Perfidia

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Perfidia inaugure le second Quatuor de Los Angeles, prélude au premier, encore plus ambitieux et qui reprend ses personnages devenus célébrissimes à l'époque de leur jeunesse. « C'est mon roman le plus ample, le plus détaillé sur le plan historique, le plus accessible sur le plan stylistique, et aussi le plus intime. Plaintif, mélancolique, il plonge dans la trahison morale de l'Amérique au début de la Seconde Guerre mondiale, avec l'internement de ses citoyens d'origine japonaise. Une histoire épique et populaire de Los Angeles en décembre 1941. Ce sera du jamais-vu », promet Ellroy.


Interview James Ellroy à Maupetit - Marseille
Publié le : mercredi 6 mai 2015
Lecture(s) : 8
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743633103
Nombre de pages : 848
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couverture

Présentation

Los Angeles, veille de Pearl Harbour : la découverte des cadavres d’une famille d’origine japonaise, les Watanabe, incite le LAPD à fabriquer un coupable pour se débarrasser du problème. Dudley Smith, l’inoubliable « méchant » du Quatuor de Los Angeles, est sur l’affaire. Une affaire qui s’annonce lucrative, tant l’hystérie du climat de guerre se prête aux machinations au détriment des citoyens américains d’origine japonaise…

 

 

Après la trilogie Underworld USA, James Ellroy entreprend son projet le plus ambitieux : un nouveau Quatuor de Los Angeles, qui formera un extraordinaire prélude au mythique Dahlia noir.

pagetitre

Ne sois pas jaloux de l’homme violent,

Et ne choisis aucune de ses voies.

Proverbes 3, 31

Cinquième colonne : Expression familière très courante dans l’Amérique de 1941. Ce terme est un emprunt au vocabulaire employé pendant la guerre d’Espagne, finie depuis peu. Pendant celle-ci, quatre colonnes de soldats participèrent au combat. Les gens de la cinquième colonne restèrent où ils se trouvaient pour se livrer au sabotage industriel, diffuser leur propagande, et commettre divers actes de subversion moins voyants. Les membres de la cinquième colonne cherchaient à rester anonymes ; leur statut de personnages ambigus, ou même totalement insoupçonnables, les faisait paraître aussi dangereux, voire plus dangereux que les quatre colonnes visibles engagées dans la guerre qu’elles menaient jour après jour.

Reminiscenza

Je me suis égaré dans la prairie, en pleine tempête de neige, il y a quatre-vingt-cinq ans. Le froid m’a envoûté et vacciné contre toute idée raisonnable. Mais comme j’ai vécu plus longtemps que n’a duré ce sortilège, je découvre à présent que j’ai peur de mourir. Je ne suis plus capable de provoquer des orages comme je savais le faire autrefois. Mon seul recours est de rassembler mes souvenirs avec une fureur plus grande encore.

C’était une frénésie alors. Cela reste une frénésie aujourd’hui. Je ne mourrai pas tant que je vivrai cette aventure. L’Histoire, c’est la longue chaîne d’une mémoire que nous sommes nombreux à partager. Cette époque et ce lieu dont je me souviens, c’est mon arrogance vue à travers une ultime réfraction. Je me rue vers Alors pour me procurer un répit Aujourd’hui.

Vingt-trois jours.

Calomnies xénophobes.

Un policier frappe à la porte d’une jeune femme. Les drapeaux des assassins flottent au vent.

Vingt-trois jours.

Cette tempête.

Reminiscenza.

L’Émission choc

Gerald L. K. Smith | Radio Klan,
Los Angeles
Émetteur pirate/Tijuana, Mexique
Vendredi 5 décembre 1941

C’est l’Appareil de l’Hégémonie Juive qui a rendu cette guerre inéluctable – et à présent, cette guerre est la nôtre, qu’on le veuille ou non. On a pu dire autrefois : Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, mais cette maxime est antérieure à une merveilleuse invention nommée radio, qui a le pouvoir de faire connaître toutes les nouvelles – les bonnes et les mauvaises – à la vitesse d’une fusée. Malheureusement, les nouvelles de ce soir sont toutes mauvaises, car les nazis et les Japs se livrent à un déferlement de violence sans précédent – et c’est dans notre direction que la guerre avance de plus en plus vite, cette guerre que nous n’avons pas méritée et dont nous ne voulons pas.

Dépêche : Au début de l’été, rompant le pacte qu’il avait conclu avec le Patron des Rouges Joseph Staline, Adolf Hitler a envahi les vastes étendues désertiques de la répugnante Russie Rouge. En ce moment, les armées de la faucille et du marteau sont en train de réduire en chair à saucisse les vaillants soldats du Führer devant Moscou – mais les fringants nazis ont déjà bombardé la Grande-Bretagne, la réduisant en miettes, et placé la moitié de l’Europe centrale sous la férule du Nationalisme Nordique. Hitler a encore assez de punch pour opposer une belle résistance à l’armée de terre américaine – ce qui se produira assurément dans un avenir pas si lointain pour notre grande nation. Cette perspective suscite-t-elle en vous, mes amis, un douloureux déchirement ? Nous ne voulons pas de cette guerre – mais s’il faut la faire, allons-y franchement.

Dépêche : L’illustre Il Duce, Benito Mussolini, rencontre beaucoup de difficultés dans sa campagne nord-africaine – mais ne l’écartez pas pour autant. Les Italiens sont davantage des amants que des combattants, a-t-on dit – leur style, c’est plutôt le grand opéra que les manœuvres militaires. C’est certainement vrai – mais ces bambinos qui braillent du bel canto représentent encore une menace stratégique sur les théâtres d’opérations du sud de l’Europe. Oui, des nuages d’orage se forment à l’est. Et des nuages d’orage éclatent à l’ouest de chez nous, j’ai le regret de le dire – et ils ont l’aspect de nos ennemis présumés les mieux préparés au moment où je vous parle : Les Japs.

Cela rend-il votre déchirement plus douloureux encore, mes amis ? Comme moi, vous avez ouvert les bras au mouvement L’Amérique d’Abord. Mais les frelons féroces d’Hirohito traversent déjà le vaste océan – et ça ne me dit rien qui vaille.

Dépêche : Le Département d’État vient de publier un communiqué. Des convois de soldats japonais se dirigent actuellement vers le Siam, et on s’attend à une invasion imminente de ce pays.

Dépêche : Les civils fuient Manille, la capitale des Philippines.

Dépêche : Le Président Franklin « Déloyal » Rosenfeld a envoyé un message personnel à l’Empereur jap. Ce message est à la fois une requête et un avertissement : Renoncez à vos agressions, ou vous courrez le risque d’une intervention américaine de grande envergure.

L’Oncle Sam commence à s’énerver. C’est à nous qu’appartiennent les îles Hawaï et l’accès au continent américain par le Pacifique. Les luxuriants atolls tropicaux qui mènent tout droit à nos côtes sont à présent dans les collimateurs des Japs. Cette guerre que nous ne méritons pas, que rien ne justifie, et dont nous ne voulons pas, se dirige droit sur nous – qu’on le veuille ou non.

Dépêche : Le Président Rosenfeld veut savoir pourquoi les trublions d’Hirohito se massent en Indochine française.

Dépêche : Radio Bangkok a diffusé des alertes concernant une attaque sournoise des Japs contre la Thaïlande. En ce moment même, des émissaires japs s’entretiennent avec le secrétaire d’État Cordell Hull. Les Japs à la langue fourchue lui mentent effrontément – car ils affirment vouloir la paix tandis que le ministre jap des Affaires étrangères Shigeto Togo reproche à l’Amérique son refus de comprendre les « idéaux » japonais et ses protestations incessantes contre les pogroms censément commis par les Japonais en Asie de l’Est et dans le Pacifique.

Oui, mes amis – cela devient Youpiniversellement apparent. Cette guerre concoctée par les communistes se dirige droit sur nous – qu’on le veuille ou non.

Aucun Américain sain d’esprit ne désire se battre pour les youpins dans une guerre étrangère. Aucun Américain sain d’esprit n’a envie d’envoyer nos fils au loin courir un péril certain. Aucun Américain sain d’esprit ne conteste qu’il n’est pas possible de maintenir cette guerre-ci à l’écart de nos côtes si nous n’y mettons pas fin en terre étrangère.

J’ai radicalement raison sur ce sujet, mes amis – l’apostasie me fait monter le rouge aux joues.

Ce n’est pas nous qui avons commencé cette guerre. Ce n’est pas non plus Adolf Hitler et l’épatant Hirohito qui l’ont commencée. Ce sont les apparatchiks de l’Hégémonie Juive qui ont mitonné ce bortsch Rouge et ont dressé des amis les uns contre les autres, dans le monde entier. Votre déchirement confine-t-il à l’apoplexie, mes chers amis ?

Oui, la guerre fond sur l’Amérique, même si nous n’avons pas plus envie de la faire que d’aller nous faire pendre. Et l’Amérique ne se dérobe jamais devant un combat à mener.

Première partie

Les Japs

(6 décembre – 11 décembre 1941)

6 décembre 1941

1

Hideo Ashida

Los Angeles | Samedi 6 décembre 1941

9 h 08

C’est ici – le drugstore Whalen, à l’angle de Spring Street et de la 6e Rue. La cible de quatre braquages récents. Vol à main armée – Section 211 du code pénal de Californie.

Ce magasin est trop vulnérable. Quatre attaques en un mois en présagent une cinquième. Il s’agit sans doute du même malfaiteur. Ce type agit seul. Il se masque le visage avec un foulard et il est armé d’un pistolet à canon long. Il rafle toujours des narcotiques et l’argent liquide du tiroir-caisse.

La brigade de répression des vols manque de personnel. Un cinglé portant un masque de Hitler a braqué trois bars dans le quartier de Silver Lake. Vol à main armée et dégradations diverses. Le cinglé a assommé les serveurs avec son pistolet et tripoté les clientes. Il adore appuyer sur la détente. Il a criblé de balles les juke-boxes et les étagères remplies de bouteilles d’alcool.

La brigade de répression des vols est débordée. C’est Ashida qui a construit le bidule photographique à déclenchement automatique, et il a aussi choisi l’endroit où il pourrait le tester. Il a créé le prototype quand il était encore au lycée. À l’époque, il a fait ses premiers tests dans les douches du lycée Belmont. Il s’est servi de son invention pour photographier Bucky après l’entraînement de basket-ball.

Une voiture fait une embardée en s’engageant dans Spring Street en direction du nord. Le conducteur remarque Ashida. Évidemment – il hurle :

– Saloperie de Jap !

C’est Ray Pinker qui réagit. Évidemment – il hurle :

– Va te faire foutre !

Ashida examine le sol. Le câble de déclenchement traverse la chaussée et s’arrête au trottoir opposé, devant le drugstore. Le malfaiteur s’est garé quatre fois au même endroit. Le câble est relié à un appareil photographique protégé par un bloc de caoutchouc dur. Quand une voiture se gare, le passage des roues sur le câble active le mécanisme. L’obturateur se déclenche, et une photo est prise de la plaque d’immatriculation arrière. Les clichés sont enregistrés sur du film 35 millimètres contenu dans un chargeur de 250 vues. Selon la fréquence des déclenchements, un seul chargeur suffit à enregistrer les plaques de toutes les voitures susceptibles de se garer en une journée, voire pendant plusieurs jours.

Pinker allume une cigarette.

– Nous perdons notre temps. Nous ne sommes pas des flics, mais des civils spécialisés en criminologie. Nous savons bien que ce foutu bidule fonctionne, alors pourquoi sommes-nous là ? Ce n’est pas comme si nous avions reçu un tuyau pour nous indiquer un nouveau braquage.

Ashida sourit.

– Vous la connaissez, la réponse à cette question.

– Si la réponse est : nous n’avons rien de mieux à faire, ou encore : nous sommes des scientifiques dont la vie personnelle ne vaut rien, alors, vous avez raison.

Un bus passe, cap au sud. Par la fenêtre, un Mexicain lance des ronds de fumée. Il voit Ashida. Il hurle :

– Puto Jap !

D’une pichenette, Pinker lance sa cigarette dans sa direction. Elle retombe avant d’atteindre le bus.

– Lequel d’entre vous est né ici ? Lequel d’entre vous n’a pas traversé le Rio Grande à la nage ?

Ashida rectifie la position de son nœud de cravate.

– Répétez-moi ce que j’aime entendre. Vous étiez exaspéré la première fois que vous me l’avez dit, donc je sais bien que c’était une réaction sincère.

Pinker sourit.

– Vous êtes mon protégé, alors, vous êtes mon Jap, ce qui fait que je m’intéresse tout particulièrement à vous. Vous êtes le seul Jap employé par la police de Los Angeles, ce qui vous rend encore plus unique, et me confère un cachet d’autant plus exceptionnel.

Ashida rit de bon cœur. Une DeSoto 38 se gare devant le drugstore. Les roues passent sur le câble, l’obturateur se déclenche. Un homme de grande taille sort de la voiture. Il a les cheveux bruns et les petits yeux marron de Bucky Bleichert. Ashida le regarde entrer dans le magasin.

Ashida scrute la vitrine du drugstore et suit l’homme des yeux. La vitre déforme ses traits. Ashida identifie cet homme comme étant Bucky. Il ferme les yeux, il cligne des yeux, il ouvre les yeux et le transforme. À présent, les mouvements de l’homme possèdent la grâce propre à Bucky. Il ne se déplace pas, il plane. Il sourit, révélant de grandes dents en avant.

L’homme ressort du drugstore. La voiture s’éloigne. Ashida bat des paupières. Le monde perd l’éclat particulier que lui a donné pendant une minute la présence de Bucky Bleichert.

Pinker et Ashida reprennent leur surveillance. Pinker s’adosse à un réverbère et fume cigarette sur cigarette. Ashida reste figé et s’imprègne du bruissement de Los Angeles.

La guerre approche. Les échos de la ville n’évoquent pas autre chose. Hideo Ashida est un Nisei : il est né en Amérique de parents japonais immigrés. Il est leur deuxième fils. Son père est poseur de rails. Papa avale des lampées de sirop à la terpine et se tue à la tâche dans son métier. Sa mère a un appartement à Little Tokyo. Fidèle soutien de l’empereur, elle parle le japonais uniquement pour contrarier son fils.

La famille possède une exploitation maraîchère dans la vallée de San Fernando. C’est son frère Akira qui la dirige. Dans cette région, la plupart des terres cultivées appartiennent à des Nisei. Leurs légumes sont ramassés par des Mexicains sans papiers. Cette pratique est courante chez les Nisei. Elle est déplorable, elle est prudente, c’est une façon de s’assurer une main-d’œuvre bon marché. Cet usage frise l’esclavage contractuel. Mais il assure la solvabilité des fermiers Nisei.

C’est aussi une pratique qui entraîne la collusion : la famille verse des pots-de-vin à un capitaine de la police nationale du Mexique. Les paiements évitent aux sans-papiers d’être renvoyés au Mexique. Akira accepte cette pratique et la met en œuvre sans se demander si elle est conforme à la morale. Elle permet à son frère Hideo, le deuxième fils, de ne pas se préoccuper de l’entreprise familiale et de s’adonner à sa passion pour la criminologie.

Il possède des diplômes universitaires en chimie et en biologie. Il a obtenu un doctorat à Stanford à vingt-deux ans. Il n’ignore rien de la sérologie, des empreintes digitales, de la balistique. Voilà un an qu’il a intégré la police de Los Angeles. Il souhaitait travailler avec son légendaire chef de laboratoire. C’était un protégé à la recherche d’un mentor. Ray Pinker était un pédagogue à la recherche d’un disciple. Telles sont les bases sur lesquelles leur association s’est formée. Les frontières entre leurs rôles respectifs n’ont pas tardé à s’effacer.

Ils sont devenus collègues. Pinker était d’une cécité remarquable en ce qui concernait toutes les questions raciales. Il compara Ashida au fils numéro un de Charlie Chan1. Ashida apprit à Pinker que Charlie Chan était chinois. Pinker lui répondit :

– Tout ça, pour moi, c’est de l’hébreu.

Spring Street est bordée de sapins de Noël blanchis avec de la fausse neige. Ils sont couverts de fientes et de suie. Devant le drugstore, un gamin vend le Herald à la criée. Il braille la manchette du journal : FDR2 et les Japs : Discussions de la dernière chance !

Pinker dit :

– Ce sacré bidule fonctionne.

– Je sais.

– Vous êtes un sacré génie.

– Je sais.

– Ce violeur en liberté a encore frappé. La brigade des mœurs pense qu’il appartient à la police militaire. Il a encore forcé une femme il y a deux soirs.

Ashida hoche la tête.

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