Personne ne veut savoir

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La nouvelle enquête de l'inspectrice Petra Delicado et de son adjoint Fermin Garzon. L'enquête sur le meurtre d'un gros industriel du textile barcelonais est rouverte. L'homme, âgé de 70 ans, avait trouvé la mort dans des circonstances scabreuses. Il fréquentait une très jeune prostituée...


Publié le : mercredi 25 novembre 2015
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EAN13 : 9782743634216
Nombre de pages : 414
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Présentation

« La famille, c’est par définition un nid de vipères », dit Petra Delicado. L’inspectrice barcelonaise qui en est à son troisième mariage sait de quoi elle parle. Mais lorsqu’on la charge de rouvrir l’enquête sur la mort d’un industriel du textile, assassiné alors qu’il avait donné rendez-vous à une très jeune prostituée, elle ne soupçonne pas à quel point cette affirmation va se révéler juste.

 

Assistée de son fidèle adjoint, Petra mène l’enquête avec son obstination et sa fougue coutumières entre Barcelone et Rome, où Fermin Garzon va réviser ses classiques latins et tester la gastronomie locale. Cependant, c’est plutôt du côté de la littérature anglaise et du Roi Lear que le tandem va découvrir une terrible vérité.

 

Alicia Giménez Bartlett a publié de nombreux romans et plusieurs essais (dont un consacré à Virginia Woolf). Elle s’est fait connaître avec les aventures du tandem Petra Delicado et Fermin Garzon. Cette série a été traduite dans une dizaine de langues et adaptée pour la télévision espagnole. Alicia Giménez Bartlett a reçu le prestigieux prix Pepe Carvalho pour l’ensemble de son œuvre policière.

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1

Je m’approchais peu à peu du cercueil ouvert, mais je ne voyais pas qui se trouvait à l’intérieur. Il était imposant, en bois luisant, luxueux. On avait placé tout autour d’énormes cierges et plusieurs couronnes de fleurs. À mesure que j’avançais, mon pas me semblait plus sûr et je me sentais moins envahie par la peur. Arrivée tout près du cercueil, je regardais à l’intérieur et y découvrais un vieil homme, en costume noir impeccable, une écharpe tricolore en travers du torse et le revers de la veste couvert de décorations. Je ne l’avais jamais vu, je ne savais pas qui il était, mais il s’agissait sans doute de quelqu’un d’important. Et là, je plongeais avec détermination la main dans mon sac pour en sortir un grand couteau. Ma main déchaînée, guidée par une haine qui s’échappait de moi comme un torrent, se mettait à le frapper à la poitrine encore et encore. Les coups étaient forts, décidés, mortels s’il avait été vivant, mais tout ce qui sortait du corps, c’était de la sciure et des vieux papiers. Cela me rendait furieuse, j’étais emportée par un déluge de poings et de coups de couteau, comme si je refusais d’accepter que tout cela ne soit rien d’autre qu’un supplément de mort ajouté à la mort.

Je me réveillai en sueur, angoissée et tremblante. Je n’ai pas l’habitude de faire des cauchemars, c’est pourquoi, lorsque je pus enfin rassembler mes pensées, je m’interrogeai sur le sens de cette scène. Pouvait-on en tirer une quelconque interprétation freudienne, liée à la figure paternelle ? Était-ce une réminiscence de l’époque franquiste et une façon d’évacuer ma frustration de savoir que le dictateur était mort de vieillesse dans son lit ? Trop alambiqué. Je mis fin aux conjectures pour aller me préparer un café, sans avoir pu tirer la moindre conclusion. Des mois s’écouleraient avant que je ne comprenne que, contre toute logique, il s’agissait d’un rêve prémonitoire en relation avec mon travail.

Mais laissons les rêves derrière nous et commençons par les faits. L’une des tâches dont se charge la police nationale de Catalogne, c’est de fouiller dans le passé. Ça semble absurde, c’est comme une sorte de paradoxe génial. Tout le monde s’imagine que le travail de la police doit être rapide, immédiat, et que plus vite le sang versé aura séché, mieux ce sera. On s’imagine qu’un flic de la Crim, c’est un gars armé et entraîné à s’occuper de cadavres tout frais, encore tièdes. Pas du tout ; en fait ces spécialistes du temps présent sont envoyés dans le passé pour retrouver des assassins qui ont pris la poudre d’escampette, qui se sont déguisés en courant d’air. Curieusement, le passé n’est pas uniquement le champ de travail des historiens et des poètes, c’est aussi le nôtre. Le mal a sa propre archéologie.

On appelle cela « rouvrir un dossier », une expression qui revêt tout un tas de significations : seconde chance, découvertes fulgurantes, nouvel élan. Toutes choses qui ne se produisent jamais. Reprendre une enquête n’a rien de facile, car, comme chacun sait, le temps efface tout. Parfois on rouvre un dossier parce qu’un suspect a été libéré et que les tests ADN n’existaient pas au moment des faits. Ou parce que le coupable avait fui le pays et qu’on n’avait pas réussi à lui mettre la main dessus. Et puis un jour, quelqu’un dit l’avoir vu à tel endroit. De toute façon, ça coûte tellement cher au contribuable qu’on y regarde à deux fois.

Celle que Garzón et moi devions reprendre avait été réactivée à cause de la requête de la veuve d’un homme assassiné. La femme en question avait pris contact avec le juge Juan Muro, un vieux de la vieille qui avait la réputation de ne jamais abandonner, et elle avait réussi à le convaincre de rouvrir une affaire datant de 2008, soit un bond de cinq ans en arrière. Son mari, Adolfo Siguán, un chef d’entreprise du textile de soixante-dix ans, avait été tué au cours d’une séance de jeux sexuels scabreux. Son cadavre avait été retrouvé à son domicile, où il avait emmené une jeune prostituée de bas étage. Le mac de cette dernière avait endossé le rôle du principal suspect mais on l’avait retrouvé mort, lui aussi, quelques jours plus tard à Marbella. Les pistes suivies avaient paru les bonnes, et pourtant on avait fait chou blanc : le supposé coupable n’avait jamais pu raconter ce qui s’était passé. Quant à la prostituée, elle était restée quelque temps derrière les barreaux pour une complicité jamais réellement prouvée et puis les choses s’étaient effilochées au fil des mois et des années. Jusqu’à ce que l’inspecteur adjoint et moi héritions d’un mort surgi du passé, resté silencieux et apparemment résigné.

Mon collègue, cet insensé, semblait heureux de son sort ; il racontait qu’il n’avait jamais eu l’occasion de s’occuper d’une vieille affaire et qu’à son âge, il trouvait ce genre d’expérience très excitant.

« Mieux que ça, inspectrice, commenta-t-il. Que ce soit dans la vie privée ou professionnelle, à mon âge n’importe quelle expérience nouvelle doit être considérée comme un précieux cadeau. Si je vous dis que l’autre jour j’ai goûté pour la première fois du pâté d’olives et que j’ai failli en chialer d’émotion… Cette histoire d’enquête qu’on reprend, c’est comme un défi, et c’est ça le sens de toutes les complications que ça va forcément engendrer. »

À mes yeux, rien n’était aussi clair. Je suis plus jeune que mon collègue, et pourtant, les difficultés avaient cessé de représenter un défi pour moi, elles étaient devenues ce qu’elles sont réellement : un problème de plus à résoudre. Je ne suis pas le genre de femme qui recherche les défis ou la bravade, mon esprit ne s’élève pas au contact des obstacles, je ne suis pas non plus de celles qui vont jouer les héroïnes sur des barricades. J’ai du mal à comprendre les gens qui se fixent des objectifs chaque fois plus élevés. Pour moi, les alpinistes qui escaladent les cimes jusqu’à finir congelés et les athlètes qui franchissent la ligne d’arrivée avant de s’écrouler, la respiration coupée, sont des martiens. Je suis moins passionnelle, plus proche de la démarche scientifique, si ce mot peut aider à me faire comprendre. Les scientifiques sont mus par le désir d’apprendre, pas par cette lubie qui consiste à aller toujours plus haut. Vous croyez que Marie Curie a découvert le radium à force de se dire : « Ça, je vais le faire les doigts dans le nez » ? Non, d’après moi, et j’espère que c’est aussi le cas de Marie Curie, on fait les choses parce qu’on cherche à arriver quelque part, parce qu’on veut éclairer ce qui se cache dans l’obscurité. Pourtant, une fois l’objectif atteint, à quoi bon continuer à se mesurer à soi-même, s’obstiner à reprendre la mer à la recherche de nouvelles terres ? Non, il faut savoir accepter ses propres limites, vivre avec, en être conscient quand on se lance dans une nouvelle activité. Peut-être que je connais parfaitement mes limites, le poids qu’elles exercent sur ma vie, ou alors c’est que je suis plus conservatrice que je ne suis disposée à l’admettre. Bref, ce qui était sûr, c’est que cette affaire ne me disait rien qui vaille.

Le commissaire Coronas ne sautait pas non plus au plafond. C’était notre commissariat qui avait été chargé de l’affaire Siguán à l’époque, et remuer la vase pour faire remonter à la surface ce qui avait conduit à un échec, c’était pour Coronas une pénitence qu’il ne pensait pas mériter.
« Quelle merde ! s’exclama-t-il. Quand on pense à toute l’énergie qu’on a déployée pour rien dans cette sale enquête ! Et voilà qu’on doit remettre ça. Il croit quoi, ce foutu juge, que la vérité va se pointer cinq ans après pour illuminer de mille feux l’empire sacré de la loi ? Il a beau être un vieux de la vieille, il se comporte comme un gosse sans expérience. Tout le monde sait que, sans une nouvelle piste intéressante, enquêter sur des faits passés est une perte de temps. »

Mais il n’eut pas son mot à dire. Le juge Muro insistait et le cadavre de Siguán s’était, de façon métaphorique, relevé d’entre les morts. Après avoir constaté à quel point tout ceci agaçait mon chef, j’osai une question :

« On fait quoi, alors ? On y va à fond ou bien on tire au flanc ? »

À ces mots, son visage subit une singulière métamorphose, on eût dit la tête d’un molosse prêt à l’attaque.

« Je vous demande pardon, qu’est-ce que vous venez de dire, inspectrice ? Je ne vous suis pas très bien. Vous est-il arrivé une seule fois dans ce commissariat, et sous mes ordres, d’avoir à vous occuper d’une affaire “en tirant au flanc” ? Parce que si c’est le cas, je peux vous assurer que je l’ignorais.

– C’était juste une façon de parler.

– Eh bien, changez de discours. Ici on bosse à fond, on n’a pas les deux pieds dans le même sabot. Je veux que vous mettiez tout en œuvre, toutes vos forces et tout votre savoir-faire pour trouver qui a tué le principal suspect dans l’assassinat d’Adolfo Siguán. L’honneur du commissariat est en jeu, aujourd’hui plus que jamais. Peu nombreux sont ceux qui ont droit à une seconde chance pour réparer les erreurs du passé.

– Oui, monsieur, je vous demande pardon, monsieur ! répondis-je en hurlant presque comme un soldat.

– Et ne me répondez pas comme un foutu sergent des Marines ! J’ai l’impression que vous vous foutez de moi. Il y a des fois où vous avez le don de me mettre en pétard, Petra Delicado. »

J’avais peut-être un peu abusé de sa patience, mais Coronas était déjà de mauvaise humeur avant notre arrivée. Au fond, je le comprenais et j’avais même un peu pitié de lui : se passer de deux personnes dans un service qui était toujours en flux tendu n’était pas pour lui plaire, pas plus que de se retrouver confronté à des erreurs peut-être commises des années plus tôt. Il était déjà en poste au moment où cette affaire avait éclaté, mais ce n’était pas mon problème : au diable le commissaire et ses angoisses professionnelles.

En envisageant la situation de façon optimiste, je me disais qu’enquêter sur une vieille affaire avait un côté incroyablement pur, tant du point de vue théorique que de l’action pratique. Rien à voir avec le fait de plonger dans l’urgence qu’impose un crime récent. Ou un témoin influencé par la peur ou la passion. Aucune pression de la part des journalistes ! C’était presque comme un cours magistral à l’Académie, une véritable occasion de raisonner à froid, de recourir à la logique et à la déduction. Évidemment, comme chaque fois qu’il fallait résoudre un problème, se posait l’éternelle question : par où commencer ? Lorsque je fis part à Garzón de cette interrogation, il gratta son menton mal rasé pendant presque cinq minutes, ce qui était généralement bon signe. Et dit enfin :

« Je crois, inspectrice, qu’on devrait demander conseil à un collègue qui a déjà été confronté à ce genre de situation, juste pour savoir par où attaquer, si votre fierté professionnelle le permet, bien évidemment.

– En ce qui me concerne, toute fierté m’a quittée le jour où j’ai dû demander de l’aide pour changer un pneu de voiture.

– Vous ne saviez pas comment faire ? Pas possible ! Vous, une femme si indépendante…

– Arrêtez votre char, Fermín ! J’ai dit que j’avais perdu ma fierté, pas mon sale caractère.

– Inutile de le préciser.

– On peut revenir à nos moutons, maintenant ? »

L’idée de demander conseil à un collègue me semblait excellente.

« Vous avez un nom à proposer ?

– Bonilla. L’inspecteur Bonilla a enquêté il y a un an sur un meurtre survenu trois ans plus tôt. Une jeune fille violée et assassinée. L’affaire avait été classée faute de preuves. Les parents de la jeune fille avaient toujours soupçonné l’ex-petit ami. Ils n’ont pas lâché le juge qui a fini par accepter de réexaminer le dossier. Ils ont fini par le coincer, c’était bien lui le coupable.

– Vous savez comment ça s’est passé ?

– Le gars s’était dégoté une nouvelle copine et Bonilla a cherché de ce côté-là. À force, elle a cédé et lui a raconté que le type faisait parfois des trucs bizarres, il se comportait de manière violente. Ils l’ont arrêté et, après lui avoir mis la pression pendant plusieurs jours, ils ont obtenu des aveux.

– Je ne sais pas si on aura, nous, quelqu’un sur qui mettre la pression mais il faut bien commencer quelque part. Pour l’instant on va aller causer à Bonilla, pour la suite on avisera. »

Daniel Bonilla était plus jeune que moi. Il appartenait à cette nouvelle fournée de policiers très bien formés, brillants, et qui entrent dans la police par vocation. Je ne lui avais jamais parlé, toutefois il avait une bonne tête, il donnait l’impression d’appartenir à une ONG altermondialiste. Au commissariat il avait la réputation de ne pas être là pour sa carrière mais pour faire le boulot. Il nous accueillit chaleureusement et, avec du recul, ses conseils me semblent toujours des plus perspicaces et avisés.

« Je ne veux pas donner de leçons parce que c’est pas mon genre, dit-il en guise de préambule. Tout ce que je sais c’est que pour traiter ce genre d’affaire, il faut changer d’état d’esprit. On n’est plus dans l’urgence puisqu’on n’a pas à craindre que le meurtrier nous file entre les doigts. La lenteur est le maître mot. Il faut être attentif aux détails, toujours. Commencer par lire et relire le rapport d’instruction et les rapports de police de l’époque. Regarder, et plutôt deux fois qu’une, analyser… transformer les doutes en questions concrètes, compléter et remettre en cause les conclusions qui semblent avoir été tirées hâtivement.

– Qui était sur l’affaire la première fois ? demandai-je.

– Juan Álvarez, répondit aussitôt Garzón. Ensuite il a demandé à être muté à Cáceres, sa femme est de là-bas. » Sa connaissance parfaite du personnel de cette administration me surprenait.

« J’imagine que fuir la scène d’un tel échec a aussi compté. Vous savez comment c’est. Lui parler ne servirait pas à grand-chose. L’essentiel, c’est ce qui est écrit. En revanche, ayez toujours vos dossiers sous la main pour pouvoir les consulter à tout moment. Et faites comme si le crime venait d’avoir lieu, ça ôte l’impression d’être juste en train de relire des papiers. Vous voyez, ce ne sont que des lieux communs, rien qui puisse vraiment vous aider, mais vous pouvez compter sur moi en cas de besoin. »

Bon, c’était un début, une direction pour une course où en fait il nous recommandait d’avancer lentement.

« Chez vous ou chez moi ? demandai-je à l’inspecteur adjoint.

– Une tentative de drague ?

– Vous n’imaginez quand même pas qu’on va lire tout ça chacun de son côté. Il vaut mieux le faire ensemble et noter les idées qui pourraient venir. Ça prendra du temps et je doute que nos heures de service suffisent à absorber cette charge de travail. Il faudra prendre sur notre temps libre.

– Ça commence bien. Un jour chez vous, un jour chez moi. Qu’est-ce que vous en dites ?

– Génial. Et pas de petites bières ou autres boissons alcoolisées.

– Des dossiers en toute sobriété.

– Comme il se doit. »

Chez moi, on pouvait être au calme sans problème. Je m’étais souvenue que les enfants de Marcos ne venaient pas cette semaine, silence et concentration étaient donc assurés. Quant à Marcos, je lui demanderais simplement d’aller lire dans son bureau plutôt que dans le salon, afin que nous soyons absolument tranquilles. Le jour dit, je préparais une collation, le strict nécessaire, mais tout à fait nécessaire s’agissant de Garzón : sandwiches végétariens et bières sans alcool.

À vingt et une heures pile, mon collègue était déjà sur le pas de ma porte. Il apportait avec lui les documents de la police puisque j’avais déjà en ma possession ceux du juge. Marcos tenait à lui dire bonjour, j’attendis donc qu’il apparaisse et ils se saluèrent chaleureusement. Une fois les mondanités expédiées, nous passâmes au salon où j’avais débarrassé la table sur laquelle j’avais posé un ordinateur portable ainsi que plusieurs feuilles imprimées. L’inspecteur adjoint se pavanait avec son tout nouvel ordinateur, un cadeau de sa femme pour son anniversaire, qu’il maîtrisait comme s’il était né avec. Nous nous installâmes et décidâmes de la marche à suivre.

« J’ai acheté un petit carnet pour chacun. Quand quelque chose retient votre attention, notez-le. À la fin, on compare et on en discute. Ça vous va ?

– Et si j’ai envie de parler d’un truc au moment où je le lis, inspectrice ?

– Il vaut mieux éviter les interruptions, mais si vous pensez qu’un élément nécessite qu’on en discute tout de suite… les blagues et autres frivolités sont exclues, bien évidemment. »

Nous commençâmes notre lecture, chacun attelé à sa liasse de documents. Plongée dans les considérations du juge, j’allumais de temps à autre une cigarette. Garzón s’agitait nerveusement sur sa chaise chaque fois qu’il sentait l’arôme de mon tabac blond anglais. À force d’insister, sa femme, qui se préoccupait de sa santé, avait fini par le convaincre d’arrêter il y a peu. Je m’efforçai d’ignorer ses mouvements. À mesure que nous avancions dans notre lecture, la lumière se faisait un peu sur ce meurtre vieux de cinq ans et qu’on nous avait chargés d’élucider.

Adolfo Siguán Mestre était un fabricant de tissus qui avait tiré profit de l’héritage familial pour moderniser son affaire et l’ouvrir à l’exportation. Son usine, qui fournissait autrefois les plus grands tailleurs, avait connu des changements substantiels qui lui avaient permis d’échapper à la grande crise du textile catalan. Il avait su rester en phase avec la mode et développer la production destinée à la confection féminine, et sa clientèle comptait des couturiers célèbres, non seulement espagnols, mais aussi français et italiens. Il avait misé sur la qualité, délaissant le bas de gamme qui se développait sur des marchés moins sélectifs. Apparemment, l’entreprise avait toujours été prospère mais, deux ans avant la mort d’Adolfo Siguán, elle avait traversé de graves difficultés financières non spécifiées par le juge. Je pris mon carnet encore vierge et écrivis :

 

1. Vérifier ce qui a provoqué cette crise.

2. Suivre les comptes de l’entreprise après l’assassinat de Siguán.

 

Garzón me regardait prendre des notes et, après plusieurs balbutiements que j’essayai d’ignorer, incapable de se taire plus longtemps, il ouvrit la bouche :

« Vous avez écrit quoi, inspectrice ?

– On avait dit pas d’interruptions.

– C’est juste que je suis inquiet, je ne trouve rien qui vaille la peine d’être noté. »

Je l’observai attentivement. Même s’il avait atteint le stade de la maturité depuis belle lurette, il avait conservé un côté infantile qui se réveillait parfois. Je dois reconnaître que, dans le fond, cela me plaisait ; du coup, au lieu de l’envoyer paître, je lui répondis :

« J’ai noté qu’il faudrait vérifier pourquoi une entreprise qui avait réussi à s’adapter à la modernité et fonctionnait à merveille s’est mise à dérailler. Il faudra aussi chercher ce qui est arrivé à cette boîte après le meurtre de son dirigeant.

– Vous avez de sacrées idées, inspectrice. Moi, ça me serait jamais venu à l’esprit.

– Vous voulez bien me laisser travailler en paix ? »

Il replongea dans sa lecture, se rapprochant exagérément de l’écran, comme un élève qui veut prouver son intérêt à toute la classe. À un moment, je le vis s’emparer du stylo et me dis qu’il allait enfin me laisser tranquille. Siguán avait eu trois filles d’un premier mariage et une seconde épouse, la première étant décédée d’un cancer quelques années plus tôt. C’est cette seconde femme, Rosalía Piñeiro, qui était allée trouver le juge. Je cherchai dans le dossier des informations la concernant mais il n’y avait pas grand-chose. On savait seulement qu’elle avait trente-huit ans de moins que son époux, qu’elle ne travaillait pas et qu’ils étaient mariés depuis sept ans lorsqu’il mourut. Aucun des membres de l’ancienne ou de la nouvelle famille n’avait pu être retenu comme suspect à l’époque. Ils avaient tous été interrogés en tant que témoins avant d’être libérés par le juge, lavés de tout soupçon.

Siguán, comme on l’avait appris ultérieurement, voyait régulièrement une très jeune prostituée qui s’appelait Julieta López. Je dois reconnaître que la connotation shakespearienne me fit presque sourire. Julieta était loin d’être une prostituée de luxe, elle n’exerçait même pas dans un club ou dans un meublé*1. C’était une simple pute du Raval tout ce qu’il y a de plus minable. Elle travaillait dans la rue et avait un petit ami qui lui servait de mac. Ils s’étaient spécialisés dans un délit qui dépassait le cadre de la prostitution. Brusquement, mon collègue m’interpella :

« Qu’est-ce qui se passe encore, Garzón ? demandai-je comme si j’avais voulu l’étrangler, ce qui n’était finalement pas si loin de la vérité.

– Je déteste paraître mal élevé, mais si je peux abuser de votre générosité, vous n’auriez pas quelque chose à grignoter ? Je commence à avoir faim et quand j’ai faim je perds ma capacité de concentration.

– Vous boulottez plus qu’un glouton, Fermín. Vous ne pouvez pas attendre un peu ? J’étais sur le point d’apprendre dans quel genre de délit Roméo et Juliette s’étaient spécialisés.

– Je vais vous le raconter, et en réalité, Roméo s’appelait Abelardo Quiñones. Avec un nom pareil il devait être plus péquenaud qu’un maire avec un béret. En fait, la spécialité de la fille c’était les vieux : plus ils l’étaient, mieux c’était. Après leur avoir plusieurs fois offert ses services, elle gagnait peu à peu leur confiance. Elle savait alors s’ils vivaient seuls et si c’était le cas, elle demandait à aller chez eux. Une fois sur les lieux, elle proposait de prendre un verre, et quand le petit vieux tournait la tête ou qu’il se rendait aux toilettes, elle glissait plusieurs pilules de Rohypnol dans son verre. Quand les types se retrouvaient KO, le beau gosse qui les avait suivis entrait en scène. La petite dame lui passait un coup de fil, elle lui ouvrait la porte et ils embarquaient tout ce qu’ils pouvaient : argent, bijoux, ordinateur portable… Puis ils s’en allaient tranquillement. Ils ont pratiqué ce sport plutôt rentable pendant presque deux ans, et vous savez combien de personnes ont porté plainte contre eux ? Aucune. Incroyable ! pas vrai ? »

Je l’écoutais sans un battement de paupières, les yeux grands ouverts tellement j’étais stupéfaite. Il se mit à rire avant de reprendre :

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