Petites culottes portées

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Puceau et impuissant, Mat est libéré après vingt ans d’incarcération. Expert en serrurerie, il va alors visiter les salles de bains de femmes seules en leur absence. Son but ? Fouiller le panier à linge et satisfaire le seul fantasme qui lui soit accessible : sentir des dessous féminins portés.
D’abord un palliatif à son handicap, cette pratique devient sa façon de rencontrer les femmes, les approcher et même les aimer.
Malgré toutes les précautions dont il s'entoure, une maladresse attire un jour l'attention de la police.
L’inspecteur en charge de l’affaire, enquête non seulement sur les agissements de cet étrange passe-murailles, mais confronté à ses propres souvenirs, échecs et frustrations, le policier va également découvrir un univers jusqu’alors insoupçonné.


« Le désir, les sueurs intimes,
Le stress et les rires parfois
Imprégnés dans le coton, la soie,
D’une culotte ou d’un string. »


Polar


Publié le : jeudi 27 août 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782332975553
Nombre de pages : 234
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ISBN numérique : 978-2-332-97553-9

 

© Edilivre, 2015

1

Mat avait passé vingt ans en prison. Il n’avait pas grand-chose à raconter à ce sujet. Il ne racontait jamais rien. Un matin de Mars, on était venu le chercher. Il n’y avait pas eu de poursuite. Car loin de penser à fuir, Mat dormait chez sa mère. Une insouciance dont il avait toujours fait preuve et qui semblait l’abriter des soucis quotidiens autant que des pires embrouilles de l’existence. Mat aurait mieux fait, ce matin-là, de se préoccuper davantage de son avenir. Tenter de fuir, quitter cette mère pour laquelle, au fond il ne ressentait que de l’indifférence. Peut-être que le lit était trop confortable. Il avait sans doute pensé qu’il avait le temps, que la machine judiciaire dormait aussi, qu’il pourrait s’organiser. Il avait avant de se coucher, envisager de parler aux copains, mais de quoi, exactement ? La mémoire allait lui être rendue et avec elle la certitude que la machine judiciaire ne dormait que d’un œil. L’insouciance donc, où même encore l’inconscience, pour ne pas parler de connerie, avait tissé la toile dans laquelle il était là, englué de sommeil alors que l’irrémédiable s’avançait vers lui. Il avait à peine ouvert un œil, la tête enfoncée dans l’oreiller, les pieds ficelés dans les draps. Il n’avait pas réagi quand sa mère avait dit d’une voie trahissant l’angoisse et l’étonnement, alors que la pièce déjà, bruissait sous les ailes d’un énorme papillon noir :

– « Les gendarmes sont là ! »

La femme fut bousculée, elle devint minuscule, elle allait le rester toujours. La chambre parut soudain étroite pour y loger tous ces fonctionnaires empressés, harnachés d’un équipement aussi lourd que sophistiqué. A l’instant où trente mains au moins l’empoignaient sans ménagement, il pensa simplement « robotcop » avant d’être emporté comme un sarcophage.

Le frottement des armures dans l’étroit corridor fit chuter quelques bibelots. Une photo de lui bébé et qui était là depuis dix-huit ans s’écrasa sur une botte noire. Mat se laissa emporter sans résistance et sa mère qui suivait l’étrange cortège en poussant de petits cris ne se vit fournir des explications que bien plus tard. Il semblait surfer sur une vague immense. Il y eut d’abord un premier choc. Au sol, avant l’escalier, mains dans le dos étroitement menottées et puis le mille-pattes géant le souleva de nouveau. On lui fit descendre l’escalier tête en avant. Deuxième choc quand il heurta le chambranle de la porte d’entrée. Une voix étonnement aimable lui demanda :

– « Ça va ? »

– « Doucement messieurs ! » rajouta la voix à l’adresse des gendarmes qui le portaient.

Dans le matin frileux, les gyrophares allumaient des reflets orangés et bleus sur les visages des badauds immobiles. Un chien poussait un aboiement bref et régulier derrière la grille d’un jardin voisin. Mat fut embarqué rapidement, sans que sa mère ne puisse l’embrasser. Il n’eut pour elle aucun regard. Les portes latérales des véhicules de gendarmerie, coulissèrent comme des lames. Autour, à peine quelques regards curieux, des volets entr’ouverts, des cols retenus par une main fermée.

Le convoi démarra. Mat partit pour longtemps, très longtemps. Sur le trottoir, des voisins soutenaient une femme qui pleurait, les mains jointes sur la bouche, sans plus oser rentrer dans sa maison où quelques hommes en costume sombre, prenaient des notes, fouillaient des tiroirs, rêvaient de se servir du café. En langage de policier, le désespoir et la terreur d’une mère, ça s’appelle la routine.

*
*       *

Il y eut un procès très médiatisé. Une sombre affaire qui passionna les foules et qui, en la laissant moisir quelques d’années, fera les choux gras des racoleurs audiovisuels, les spécialistes des écrans de fumée. Mat n’aurait jamais pensé à ce point vivre ses derniers instants de jeunesse dans le feu des flashs et des projecteurs. Étrangement la foule ne criait pas au passage des fourgons cellulaires. Elle gardait le silence face à cet homme qui semblait pourtant être l’incarnation même du mal. Il n’eut aucune réaction visible quand le verdict tomba : trente ans. Il ne vit pas sa mère s’effondrer sur le sol et aussi la joie sadique aux yeux rougis des parties civiles. On l’emmena après lui avoir passé les menottes. Il esquissa même un sourire de clown triste tant le mot « menotte » avait quelque chose de l’enfance. Déjà, il avait fui ce monde.

*
*       *

Sa mère était venue le voir, au début, bien que redoutant le parloir. Face à elle, qui ne le quittait pas des yeux, Mat feignait de s’intéresser aux nouvelles banales de la famille. Des anecdotes qui finissaient dans des larmes silencieuses, la révolte sourde d’une mère. Dans le silence pesant, quand il sentait qu’elle allait craquer, il se levait prestement :

– « Faut que j’y aille là, maman »

Dans cette illusion de vie trépidante ils se séparaient sans que sa mère n’ait pu tenter de lui toucher les doigts à travers le plastique percé de petits trous.

Il crevait de ne pas lui dire « va te faire foutre ! ». Que l’indifférence nourrit la connerie et qu’elle tue les enfants. Pire, elle les envoie en prison.

– « Je me branle de ta culpabilité. Je n’étais pour toi qu’un intestin, tu n’es pour moi qu’une merde. La messe est dite, dégage »

Il ne l’avait pas dit, même si rien dans le regard éperdu de cette mère crucifiée, n’inspirait à Mat la moindre pitié. Rien non plus ne le faisait vomir de rage et il n’éprouvait étrangement aucune peur et aucun sentiment de honte. La carapace qu’il s’était instinctivement construite semblait le protéger surtout de l’intérieur. Il ne regardait déjà plus sa mère collé à la vitre avec ses yeux de poisson mort alors qu’il s’enfuyait calmement. A l’instant où il se libérait des contraintes de cette visite, il n’avait pas la sensation de repartir en cellule. Les couloirs et les hommes qui le cernaient n’avaient plus rien d’hostile. Il s’éloignait comme une torche qui descend au profond des ténèbres. Sa mère finissait de se répandre dehors au milieu de ces femmes qui pleuraient, seules à l’arrêt d’autobus.

Et puis elle ne vint plus. Mat fut convoqué au bureau de l’assistant social de la prison quelques semaines plus tard. Il n’avait même pas réalisé que sa mère ne venait plus deux fois par mois. Il avait docilement accepté l’idée de l’enfermement, la coupure avec le monde. Il apprit que sa mère était morte d’une maladie aussi brutale que rapide. Il avait vingt ans et plus personne ne vint jamais le visiter au parloir. Il n’en éprouva aucun manque particulier, se souvenant à peine qu’il avait certainement quelque part des cousins, peut-être un oncle et même une demi-sœur.

*
*       *

Durant ce long séjour, Mat fut un prisonnier modèle. Il suivi même un programme de formation. Ce cursus, qu’il n’aurait pas cru possible en prison, le ramenant à une passion adolescente, la serrurerie. Très jeune en effet, il étonnait copains et voisins par sa manière fabuleuse de venir à bout des serrures les plus récalcitrantes.

– « Mat ! j’ai paumé mes clefs ! »

– « Mathieu est là ? J’ai claqué la porte et… »

Chaque fois Mat produisait son petit effet, rallongeant du même coup son argent de poche qui se faisait souvent très rare.

En prison, il avait passé son examen avec brio et avait même pour étonner les gardiens, ouvert trois portes à l’aide d’une fourchette le jour de sa remise de diplôme. Les serrures semblaient lui parler, lui offrirent leurs points d’ouverture, se tordre pour mieux se donner, comme autant de points G. Bien qu’ayant semé le doute sur la sécurité même de l’endroit et étant du même coup sous étroite surveillance, Mat avait continué à vivre normalement.

Vingt ans avaient passés et sa manière simple d’assumer sa peine sans jamais revendiquer autre chose que la survie, avait impressionné la direction de l’établissement. Ses performances d’apprenti serrurier avaient également pesé lourd dans son dossier. Sur sa détermination et son sérieux, sa discipline sans faille, on ne tarissait pas d’éloges en haut lieu, où l’on rêvait même à davantage d’exemples de ce type. Somme toute, ce côté trop bon élève agaçait les détenus et le prisonnier modèle risquait bien de se faire un jour, démolir le portrait et le reste. Tout ceci accéléra le processus. Ainsi, de l’avis général, réduire son séjour s’avérait légitime. Mathieu Carvelin numéro d’écrou 93-842 fut libérable sur décision de justice. Un avocat commis d’office vint lui annoncer la nouvelle. Celui-ci se précipita dans le parloir comme s’il s’agissait d’une victoire personnelle après de longues années de luttes. Mat leva les yeux vers lui, serra la main qu’on lui tendait, entendit comme dans un songe, le discours empreint de termes juridiques qu’on lui servait. Il parapha et prit le temps de relire. Enfin il signa et demanda à regagner sa cellule pour y faire ses bagages. Quand amusés, des gardiens lui signifièrent que sa libération ne serait effective que dans trois semaines, il froissa calmement le document qu’il avait en double tout en défaisant ses affaires.

Jour après jour, il réalisa que sa libération était bien effective. Lui qui avait passé plus de temps de sa vie enfermé qu’à l’air libre, avait le sentiment qu’un vaisseau spatial venait de le sortir du coma pour le ramener dans l’univers des hommes. Un univers où tout lui était étranger, à commencer par le sexe. Car Mat était vierge en arrivant et la prison l’avait fait basculer dans un calme sexuel total. Sa libido n’était plus qu’un volcan éteint, nul soubresaut, érection matinale ou même le simple désir d’avoir du désir. Puceau et impuissant, s’est ainsi que la vie carcérale le renvoya sur terre.

Seulement, durant les trois semaines qui le séparaient de sa libération, un évènement pourtant anodin, vint troubler l’esprit du prisonnier.

Au foyer, la télévision tournait en permanence. Chaque soir, Mat empilait les chaises avec deux autres détenus, deux blacks taciturnes qui parlaient dans leur langue sans se soucier de lui. Il suspendait rituellement ses gestes devant un zapping, cette compilation d’évènements qui lui offrait à chaque fois une bande-annonce de ce qui l’attendait à l’extérieur. Inquiet parfois, impatient aussi, il commentait ensuite seul dans sa tête, les images qui défilaient et il reprenait son travail. Pourtant ce soir-là il s’approcha davantage de l’écran perché à deux mètres du sol. Les blacks parlaient plus fort que d’habitude et l’un d’eux s’était mis à rire. Mat avait froncé les sourcils et la chaise en main, avait porté son oreille le plus haut qu’il pouvait.

La scène fut très courte. Un extrait de jeu télévisé, une question « coquine », des candidats figés. Une jeune femme était là, espiègle. Le présentateur souriait en s’adressant à elle :

– « Que fait votre compagnon… quand vous vous déshabillez devant lui ?

Prenant le temps de la réflexion, à peine un regard en arrière, dans un rire elle avait dit :

– « Il ramasse mon string !… Il adore le sentir quand je l’ai porté toute la journée ! »

Gros plan sur le visage du présentateur médusé. Et puis déjà autre chose. Un monde qui se défait et se refait dans un flash.

Mais cette fois Mat ne regardait plus. Une révolution s’était faite en lui. L’inconscience même du monde féminin lui arrivait en pleine gueule avec la puissance et le tourment d’un orage électrique. La femme ! Qui était-elle ? Que sentait-elle ? D’où venait ce désir infernal dont les codétenus souffraient tant, au point de se violer entre eux ? Mat tremblait de peur, révolté par cette violence sous les douches, cette compensation déguisée en pouvoir pour une bite allant et venant dans un tunnel étroit. Il ne savait rien de tout çà et jamais il n’avait eu l’envie de se poser de questions, occultant même celles qu’il se posait autrefois. Simplement ce soir-là, alors que Mat envisageait déjà la liberté, une femme affirmait que sentir un string en fin de journée provoquait des envies, au point de l’évoquer à la télévision. Il dut admettre que pour lui le mystère resterait intact et que ce n’était pas ici, qu’il trouverait un début de réponse.

Il esquissait même un sourire, quand la chaise qu’il tenait en l’air depuis un instant lui fut saisit des mains, sans brutalité. Mat sursauta. Un gardien était là. En retrait il y en avait un second. Ils l’observaient, simplement, un peu étonnés :

– « ça va ? » dit l’un d’eux.

Mat ne répondit pas. Il chercha une autre chaise à déposer sur une table. Il s’aperçut alors que les deux blacks avaient tranquillement terminé le travail pendant sa longue absence et qu’ils continuaient à discuter à côté de la porte en attendant qu’on les raccompagne en cellule.

Mat les rejoignit sous l’œil suspicieux des deux gardiens. Derrière eux une page de publicité lançait des couleurs orangées et vertes.

Plus tard, Mat escalada son lit en proie à mille sentiments étranges. Il s’endormit pourtant très vite malgré ses paupières crispées. Une phrase résonnait dans sa tête.

– « Il adore le sentir… quand je l’ai porté »

Le sourire de la jeune femme parsema ses rêves d’étoiles inaccessibles. Trois semaines plus tard, la grande porte de la prison se refermait derrière lui.

2

Il se rendit d’abord chez sa demi-sœur, son aînée de quinze ans et qui vivait seule.

La maison était sans intérêt. La demeure d’une femme qui n’avait jamais rien fait d’efficace pour ne plus être seule et qui utilisait l’ennui comme une forteresse pour qu’on la laisse en paix.

Mat ne ressentit pas la douceur du foyer en entrant. La douceur ne s’était jamais invitée dans son existence. Des parents qui ne se parlaient pas et qui se sont quittés quand il était très jeune, une frangine plus âgée, qui vivait sans se préoccuper de lui, des maîtres d’école qui lui faisaient la classe sans vraiment déceler la moindre lueur qui donne envie d’emporter un être vers un avenir particulier.

Même les regroupements familiaux, Noël, anniversaires, se vivaient dans une distraite indifférence, laissant le jeune Mat jouer sur son tapis. Les jouets auxquels il ne savait pas lui-même mettre les piles restaient dans leur carton car jamais il n’éprouvait le besoin de demander un service à des personnes qui n’avaient aucun désir de s’intéresser à lui. Il était là, c’est tout, et même sa mère sans regretter franchement de l’avoir conçu exprimait à voix haute que sans enfant la vie est tout de même plus palpitante, alors que le petit Mat passait ses mercredis vissé devant la télé. De temps à autre un bisou furtif dans les cheveux lui signalait que sa sœur venait d’entrer. Il courait après elle, elle faisait trois grimaces et deux chatouilles et s’enfermait avec la mère car il était question d’argent. Le petit Mat jouait des heures avec le trousseau de clefs que sa sœur posait sur la table et puis la regardait partir sans qu’elle n’ait fait de chatouilles ni de grimaces.

Depuis que son alcoolique de mari qui la cognait était mort dans l’indifférence des familles, elle vivait seule dans cette maison sans âme.

– « Et tu comptes dormir où ? »

La question n’exprimait aucune inquiétude particulière, juste la certitude que Mat ne dormirait pas ici.

Une bière à la main, les fesses glissant sur les coussins du sofa, il haussa les épaules. Elle sortit de la pièce avant qu’il ne puisse répondre. Quelques minutes après, elle revint un épais dossier dans les mains, qu’elle déposa sur la table basse. Elle posa sa cigarette sur un bord de cendrier déjà chargé de mégots et dont les traces séculaires trahissaient un tabagisme affolant. Une odeur âcre envahie la pièce et Mat ne put retenir un geste de la main pour éloigner la fumée. Il n’avait jamais fumé. Que l’on puisse trouver plaisant d’inhaler un pot d’échappement par jour dans la crainte sempiternelle du cancer ne l’avait jamais effleuré. Et puis l’odeur était désagréable. Mat n’aimait pas les odeurs désagréables. Dans cette ambiance vaguement familiale, il se souvenait de l’odeur de sa mère. Elle sentait un mélange de transpiration et d’urine et même la cuisine en était imprégnée. Il se retenait des heures d’aller aux toilettes pour ne pas passer tout de suite derrière elle et passait la lunette au détergent avant de s’asseoir.

– « Ça pue une mère ! c’est vieux ! c’est laid ! »

Cette évocation passagère dans la fumée de cigarette, lui fit monter les larmes aux yeux. Sa sœur prit cela pour une réelle émotion. Pourtant, Mat n’aimait pas les émotions. Les mères fabriquent, diffusent, contrôlent les émotions. Elles se les approprient parfois pouvant à loisir s’en servir comme arme de destructions massives, la culpabilité. Mat n’avait gardé nulle trace des émotions de sa mère. Quand il ouvrait son cœur, il lui semblait être devant un frigo vide. Maman ne l’avait pas garni ! Sa gorge se serra. Cette fois les larmes n’avaient rien à voir avec la fumée de cigarette mais avec les brouillards du passé, si proche soudain de la rage. Une rage qu’il ensablait sans cesse pour oublier les raisons de son impuissance. Ne plus bander à cause… la mère, la prison, la société !

Il retomba dans le canapé quand sa sœur parla :

– « C’est pas facile, dit la frangine, mais c’est obligatoire »

Elle tira une large bouffée et ouvrit le dossier avec des gestes précis de notaire.

Tout y passa ! Feuillets craquants, termes juridiques, dossier complet. Et puis des lettres, des mots, qui ne servent à rien, qu’on garde comme un message que l’on aurait voulu laisser. Mais l’inutile cède au désuet. Les générations se succèdent, se ressemblent. On considère ceux que l’on aime comme des obligations, c’est pour cela qu’ils nous détestent !

Des silences, des photos, l’enfance jamais partagée et pourtant ce soir, un rien de complicité entre Mat et sa sœur. Elle ne s’était pas justifiée de ne pas être venue le voir en prison. Il ne lui en fit aucun reproche. Au contraire, une étrange affection semblait naître au milieu des papiers jaunis. Un rapprochement, un effleurement, un geste timide d’adolescent, il faillit bien lui toucher la main. La soif de tendresse qui anime tous les hommes prenait un revers inattendu. Et puis il se reprit. Il n’avait pas eu d’adolescence. Vingt ans avaient passés. Il regarda sa sœur, la trouva vieille, ressemblant inexorablement à la mère et déjà les odeurs difficiles évoquées plus haut lui retroussaient le nez. Il maîtrisa son dégoût. Le dossier arrivait à son terme. Là, il y avait un chèque.

– « Tu vérifies, tu signes. Tu sais ouvrir un compte ?

Mat se dit que la banque savait. Il empocha l’héritage de sa mère. Il ne revit jamais sa sœur.

3

A l’hôtel Saint Germain, rue des Chartrettes, l’administration avait retenu un studio, qui permettait bien sûr à Mat d’avoir un toit, mais également à la justice d’établir un suivi des longues peines libérées prématurément. Il était donc tenu dès réception d’un courrier de se présenter au greffe du tribunal afin de faire état de sa réinsertion. Il réalisa très vite que ce qui emmerdait tout le monde, le travail, les factures, les transports en commun, pour un homme comme lui, se nommait « réinsertion ». Il ne manquait de rien et considérant sa dette payée, il prit soin de ne jamais ouvrir son courrier. Il disposait d’une pièce principale meublée d’un grand lit, de deux étagères en bois blanc, d’un petit canapé et d’une table basse. La télévision était fixée au mur et la salle de bain offrait un espace agréable. Il y disposa des flacons, des rasoirs, de la mousse, des savons et contempla le tout avec plaisir.

Il avait au préalable rempli des formulaires dans une agence de gestion immobilière située dans la périphérie de la ville et avait acquis de quoi s’installer confortablement.

Il éprouva beaucoup de plaisir à circuler parmi les allées du supermarché voisin de sa rue. Il acheta des tonnes de choses, des coussins, des verres de couleur qui lui rappelaient la maternelle, des couverts assortis, une parure pour le lit et de quoi nourrir une assemblée. Il hésita sur une plante verte et se dit que s’était trop d’entretien. Il était tellement chargé qu’il dut faire deux voyages, ce qui lui permit de sympathiser avec le vigile du supermarché. Il se surprit à rire dans l’escalier, croisa un homme qui le salua avec un fort accent de l’est et conclut en fermant sa porte qu’il était heureux.

La banque lui ouvrit un compte et d’emblée, il refusa tout ce qu’on voulut lui vendre. Il prit une simple carte permettant des achats et des retraits en toute quiétude et ne fit aucun cas des insistances de la conseillère, légèrement agacée. A la case email et numéro mobile il laissa des blancs, marquant ainsi son refus de communiquer avec le monde extérieur.

– « Vous ne téléphonez jamais ? » lui avait demandé la femme de la banque.

Il faillit bien répondre qu’il n’en avait jamais eu l’occasion, mais oublia cette pensée en même temps qu’il la formulait. Il sorti de l’agence hypnotisé par la carte en plastique qu’il tenait en main. A l’extérieur, il effectua son premier retrait.

La rue des Chartrettes, désormais « sa rue », vivait au rythme des saisons. On entendait juste la conversation d’un couple de retraités qui tentaient de s’entendre en parlant plus haut que la télévision. Il y avait des chats qui somnolaient au soleil de la cour, des voisines qui discutaient et riaient dans des patios tranquilles. Une concierge, quelque part, chantait le fado. Mat s’éveillait tôt. Il aimait sentir cette vie qui remuait autour de lui. Il se rendormait quand il avait la certitude que tout le monde avait rejoint son activité et ne se levait que vers onze heures. Le dimanche matin, il se rendait au marché dans les rues voisines. La plupart du temps, il n’achetait rien car il avait horreur de faire la queue et n’osait rien dire quand on lui volait son tour. Il observait les gens, s’attachant aux lèvres des jeunes comme des vieux et goutait tous ces mots qui se perdaient en brouhaha. Il riait en entendant les maraîchers hurler pour vendre leurs produits. La vie se répandait en parfums, en sang frais, en saucisses et en cris. Mat en absorbait les nervures et se sentait revigoré jusqu’à la prochaine fois. Au tabac, il prenait une bière avec autour de lui les turfistes, penchés sur leur journal ou en conversation et qui semblaient tellement sérieux, que Mat les approchait à peine. Leur langage, les mots qu’ils employaient et les noms même des chevaux, tout paraissait sortir d’une messe réservée à quelques initiés.

A treize heures trente, il s’octroyait une sieste et sentait la mélancolie poindre quand il se réveillait. Il se faisait du thé qu’il ne finissait jamais et sortait marcher dans les rues calmes. Sur la place du marché des hommes avec des tuyaux achevaient de nettoyer l’espace. Ils étaient silencieux chassant du balai et du jet d’eau les restes de l’effervescence du matin. Quelques pigeons prudents piétinaient rapidement parmi les détritus, n’utilisant leurs ailes que pour fuir à trois mètres et revenir à pied, avec cette démarche ridicule qui amusait Mat un court instant. Peu à peu, il étendit son périmètre jusqu’à des quartiers plus animés. Il découvrit sans s’y répandre l’univers des cafés, des sorties de cinémas, la queue devant les musées. La vie existait même le dimanche après-midi et Mat en était satisfait. Il lui semblait que de se laisser apprivoiser par elle, passait tout d’abord par une longue phase d’observation. Le soir quand il rentrait de cette promenade au pays des vivants, il n’allumait pas sa télévision. Il préférait encore se laisser bercer par ces instants de vie que lui offraient ses contemporains. Il se préparait un repas simple et se couchait de bonne heure. Les mains derrière la tête, il regardait une émission sur la deux et s’endormait vers minuit.

Mat semblait ainsi tout contrôler, dans la routine de ses journées, mais il ne contrôlait pas ses rêves. Très souvent la nuit, il revoyait la femme du jeu télévisé, le réfectoire de la prison :

– « il aime le sentir… le sentir »

Il se réveillait alors, passait au toilettes, buvait un verre d’eau et se recouchait. Sans angoisse ni sentiment particulier il attendait tranquillement que le sommeil le reprenne.

L’arrière-saison agréable le poussa un matin à prendre un train vers la mer. Il n’avait jamais vu la mer. C’était son voisin, l’homme au fort accent de l’est, croisé dans l’escalier qui lui avait dit d’aller à la mer, parce qu’il y a des filles sur la plage. Il avait ri les yeux roulants, avait mimé des formes généreuses et Mat avait souri.

Le train le mena au Havre. Distance raisonnable quand on n’a pas trop l’esprit aventureux et que l’on veut voir la mer mais sans en tomber fou d’amour. Le Havre : au premier coup d’œil, Mat put constater que l’on avait à l’époque mis plus de moyens pour la détruire que pour la refaire. Il longea la longue avenue vers le front de mer et s’installa sur la plage, simplement assis sur les galets. Il n’avait pas déjeuné mais malgré l’après-midi bien avancé il n’éprouvait aucune sensation de faim.

La température était douce. Il observa la mer, ses milliards d’étincelles qui venaient y danser chaque fois que le soleil sortait d’un nuage. Il ne s’approcha pas. Tremper ses pieds dans ce liquide mouvant ne lui provoquait pas un désir particulier. Il semblait que Mat appréciait tout mais sans jamais rien désirer et le simple fait d’être là, assis face à la mer pour la première fois de sa vie, le comblait de bonheur.

Un groupe de jeunes, des étudiants sans doute, riait et chahutait en bousculant les filles, en se pourchassant sur la jeté. Une jeune femme attira particulièrement l’attention de Mat. Non pas sa beauté évidente, mais plutôt son attitude capta son regard.

Elle avait ôté son tee-shirt et dégrafé sa jupe. Avant de poursuivre, elle avait saisi dans son sac, un maillot de bain. Elle fit glisser rapidement sa petite culotte qu’elle déposa sur le sol tout en maintenant sa jupe autour de sa taille. Elle enfila alors le bas du maillot avec une précision et une rapidité étonnante. Sans regarder autour d’elle, elle ôta sa jupe qu’elle plaqua contre ses seins et s’activa sur un chassé-croisé de soutien-gorge. Elle apparut enfin dans un magnifique deux-pièces bleu mer et nuages, qu’elle ajusta sur ses formes généreuses, ce qui troubla particulièrement le jeune homme qui l’accompagnait. La femme se mit à rire en tentant d’échapper au garçon qui voulait l’enlacer. Ils échangèrent un long baiser et repartirent, se tenant par la taille, rejoindre le groupe qui plus loin, se jetait de l’eau dans les cris stridents des filles.

Mat retint son souffle. Son cœur se mit à battre très fort. Il tenta de distraire son âme qui s’envolait. Il se raconta des histoires d’océan, de mouettes rieuses, envisagea même une excursion vers Antifer. Quitter ce lieu soudain vibrant, où ses tympans bruissaient, où ses yeux soudain devinrent brûlants. Il se leva d’un bond, tremblant.

Et puis il se rassit, croisa les bras et regarda le groupe de jeunes qui s’éloignait et que le couple avait rejoint. Dans la brume marine, les silhouettes semblaient danser et disparaître. De temps à autre un cri, un rire arrivait jusqu’à Mat, porté par la brise. Il ne savait pas que la mer avait une voix aussi joyeuse. Des cris d’enfants, de filles, des rires, le ressac, les mouettes et parfois même une corne de brume lointaine comme un ogre amusant. Ça lui faisait penser à ces peintures naïves qui ornaient les protège-cahiers de son enfance. Autour de lui, il n’y avait que quelques égarés étendus sur la plage, à la recherche d’un hypothétique rayon de lumière. Un monde en deux dimensions fait de nattes et de serviettes, de flacons superflus d’ambre solaire.

Mat fit quelques pas en arrière. Il parvint même jusqu’au muret qui longeait la jetée, à deux pas de l’escalier qui permettait de fuir de là. Mais il revint sur ses pas, la gorge nouée. Il s’approcha de l’endroit où la jeune étudiante s’était déshabillée. Il ne s’était pas trompé. Elle était là la raison de son trouble, à ses pieds, plumetis ou dentelle de Calais, classique, sans artifices particuliers. Comme une poignée d’ouate blanche déposée sur le ciment de la promenade, la petite culotte que la fille en maillot bleu avait oublié de ramasser. Mat jeta autour de lui des regards inquiets. Puis il fixa sa proie, hypnotisé. Quand il l’a souleva enfin, la douceur du tissu dans ses doigts lui fit battre le cœur plus fort. Il faillit balbutier, s’excuser, fuir. Il voulut lâcher cette chose, cette honte qui collait à ses doigts. Il ferma la bouche qu’il avait grande ouverte et failli bien utiliser la petite culotte pour s’éponger le front. Enfin, il la glissa dans sa poche et quitta l’endroit sans se retourner.

Dans le train du retour, il pensa jeter sa trouvaille. A la gare, des dizaines de poubelles tendaient leur bouche indifférente.

Bientôt, il retrouva la ville, marcha rapidement sur ses trottoirs animés et retrouva enfin la douceur de la rue des Chartrettes. Dans son studio, il ôta lentement sa veste et se passa ensuite les mains sous l’eau. Il y avait déjà dans ses gestes quelque chose d’un rite. Enfin, du bout de l’index il sortit la petite culotte de sa poche et la passa devant son regard ému. Ce n’était pas du coton, un tissu plus doux, plus léger, à peine pouvait-on lui donner un poids. Il la chiffonna doucement et plusieurs minutes, s’emplit de sa vibration, des mouvements et des fluides auxquels elle avait été soumise. Il tira le rideau et alluma la lampe. Comment s’y prend-on pour séduire ? La peur l’avait quitté. Ne restait plus qu’un peu de gêne face à cette inconnue silencieuse et qui soudain prenait tout l’espace. Il la froissa à nouveau, la jeta méprisant et la reprit plus fermement. La gêne de ne pas assouvir là un désir normal semblait soudain battre en retraite. Il ravala une salive lourde comme on s’interdit un jugement. Il n’avait rien volé. Il avait juste, entre les doigts un peu de l’intimité d’une femme, pour la première fois de sa vie. Il revit les yeux clos, la fille de la plage. Il imagina son corps et surtout son sexe humide collé au tissu que désormais il possédait.

– « Ma première fois » souffla-t-il, alors qu’il portait la petite culotte à son nez.

Les yeux toujours fermés, il prit une longue aspiration et bloqua sa respiration comme avant une descente en apnée.

Mais il avait trop attendu. Les senteurs capiteuses auxquelles il s’attendait, n’étaient plus que des effluves disparates et même l’empiècement à l’entrejambe, bien que légèrement opaque, ne lançait plus aux narines la fièvre qui était certainement la sienne, lorsque la jeune étudiante venait juste de l’ôter. Mat y prit tout de même beaucoup de plaisir. Sa première lingerie de femme ! Une brunette y était encore dedans, il y a quelques heures ! Mat se redressa dans le canapé qui grinça fortement. La lingerie en mains, il en étira le tissu à travers lequel il respira par saccades. Lui qui n’avait jamais vu la mer, fut fier d’avoir ramassé son premier coquillage. Il s’allongea sur le divan, tenta de mettre un nom sur les touches délicates qu’il retrouvait çà et là sur le tissu et qui parcouraient son nez. Musqué, un rien acidulé, sucré et salé, tels étaient à priori les parfums et le goût d’un sexe féminin… Ah ! Une fois aux toilettes ! Peut-être. Il s’aperçut très vite qu’il n’y connaissait rien et qu’il n’avait aucun repère. L’envie seule ne crée pas la référence. Il lui faudrait, pour cette activité sensorielle, apprendre et découvrir, rechercher et connaître, aiguiser sa sensibilité. Une pointe d’angoisse et de tristesse secoua légèrement son abdomen. Et puis il aurait tant aimé pouvoir se masturber, jouir comme le font les mecs, le nez dans le mouillé et le gras que la jeune femme avait laissé. Renoncer l’effleura un instant. Il resta pensif et puis, du bout de la langue, à petits coups précautionneux, il entreprit d’humecter l’empiècement de son trophée. Lentement, comme un café soluble sur lequel on verse de l’eau brûlante, les fluides et les sucs reprirent de la vigueur. Les parfums de sexe qu’ils contenaient se propagèrent jusqu’à son âme et une délicieuse chaleur l’envahit. Il trouva que tout ceci était fort subtil et que le contact du tissu prolongeait son plaisir. Il crut un instant que la jeune étudiante allait sortir de la salle de bains. Un liquide brûlant glissa sur sa cuisse et un râle étouffa sa gorge. Il ouvrit alors les yeux, effaré de ce que l’illusion communiquait de vrai. Il se mit à trembler et du coup jeta la petite culotte à côté de lui avant de se frotter le nez. Il avait joui, bêtement, sans même se toucher. Il n’avait pas pensé que cela puisse-être possible. Décharger sans érection, avec juste un mouchoir de soie qui sent bon la chatte sur le nez. Il resta hébété un long moment, le regard attendri vers sa « conquête » posée là sur les coussins du supermarché.

Il se leva pour se faire un café. Il passa à la salle de bains y resta le temps nécessaire et sorti nu entouré de sa serviette éponge. Debout, il avisa le Sahara de vingt-huit mètres carrés exactement que délimitait sa solitude et s’y trouva bien. Quand on ne vit que pour soi, rien que pour soi, on trouve une écoute à la fois plus critique et plus sincère que ce troupeau sans âme qui se prétend humanité. Seuls les vrais solitaires peuvent affirmer que « la solitude ça n’existe pas ».

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