Pic du diable (Le)

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Pour l’ex-combattant de la lutte anti-apartheid Thobela Mpayipheli, retrouver le pays après les années qu’il a passées en Europe est dur. Chômage, misère, perte de l’être cher, il a tout vécu. Mais il lui reste un fils adoptif, qu’il élève avec amour.
Hélas, cela aussi lui est enlevé. Douleur, colère, puis désir de vengeance chez quelqu’un qui sait tuer : Thobela se met à abattre tous ceux que la justice accuse de pédophilie.
Les meurtres se succédant, la police du Cap confie le dossier à l’inspecteur Griessel. Alcoolique, il devra résoudre l’affaire si famille, travail et honneur, il ne veut pas perdre. Courageux, il fait ce qu’il faut et entre en relation avec Christine, une prostituée qui craint pour sa fillette.
S’engage alors entre Mpayipheli, Griessel et Christine une poursuite où amour, espoir et déchéance se mêlent dans un récit d’une superbe construction.
Auteur de Jusqu’au dernier, Les Soldats de l’aube et L’Âme du chasseur, Deon Meyer vit au Cap.
Publié le : lundi 17 juin 2013
Lecture(s) : 16
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021088847
Nombre de pages : 496
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DU MÊME AUTEUR
Jusqu’au dernier
Seuil, « Policiers », 2002
et « Points Policier », n° P1072
Les Soldats de l’aube
Seuil, « Policiers », 2003
et « Points Policier », n° P1159

L’Âme du chasseur
Seuil, « Policiers », 2005
et « Points Policier », n° P1414
The Invisible
Seuil, « Policiers », 2008

PREMIÈRE PARTIE
CHRISTINE
1

Juste avant que le pasteur ne soulève les rabats du carton, le monde se figea et elle vit tout avec une acuité décuplée. Entre deux âges, l’homme était robuste et avait la joue marquée d’un nævus en forme de losange qui ressemblait à une larme déformée d’un rose pâle. Visage anguleux et énergique, cheveux clairsemés peignés en arrière, mains rudes et épaisses, comme celles d’un boxeur. Derrière lui, les livres recouvraient le mur entier en une mosaïque de couleurs alternées. Le soleil déclinant du Free State jetait un rai de lumière sur le bureau, illuminant le carton d’une lueur féerique.

Elle pressa doucement ses paumes moites contre la fraîcheur de ses genoux dénudés, guettant le moindre changement d’expression sur le visage de l’homme pour y trouver des réponses, mais elle n’y lut que le calme, ainsi peut-être qu’une curiosité bienveillante et retenue quant au contenu du carton. Avant qu’il n’ouvre ce dernier, elle tenta de se voir à travers ses yeux – pour juger de l’image qu’elle essayait de donner. Les magasins en ville s’étaient avérés inutiles, elle avait dû faire avec ce qu’elle avait. Longs cheveux raides et propres, chemisier sans manches multicolore et peut-être un rien trop ajusté pour l’occasion, pour lui ? Une jupe blanche qui était remontée juste au-dessus de ses genoux quand elle s’était assise. Elle avait de jolies jambes satinées. Des sandales blanches. Avec de petites boucles dorées. Ongles des orteils sans vernis, elle y avait veillé. Une seule bague, un fin anneau d’or à la main droite. Son maquillage léger estompait délicatement les contours de sa bouche pulpeuse.

Rien qui puisse la trahir. Hormis les yeux et la voix.

Il souleva les rabats, les uns après les autres, et elle se rendit compte qu’elle était assise au bord du fauteuil, penchée en avant. Elle aurait voulu se rencogner en arrière mais pas maintenant : elle devait attendre sa réaction.

Le dernier rabat fut relevé, le carton ouvert.

– Liewe Genade, dit-il en afrikaans, à moitié debout. Doux Jésus.

Il la regarda sans la voir et reporta son attention sur le contenu du carton. Il y plongea une de ses grandes mains et en sortit quelque chose qu’il tint au soleil.

– Doux Jésus, répéta-t-il, les mains tendues devant lui, cherchant à déterminer l’authenticité de la chose.

Elle resta immobile. Sa réaction était décisive, elle le savait. Son cœur battait à tout rompre, elle pouvait même l’entendre.

Il remit l’objet dans le carton, laissant les rabats ouverts. Puis il se rassit, inspira profondément comme pour reprendre son calme et leva les yeux vers elle. À quoi pensait-il ? À quoi ?

Enfin il poussa le carton, comme s’il ne voulait pas de cet obstacle entre eux.

– Je vous ai aperçue hier, dit-il. À l’église.

Elle acquiesça. Elle s’y était rendue – pour voir ce qu’il valait. Pour voir si on la reconnaîtrait. Mais c’était peine perdue, elle avait tellement attiré l’attention de toute façon – une jeune femme étrange dans l’église d’une petite ville… Il prêchait bien, avec compassion et de l’amour dans la voix, bien moins théâtral et convenu que les pasteurs de sa jeunesse. En sortant de l’église, elle était convaincue d’avoir eu raison de venir. Mais là, elle n’en était plus aussi sûre… Il semblait bouleversé.

– Je… dit-elle.

Ses pensées se bousculaient pour trouver les bons mots.

Il se pencha vers elle. Il avait besoin d’une explication, ça, elle le comprenait fort bien. Ses bras et ses mains formaient une ligne droite au bord du bureau, du coude jusqu’aux doigts qui se touchaient, à plat sur la surface. Il portait une chemise habillée bleu ciel à fines rayures rouges et déboutonnée au col. Ses manches étaient retroussées, le soleil luisait sur ses avant-bras poilus. Dehors, on entendait la rumeur d’une petite ville un après-midi de semaine – les Sothos qui se saluent d’un trottoir à l’autre, le tracteur municipal qui accélère en ahanant jusqu’au garage, les cigales, les claquements réguliers d’un marteau alternant avec les aboiements imbéciles de deux chiens.

– J’ai beaucoup de choses à vous raconter, dit-elle d’une petite voix perdue.

Il bougea enfin, ouvrit les mains.

– Je ne sais même pas par où commencer.

– Commencez par le début, répondit-il doucement, et elle lui fut reconnaissante de sa compréhension.

– Le début, acquiesça-t-elle d’une voix plus assurée.

Elle rassembla les longs cheveux blonds qui lui tombaient sur l’épaule et les rejeta en arrière d’un geste vif et machinal.

2

Pour Thobela Mpayipheli, tout commença un samedi en fin d’après-midi, dans une station-service de Cathcart.

Assis à côté de lui, Pakamile, huit ans, était fatigué et s’ennuyait. L’interminable trajet depuis Amersfoort était derrière eux, sept longues heures de conduite. Lorsqu’ils s’engagèrent dans l’allée menant au garage, l’enfant soupira.

– Encore soixante kilomètres ?

– Plus que soixante kilomètres, répondit-il pour le consoler. Tu veux une boisson fraîche ?

– Non merci, répondit le garçon en ramassant le demi-litre de Coca-Cola pas encore vide à ses pieds.

Thobela s’arrêta aux pompes et sortit du pick-up. Pas de pompiste en vue. Il s’étira, immense homme noir en jeans, chemise rouge et chaussures de course. Il fit le tour du véhicule, vérifia que les motos étaient toujours fermement arrimées sur le plateau – la petite KX 65 de Pakamile et sa grosse BMW. Ils avaient appris à faire du tout-terrain pendant le week-end, sur un circuit spécialement aménagé à travers sable et gravier, cours d’eau, collines et bosses, ravines et vallées. Il avait vu le garçonnet prendre confiance d’heure en heure, l’enthousiasme rayonnant en lui comme une braise à chaque : « Regarde, Thobela, regarde-moi ! »

Son fils…

Où étaient les pompistes ?

Il y avait une autre voiture aux pompes, une Polo blanche. Le moteur tournait au ralenti, mais le véhicule était vide. Bizarre. Il lança « Y’a quelqu’un ? » et vit qu’on bougeait dans le bâtiment. On arrivait.

Il contourna le pick-up pour ouvrir le capot et jeta un coup d’œil sur l’horizon. À l’ouest, le soleil déclinait… il ferait bientôt nuit. Puis il entendit le premier coup de feu. Son écho se répercuta dans le calme du début de soirée. Il sursauta de peur et s’accroupit instinctivement.

– Pakamile ! hurla-t-il. Baisse-toi !

Mais ses derniers mots furent emportés par une autre détonation, puis une autre encore, et il les vit surgir par la porte – deux hommes, pistolet à la main. Le premier, les yeux fous, tenait un sac en plastique blanc. Ils le virent, et tirèrent. Les balles s’écrasèrent contre la pompe, et le pick-up, en claquant.

Il hurla, rugissement guttural, bondit, ouvrit la portière à la volée et plongea pour tenter de protéger le garçon des balles. Le petit corps tremblait.

– Ça va aller, dit-il tandis que les détonations et le plomb gémissaient au-dessus de leurs têtes.

Une portière claqua, puis une autre, des pneus crissèrent. Il leva les yeux – la Polo se dirigeait vers la route. Un autre coup de feu. Un panneau publicitaire vola en éclats au-dessus de lui, une pluie de verre inondant le pick-up. Les hommes étaient sur la route, le moteur de la Volkswagen poussé au maximum hurlait.

– Tout va bien, tout va bien, dit-il.

Il sentit que sa main était humide et que Pakamile avait cessé de trembler. Puis il vit le sang sur le corps de l’enfant et cria :

– Non, mon Dieu, non !

C’est ainsi que tout commença pour Thobela Mpayipheli.

 

Assis dans la chambre de l’enfant, sur son lit, il tenait un document dans sa main, dernière preuve qui lui restait.

La maison était silencieuse comme une tombe, pour la première fois d’aussi loin qu’il se souvienne. Deux ans avant, Pakamile et lui avaient poussé la porte et contemplé l’intérieur poussiéreux, les pièces vides. Quelques fils électriques pendaient de travers au plafond, les portes des placards de la cuisine étaient cassées ou simplement entrebâillées, mais ils n’avaient vu que les promesses, les possibilités que leur offrait leur nouvelle maison surplombant la Cata River et les champs verdoyants de la ferme au cœur de l’été. Le garçon avait couru partout dans la maison en laissant ses empreintes dans la poussière. « Ça, c’est ma chambre, Thobela », avait-il lancé dans le couloir. Dans la chambre principale, il avait poussé un long sifflement admiratif mêlé de crainte devant tant d’espace. Parce qu’il ne connaissait rien d’autre qu’une maison étriquée de quatre pièces dans les Cape Flats.

La première nuit, ils avaient dormi dans la grande véranda. Ils avaient regardé le soleil disparaître derrière les nuages annonciateurs d’orage et le crépuscule s’épaissir sur le jardin, regardé les ombres des grands arbres près de la barrière se mêler à l’obscurité et les étoiles ouvrir comme par magie leurs yeux argentés au firmament. Le garçon et lui, serrés l’un contre l’autre, appuyés au mur.

– C’est un endroit merveilleux, Thobela.

Le soupir qu’avait poussé Pakamile disait un bien-être profond et Thobela en avait été éternellement soulagé : la mère du garçonnet n’était morte que depuis un mois et Thobela ne savait pas comment ils allaient s’adapter au changement d’environnement et de circonstances.

Ils avaient parlé du bétail qu’ils achèteraient, une ou deux vaches laitières, quelques volailles (« … et un chien, Thobela, s’il te plaît, un gros chien bien vieux »). Du potager derrière la maison. Du champ de luzerne au bord de la rivière. Ils avaient, cette nuit-là, rêvé leurs rêves jusqu’à ce que, la tête de Pakamile retombant sur son épaule, il dépose doucement l’enfant sur la literie installée à même le sol. Puis il l’avait embrassé sur le front en disant « Bonne nuit, mon fils ».

Pakamile n’était pas de son sang. Fils de la femme qu’il avait aimée, il était devenu comme son propre enfant. Très vite, Thobela l’avait chéri comme s’il était de lui, sa chair et son sang, et durant les mois qui avaient suivi leur installation, il avait entamé la longue procédure pour officialiser la situation – écrire des courriers, remplir des formulaires et passer des entretiens. De lents bureaucrates aux ordres du jour curieux devaient décider si oui ou non, il était qualifié pour être père alors que le monde entier pouvait voir que le lien qui les unissait était devenu indéfectible. Mais au bout de quatorze mois, enfin, la lettre recommandée était arrivée, scellant l’adoption dans le jargon malhabile et verbeux de la bureaucratie.

Ces feuilles de papier d’un blanc jauni étaient tout ce qui lui restait maintenant. Ces feuilles, et un monticule de terre fraîche sous les poivriers près de la rivière. Et les paroles du pasteur, destinées à le réconforter : « Le Seigneur ne fait rien au hasard. »

Mon Dieu, que le garçon lui manquait.

Il ne pouvait accepter de ne plus jamais entendre ses éclats de rire. Le bruit de ses pas dans le couloir. Jamais tranquilles, toujours pressés, comme si la vie était trop courte pour seulement marcher. Sa voix qui l’appelait depuis le seuil, tout excitée par une nouvelle découverte. Impossible d’admettre que jamais plus il ne sentirait les bras de Pakamile autour de lui. Ça, plus que tout le reste – ce contact, cette acceptation absolue, cet amour inconditionnel.

C’était sa faute.

Il ne s’écoulait pas une heure du jour ou de la nuit sans qu’il revive les événements du garage, sans qu’il les passe et repasse au crible de la culpabilité. Il aurait dû comprendre en voyant la Polo vide devant les pompes, moteur au ralenti. Il aurait dû réagir plus vite au premier coup de feu, c’est là qu’il aurait dû se jeter sur l’enfant, le protéger de son corps, c’est lui qui aurait dû prendre la balle. Il aurait dû. C’était sa faute.

Cette disparition lui pesait terriblement, c’était un fardeau insupportable. Qu’allait-il faire à présent ? Comment allait-il vivre ? Il n’arrivait même pas à envisager le lendemain, n’en voyait ni la signification ni l’éventualité. Le téléphone sonna dans le salon, mais il ne voulait pas se lever – il voulait rester là, parmi les affaires de Pakamile.

Il bougea lentement, sentant l’émotion qui l’oppressait. Pourquoi ne pouvait-il pas pleurer ? Le téléphone sonnait toujours. Pourquoi la douleur ne sortait-elle pas ?

Sans savoir comment, il se retrouva avec l’appareil dans la main.

– Monsieur Mpayipheli ? dit la voix.

– Oui.

– On les a eus, monsieur Mpayipheli. On les a attrapés. Vous devez venir les identifier.

Plus tard, il déverrouilla le coffre et plaça précautionneusement le document sur l’étagère la plus haute. Puis il tendit la main vers ses armes à feu : le fusil à air comprimé de Pakamile, le 22 long rifle et le fusil de chasse. Il choisit le plus long des trois et se dirigea vers la cuisine.

En nettoyant son arme avec une concentration méthodique, il prit peu à peu conscience que la culpabilité et le chagrin n’étaient pas les seuls sentiments qui l’habitaient.

 

– Je me demande s’il était croyant, dit-elle.

Le pasteur lui prêtait une totale attention à présent. Son regard n’était plus distrait par le carton.

– Contrairement à moi.

Cette allusion personnelle la prit par surprise et elle se demanda un instant pourquoi elle avait dit cela.

– Peut-être qu’il n’allait pas à l’église, vous voyez, mais qu’il croyait quand même. Et peut-être qu’il n’arrivait pas à comprendre pourquoi le Seigneur lui avait tout donné pour le lui reprendre ensuite. D’abord sa femme et après son fils à la ferme. Il a dû penser que c’était sa punition. Je me demande pourquoi. Pourquoi nous pensons tous ainsi quand un malheur nous arrive. Je suis pareille. C’est bizarre. Je n’ai jamais réussi à saisir ce qui m’avait valu d’être punie.

– Même en tant qu’athée ? demanda le pasteur.

Elle haussa les épaules.

– Oui. C’est étrange, n’est-ce pas ? C’est comme si la culpabilité était en nous. Parfois, je me demande si nous ne sommes pas punis pour nos actes futurs. Parce que mes péchés ne sont venus qu’après, après que j’ai été punie.

Le pasteur hocha la tête et respira fort, comme pour répondre, mais elle ne voulait pas changer de sujet pour l’instant ; elle ne voulait pas casser le rythme de son histoire.

 

Ils étaient hors d’atteinte. Il y avait huit hommes derrière la vitre sans tain, mais il ne parvenait pas à détacher son regard des deux pour qui il nourrissait une haine brûlante. Ils étaient jeunes et je-m’en-foutistes, lèvres étirées en un même rictus provocateur, et le défiaient du regard de l’autre côté de la vitre. Un instant, il pensa déclarer qu’il n’en reconnaissait aucun pour pouvoir les attendre à la sortie du commissariat avec le fusil de chasse… Mais il n’était pas prêt, il n’avait pas étudié les issues et les rues alentour. Il leva le doigt comme s’il pointait le canon d’une carabine et dit au commissaire :

– C’est eux, numéros trois et cinq.

Il ne reconnut pas le son de sa voix, c’était un étranger qui parlait.

– Vous êtes sûr ?

– Absolument, répondit-il.

– Trois et cinq ?

– Trois et cinq.

– C’est bien ce qu’on pensait.

On lui fit signer une déposition. Il ne pouvait rien faire de plus. Il regagna son pick-up, déverrouilla la portière et monta, conscient de la carabine derrière le siège et des deux hommes quelque part dans le bâtiment. Il se demanda comment réagirait le commissaire s’il lui demandait la permission de passer un peu de temps seul à seul avec eux car il éprouvait une envie irrésistible de leur plonger une longue lame dans le cœur. Son regard s’attarda un moment sur la porte du commissariat, puis il mit le contact et s’éloigna lentement.

3

Le procureur était une Xhosa, dont le bureau était envahi par les dossiers jaune pâle de son labeur quotidien. Il y en avait tellement partout, du bureau surchargé jusque sur les deux tables et par terre, qu’ils durent se frayer un chemin jusqu’aux deux chaises. Elle paraissait morose et vaguement absente, comme si son attention s’éparpillait entre les innombrables documents, comme si les responsabilités de sa charge étaient parfois trop lourdes à porter.

Elle lui expliqua la situation. C’était elle qui représentait le ministère public. Elle devait le préparer en tant que témoin à charge. Ensemble, ils allaient devoir convaincre le juge de la culpabilité des accusés.

Ce serait facile, avait-il dit.

Ce n’est jamais facile, lui avait-elle renvoyé en ajustant ses grandes lunettes cerclées d’or du bout du pouce et de l’index, comme si elles n’étaient jamais vraiment bien à leur place. Elle le questionna sur le jour où Pakamile était mort, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle puisse voir les événements à travers ses yeux à lui. Lorsqu’ils eurent terminé, il lui demanda quelle serait la sentence requise par le juge.

– S’ils sont déclarés coupables ?

– Quand ils seront déclarés coupables, répondit-il avec assurance.

Elle rajusta ses lunettes et dit qu’on ne pouvait jamais présager ce genre de choses. L’un d’eux, Khoza, avait déjà été condamné. Mais c’était le premier délit de Ramphele. Et il devait garder à l’esprit qu’ils n’avaient pas eu l’intention de tuer l’enfant.

– Pas eu l’intention ?

– Ils jureront ne l’avoir même jamais vu. Juste vous.

– Quelle peine encourent-ils ?

– Dix ans. Quinze ? Je ne peux rien affirmer.

Pendant un long moment, il ne fit que la dévisager.

– C’est le système qui veut ça, dit-elle en haussant les épaules comme pour se disculper.

 

La veille du procès, il se rendit à Umtata en pick-up pour acheter une ou deux cravates, une veste et des chaussures noires.

Il se regarda dans le miroir en pied avec ses nouveaux vêtements.

– C’est chic, lui dit le vendeur, mais il ne se reconnut pas dans le reflet renvoyé par la glace, le visage lui était étranger et la barbe qu’il avait laissée pousser depuis la mort du garçon s’était épaissie et grisonnait sur le menton et les joues.

Elle lui donnait l’air inoffensif et sage d’un brave homme.

Les yeux le fascinaient, mais était-ce les siens ? Ils n’avaient plus d’éclat, ils étaient comme vides et sans vie.

En fin d’après-midi, il s’allongea sur le lit de sa chambre d’hôtel, bras derrière la tête, immobile.

Il se souvint : Pakamile dans l’abri au-dessus de la maison, en train de traire une vache pour la première fois, tout en pouces et en impatience. Frustré parce que les pis ne répondaient pas à la sollicitation de ses doigts minuscules. Et enfin, la fine giclée blanche qui jaillit brusquement de travers, aspergeant le sol de l’abri et le cri triomphal du garçon : « Thobela ! Regarde ! »

La petite silhouette en uniforme d’écolier qui l’attendait chaque après-midi, chaussettes en tire-bouchon, pans de chemise qui pendouillent, sac à dos démesurément trop grand. La joie quotidienne quand il s’arrêtait devant lui. S’il venait en moto, Pakamile regardait d’abord tout autour pour voir qui de ses amis était témoin de cet événement exotique, qui allait regarder cet engin unique sur lequel lui seul avait le droit de monter pour rentrer à la maison.

Parfois ses copains restaient dormir ; quatre, cinq, six garçons qui suivaient Pakamile dans toute la ferme. « Mon père et moi, on a planté tous ces légumes. » « C’est la moto de mon père et ça, c’est la mienne. » « Mon père a planté toute cette luzerne tout seul, hein ! » Un vendredi soir… ils avaient tous dormi sur des matelas dans le salon, entassés comme des sardines dans une boîte de conserve. La maison était vibrante d’animation. La maison était pleine. Pleine.

La solitude de la chambre le submergea. Le silence, le contraste. Une partie de lui s’interrogeait : et maintenant ? Il essaya de chasser la question avec ses souvenirs, mais l’écho demeurait. Il y pensa longuement, mais il savait sans se le dire que Miriam et Pakamile avaient été sa vie. Et qu’à présent, il n’y avait plus rien.

Il se leva une fois pour se soulager et boire un peu d’eau, puis il retourna s’allonger. Le climatiseur sifflait et soufflait sous la fenêtre. Il contempla le plafond, attendant que la nuit s’écoule pour que le procès puisse commencer.

 

Les accusés étaient assis côte à côte : Khoza et Ramphele. Ils le regardèrent droit dans les yeux. L’avocat de la défense était debout à côté d’eux, un Indien grand et sec comme un athlète, flamboyant dans son costume noir élégant et sa cravate violette.

– Monsieur Mpayipheli, quand le procureur vous a demandé quelle était votre profession, vous avez dit être fermier.

Il ne répondit pas parce que ce n’était pas une question.

– Est-ce exact ?

L’Indien parlait d’une voix apaisante, aussi intime que s’ils étaient de vieux amis.

– C’est exact.

– Mais ce n’est pas l’entière vérité, n’est-ce pas ?

– Je ne sais pas ce que…

– Depuis combien de temps êtes-vous soi-disant fermier, monsieur Mpayipheli ?

– Deux ans.

– Et quelle était votre profession avant que vous ne vous lanciez dans l’agriculture ?

Le procureur, la femme austère aux lunettes cerclées d’or, se leva.

– Objection, monsieur le Juge ! Le parcours professionnel de M. Mpayipheli n’a rien à voir avec l’affaire qui intéresse ce tribunal.

– Monsieur le Juge, le parcours du témoin est non seulement pertinent quant à la fiabilité de son témoignage, mais aussi en ce qui concerne son comportement à la station-service. La défense a de sérieux doutes sur la version des événements rapportée par M. Mpayipheli.

– Je vous autorise à poursuivre, dit le juge, un Blanc d’âge moyen avec un double menton et un visage rubicond. Répondez à la question, monsieur Mpayipheli.

– Quelle était votre profession avant de devenir fermier ? répéta l’avocat.

– J’étais homme à tout faire chez un concessionnaire moto.

– Pendant combien de temps ?

– Deux ans.

– Et avant ?

Son cœur s’emballa. Il ne devait ni hésiter ni avoir l’air de douter, il le savait.

– J’étais garde du corps.

– Garde du corps.

– Oui.

– Remontons encore un peu en arrière, monsieur Mpayipheli, avant de revenir à votre réponse. Que faisiez-vous avant de devenir, comme vous dites, “garde du corps” ?

D’où tenait-il ces renseignements ?

– J’étais soldat.

– Soldat.

Il ne répondit pas. Il avait chaud en costume-cravate. Il sentait la sueur lui couler dans le dos.

L’Indien fouilla dans des documents étalés devant lui sur la table et en sortit quelques feuillets. Il se dirigea vers le procureur et lui en donna une copie. Il fit de même avec le juge et en posa une devant Thobela.

– Monsieur Mpayipheli, reprit-il, vous paraît-il approprié de dire que vous avez une tendance à l’euphémisme ?

– Objection, monsieur le Juge, la défense essaie d’intimider le témoin et l’orientation de ses questions est hors de propos.

Elle avait jeté un coup d’œil au document et semblait soudain mal à l’aise. Sa voix avait monté d’un cran.

– Objection rejetée. Poursuivez.

– Monsieur Mpayipheli, vous et moi pourrions jouer au chat et à la souris toute la journée, mais j’ai trop de respect envers cette cour pour me le permettre. Laissez-moi vous aider. J’ai ici un article de journal (il agita le document en l’air), qui stipule, et je cite : “Mpayipheli, un ancien soldat de l’Umkhonto We Sizwe ayant reçu une formation spéciale en Russie et dans l’ancienne Allemagne de l’Est, était lié jusqu’à récemment à un syndicat de la drogue opérant dans les Cape Flats…” Fin de citation. L’article fait référence à un certain Thobela Mpayipheli recherché par les autorités il y a deux ans de cela, en raison de la disparition, et je cite une fois encore : “d’informations gouvernementales de nature extrêmement sensible”.

Juste avant de bondir sur ses pieds, le procureur gratifia Thobela d’un coup d’œil furieux, comme s’il l’avait trahie.

– Monsieur le Juge, je proteste ! Ce n’est pas le témoin qui est jugé ici…

– Maître Singh, cette controverse nous mène-t-elle quelque part ?

– Absolument, monsieur le Juge. Je demande encore un peu de patience à la cour.

– Poursuivez.

– C’est bien à cela que cet article fait référence, monsieur Mpayipheli ?

– Oui.

– Excusez-moi, je ne vous entends pas.

– Oui. (Plus fort.)

– Monsieur Mpayipheli, vous admettrez donc que votre version des événements à la station-service est à peu près aussi floue et bourrée d’euphémismes que la description de votre parcours.

– C’est que…

– Vous êtes un militaire parfaitement entraîné, rompu aux arts de la guerre, du terrorisme urbain, de la guérilla…

– Objection, monsieur le Juge, ceci n’est pas une question.

– Objection rejetée. Laissez cet homme terminer, madame.

Elle se rassit en hochant la tête et en fronçant intensément les sourcils derrière ses lunettes cerclées d’or.

– Comme il plaira à la cour, dit-elle d’un ton qui exprimait le contraire.

– Et un “garde du corps” pour le syndicat de la drogue pendant deux ans au Cap. Un garde du corps. Ce n’est pas ce que disent les journaux…

Le procureur se leva, mais le juge la devança :

– Maître Singh, vous abusez de la patience du tribunal. Si vous souhaitez apporter des preuves, veuillez attendre votre tour.

– Mes sincères excuses, monsieur le Juge, mais c’est un affront au principe même de la justice qu’un témoin sous serment invente des histoires…

– Maître Singh, par pitié. Quelle est votre question ?

– Comme il plaira à la cour, monsieur le Juge. Monsieur Mpayipheli, quel était le but spécifique de votre formation militaire ?

– C’était il y a vingt ans.

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