PK44

De
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Constance Tardieu, la fille du célèbre médecin-nutritionniste, est retrouvée presque morte par deux surfeurs sur une plage landaise, au Point Kilomètres 44.

L’affaire est confiée à Tom Jaliscot, un jeune lieutenant bordelais prometteur, diplômé d’un doctorat de psychologie. Il va devoir faire équipe avec une nouvelle partenaire, Lou Dargembeau, jeune femme indépendante et au franc-parler, qui connait bien la région.

L’enquête piétine, et lorsqu’une autre femme disparait, Lou et Tom vont devoir utiliser toutes leurs ressources pour dénicher le schizophrène caché.

Un polar qui se dévore, parce qu’il mêle habilement une enquête policière, une rencontre inattendue entre deux personnages qui ne sont pas préparés à vivre une romance, et un fonds de psychologie d’un grand réalisme.


Publié le : lundi 9 mars 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782371690196
Nombre de pages : non-communiqué
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Illustration de couverture : Géraldine Coudré (Dgigi Design) et pfshots, shutterstock.com

Directrice de collection : Cécile DECAUZE

ISBN : 978-2-37169-019-6
Dépôt légal internet : mars 2015


IL ETAIT UN EBOOK
Lieu-dit le Martinon
24610 Minzac

« Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur, ou de ses ayants droit, ou ayants cause, est illicite » (article L. 122-4 du code de la propriété intellectuelle). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par l’article L. 335-2 du Code de la propriété intellectuelle. Le Code de la propriété intellectuelle n’autorise, aux termes de l’article L. 122-5, que les copies ou les reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective, d’une part, et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration.

IEUEB

Prologue

Une femme endormie. Le bruit de sa respiration en fond sonore. Une forme noire qui se déplace avec une rapidité déconcertante. Deux gamines dans la rue qui marchent en riant. La nuit qui tombe. Un cri déchire l'image. De nouveau une forme noire, cette fois-ci on peut discerner une apparence mi humaine mi on-ne-sait-quoi mais de dimension surnaturelle. La femme nue sur son lit se retourne brusquement, zoom sur son visage déformé par l’horreur. Le bruit d'un os qui craque. Une salle de radiologie. Le cliché d'un thorax enfoncé. Puis, une énorme masse poilue, infâme et hirsute envahit l'écran sur un fond de musique à vous glacer le sang, jusqu'à ce que deux yeux démoniaques apparaissent. Au-dessous, des lettres sanguinolentes s’inscrivent lentement : « Incubus, vous ne lui échapperez pas. »

Tout le monde se mit à rigoler, puis ce fut à celui qui prendrait la voix la plus caverneuse pour prononcer l'accroche du film. Il en avait assez entendu et décida de sortir prendre l’air. Il marcha d’un pas peu assuré à travers la pièce enfumée et mit une éternité pour atteindre la sortie. Il ne se sentait pas bien. Il avait tiré sur une quinzaine de joints, au bas mot, depuis le début de la soirée. C'était beaucoup plus que d’habitude. Il avait dépassé sa dose, et de loin ! Une fois dehors, la sensation de l’air frais sur son visage le saisit. Il s’accrocha à ce ressenti pour ne pas perdre pied. Il s’appliquait à respirer profondément, concentré sur l’idée de l’oxygène qui pénétrait ses poumons. Il fit quelques pas hasardeux dans le jardin et s’arrêta. La forêt tout autour de lui. La nuit était claire, mais pas suffisamment pour distinguer nettement les formes s'y dessiner. Il ferma les yeux pour ne plus avoir à fixer le regard sur quoi que ce soit, mais tout se mit à tourner et il les rouvrit aussitôt. La sensation de la privation d'acuité visuelle lui était insupportable. Il s’agenouilla sur le sol et se concentra sur ce qu’il voyait, là, par terre. Là encore il discernait des formes qu’il était incapable d’identifier et se maudit d’avoir tant fumé ce soir. Il se releva péniblement et décida de marcher en essayant de ne rien regarder en particulier. Il se déplaçait toujours avec autant de difficultés, mais au moins était-il en mouvement. Une bourrasque de vent le fouetta au visage. Il frissonna. Il était maintenant en lisière de forêt et décida de continuer à avancer, s’appliquant toujours à ne rien observer en particulier. Soudain, un bruit le fit se retourner. Puis le silence retomba. La surprise l’avait figé sur place, pétrifié sur ses deux jambes. Il essaya de se rassurer. Un bruit nocturne en forêt pouvait avoir des origines multiples. Mais bien qu'il cherchât, il n'en trouva aucune qui puisse expliquer celui-là. Il se retourna en direction de la maison en espérant apercevoir quelqu’un, mais ne vit qu’une toute petite lumière, au loin. Comment avait-il pu s'éloigner autant ?

C’est alors qu’un nouveau bruit fracassa le silence. La peur lui fit décoller les deux pieds du sol. Il scruta l’obscurité avec frénésie sans rien distinguer de particulier. C’était comme le déplacement d’une bête dans les fougères, mais trop fort pour que ce soit ça. Le bruit s’intensifia, signe que ce qui le provoquait se rapprochait. Son cerveau lui intima de fuir, mais aucun de ses muscles n’obéit. Il se retourna de nouveau vers la maison, espérant avoir mal évalué la distance la première fois, mais la lumière lui parut encore plus minuscule. C'est alors que surgit de derrière lui une énorme masse noire. La violente décharge d’adrénaline qui le transperça lui redonna aussitôt sa mobilité. Il se mit à courir plus vite qu’il ne l’avait jamais fait. Des branches cinglaient son visage, mais il ne les sentait pas. Il chercha à évaluer à l’oreille la distance qui le séparait de son poursuivant mais les sifflements assourdissants de sa propre respiration l’en empêchèrent. Il n’y tint plus et se retourna. Une masse sombre et gigantesque s’éleva au-dessus de sa tête. Terrifié, il accéléra encore malgré la douleur qui comprimait sa poitrine. Il n’avait qu’une idée, fuir. Quoi que ce fût, c'était juste derrière lui et c'était en train de le rattraper. Tout d’un coup, son pied heurta une grosse racine. Il crut un court instant qu’il pourrait récupérer son appui, mais emporté par son poids, il s’écroula. Son menton râpa durement le sol. Dans un sursaut d'énergie, il se retourna, prêt à l'affrontement, mais il n’y avait rien d’autre que le noir. Un noir qui n’avait rien de comparable à celui de la nuit. Ç’en était fini, il le savait,Incubusétait sur lui.

1

Il était un peu plus de sept heures, et Constance enfilait sa deuxième basket. Un coup sec sur le double nœud et elle bondit au pied du lit, prête à avaler ses sept kilomètres matinaux. Ce n’était que récemment qu’elle avait pris l’habitude de courir quelques matins par semaine. Mais maintenant, il n’y avait rien à faire, elle adorait ça. Elle qui n’avait jamais eu besoin de faire du sport pour avoir ce corps parfait, elle qui pouvait manger ce qu'elle voulait sans prendre un gramme, devait pourtant aussi reconnaître qu’approcher de la trentaine n’épargnait personne. Même pas elle. Et, pour Constance, prendre du poids n’était tout simplement pas envisageable, surtout pas dans son métier. Elle avait toujours voulu faire du mannequinat, mais son père s’y était farouchement opposé, viscéralement convaincu de l’existence d’une corrélation positive entre le nombre d’années d’études et la réussite professionnelle, sociale et familiale. Constance avait fini par concilier son goût pour l’effervescence des podiums et sa loyauté envers l’idéal paternel en devenant à vingt-huit ans, après une licence en lettres modernes et un master en communication, la secrétaire de rédaction d’un grand magazine de mode. Son père demeurait cependant toujours dubitatif devant le choix de sa fille d’orienter sa carrière professionnelle dans un milieu aussi futile, puéril et avilissant. Constance se contentait d’éviter le sujet avec lui, lorsque, inlassablement, il le remettait à l’ordre du jour de chacun de leurs rendez-vous. Elle se sentait trop bien au milieu des strass et des paillettes pour le laisser remettre en doute ce côté superficiel qu’elle assumait d’ailleurs pleinement. Elle ne sortait jamais sans une paire de faux cils et une autre de talons aiguilles ; elle considérait le shopping comme un véritable sport et les cols roulés comme une injure à la féminité ; elle ne dépareillait jamais un seul de ses sous-vêtements et associait systématiquement la couleur de son sac à main à celui de ses chaussures, poussant le vice jusqu’à faire de même avec sa ceinture. Pourtant, à côté de ce goût prononcé pour la sophistication, Constance adorait se retrouver dans la maison familiale secondaire, au milieu des Landes, au milieu des pins, au milieu de rien. Le contraste avec sa vie parisienne était saisissant et c’était ce néant au cœur des éléments qui lui permettait de reprendre pied avec la réalité. Relativiser, souffler et s’arrêter. Bien qu’elle fût quasiment la seule de la famille à encore profiter de la maison pendant les vacances ou les longs week-ends, elle refusait obstinément d’écouter les arguments de quiconque en faveur d’une vente. Ce matin encore, après avoir poussé la petite porte de derrière, elle prit le temps de s’arrêter. Elle ferma les yeux et inspira. Lorsqu’elle les rouvrit, son nez gavé de l’odeur des pins, elle se dit que non, décidément, elle ne vendrait jamais.

Elle avait déjà couru deux kilomètres et se sentait bien, vraiment bien. La fraîcheur de la rosée matinale qui l’avait dérangée au début devenait appréciable. L’air frais lui piquait encore la gorge, mais les rayons du soleil de plus en plus soutenus allaient vite arranger ça. Elle filait bon train quand elle arriva à sa portion préférée, le chemin de terre le long de la rivière, et le petit pont de bois tout au bout qui semblait jaillir des branchages. Elle pensait toujours à la même chose quand elle arrivait ici, au jour où avec ses amies, elles étaient toutes allées faire du cul nu à la plage sud et où elles avaient tant rigolé du mec au bob Pastis Bayanis et à la bite tordue. Elle souriait donc quand elle passa à côté du pont. C’est alors que Constance aperçut une silhouette de l’autre côté. Son premier réflexe en voyant que c’était un homme fut de se cambrer un peu plus et d’exagérer le mouvement de bascule de sa queue-de-cheval, gestes caractéristiques de la classe des belles filles qui savent qu’elles le sont. Mais, très vite, le regard insistant de l’homme devint trop intrusif pour conserver cette attitude et elle pressa sa course, saisie d’une soudaine inquiétude. En quelques secondes, elle venait de passer d’un bon souvenir à un sentiment d’insécurité pesant. Cette transition brutale d’un état d’esprit à l’autre, ajoutée à la modification de son allure, lui firent perdre la régularité de sa respiration. Elle inspirait beaucoup trop par rapport au nombre d’expirations. Sa cage thoracique commençait à remonter progressivement dans sa poitrine, réduisant la mobilité des épaules. Constance n’avait pas d’autre choix, elle dut ralentir sa course.

2

Il la reconnut tout de suite. Constance Tardieu. Il l’avait aperçue quelquefois dans un des bars du coin, la plupart du temps hors saison. Déjà qu'une fille de ce calibre se remarquait l'été, au milieu des touristes, alors comment la rater hors saison ? Évidemment, il l'avait trouvée très belle. Faux seins, fausse blonde, toujours tunée comme une voiture de course. Et il fallait avouer que quand elle était dans une pièce, il était difficile de ne pas tourner le regard vers elle. C'est pour ça qu'il pouvait affirmer qu'elle ne lui avait jamais accordé la moindre attention. Et d'ailleurs pourquoi l'aurait-elle fait ? Il était si mal à l'aise avec les filles qu'il les faisait toutes fuir illico dès qu'il s'en approchait. Alors il ne s'attendait pas à ce qu'une fille comme elle le remarque de quelque manière que ce fût. Une fois seulement, elle avait daigné lever son regard sur lui et ses amis. Il s’était senti comme traversé par un courant d’air. Réduit à rien de plus qu’un rugbyman du coin, un rustre paysan sans aucun intérêt pour la princesse qu’elle était. Sa seule consolation était que même Pico, le beau gosse du coin qui d'habitude ramasse ce qu’il veut, avait subi le même châtiment. Finalement, ça ne faisait que renforcer ce que tout le monde pensait déjà d'elle, une fille qui ramène son monde parisien ici sur arrière-fond de pins et d'océan, mais qui fait bien attention à ne jamais faire plus que juxtaposer les deux. Elle disparut de son champ de vision et il se retrouvait de nouveau seul au milieu de cette forêt. Il y avait erré toute la nuit sans bien comprendre ce qu'il y faisait. Il n'avait fait que marcher sans but à travers les bois. Il était comme passé en mode « automatique » le cerveau débranché à l'autre bout du fil. Il fit un effort pour se concentrer et regarda autour de lui : le soleil pointait son nez à droite, il pouvait entendre le bruit des vagues à gauche, et tout ça le faisait chier. Il en avait sa claque et décida de rentrer. C'est là que, pour la première fois, une voix gronda de nulle part. Retrouve-la ! D'un bond, il se retourna. Personne. Retrouve cette âme impure et punis-la ! Il se retourna encore. Personne. Désemparé, il tomba à genoux et prit sa tête entre ses mains. Il devenait fou, c'était ça, il devenait complètement fou. Il porta ses mains à ses oreilles et appuya aussi fort qu'il le put. Il n'eut même pas le temps de relâcher la pression que la Voix reprit. Je te l'ordonne ! Il pouvait clairement identifier sa provenance maintenant. L'intérieur de sa tête.

3

Engluée dans ses pensées angoissantes, Constance décida de se ressaisir. Elle ne voulait pas que son jogging matinal fût gâché par des idées noires. Au bout d’un kilomètre, elle avait retrouvé un rythme à peu près normal et souriaitdu comique de la situation. Elle avait toujours été une grande angoissée, souvent confrontée à un sentiment de vulnérabilité dont elle ne pouvait se défaire. Elle mettait ça sur le compte de son éducation. Ses parents l'avaient toujours choyée et entourée et ne lui avaient autorisé que très peu d'extravagances. Son père, surtout. Elle avait grandi au sein d'un environnement calfeutré, sans jamais avoir à s'inquiéter de rien. Elle en avait bien conscience, et pour elle ces escapades solitaires à Contis étaient aussi le moyen de se prouver des choses à elle-même. Tout en maintenant l'allure, elle se força donc à relativiser. C’étaient les Landes quand même, le spot favori des écureuils, des chevreuils, et au pire de quelques sangliers... On était loin du bois de Boulogne et de ses détraqués ! Se sentant plus rassurée, elle s’appliqua à diriger ses pensées vers des choses plus positives. Elle pensa à ce qu’elle allait manger au petit déjeuner, à son week-end qui ne faisait que commencer et aussi à son petit-ami Nicolas.

Elle en était revenue à l’élaboration anticipée de son petit déjeuner, la faim la titillant, quand elle perçut quelque chose sur sa droite, qu’instinctivement elle voulut éviter. Mais trop tard. Le coup atterrit sur son lobe temporal droit, juste au-dessus de l’oreille et d’une violence telle qu’elle en perdit l’équilibre. Elle tomba durement sur le sol. Elle ouvrit les yeux en même temps qu’elle posa ses deux mains à plat par terre pour se relever mais n’eut le temps que de donner un peu de distance entre sa tête et le sol pour un second coup asséné au même endroit. Là, elle n’ouvrit pas les yeux, mais pleura, submergée par la panique. Une main agrippa sa queue-de-cheval et la tira brutalement en arrière pendant qu’un genou appuyait cruellement sur son dos et la maintenait fermement à plat ventre sur le sol. Sa tête lui faisait horriblement mal et la position dans laquelle elle était immobilisée était insupportable. Au milieu des pleurs, elle laissa échapper un cri de douleur qui se termina en un râle de désespoir. Son cerveau venait de produire une information qu'elle eut du mal à intégrer : elle allait mourir. Elle déglutit. C’est alors que pour la première fois elle entendit la voix de son agresseur :

- Je vais te szsiphonner la chatte szsalope.

Elle eut encore plus de mal à assimiler la dernière information que son cerveau venait d'émettre : elle allait souffrir avant de mourir.

4

Le trafic était surchargé pour se rendre à l’aéroport Charles-de-Gaulle et ça n’avait pas l’air de vouloir s’arranger. Pico bouillait littéralement à l’idée de rater son avion pour l’Indonésie. Il regarda autour de lui et réalisa brusquement qu'il était en plein Paris dans un bus mexicain tout rouillé. Il leva la tête. Pas de toit ! Il regarda autour de lui. De l’herbe avait poussé entre les sièges et un truc qui ressemblait à un nid de cigogne dépassait de sous le volant.Tu m'étonnes qu’on n’avance pas !Il regarda droit devant et poussa un soupir de soulagement. L’aéroport était enfin en vue. Il scruta de plus près, quelque chose clochait. Les parkings étaient vides.Vides ? Merde mais qu’est-ce qui se passe bordel ? C’est la grippe encore ? Bon, on s’en fout.Il sauta du bus et marcha rapidement vers le Terminal 2. L’aéroport lui paraissait étrangement inconnu, le plafond était ridiculement bas et les couloirs tellement étroits qu’il avait du mal à y faire passer sa housse pour cinq planches de surf qu’il se trimballait. Il tirait, il poussait, ça coinçait. Il jura, il tira encore, ça coinçait toujours.Et ce putain de couloir à la con qui n’en finit pas !Il pouvait entendre l’avion maintenant, il devait être prêt à décoller vu le bruit que les moteurs faisaient.Vite ! Merde ! Et qu’est-ce que je fous encore avec mes planches si l’avion décolle ? Pourquoi elles sont pas dans la soute ?Brusquement, le grondement des moteurs s'intensifia, il pouvait les entendre distinctement maintenant. Ils sonnaient.Ils sonnent ?Les avions sonnent maintenant ?C’est alors que Pico réalisa que son téléphone sonnait.

-Mmmmallôôôôôôô, mâchonna-t-il tout endormi.

-Allô Pico ? Bordel mais qu’est-ce que tu fous ? On avait dit huit heures sur la dune !

-Dors.

-Déconne pas ! Il y a un mètre cinquante parfait là dehors ! Bouge-toi !

-J’ai rêvé que je ratais l’avion, Bouli. Les couloirs étaient trop petits pour les boards.

-Encore ? Mais bordel arrête avec ça. À chaque fois que tu passes trop de temps avec cette gonzesse tu rêves que tu rates les avions. Tu partais où ?

-Indo.

-Oh, mec ! Allez ! Ça sera pour cet hiver les tuyaux dans l’eau chaude. En attendant faut se les geler dans le froid.

-C’est comment ?

-C’est parfait, je te dis ! Je suis sur la dune là. Deux mètres, vent d’est, personne, c’est parfait ! Il y a un pic droite-gauche un peu plus loin au sud on dirait. Allez ! Bombarde, merde ! Il faut y aller avant que les bourrachos d'hier soir ne décollent la bave de l’oreiller et se ramènent aussi.

-J’espère que c’est pas comme d’habitude – merdique –  et que t’es le seul à voir un spot qui n’existe pas.

-Mais non je te dis que c’est par-fait ! Déboule !

-Ouais, c’est ça. C’est tout le problème avec toi, on a pas la même idée de la perfection. J’arrive.

Il raccrocha, se leva, s’étira prudemment et attrapa sa combinaison de surf. Une 3.2, encore humide de la veille. La plupart des gars surfaient déjà en 4.3 tellement l'eau était froide cet automne, mais lui voulait résister le plus longtemps dans cette épaisseur pour reculer au maximum le moment de passer en 5.3. Il détestait mettre des combinaisons trop épaisses qui le privaient de sa liberté de mouvement. Il espérait également que cette technique lui permettrait de surfer une bonne partie de l'hiver. Il venait de passer les hanches et grimaça à la sensation de froid qui lui remontait comme un frisson le long de la colonne vertébrale. Il n’avait pas le moindre doute sur la session de ce matin. Bouli s’était encore emballé, ça allait être aussi pourri que les autres fois. Il jeta un coup d’œil furtif aux mèches blondes éparpillées sur l'oreiller et se dirigea sans regret vers la porte. Si c’était comme d’habitude, il aurait toujours le temps de revenir se glisser sous la couette avec elle. Il n’avait pas encore atteint la poignée qu’il l’entendit bouger.

-Tu vas où ? demanda la tête aux mèches blondes sur l’oreiller.

-Je sais pas… À l'équitation ? répondit Pico agacé avec une pointe d’ironie dans la voix.

-HA-HA-HA, répondit la fille blonde tout aussi agacée. C’est bien ou quoi ?

-J’en sais rien Sof, tu sais comment c’est avec Bouli, on peut jamais savoir avant d’avoir vu la mer.

-Je pense que tu devrais plutôt revenir te coucher car tu sais ce qu’on dit, il ne faut jamais lâcher la proie pour l’ombre. Je suis ton avantage réel, les vagues ne sont qu’un profit illusoire.

-Et quel est mon avantage réel exactement ?

- Un mètre soixante de lignes courbes parfaites qui sont tout aussi surfables mais bien plus réelles que tes vagues, répondit Sofia en découvrant la moitié de son corps nu.

Pico déglutit. Il pouvait sentir depuis la porte la tiédeur de son corps qui s’opposait cruellement à l’humidité glaciale de sa combinaison de surf.

-Je vais quand même prendre le risque du truc illusoire car tu sais ce qu’on dit, qui ne tente rien n’a rien.

-Compte pas sur moi pour être toujours là à ton retour, répondit sèchement Sofia.

-OK, à tout à l’heure alors, rétorqua Pico avec un sourire tout en disparaissant de la chambre.

-Va te faire foutre, Pico. Toi et tes foutues vagues, allez vous faire foutre ! s’égosilla Sofia. 

Pico se dirigea nonchalamment vers la cuisine, entendit un «connard» bien distinct depuis la chambre, ouvrit sans conviction le frigo à la recherche d’un truc rapide à avaler pour le refermer presque aussitôt devant le climat désertique qui y régnait. Il attrapa sur le bar les clés de sa Ford Escort noire d’un autre temps et sortit d’un pas hésitant dans la brume matinale tout en grommelant unfait chierà l’attention de Bouli.

C’est ce même Bouli tout excité qui l’accueillit sur la dune par de grands signes de main et de tête, mais cet enthousiasme débordant ne le rassura pas du tout. Depuis le temps, il avait compris qu’on ne pouvait tirer aucune conclusion sur les conditions de surf à partir de l'humeur de Bouli. Il claqua fort sa portière, un peu parce que cette idée l'énervait au plus haut point mais surtout parce que c’était la seule manière de fermer la porte côté conducteur.

-Ça n’arrête pas Pico ! Elle n’arrête pas de passer cette gauche, je te jure ! C’est dingue ! criait Bouli depuis le bout de la dune.

-Et ta connerie à toi elle passe pas par hasard ? bougonna Pico.

-Mais viens voir ! supplia presque Bouli.

Pico pressa légèrement le pas.

-T’en as mis du temps ! Qu’est-ce que tu foutais ? criait toujours Bouli.

-Sofia m’a fait le coup du surf maison.

-Je te jure que là, tu vas pas la regretter ta pipe !

-T’as intérêt ! Avec un peu de chance et quelques fleurs, je pourrais peut-être lui faire oublier pourquoi elle m’a traité de connard ce matin ! Oh, et puis merde ! lâcha Pico plus pour lui qu'à l'intention de Bouli. Elle me fait chier aussi ! Rien à foutre qu'elle fasse la gueule ! Le surf c'est le surf, conclut-il pour toute justification.

Pico s’approchait maintenant du seuil critique où il pourrait enfin voir la mer et son appréhension grandissait au fur et à mesure que son champ de vision s’élargissait sur l’Océan. Mais elles étaient bien là, des lignes de vagues parfaites s’étendant jusqu’à l’horizon. Le plan d'eau, parfaitement glacis, offrait des conditions de rêves. Il rejoignit Bouli qui lui serra la main comme à l’accoutumée. D’abord une poignée de main, ensuite le poing serré autour de son pouce, puis un coup de poing sur ses phalanges en troisième et dernier mouvement. Pico retourna machinalement ses mêmes gestes avec un automatisme désœuvré tant il avait du mal à détacher ses yeux du spectacle devant lui.

-Alors ? demanda un Bouli satisfait de l’expression de stupéfaction qu’il lisait sur le visage de son pote.

-C’est magnifique, souffla Pico.

-Qu’est-ce que je t’avais dit ? insista fièrement Bouli.

-Mais bordel pourquoi tu m’as pas réveillé plus tôt Bouli ? 

- T'es pas la moitié d'un enfoiré, toi ! rétorqua Bouli d'un air outré.

Pico en voulut aussitôt à Sofia de lui avoir fait perdre quelques précieuses minutes qui signifiaient à elles seules plusieurs vagues. Le pire c'est qu'il savait que s'il n'avait pas dormi avec elle il se serait levé bien plus tôt ce matin. Il lui en voulut pour ça aussi et, intérieurement, il jura que non, jamais il ne ferait un autre choix que celui de surfer. Jamais !

-Bon allez vite ! Faut y aller maintenant avant que les autres enculés déboulent, s’inquiéta-t-il.

Bouli, qui avait remarqué la contrariété de son pote, adopta le ton le plus léger possible.

-Qu’est-ce que tu penses du pic là-bas au sud ? Ça a l’air de bien passer non ?

Pico scruta sérieusement et un long moment l’endroit indiqué. Bouli se sentit comme un accusé au tribunal en attente d’un verdict.

-Ouais ça envoie la purée là-bas ! s’excita Pico. Let's go !

-Je pense que c’est en face du chemin des Allemands, avança Bouli.

-Ah non ! Ça mon pote, c’est du PK44 ! Allez monte ! Je t’emmène, on laissera la voiture au plus près du spot.

5

Pico, sa 6.0 sous le bras, marchait nerveusement devant Bouli le long du sentier sablonneux menant au Point Kilomètre 44. Il repensait à son rêve. Bouli avait raison. Plus ça devenait sérieux avec Sofia et plus il rêvait qu'il ratait des avions. Comme si le fait de se caser avec cette nana signifiait aussi rester scotché ici. Or, lui, ce dont il rêvait c'était de voyager partout là où il y avait des vagues et de ne surtout jamais s'arrêter. Il voulait surfer de vraies belles vagues tous les jours de toute l'année. Rien d'autre. Et pour l'instant il ne pouvait pas dire que c'était ce qu'il faisait. Ça faisait longtemps que les vagues n’avaient pas été aussi belles. Il les avait attendues tout le mois de septembre, qui d'habitude est un bon mois pour le surf dans les Landes, mais aucune dépression ne s'était formée comme prévu au large. Résultat, trois semaines deflat. Tous les surfeurs du coin connaissent cette sensation de manque après l’été, la période de l’année la plus mauvaise pour les vagues, mais pour Pico c’est toujours pire que pour les autres.

-Faut pas que le vent tourne, faut pas que ce putain de vent tourne ! grommela-t-il.

-Il va pas tourner avant le changement de marée, t’inquiète, le rassura Bouli.

-C’est ça qui m’inquiète, c’est que tu dis toujours ça et que ce putain de zef tourne toujours avant.

-Tu fais chier Pico, s’exaspéra Bouli.

-Je ferais moins chier si j’habitais pas un pays de merde où, pour surfer autre chose que des rougnes, faut avoir réuni au même moment les bons bancs de sable, le bon vent, la bonne marée et la bonne taille. Je sais pas comment ils font les mecs qui bossent. Parce que si en plus, faut que tu bosses pas à ce moment-là, c’est même pas la peine, mieux vaut tout de suite se foutre à la pétanque.

-Putain ! Même les jours où c’est bien, faut qu’il râle, constata Bouli pour lui-même.

-Quoi ? s’agaça Pico en s’arrêtant et se retournant vers Bouli d’un regard défiant.

-Rien Pico, rien, marche plutôt au lieu de faire chier là.

-Je fais pas chier, je veux juste surfer Bouli, surfer des vraies putain de vagues. Bordel ! Pourvu que ça sature pas et qu’on a pas rêvé la gauche qui déroulait. Tu sais bien Bouli comment ça peut saturer dans ce pays de merde quand ça dépasse deux mètres ! se plaignit-il en jetant un coup d’œil à Bouli par-dessus son épaule droite.

-Je sais Pico, je sais, marche Pico bordel, marche, lâcha Bouli avec exaspération.

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