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Petits crimes sous le Second Empire

De
350 pages
Le Second Empire offre une belle collection de faits divers : du meurtre de l’archevêque de Paris à l’élimination du journaliste Victor Noir par un parent de l’Empereur, l’époque rime avec crime. Et l’Empereur lui-même n’est pas à l’abri car en plus du spectaculaire attentat d’Orsini il y eut les multiples tentatives d’assassinat des républicains français qu’il réduisit au silence et pour lesquels il était devenu un despote à abattre. De leur côté, les patriotes italiens en exil en Angleterre étaient convaincus que les alliances de Napoléon III avec le pape et l’empereur d’Autriche faisaient obstacle à l’unité italienne. Eux aussi l’avaient condamné à mort.
Devant toutes ces menaces, le régime se durcit et les écrits sont surveillés de très près : toute parole pouvant mettre la patrie en danger est immédiatement censurée. C’est ainsi qu’on assiste à des procès retentissants contre des auteurs devenus depuis les maîtres incontestés de notre littérature : Hugo, Flaubert et bien sûr Baudelaire dont les Fleurs du mal firent frémir le pouvoir au même titre que les bombes artisanales des opposants à la politique de l’Empereur.
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Première Partie
LES CRIMES POLITIQUES
Pour l'amateur de causes célèbres, le Second Empire offre une belle collection de faits divers : le crime du cocher Collignon qui se venge d'un client mécontent, l'assassinat d'un magistrat en chemin de fer, le meurtre de l'archevêque de Paris à Saint-Étienne-du-Mont, l'élimination d'une famille entière par Troppmann, la mort du journaliste Victor Noir, abattu par un parent de l'empereur, l'affaire du nécrophile du cimetière Montmartre…
Mais j'ai préféré aborder les crimes politiques : après , j'évoque ici les tentatives d'assassinat qui ont été perpétrées contre son neveu, Napoléon III. On se rappelle les gravures terrifiantes qui illustraient, dans les manuels d'Histoire, le spectaculaire attentat d'Orsini. En fait, il y en a eu d'autres : même si le coup d'État du Prince-Président avait été plébiscité, les républicains français, réduits au silence à partir de 1852, voulaient mettre fin à un régime qui reposait sur l'alliance du sabre et du goupillon. Ils voyaient dans le nouveau César un despote sanguinaire adonné à des orgies dignes de la décadence romaine. La Politique et la Morale exigeaient la disparition de l'Homme du Deux-Décembre, auquel de Victor Hugo, diffusés sous le manteau, attribuaient un caractère démoniaque.Je vais tuer Napoléon !1Les Châtiments
Vive la république ! À mort, Badinguet !
De leur côté, les patriotes italiens réfugiés à Londres ne pardonnaient pas à Napoléon III d'avoir trahi leur cause et de ménager l'empereur d'Autriche et le pape qui faisaient obstacle à l'unité de la Péninsule : ils l'avaient donc condamné à mort. Dans leur esprit, la disparition de l'empereur des Français, suivie du rétablissement de la république, aurait pour leurs projets des conséquences positives.
Evviva l'Italia  ! Mort au renégat !
1. Officiellement, Louis-Napoléon Bonaparte était le fils de Louis, frère de Napoléon Ier, et de la reine Hortense (Hortense de Beauharnais, fille de l'impératrice Joséphine), mais les mauvaises langues prétendaient qu'il avait en réalité pour père l'amiral hollandais Verhuell.
Les républicains quarante-huitards
Les canons de la Reine Blanche
Mai 1852. Le cabaret du Canon doré,rue de la Reine-Blanche,quartier Mouffetard.Sept heures et demie.
– Ah, voilà le docteur !
Dans l'arrière-salle chichement éclairée, tout le monde pousse un soupir de soulagement. D'habitude, le Dr Henri Favre arrive à sept heures pour présider les réunions du petit groupe républicain.
C'est un homme plutôt grand, au front de penseur et à la barbe luxuriante. Il sourit aimablement, accroche son chapeau et sa redingote noire à un perroquet et s'assied au bout de la grande table.
– Excusez-moi, frères et sœurs, mais j'ai eu à traiter une urgence : un enfant qui avait été renversé par un fiacre, rue du Fer-à-Moulin.
Le patron, Joseph Latapie, un petit bonhomme grassouillet et chauve, en tablier bleu, s'empresse d'apporter une chope de bière sans faux col et ressort discrètement après avoir demandé, avec un accent rocailleux, si ces messieurs-dames ne voulaient pas renouveler leurs consommations. Ce commerçant à l'air niais, au comportement obséquieux, évite les conversations politiques et ne pose pas de questions. Du fait de sa discrétion apparente, il n'inspire de méfiance à personne.
Avant d'ouvrir la séance, le docteur met son lorgnon et regarde tour à tour ses amis, comme pour les compter. Il y a là sept personnes, cinq hommes et deux femmes, dont la plus jeune, visiblement intimidée, reste debout.
Les hommes exercent des métiers manuels : tonnelier, serrurier, miroitier, menuisier, sauf Eustache Durand, ancien sergent de spahis, actuellement concierge.
Très sobrement, le docteur entre en matière. Quand il a fondé sa petite société, il n'a pas jugé nécessaire d'adopter un rituel bizarre et compliqué comme celui des loges maçonniques. Les onze membres actuels, dont certains sont absents pour le moment, forment une fraternité, c'est tout.
– Mes amis, nous avons ce soir le plaisir d'accueillir parmi nous Mélanie qui nous est présentée par notre sœur Euphrasie.
La veuve Euphrasie Desmares, cinquante-deux ans, institutrice, est une femme osseuse au regard vif. Des anglaises poivre et sel encadrent sa figure pâle.
Mélanie Monchanin, la nouvelle recrue, blonde, très élégante dans sa robe de guingan1, s'incline en rougissant.
– Mélanie, quel âge as-tu ?
– Vingt-deux ans.
– Quelle est ta profession ?
– Couturière.
– Pourquoi rejoins-tu notre société ?
– Parce que je rêve d'une république juste où il n'y aurait plus de misère, plus de famine, et où les femmes auraient le droit de vote et pourraient accéder à tous les emplois.
Le serrurier, Andoche Gradelet, trouve qu'elle va loin, mais ne pipe mot. Les autres écoutent religieusement cette profession de foi.
– Jures-tu de garder le secret le plus absolu sur nos activités ?
– Je le jure.
– Eh bien, Mélanie, deviens membre de notre société.
Il embrasse la couturière rougissante sur les deux joues et la fait asseoir à sa droite.
– J'en viens maintenant au second point de l'ordre du jour.
Il parle assez bas pour ne pas être entendu de la salle où le cabaretier, ancien chasseur d'Afrique, rince ses verres en chantonnant «  La casquette, la casquette du père Bugeaud  », tandis que deux peintres en bâtiment jouent paisiblement aux cartes dans un coin devant leurs verres de riquiqui.
– Mes amis, il ne faut pas se faire d'illusions : la république est fichue. Le Prince-Président, l'Homme du Deux-Décembre, nous mène droit à l'empire, ce qui signifie, on le sait depuis longtemps, la dictature du sabre et la guerre européenne.
Il a martelé les derniers mots.
Les auditeurs approuvent silencieusement. Les souvenirs du coup d'État sont encore brûlants. Le menuisier Ludovic Pelletier était, le 3 décembre 1851, à la barricade Saint-Antoine où le député Baudin essayait d'entraîner le peuple à la résistance. Lui, Pelletier, avait alors peu d'estime pour la république. Il a toisé Baudin : « Je n'ai pas envie de mourir pour vous conserver vos vingt-cinq francs. » Le député lui a répondu, avec la noblesse d'un héros antique : « Citoyen, vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs ! » Et il est tombé sous les balles de la soldatesque. Alors le menuisier, galvanisé, a pris un fusil… Mme Desmares, qui donne des cours du soir aux adultes, sait, elle, qu'un de ses élèves, garçon limonadier, a été déporté à Lambessa, dans le Sud algérien. Le miroitier Désiré Brasseur a échappé de peu à la fusillade de la place du Panthéon. Il a vu une mère et ses enfants balayés par une charge de cavalerie, et lui, le doux pacifiste, il a regretté de ne pas avoir une arme pour abattre l'officier qui commandait les lanciers.2