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Pénitence

De
464 pages
« Terriblement alléchant, sincèrement effrayant et délicieusement diabolique ! »
The Observer
 
Gil Martins est un agent du FBI qui lutte contre le terrorisme depuis Houston, Texas. Il est le témoin quotidien d’actes de violence perpétrés par des extrémistes de toutes sortes. Autrefois croyant, la réalité cruelle de son travail le porte à remettre en question l'existence de Dieu, ce qui provoque de fortes tensions avec sa femme, Ruth.
   Lorsque plusieurs personnalités athées – dont un professeur de biologie, un obstétricien et un journaliste – sont victimes d'attentats aussi étranges qu’inexpliqués, Martins lance une enquête malgré le scepticisme de ses supérieurs. Ses recherches l’amènent à l'Église Izraël, où une jeune membre de sa congrégation, terrifiée, est convaincue que les victimes ont été tuées par leurs prières. Martins doute de sa santé mentale mais quand cette dernière est retrouvée morte à son tour, il découvre chez elle une liste de noms ; une liste de toutes les victimes jusque-là... et bien d'autres encore.
   Déterminé à arrêter cette barbarie, Gil Martins s'approche de la source des prières et semble devenir lui-même la cible d'un Dieu vengeur. Sa seule planche de salut sera de faire pénitence...

Traduit de l'anglais par Philippe Bonnet
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Couverture : Philip Kerr, Pénitence, Éditions du Masque
Page de titre : Philip Kerr, Pénitence, Éditions du Masque 17 rue Jacob, 75006 Paris

Du même auteur
aux
Éditions du Masque

La Tour d’Abraham, 1993

Cinq ans de réflexion, 1998

Le Sang des hommes, 1999

Le Chiffre de l’alchimiste, 2007

La Paix des dupes, 2007

La Trilogie berlinoise, 2008

La Mort, entre autres, 2009

Une douce flamme, 2010

Une enquête philosophique, 2011

Hôtel Adlon, 2012

Chambres froides, 2012

Vert-de-gris, 2013

Impact, 2013

Prague fatale, 2014

Les Ombres de Katyn, 2015

La Dame de Zagreb, 2016

Le Mercato d’hiver, 2016

La Main de Dieu, 2016

À Nicholas B. Scott, véritable Écossais et véritable ami

La prière n’est pas une distraction de vieille femme oisive. Bien comprise et appliquée, c’est le plus puissant instrument d’action.

Mahatma Gandhi

Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières.

Oscar Wilde

La colère de Dieu reste longtemps assoupie. Elle est restée cachée pendant un million d’années avant qu’il y ait des hommes et seuls les hommes ont le pouvoir de la réveiller.

Cormac McCarthy, Méridien de sang

Prologue

Cathédrale St Andrew, Glasgow, Écosse, 5 avril 1988

C’était une froide journée ensoleillée, mais, comme si on était en plein été, j’avais troqué mes vêtements habituels de laine d’agneau et de flanelle épaisse contre une tenue en coton blanc symbole de l’innocence, à l’instar des autres enfants dans la cathédrale.

Je tremblais, mais pas seulement à cause de la température glaciale dans St Andrew ; je tremblais aussi parce qu’un péché mortel habitait mon cœur – ou du moins c’est ce que je m’imaginais.

Semblable à la grande salle d’un vieux château, l’intérieur en pierre grise s’élançait au-dessus de ma tête aux cheveux soigneusement peignés, et l’odeur des cierges et de l’encens emplissait l’air. Tandis que l’orgue jouait et que les voix frêles du chœur marmonnaient des mots étranges, probablement du latin, je remontais, lentement et avec déférence, l’allée centrale en direction de l’évêque, dont la silhouette évoquait celle de frère Tuck, mes paumes moites de sueur pressées l’une contre l’autre tel un petit saint – même si, à mes propres yeux, j’étais tout sauf ça –, ainsi que ma mère me l’avait expliqué.

« Tu fais comme ceci, Giles, avait-elle dit en me montrant exactement de quelle façon. Comme si tu essayais de serrer quelque chose de très plat entre tes mains, que tu dois tenir près de ton visage afin que le bout de tes doigts touche à peine tes lèvres.

— Tu veux dire, comme Jeanne d’Arc quand ils l’ont brûlée sur le bûcher ? »

Ma mère avait fait la grimace.

« Oui. Si tu veux. Encore que, à la réflexion, je suis sûre que tu pourrais trouver un exemple un peu plus plaisant, tu ne crois pas ?

— Et la reine Marie Stuart ?

— Quelqu’un qui n’est pas sur le point d’être exécuté, peut-être. Essaie de penser à quelqu’un d’autre. Un saint, éventuellement.

— Les saints ne sont certainement des saints que parce qu’ils ont d’abord été des martyrs, avais-je fait observer. Ce qui signifie que la plupart d’entre eux ont été exécutés également.

— Tu as réponse à tout, Giles, avait-elle grommelé, la mine excédée.

— Une réponse douce calme la fureur, mais une parole dure excite la colère. Proverbes XV, verset 1. »

Réciter des passages de la Bible était un petit truc utile que j’avais appris en classe d’instruction religieuse. Nous devions apprendre un texte par semaine, et il ne m’avait pas fallu longtemps pour m’apercevoir que citer la Bible avait aussi pour effet de faire taire les critiques des adultes. Mieux encore, cela contribuait à décourager les attentions importunes du père Lees. Il avait tendance à me laisser tranquille par crainte du texte que je risquais de débiter face à ses mains sacerdotales, comme si Dieu lui parlait directement par ma bouche angélique. En raison de ma connaissance de la Bible, mon père me qualifiait d’hypocrite et parfois de « gamin précoce », et disait à ma mère que, d’après lui, enseigner aux enfants ce qu’il y a dans la Bible était une mauvaise idée. Elle ne l’écoutait pas, bien sûr, mais, avec le recul, je pense que papa avait raison. Il y a un tas de choses dans la Bible qu’on n’aurait jamais dû traduire du latin ou du grec.

Une longue file remuante de garçons et de filles s’avançait en traînant les pieds dans la nef de la cathédrale. Nous devions ressembler à un de ces mariages de masse coréens où des centaines de couples sont unis en même temps.

Bien sûr, il ne s’agissait pas de mon mariage d’enfant, mais de ma confirmation – le moment où il me fallait déclarer solennellement mon désir de renoncer à Satan et à ses œuvres, et de devenir catholique –, et, pour tout le monde dans la cathédrale St Andrew, c’était, semble-t-il, un grand jour. Tout le monde sauf moi, parce qu’il y avait quelque chose dans la cérémonie qui me déplaisait ; pas seulement la chemise blanche de tapette avec le short assorti et la cravate de l’école, ce qui était déjà bien suffisant, mais autre chose aussi. On pourrait dire, je pense, que j’éprouvais un profond sentiment d’appréhension, comme si un événement terrible allait se produire, qui n’était pas sans lien avec le péché probablement mortel que j’envisageais de commettre.

J’avais douze ans, et le fait d’être précoce signifiait que je possédais aussi « un brin d’imagination » ; c’est ainsi que mes parents décrivaient les enfants qui, comme moi, exagéraient certaines choses et mentaient sur d’autres. J’avais assurément ma propre opinion sur presque tout. Laquelle opinion était parfois influencée par ce que j’avais lu dans un livre ou vu à la télévision, mais, d’ordinaire, elle résultait simplement d’une réflexion juvénile profonde et souvent erronée, qui avait au moins le mérite d’être le fruit d’un esprit indépendant ; les mensonges que je proférais étaient en général pleins de bonnes intentions.

Grâce au père Lees, j’étais parfaitement au fait des principes de la foi catholique et du sens de la confirmation, que l’on pouvait trouver dans les Actes des Apôtres, chapitre II. Chaque mercredi du mois précédent, j’avais suivi le cours d’instruction religieuse, où le père Lees nous avait raconté que, peu après la Pentecôte, les apôtres s’étaient cachés dans une pièce fermée à clé parce qu’ils avaient peur des juifs, quand ils avaient soudain entendu un bruit pareil à celui du vent, mais qui était le Saint-Esprit. Ensuite, de petites langues de feu semblables aux flammes d’un briquet à gaz avaient surgi au-dessus de la tête des disciples, et ils avaient tous été remplis de l’Esprit saint et s’étaient mis à parler dans des langues étrangères, ce qui, d’après mon frère aîné, Andy, n’était guère différent de ce qui se passait dans L’Exorciste.

Or, je n’aimais pas plus les fantômes et les histoires de fantômes que je n’aurais aimé rester seul dans une pièce fermée à clé en compagnie du père Lees, et l’idée qu’un esprit – saint ou non – vienne dans mon corps m’éclairer « tel un petit cierge pour Jésus », selon la description que nous en avait faite l’épouvantable prêtre au cours d’instruction religieuse, n’avait certainement rien pour me séduire. En réalité, cette idée me terrifiait. Je n’appréciais pas beaucoup non plus la possibilité de ne jamais plus pouvoir parler l’anglais, mais seulement des langues aussi déconcertantes que le chinois ou le swahili, que personne d’autre à Glasgow ne serait en mesure de comprendre. Non qu’il soit facile de comprendre les Glaswégiens ; certains habitants de l’Écosse ont eux-mêmes du mal avec l’accent et l’absence de consonnes. Parler l’anglais tel qu’on le parle à Glasgow, c’est un peu comme apprendre à cracher.

J’avais donc échafaudé un plan qui allait me sauver du danger considérable d’être possédé par des esprits et de parler dans d’autres langues – un plan secret dont je n’avais discuté qu’avec ma propre conscience, et surtout pas avec ma mère, et que je mis en œuvre sur-le-champ.

Lorsque arriva mon tour d’être confirmé, je m’agenouillai devant l’évêque et, dès qu’il m’eut oint le front et flanqué une taloche avec ses doigts tachés de nicotine – un peu plus fort que je ne m’y attendais – pour symboliser la façon dont le monde me traiterait en raison de ma foi, et que le père Lees lui-même m’eut donné le jus de raisin et l’hostie qui étaient le sang et le corps de Jésus-Christ, je contournai le pilier en granite de l’église et, prestement, alors que tous les yeux étaient fixés sur le garçon juste derrière moi auquel on était en train d’administrer la confirmation, j’essuyai l’huile sainte sur mon front et crachai dans mon mouchoir le pain sec collé à mon palais.

Un de mes camarades d’école me vit et, pendant quelque temps, on me surnomma « l’hérétique », ce qui n’était pas pour me déplaire. Cela me donnait un côté profane, maléfique, qui, me figurais-je, me distinguait du lot. Apparemment, les espèces consacrées non consommées – comme on appelle l’hostie quand on ne l’avale pas – sont très utiles pour la célébration de rites sataniques ou du culte du diable. Non qu’adorer le diable m’attirât. Déjà à cette époque, et peut-être grâce au père Lees, je considérais Dieu et le diable comme les deux faces opposées de la même pièce de monnaie douteuse, bien que je me sois longtemps efforcé, non sans succès à mon avis, d’être un bon chrétien.

On prétend qu’aucun péché ne demeure impuni, et ce fut à coup sûr le cas de ma propre scélératesse car, alors que je sortais de la poche de mon pantalon le mouchoir propre et blanc, plié au carré, dans lequel je m’apprêtais à cracher le corps du Christ, quelque chose tomba de ma poche sans que je m’en rende compte sur le moment. C’était ma médaille neuve de saint Christophe, en pur argent des Hébrides, cadeau de ma mère, et sur laquelle était gravé mon nom – y compris les initiales du nom du saint que j’avais choisi pour ma confirmation, à savoir Jean, frère de Jacques, et qui était mon propre nom de baptême – ainsi que la date de l’événement. La médaille était également caractéristique à d’autres égards : ma mère l’avait fait faire spécialement par Graham Stewart, qui deviendrait par la suite un orfèvre écossais assez réputé. Je sais même à quoi elle ressemble car mon frère a toujours la médaille de saint Christophe de sa propre confirmation, qui avait eu lieu deux ans avant la mienne : la tête de saint Christophe est une copie d’un dessin du célèbre artiste Peter Howson.

Bien évidemment, la perte de la médaille en argent fut vite découverte, et même si ma mère n’apprit jamais les circonstances exactes et probablement blasphématoires qui entourèrent sa disparition, je fus obligé pendant un certain temps de prier chaque soir pour que je la retrouve.

1

Houston, Texas, époque actuelle

De l’extérieur, la cathédrale du Sacré-Cœur ressemblait à une prison. Avec ses vitraux haut placés, ses blocs en béton uniformément gris et son beffroi séparé, elle ne donnait pas l’impression d’un lieu particulièrement prometteur pour un entretien avec le Tout-Puissant. Franchissant les portes, je m’avançai dans l’agréable fraîcheur de l’intérieur en marbre, où je fus accueilli par un séduisant Afro-Américain arborant un col de prêtre et un grand sourire. Il m’informa que la messe commençait dans trente minutes et les confessions dans dix près du transept du Sacré-Cœur.

Je le remerciai et pénétrai dans l’édifice. Je n’avais guère envie de lui dire que cela faisait bien longtemps que plus personne n’avait entendu ma confession. Je n’étais même pas catholique. Plus maintenant. J’appartenais à l’Église évangélique. Et j’étais là pour prier, pas pour assister à la messe ni pour obtenir l’absolution de mes péchés.

La prière était une erreur. Je n’aurais jamais dû me laisser aller à cette idée. Dès que j’avais aperçu les vitraux étrangement modernes et la silhouette en plastique de saint Antoine de Padoue, j’aurais dû faire demi-tour et repartir. Comparé aux églises catholiques de mon enfance, cet endroit semblait beaucoup trop récent pour une discussion avec Dieu sur ce qui me tracassait. Mais où aller ? Pas à ma propre église – celle de Lakewood. C’était un ancien terrain de basket. Et parmi toutes les horreurs architecturales qui composaient la quatrième plus grande ville des États-Unis, saint Antoine lui-même n’aurait pas trouvé un meilleur endroit pour se rapprocher de Dieu que la cathédrale catholique de Houston. De ça, j’étais pratiquement sûr, même si je l’étais beaucoup moins de ne pas être en train de perdre purement et simplement mon temps. Après tout, à quoi servait d’invoquer un Dieu qui, j’en étais à peu près convaincu, n’existait pas ? Raison qui m’avait poussé à venir prier. Ça et peut-être aussi l’état de mon mariage.

Je choisis un banc tranquille face au transept du Sacré-Cœur, m’agenouillai et marmonnai ce qui ressemblait à des paroles pieuses. Levant les yeux vers le simple vitrail avec son cœur sacré, rouge et grotesquement désincarné, je fis de mon mieux pour définir le problème en question.

« Souffle en moi, ô Saint-Esprit, euh… que toutes mes pensées soient pures. Agis en moi, ô Saint-Esprit, que mon travail soit pur lui aussi… Ce qu’il n’est pas. Comment pourrait-il l’être ? Je vois des choses, ô Saint-Esprit, des choses terribles, qui me font douter que tu aies jamais existé dans un monde aussi merdique. Et je sais de quoi je parle, Seigneur.

« Prends ce cœur là-haut sur le vitrail du transept. Oh ! je sais ce qu’il est censé signifier : c’est la sainte Eucharistie, et il symbolise cet amour qui est Dieu, lequel, par amour pour nous, s’est fait homme parmi les hommes. Oui, je comprends bien.

« Mais quand je vois ce cœur, cela me rappelle Zero Santorini, le tueur en série de Texas City qui avait l’habitude d’arracher le cœur de ses victimes et de le laisser à côté du cadavre sur un petit nid de fil barbelé. (Une touche joliment sadique, ce fil barbelé, très hollywoodien ; utile aussi, parce que c’est ce qui nous a permis de le coincer. Le fil de fer était à triple galvanisation, de la clôture de champ de quinze centimètres de longueur de barbe, et Santorini en avait acheté vingt-cinq mètres chez Uvalco Supply, à San Antonio.) Bien sûr, je peux toujours me dire que je fais votre travail, Seigneur, mais ça n’empêche pas que vous auriez pu être dans les parages pour prêter main-forte aux dix-sept pauvres filles qu’il a assassinées.

« Certes, c’étaient en majorité des droguées et des prostituées, mais personne ne mérite de mourir ainsi, sauf peut-être Zero Santorini. D’après lui, il encourageait activement la plupart de ces filles à prier pour leur vie avant de les zigouiller ; et comme vous ne vous êtes pas montré avec un éclair dans une main et votre Saint-Esprit dans l’autre, il a pensé que vous lui donniez le feu vert pour leur tirer dessus avec un pistolet à clous. L’ironie dans le cas présent, bien sûr, c’est que Santorini guettait un quelconque signe que vous existiez réellement ; que, dans une situation extrême comme celle qu’il avait manigancée, vous auriez peut-être pu faire une apparition et dissiper ses inquiétudes tout à fait justifiées.

« Moi aussi, j’ai cru son histoire. D’une certaine manière, ses actes m’ont semblé plutôt logiques. Il a même pris des photos de ces pauvres filles alors qu’elles étaient agenouillées par terre, nues, les mains jointes en prière, ce qui paraissait corroborer sa version. Vous, en revanche…, eh bien, j’ai des centaines de bonnes raisons de ne pas vous croire.

« Si vous êtes là, tout ce que je demande, c’est de l’aide pour croire en vous. Je ne réclame pas un signe, comme Zero Santorini. Et je ne réclame pas non plus une existence ou un métier plus faciles. Je prie juste pour avoir la force de faire face à l’existence et au métier que j’ai déjà. Le fait est qu’au cours de mes dix années au sein du Bureau, pas une fois je ne vous ai vu régler un problème qui avait besoin de l’être. Pas une fois. Et j’ai comme l’impression que si tous les agents locaux de Justice Drive restaient couchés un matin, cette ville serait un foutoir encore pire qu’à l’heure actuelle. Je ne vous vois certainement pas vous charger des maboules dont je dois m’occuper dans la Division antiterroriste, Seigneur : les suprématistes blancs, les milices chrétiennes, les citoyens souverains, les extrémistes de l’avortement, les défenseurs des droits des animaux et de l’écologie, les séparatistes noirs et les anarchistes, sans parler des islamistes que les gars du contre-espionnage, de l’autre côté du couloir, doivent surveiller de près ces temps-ci. Je ne vous vois pas vous soucier de tout ça, Seigneur. En fait, je ne vous vois pas du tout. »

Je me relevai. Il était temps que je parte. La cathédrale se remplissait. Sans bruit, un prêtre s’approcha de l’autel et alluma plusieurs cierges. En haut, dans la tribune d’orgue, quelqu’un se mit à jouer un prélude de Bach.

Quittant le transept, je remontai l’allée centrale jusqu’à la façade sud, ne m’arrêtant que pour prendre le bulletin d’information de la paroisse dans une pile près de la porte, avant de sortir dans la chaleur d’une soirée d’été typique de Houston.

 

J’habitais une maison neuve, en pierre et en stuc, située au sud-ouest de Memorial Park, dans Driscoll Street. Depuis la chambre de la tour qui me servait de bureau, j’avais une bonne vue d’une rue de banlieue d’une banalité rassurante : un trottoir bordé de palmiers brûlés par le soleil implacable et des pelouses bien entretenues, presque toujours plus petites que le 4 × 4 étincelant garé à côté.

C’était une jolie maison, mais je n’en aurais jamais eu les moyens avec le salaire du FBI, raison pour laquelle Bob Coleman, le père de Ruth, nous l’avait achetée. Au début, on s’entendait plutôt bien, Bob et moi, mais c’était avant que je n’aie la bêtise – ses mots, pas les miens – de refuser un poste bien rémunéré dans un prestigieux cabinet d’avocats de New York pour aller à l’Académie de Quantico afin d’entrer au FBI. Bob affirmait que jamais il n’aurait donné son assentiment à notre mariage s’il avait pensé que je renoncerais à une carrière juridique par patriotisme malavisé. Bob et moi, on n’est pas d’accord sur bon nombre de sujets, et que je travaille pour le gouvernement fédéral n’est à ses yeux qu’une raison supplémentaire de me trouver antipathique et de se méfier de moi. Cela dit, j’éprouve la même chose à son égard.

Je déposai mes affaires sur le plan de travail et embrassai Ruth pendant plus longtemps que l’un de nous ne s’y attendait, après quoi elle laissa échapper une grande bouffée d’air et cligna des yeux comme si elle venait de faire la roue, puis sourit chaleureusement.

« Je n’en espérais pas tant, murmura-t-elle.

— Tu me fais un effet bizarre.

— J’en suis ravie. Je m’en voudrais de penser que je t’ennuie.

— Jamais. »

J’allai dans la chambre faire un brin de toilette.

« As-tu passé une bonne journée ? cria-t-elle.

— C’est toujours une bonne journée quand je rentre chez moi, mon amour.

— Ne dis pas ça, chéri. Ça me rappelle tout ce qui pourrait mal tourner quand tu n’es pas à la maison.

— Rien ne tournera mal. Je te l’ai déjà dit. J’ai de la chance. » Je me pulvérisai du désinfectant antiviral sur les mains ; je devais penser que ce truc était un antidote contre les petites fripouilles que je passais le plus clair de mon temps à essayer d’attraper. « Où est Danny ?

— En train de jouer dans la cour. »

Lorsque je revins dans la cuisine, elle avait le bulletin d’information du Sacré-Cœur à la main.

« Tu es allé à la cathédrale ?

— Je me trouvais dans le coin, alors j’ai décidé de faire un saut pour voir si l’évêque Coogan était là. Tu te souviens d’Eamon Coogan.

— Bien sûr. »

Aujourd’hui archevêque émérite de l’archidiocèse de Galveston-Houston, Eamon Coogan était un vieil ami de ma mère, originaire de Boston, où ma famille s’était installée après notre départ d’Écosse.

J’allai chercher une bière fraîche dans le réfrigérateur.

« Et il y était ? demanda-t-elle gentiment.

— Je ne sais pas. »

Elle éclata de rire.

« Tu ne sais pas ? »

Sur ce, elle devina que je mentais, car Ruth savait toujours quand je mentais. Après la faculté de droit de Harvard, elle avait travaillé comme substitut au bureau du procureur de New York, où elle avait fait preuve d’un réel talent en matière de poursuites et de contre-interrogatoire.

« Ah ! je comprends. Tu es allé là-bas pour te confesser, n’est-ce pas ?

— Non. »

J’ouvris d’une secousse la bouteille puis aspirai le contenu.

« Pour prier, alors. » Elle secoua la tête et sourit. « Dans ce cas, pourquoi ne pas le faire à notre propre église, Gil ?

— Parce qu’elle ne donne pas l’impression d’être une église. Tu sais, chaque fois que je suis à l’intérieur, je ne peux pas m’empêcher de chercher la tribune des journalistes et le vendeur de hot-dogs. »

Elle rit.

« C’est injuste. Il s’agit d’un simple bâtiment. Je ne crois pas que Dieu ait besoin de vitraux pour se sentir chez lui. »