Petite joueuse

De
Publié par

Son premier est l’histoire de deux petites voleuses, Brune et Alice, qui rêvent du casse du siècle.
Son second est une amitié particulière, la leur, qui doit prendre fin pour qu’advienne l’amour.
Son troisième est une envie de vivre au coup de cœur avant – rien ne presse – de mourir en coup de vent.
Son quatrième est un éloge de ce qui n’a pas de prix.
Son cinquième est le portrait d’une jeunesse qui se paie le luxe de ne renoncer à rien sans déclencher l’alarme.
Son tout est son tout premier roman.
Publié le : mardi 13 janvier 2015
Lecture(s) : 7
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756105604
Nombre de pages : 143
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Céline Straniero
Petite joueuse
roman


Son premier est l’histoire de deux petites
voleuses, Brune et Alice, qui rêvent du casse du
siècle.
Son second est une amitié particulière, la leur,
qui doit prendre fin pour qu’advienne
l’amour.
Son troisième est une envie de vivre au coup
de cœur avant – rien ne presse – de mourir en
coup de vent.
Son quatrième est un éloge de ce qui n’a pas
de prix.
Son cinquième est le portrait d’une jeunesse qui se paie le luxe de ne renoncer à rien sans
déclencher l’alarme.
Son tout est son tout premier roman.

Céline Straniero a 28 ans. Elle vit à Paris. Elle
compose des chansons et écrit des scénarios.


Photo : Céline Straniero par Stéphane C. (DR).



EAN numérique : 978-2-7561-0559-8978-2-7561-0560-4

EAN livre papier : 9782756100739



www.leoscheer.com
www.centrenationaldulivre.frPETITE JOUEUSE© Éditions Léo Scheer, 2007CÉLINE STRANIERO
PETITE JOUEUSE
roman
Éditions Léo ScheerJe descends les escaliers pas du tout quatre à
quatre : j’ai des talons, j’ai rendez-vous dans un
petit bar à la pénombre inquiétante où Alice,
déjà là, fume comme quelqu’un que ça
dégoûterait. En retard, et légèrement abattue de l’être,
je me faufile mal entre les sacs, les mots et la vie
des autres. Alice n’est pas ce qu’on appelle une
beauté discrète mais elle en a bien moins
conscience que sa voisine, et puis elle est drôle tout
le temps, ce qui brouille un peu les pistes. C’est
beau l’esprit qui vient à la rescousse du physique
quand le physique n’en a pas besoin. C’est
tellement rare les filles drôles. Vraiment drôles, je ne
parle pas de celles qui se flagellent toutes les deux
minutes pour paraître sympathiques.
Alice me regarde toujours aussi soigneusement
au bout d’une demi-heure, quand l’excitation
des retrouvailles est passée. Elle est plus pâle que
7d’habitude. Elle se mord la joue gauche. Elle
hésite. Elle passe son temps à faire semblant de
prendre des précautions avec des gens qui de
toute façon se foutent d’être maltraités. Elle paie
l’addition et me dit viens. Il suffit qu’elle me dise
viens pour que j’y aille. Je me fiche de savoir
où, du moment que c’est avec elle, du moment
que ses yeux brillent comme des diamants noirs
quand elle me raconte ce qu’elle a prévu pour
qu’on arrête de s’ennuyer. Je la suis toujours sans
moufter, surtout que dehors il fait encore bleu et
un peu jaune et que j’aime bien changer de décor
avec sa voix à mon oreille.
— Brune? Est-ce que tu n’en as pas assez?
— Si.
— Sûre?
— Oui.
— Alors j’ai une idée pour nous. Je t’en parlerai
plus tard.
Elle me dit ça presque en courant, en barrant la
route à un taxi. Elle a le sens du rythme. Sa jupe
se coince dans la portière, elle sourit et attend
que le taxi démarre pour la décoincer. Elle aime
croire qu’il se passe des choses dans sa vie: ouvrir
sa portière en marche, c’est toujours plus
spectaculaire que moi qui la regarde partir.
8Une fois Alice et la lumière disparues, je me
demande ce que je vais faire entre-temps, entre
une belle journée et une autre qui lui
ressemblera, ce terrible entre-temps, cette chose que je
vis comme un moindre mal. Aucun mal n’est
moindre et ce sont tous ces entre-temps qui
auront ma peau.
De retour chez moi, je vole jusqu’au cinquième.
Les trucs barbants, je les fais toujours très vite.
Monter les marches donc, faire des compliments,
aller aux toilettes, acheter des cadeaux, même si
je ne les achète pas vraiment.
Tous les mercredis midi, Alice vient me chercher
dans la voiture rouge de son chéri qui dort
encore. On va d’ouest en est, avec le même petit
sourire usé que celui des gens de totale mauvaise
foi, qui n’écoutent personne, qui feignent de
croire qu’elles ont quinze ans, qu’elles n’ont pas
mieux à faire que de se tromper, que de perdre
du temps à arracher des bips, à remplir le coffre
d’objets inutiles, d’habits trop grands encore
accrochés à leur cintre. À chaque tournant je
ferme les yeux et ne les rouvre qu’au prochain
grand magasin. C’est la surprise, Franck et Fils
9ou les Galeries Lafayette? Pour rentrer, elle fait
des détours. Elle a un Paris bien à elle; elle n’aime
pas un quartier, elle aime une montée dans un
virage près de Saint-Augustin, ou un dégagement
edans le XII . Elle déteste les endroits où il a l’air
de faire gris quand le soleil tape à midi. En fait,
elle déteste les murs et les fins de phrases.
Alice ne compte pas travailler ni arrêter de faire
des bêtises. Elle est l’enfant de ses parents, rien de
plus sérieux, c’est trop difficile de tenir un autre
rôle. Elle veut que son père et sa mère se sentent
encore utiles, qu’ils la protègent, qu’ils pleurent
mais qu’ils ne meurent pas tout de suite.
J’aime la suivre, elle me nettoie les yeux. Il n’y a
qu’elle et son cow-boy, celui qu’elle épousera une
nuit pour me sortir de la mienne. Alice pense
faire l’objet d’une étroite surveillance. Elle ne
m’emmène que dans des endroits où l’on est sûres
de ne jamais revenir tellement on s’y sent mal.
Elle ne m’écrit qu’à demi-mot, sur des moitiés de
papier bonbon. Elle dit reconnaître des gens qui
ont souvent le même regard ou le même filtre
dans la voix. Et pense avoir sa photo placardée un
peu partout sur les murs jaunis des arrière-grands
magasins, dans des bureaux sans fenêtre, où on
l’a déjà menacée d’appeler sa mère puisqu’elle ne
10fait pas son âge. Elle ne se doute pas encore qu’il
n’y a que moi qui la traque, qui l’observe, qui sais
exactement combien elle a de grains de beauté
sur les tempes et d’heures de sommeil dans la
vue. Elle est trop prudente. Elle a surtout besoin
de se sentir suivie, accompagnée, prise en compte,
respectée. Elle aimerait autre chose que voler
comme une voleuse.
J’aime cette fille chez qui le mal coule de source,
qui s’agace de tout et abhorre ceux qui parlent
avec un avant et un après, ceux qui disent
«dorénavant ». Alice ne connaît rien à pas grand-chose,
elle estime que son intelligence la dispense de se
cultiver. Elle s’entoure de gens qui savent pour
elle. Pendant ce temps elle les dissèque: elle en
parle tellement bien qu’elle les vide, qu’ils n’ont
plus rien à devenir, c’est réglé pour eux. Elle les
fouille jusqu’à la racine, descend tellement bas
que je n’ai pas toujours envie de la suivre. Quand
elle inspecte ses propres grottes elle se demande
si elle a bon fond. Mais Alice est un abîme sans
fond: elle vise le bien et elle fait le mal. Parfois je
la surprends sur son divan à contempler son corps,
elle le contorsionne gracieusement en s’assurant
d’être belle de partout. Elle n’en a jamais été tout
à fait convaincue mais l’intérêt que les autres y
11portent la fascine. Elle est si fine, si lucide qu’elle
craint de n’être plus qu’un œil, sans admirateurs
ni témoins. Or Alice a besoin d’un regard, un
regard qui menace mais qui ne foudroie pas.
J’étais devenue la spectatrice officielle de cette
petite mateuse. Sans le vouloir vraiment.
Chaque nuit qui tombe est à mourir de peur.
Je retarde l’heure des rêves grands et vides. Je
préfère les rêveries où j’apprivoise doucement
l’absence, la mienne et celle des autres. Au
moment où je m’apprête à éteindre mon
portable, Alice m’appelle.
— Allô Brune, c’est Alice, demain, galette des
rois. Arrive avant les autres à 20 h 30, je te dirai
ce qui se passe.
Déjà il se passe qu’on est au mois de septembre et
qu’à force d’excentricité, de vouloir fêter Pâques
à Noël et la Saint-Benoît à la Saint-Frédéric,
parfois elle me fatigue. Je m’en fais un monde alors
que les autres l’ont juste noté dans leur agenda.
Moi c’est ma vie que je joue. Et si ça se passait
mal? Si je disais à la sœur d’Alice d’arrêter tout
quand je parle, surtout de me regarder? Alice,
elle, se trouve plus jolie quand elle se tait. Ça lui
12a musclé le sens de la répartie, elle n’a pas à
jacasser pendant des heures et à déformer sa
bouche.
La sœur d’Alice m’accueille vaguement et retourne
dans sa chambre aux volets pétés. Elle est Térésa
dans l’indifférence générale. La voir une fois
équivaut à l’avoir vue pour toujours, et puis elle
te demande si ça va à chaque fois que tu changes
de pièce. Elle n’a pas tous ses sens, il lui manque
l’odorat et je me dis toujours en la regardant que
ça doit quand même être bien bizarre de n’avoir
jamais reniflé son doigt, de n’avoir jamais senti
l’odeur de la pluie et l’odeur des rues après la
pluie. Un jour, je sais qu’elle va s’énerver,
peutêtre balancer Alice par la fenêtre pour faire de la
place, pour être à sa place – elle n’y est nulle part.
Elle peut t’observer des heures entières regarder
la télé. Elle ne se rend pas compte qu’elle a sa
vie à vivre, son avis à donner, que ses lundis
sont comptés.
Au moment d’aller au lit, elle grignote un biscuit
anglais en n’espérant rien. Si elle était ma sœur,
je lui parlerais d’une voix légèrement rauque et
tranquille pour qu’elle passe une bonne nuit. Le
13matin, elle ne se demanderait plus si elle est
morte ou vive et elle ferait autre chose que des
aquarelles saumonées. Alice, elle, laisse sa sœur
en chemise de nuit, peut-être parce qu’elle ne
souffre plus que les gens qui tournent en rond.
Térésa adore les autres mais elle se les interdit:
trop de bruit, trop de passage dans une journée
la clouent au lit pendant des semaines.
Elle est assise tout près de moi, les yeux brillants
des jours de quarante de fièvre. C’est alors que
je remarque ses ongles; ils sont d’une blancheur
presque phosphorescente. Elle nous serait bien
utile en lampe de poche, je vais en parler à Alice
qui s’active dans sa cuisine. Ma copine est penchée
sur sa gazinière, ses cheveux cachent son visage,
elle parle bas.
— J’ai invité une fille, une Carole, j’ai pensé à
elle pour notre truc, jettes-y un coup d’œil.
Toujours sibylline, Alice, même la tête dans le
four. Elle prend tous les autres pour des dossiers,
de petits sujets tristement prévisibles.
Le salon d’Alice est un sinistre garde-meubles où
trônent pas moins de quatre canapés, plus ou
moins défoncés, avec presque toujours Marc
dedans. Ce soir, il prétextera un dîner dehors. En
vrai, il ira s’enfermer dans sa voiture. Il préfère
14la radio à des filles qui se reniflent. Il préfère
n’importe quoi à des gens qui n’ont pas assez
besoin de lui. Il va passer deux ou trois heures à
faire les yeux durs dans le rétroviseur, à adorer les
lumières rouges et vertes sur son visage, à hésiter
à rentrer plus tôt que prévu pour qu’on tremble
un peu, à se demander quelle gueule elle a la
Carole, est-ce qu’elle vaut le coup d’arrêter de
tourner. Il doit penser que quelque part
quelqu’un le filme, qu’il a un destin, qu’Alice et lui
sont un couple inédit, troublant, qu’aucun des
deux ne gagnant sa vie, ça tient à rien entre eux
et que c’est ça qui tient tout. Il doit hurler dans
sa voiture, car il est heureux d’être encore jeune,
de ne rien avoir à faire de spécial demain, d’être
plus malin que les autres, de penser à Alice quand
il pense au sexe. Il est heureux parce qu’il a
branché un petit magnétophone en partant. Il
fait toujours ça, même pas dans l’espoir qu’on
parle de lui mais il aime bien la voix d’Alice
quand il n’est pas là. Elle a une voix plus posée,
moins idiote. Elle a une voix qui cherche autre
chose que lui. Et il aime se sentir délaissé, il aime
bouder juste parce qu’il aime sa tête quand il
boude.
15«Aimerais-tu visiter mon appartement?» demande
Alice à Carole dont l’élégance se voit un peu trop
pour la flatter très longtemps. Je trouve ça très
drôle de faire visiter un appartement aussi moche
à une fille si bien décorée. Alice est une vicieuse,
une magnifique salope qui n’aime la tête des
autres que dans l’embarras. Mais Carole n’est pas
du genre à s’embarrasser. Ses talons sur le parquet,
elle met du temps à s’asseoir, puis à se taire. Elle
est très vite à l’aise, avec une humeur de rentrée
de classe, de préparatifs, de plein de trucs à faire.
Elle a l’habitude des autres, l’habitude de vivre,
mais son rire est trop aigu pour être honnête. Le
vrai rire vient d’un mauvais coin du ventre, pas
d’une gorge qui se découvre si facilement.
Elle est bien dans son sourire mais ne sait plus à
qui le donner. Alors elle s’envoûte toute seule;
elle se ferait bien l’amour, là, tout de suite, sur sa
chaise en bois. Elle a le tournis de vouloir faire plus
que son âge, de nous accrocher avec une voix qui
n’est pas la sienne. Elle ne se choque de rien, jamais;
tout est un concept pour elle et c’est ça qui la
rend si indiscutablement tête à baffes. Maintenant
c’est trop tard, je ne l’écouterai plus. Elle veut nous
faire passer pour des touristes, pour des filles qui
se couchent tard mais toujours dans leur lit.
16Cette galette se passe merveilleusement bien.
Personne n’a eu la fève, je l’ai ôtée pour créer une
atmosphère un peu étrange, un peu absurde. Eh
bien ça a marché! Personne n’a plus parlé de rien
et tout le monde cherchait une coupable.
Il règne un silence presque parfait pendant lequel
cette Carole scrute le moindre de mes cils, la
vraie couleur de ma peau. Elle m’aurait volontiers
arraché un cheveu pour l’analyser mais j’en fais
déjà cadeau. Je les sème toujours à l’automne, il
paraît que c’est normal. Mais pour moi c’est
toujours très anormal de perdre quelque chose. Elle
me regarde un peu trop, elle aimerait bien savoir
qui je suis dans mon canapé pour ne pas esquisser
un sourire lorsqu’elle est presque marrante. Je ne
sais pas encore pourquoi elle est là, je sais juste
que je vais tout faire pour qu’elle s’y sente le plus
mal possible.
Sa spécialité, c’est la question. Sans cesse, comme
si elle n’avait rien à être, comme si ça la rendait
éminemment sympathique de s’intéresser à des
gens comme nous, à l’autre infirme qui ne fait
pas la différence entre du thym et du romarin et
à moi qui ne serai jamais plus intelligente que sa
moyenne. Enveloppée dans une couverture noire,
Térésa sourit sans raison. Alice est très méchante
17soit, je n’ai été que cet œil malade, qui guette et
ne cille jamais.
J’ai une tendresse nouvelle pour Alice. Les rôles
se sont inversés, je lui laisse volontiers celui de
narratrice.
J’occupe un minuscule point de l’univers mais
cette double ou triple foule va être témoin du
mal que je m’apprête à faire. Leurs souvenirs
embelliront les murs; à chaque fois qu’ils
reviendront ici, ils se rappelleront cette scène tragique,
le cri d’Alice et mon affreux silence. Mais pour
l’heure, tout le monde se tait. Alice voulait du
théâtre, elle joue sa plus belle scène. Sa tête reste
immobile. Est-elle morte de rire? de peur?
décédée tout simplement avec classe et discrétion?
Je laisse tomber mon talkie par terre, sans
réfléchir je descends les escaliers quatre à quatre, j’ai
des talons, j’ai rendez-vous. Alice a relevé la tête,
elle n’est plus qu’un gros œil maintenant.
Marc m’attend sur le perron, nous montons dans
sa voiture. J’entends son portable sonner, il
entend le mien. Nous avons la même menace
dans les oreilles et donc peut-être beaucoup de
choses à partager? Mais je ne veux rien, ni Alice,
ni Marc, ni le collier, simplement revenir en
arrière, lorsque mes pas étaient libres et qu’ils
139n’avaient besoin de personne. J’attendrai deux
feux rouges, pas plus, après je claquerai la portière
et je marcherai seule au vent, comme une fille
qui en sait long.
Je savais bien que quitter Alice, c’était oublier la
lumière, renoncer un peu à la vie et à ses
éclaboussures. Mais pour la première fois, les autres
me semblaient plus effrayants que moi-même.
J’étais sur la bonne pente.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Propofol

de editions-leo-scheer

Place Colette

de editions-leo-scheer

Fors intérieurs

de editions-leo-scheer

suivant