin ?

– Une voiture de police est allée la chercher. Elle n’était pas en état de conduire. Le choc.

– Prévenez-moi dès son arrivée.

– Oui, patron.

Jenkins tourne les talons, mais Tom le retient un instant.

– Est-ce que le docteur Keyson est arrivé ? demande-t-il en espérant que le médecin légiste aura l’occasion de voir le corps in situ, et pas simplement dans l’environnement stérile de la morgue.

– Non, mais on l’a convoqué.

– D’accord. Ne l’attendez pas pour transporter le corps si les techniciens sont prêts. Mais je veux qu’il se rende à Leeds pour y examiner le corps aussi vite que possible.

– En supposant qu’il y en ait un, chef.

– Dans le cas contraire, il pourra au moins récupérer toutes les photos, ainsi que les rapports de police et du médecin légiste. Et il pourra comparer notre victime à Heather Spall. Je veux être sûr que les deux affaires sont liées.

– Entendu.

Tom fait mine de s’en aller, mais… Qu’est-ce qui le tracasse dans cette histoire ?

– Attendez !

Jenkins s’arrête. Quelque chose cloche. Lentement, les rouages s’ébranlent dans l’esprit de Tom.

– Vous dites qu’elle a été découverte par la police ?

– Quelqu’un a appelé les secours.

– Qui ça ?

– On croit que c’est la victime. Quand les gars sont arrivés, le bâtiment était plongé dans le noir. Ils ont dû forcer la porte, ils ont failli partir sans trouver…

Il incline la tête vers le cadavre.

– Que disait l’appel ?

Jenkins ouvre son carnet et feuillette les pages.

– Voilà la transcription : l’opérateur a décroché à 22 h 54 et, avant qu’il ait pu demander quel était le problème, une fille hystérique s’est écriée : « Au secours ! On est à l’école Sainte-Marie-Madeleine. Au secours ! Il arrive ! » Puis la fille a lâché le téléphone sans raccrocher.

Tom demeure silencieux l’espace d’une seconde.

– A-t-on retrouvé le téléphone ?

– Non, chef.

– Est-ce qu’on a ratissé le bâtiment ?

– Toutes les pièces ont été fouillées. Mais c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin…

– Elle a dit « On est ».

Jenkins comprend soudain où Tom veut en venir.

– Il y a une autre victime ?

– Ou un témoin. (Tom sent un frisson glacial lui envahir la poitrine.) Bon sang ! (Il fait volte-face, bondit sur l’estrade et tape bruyamment dans ses mains.) Écoutez tous. Taisez-vous ! Silence ! (Le bruit s’estompe dans la salle.) Il y a peut-être une deuxième victime dans le bâtiment, blessée ou cachée. Elle peut se trouver dans un placard, sous une table, inconsciente ou… (Des images d’un film sur le massacre de Columbine lui traversent soudain l’esprit, et il revoit les étudiants et les professeurs se tapir dans tous les trous de souris qu’ils trouvent, dans n’importe quel endroit où se faufiler.) Je veux que vous passiez cette école au peigne fin. Cherchez des bureaux retournés, tout ce qui aurait pu servir de barricade, et des traces de sang, sur le sol, sur les poignées de portes, n’importe où, partout. Faites du bruit sans être effrayants. Déclinez votre identité, faites savoir haut et fort que vous êtes de la police et que la zone est sécurisée, qu’il est inutile de se cacher. Si vous portez des gilets pare-balles, enlevez-les pour éviter d’effrayer tout témoin potentiel. Laissez tomber la recherche de preuves, c’est votre nouvelle priorité. Allez-y !

Tom croise le regard de Thorsen de l’autre côté de la pièce. Elle lui adresse un bref sourire avant de s’en aller rejoindre le reste des membres de l’opération Arès. Descendu de l’estrade, Tom marque une pause devant la jeune inconnue.

– Qui est-ce ? demande-t-il au corps sans vie. Une amie ? Est-ce qu’il y a un autre cadavre par ici ?

Cette pensée le rend malade. Tournant lentement les talons, il se dirige vers les portes à l’autre bout du préau, les pousse, et se retrouve dans un couloir sombre. Après avoir sorti une lampe torche de sa poche, il s’engage dans l’escalier.

– Sortez de votre cachette, appelle-t-il. La police est là. Je m’appelle Tom.

On m’appelle « le Taciturne », une tristesse contagieuse parce que, plus tard dans la soirée, je risque de devoir annoncer votre mort à vos parents. Il s’efforce de ne pas penser à de telles horreurs, mais c’est plus fort que lui.

– Commissaire Tom Bevans, reprend-il. Je suis là pour vous aider.

Je suis là pour vous sauver.

Mon héros. Un souvenir de Dani lui traverse l’esprit : la fois où elle s’était moquée de lui en le voyant pour la première fois en uniforme. Elle n’avait jamais voulu qu’il s’engage dans la police.

– Je m’appelle Tom. Tom Bevans.

Il continue de répéter son nom en se déplaçant d’une pièce à l’autre. Il se met même à chanter en s’imaginant que cela pourrait convaincre la jeune femme de lui faire confiance. Après tout, les tueurs ne chantent pas, n’est-ce pas ? Au bout de dix minutes, il entend Thorsen appeler depuis le couloir. Puis Clarke et Jenkins se joignent à elle, et enfin Eddie Matthews se met à crier. Ce sont les principaux membres de l’équipe Arès. Les cinq fantastiques ou les cinq charlots ?

Après avoir fouillé le premier étage, ils grimpent au deuxième, plongé dans le noir, qui semble dédié aux arts plastiques. Ils se séparent en haut de l’escalier, échangeant leurs torches, et choisissent chacun une salle de classe.

– N’ayez pas peur. Je m’appelle Jane, dit Thorsen d’une voix chantante.

– J’ai du chocolat, crie Eddie-Gros-Lard, qui évoque davantage un croque-mitaine qu’un agent de police compatissant.

Tom s’avance jusqu’au bout du couloir et pénètre dans la pièce la plus éloignée. À tâtons, il tente de trouver l’interrupteur, mais en vain. Toutes ces salles sont probablement opérées par un interrupteur général. Merde ! Il fait noir comme dans un four à l’exception d’un mince filet de lumière émanant de la lune au-dehors. Tom balaie la salle à l’aide de sa lampe torche. Il distingue des feuilles couvertes de gribouillis et de taches de peinture suspendues au bout de longues ficelles qui zèbrent les murs telles des toiles d’araignées. L’autre moitié de l’espace semble différente : l’art n’est plus en deux mais en trois dimensions. Des enfants atteints de malformations sont perchés sur le rebord des fenêtres telles des gargouilles. Sur une table, des mains et des bras se tendent vers le ciel tels des morts-viv… Calme-toi, Tom. Il se fait peur tout seul. Des sculptures. De l’argile, et rien de plus.

– Je m’appelle Tom, lance-t-il dans le vide. Je suis policier, on est plusieurs dans le bâtiment. On a reçu votre appel et on est venus vous aider. (Il tend l’oreille. Rien.) On a trouvé votre amie.

Toujours rien.

Alors qu’il s’apprête à sortir, une brève lueur attire son attention. Il revient lentement sur ses pas. Un rayon de lune frappe le sol à l’endroit précis où il se trouve. Une tache rouge et humide. C’est peut-être de la peinture. Il s’accroupit. Une empreinte apparaît sur le sol. Un pied nu. Il se penche et l’effleure d’un doigt, puis la porte à son nez et inspire ; l’odeur douceâtre lui apprend que ce n’est pas de la peinture, mais du sang. Balayant le sol de sa lampe torche, il se met en quête d’autres traces susceptibles d’indiquer une direction. Rien.

– Hé ! c’est la police. Est-ce que vous êtes blessée ? On est là pour vous aider.

Silence. Peut-être ferait-elle davantage confiance à une femme ? Il regagne la porte en courant.

– Thorsen ! s’écrie-t-il dans le long couloir sombre. Je suis dans la section artistique ! Salle 4 ! Je crois que…

Un léger bruit, un vrombissement très faible, comme un moustique qui se pose sur votre cou, prêt à piquer. Peut-être est-ce un portable, en mode silencieux.

– Jane, descendez ! lui crie-t-il avant de se retourner vers la classe.

Tom l’examine sur toute sa longueur puis promène le faisceau lumineux devant lui. Sur le sol, poussé derrière un meuble, il aperçoit un bout de tissu. Il glisse sa main aussi loin que possible sous un bureau, et en retire un chemisier d’écolière. Il est taché de rouge, encore poisseux. Du sang, sans aucun doute. Retenant son souffle, il scrute l’obscurité en vain, puis tend la main vers le meuble pour agripper la porte en transférant son poids vers l’arrière au cas où un objet lui tomberait dessus, et tire d’un grand geste. Vide. Il ne voit aucune autre cachette potentielle. À moins que… Dans un coin se dresse un four à poterie. Une grosse cloche trapue mesurant près d’un mètre vingt de haut, qui sert à cuire et à dorer, mais qui ne renfermerait que des étagères, des compartiments. Personne ne pourrait s’y cacher, n’est-ce pas ? Tom s’avance vers le four. La porte est entrouverte. La torche levée, il examine la poignée et aperçoit des traces. Du vernis, peut-être. Ou de la peinture. Ou du sang.

– Où êtes-vous, chef ? lance Jane.

– Ici. Dans l’atelier de poterie. Il y a un four.

À ces mots, il sent un mouvement à l’intérieur, comme un coup de pied dans le métal.

Merde ! se dit-il en agrippant les poignées avant de se pencher en arrière. Le four oscille. Tom tire de tout son poids, et les portes s’ouvrent brusquement. Il est profond, découpé en cinq parties. Celle du milieu est la plus grosse mais n’excède pas trente à trente-cinq centimètres de haut. À ce moment-là, Jane le rejoint, et ils scrutent l’obscurité du four. On dirait un bunker en béton, avec ses murs déchiquetés et coupants, criblés de centaines d’impacts à mesure que le verre a fondu, bouillonné et est entré en éruption, recouvrant les parois de minuscules éclats.

Tom se penche pour examiner l’abysse de plus près, et discerne une vague silhouette. D’un geste lent, il lève la torche et effleure la paroi de sa lumière.

– Seigneur ! murmure Jane dans un souffle.

Les murs sont maculés de sang et de chair entaillée, arrachés à un être humain. Il lève plus haut sa torche pour éclairer toute la… Oh, mon Dieu ! Un corps est coincé à l’intérieur. Une fille morte, nue. Il tend le bras pour la toucher et…

– Putain !

Elle ouvre soudain les yeux, des yeux d’un bleu profond comparés à son visage rouge sang. Elle ouvre la bouche et…

– Aaaaaaaah ! hurle-t-elle.

Un cri aigu, strident, de panique absolue.

– Tout va bien, ma belle, tout va bien. Je suis policier. N’aie pas peur.

Mais elle continue de crier. Il essaie de l’attraper, elle le repousse à coups de pied. Elle pleure et hurle. En agitant ses bras, elle heurte les murs et s’écorche encore plus, du sang coule et dégouline le long du four. Tom recule ; il ne fait qu’empirer la situation. Il la terrifie.

– Jane, essayez à votre tour.

Thorsen lève lentement les mains, paumes tendues vers l’adolescente.

– Chut, roucoule-t-elle comme à un enfant. Viens, chérie. Tu es en sécurité, maintenant, je t’assure. (Elle tend les bras, lentement, les mains toujours ouvertes, assez près pour effleurer la fille, et interrompt son geste pour la laisser venir à elle.) Tout va bien, Jane est là. Tu es en sécurité. C’est fini, je te le promets.

Tom recule dans l’ombre pour ne pas effrayer la fille. Eddie-Gros-Lard passe la tête par l’embrasure de la porte, mais Tom le chasse d’un geste. Il regarde Thorsen patienter, forte et calme, attendant que cette pauvre fille blessée tende le bras vers elle. Enfin, elle lui prend la main. Ses cris se muent en sanglots incontrôlables alors qu’elle se laisse extraire du conduit. La manœuvre est difficile, comme lorsqu’un bouchon est coincé dans une bouteille. Elle s’arrache encore quelques lambeaux de chair au passage. En la voyant souffrir ainsi, Tom a le cœur brisé.

– Viens, chérie, sors, roucoule encore Jane en continuant de l’encourager pour la faire avancer, malgré la douleur dans les yeux de la jeune fille.

L’adolescente continue sa progression, et du sang dégouline devant elle, comme si elle renaissait. Enfin, elle émerge des confins minuscules du four, maculée de sang. Tom retire son manteau et se tient prêt à l’envelopper autour d’elle.

– Seigneur, Tom, quelque chose de doux ! siffle Thorsen.

Tom jette un coup d’œil à son vêtement en laine, rêche et puant le tabac froid. Il le laisse tomber au sol et se précipite vers la réserve de fournitures, le faisceau de la torche dansant devant lui. D’un coup sec, il tire sur les portes. À l’intérieur se trouve un panier avec une étiquette indiquant « chiffons ». Il le fait basculer et regarde les petits bouts de tissu voleter, puis repère un grand linge en coton blanc. De la gaze pour une mariée ensanglantée. Il s’en empare et retourne vers le four au moment même où émerge la tête, suivie des épaules.

– Mon Dieu ! murmure-t-il.

– Allez, chérie, tu y es presque, la cajole Thorsen d’une voix douce.

Une dernière poussée et elle ouvre les yeux au monde. Elle semble avoir été écorchée vive.

– C’est bien, bravo, continue de l’apaiser Thorsen.

Tom jette le tissu par-dessus ses épaules, et les deux policiers l’emmaillotent. La jeune femme a les jambes flageolantes, et Jane l’allonge doucement sur le sol. Elle frissonne. Tom ne parvient pas à détourner le regard alors que le sang commence à imprégner son voile de fortune. Ce n’est pas Turin, il ne voit pas le visage de Jésus dans le sang, il voit un monstre. Tom s’empare de sa radio, accrochée à un passant de sa ceinture, et parle doucement dans le boîtier tandis que Jane prend l’adolescente dans ses bras et la berce.

– On a besoin d’un médecin d’urgence. Témoin trouvé, vivante, mais blessée et en état d’extrême détresse. Elle a de multiples lacérations, on a besoin d’une combinaison stérile, de bandages et de sédatifs. Que les urgences préparent des baumes, il y a peut-être des traumatismes dermatologiques, comme des brûlures, des brûlures de friction, avec nécessité de greffes de peau. Et surtout, faites vite.

Après avoir raccroché, il repose la C.B. Elle est vivante. C’est une miraculée, mais aussi un témoin. Il s’accroupit près d’elle, assez près pour respirer son sang.

– Comment vous appelez-vous ? lui demande-t-il.

Elle tremble, submergée par la douleur et le choc.

– Plus tard, chef, interrompt Thorsen avec insistance.

– C’est vous qui avez appelé la police ?

Elle semble acquiescer. Difficile d’être sûr tant elle tremble.

– Qu… qu… qu…, bredouille-t-elle, incapable d’aller plus loin.

– Chef…

– Je sais, répond-il en fusillant Jane du regard.

Il devrait la laisser tranquille, mais c’est impossible. Seigneur ! ne voit-elle pas qu’il n’a pas le choix ?

– Avez-vous vu son visage ? demande-t-il à la jeune femme.

Elle tremble, il ne voit pas ses yeux à travers tout le sang. Ses cheveux en sont maculés au point qu’il n’arrive pas à discerner s’ils sont blonds ou roux. Dans la rue, une sirène retentit, ils seront bientôt là. Bonne nouvelle pour elle, mais une fille morte réclame justice. À Leeds, une autre adolescente a été tuée et sa famille est en proie à la douleur depuis déjà un mois, cette douleur doit être apaisée. Il doit insister, quitte à passer pour le méchant. Elle ouvre la bouche pour parler, et…

« Boum » ! Les lumières du plafond s’allument brusquement. La fille hurle et cache son visage. Tom a les yeux qui piquent après tant de temps passé dans le noir. Ce n’était vraiment pas le bon moment.

– Non, calmez-vous, ce n’est que la lumière ! (Tom se penche en avant, son ombre s’étirant sur elle.) Je sais que vous souffrez.

Il s’approche encore, et lui murmure à l’oreille :

– Je suis vraiment désolé, mais j’ai besoin de savoir si… (il entend leurs bottes dans l’escalier) si vous pouvez l’identifier. Si vous pouvez le décrire.

– Les secours arrivent ! annonce une voix de l’autre côté de la porte.

Le temps est presque écoulé.

– Je vous en prie, aidez-moi, lui murmure Tom cependant qu’à l’autre bout de la pièce les portes s’ouvrent à la volée, livrant passage à deux secouristes munis d’une civière.

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