Plaisirs de la jeunesse

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Tout aussi mouvementé que Bijoux de famille, premier volume de cette "saga" roumaine, Les plaisirs de la jeunesse suit les membres de la famille Coziano depuis le début de la première guerre mondiale jusqu'aux derniers jours de la seconde. Avec une verve féroce, mais non sans tendresse, Petru Dumitriu nous fait entrer dans le monde des "Boyards".
Tandis que commencent à tomber les héros du mouvement révolutionnaire qui commence à gronder, Ghighi Duca, conspirateur déçu, s'abandonne à la cocaïne ; Dim Coziano connaît l'amour fou ; Seban Romano cherche avec passion la "Méthode de Léonard de Vinci" ; Elvire, héritère insatisfaite des "Bijoux de famille", se prépare à devenir reine sans couronne de Roumanie. Maître à penser et aventurier politique, Fanica Nicoulesco vise plus haut encore... Dans l'atmosphère fiévreuse de la débâcle militaire, d'étranges marchés sont conclus : l'honneur d'Ida Gherson coûte près de cent millions à son père ; un rabbin galicien est troqué contre vingt tonnes d'or... La vieille société s'écroule : déjà, il faut penser à se faire une place dans celle qui va surgir, entrer dans les rangs des "nouveaux" boyards.
Publié le : lundi 8 février 2016
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EAN13 : 9782021315523
Nombre de pages : 456
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DU MÊME AUTEUR
AUX MÊMES ÉDITIONS

LES BOYARDS

*

Bijoux de famille

PREMIÈRE PARTIE

LA VIE A LA CAMPAGNE



I

Par une chaude soirée de juin 1915, Dimitrie Coziano descendit du train-omnibus dans la petite gare de Dobrunu, la plus proche du domaine de ses parents. Il avait une quinzaine d’années et venait passer ses vacances à la campagne, après avoir achevé sa cinquième au lycée où il était interne. Dimitrie était le fils de Manuel Coziano, le petit-fils d’Eustache Coziano, et l’arrière petit-fils d’Alexandre et de Sophie Coziano. Il était donc aussi le neveu de Mme Hélène Vorvoreano et le cousin d’Elvire et de Michel Vorvoreano, de Ghighi Duca, de Serban Romano, ainsi que des enfants Apostolesco, de Cesar Lascari, d’Alexandre Sufana et de ses frères.

Dimitrie restait sur le quai, sa valise à la main, essayant de s’habituer à l’obscurité. Il distinguait, autour de lui, le feuillage de quelques marronniers poussiéreux cachant à demi une bâtisse de briques grises. Sur les vitres des lanternes pendues aux murs on pouvait lire, en lettres rouges : gare de Dobrunu. La porte ouverte laissait voir une pièce faiblement éclairée par une lampe à pétrole. Des silhouettes imprécises se mouvaient à l’intérieur ; une femme maigrichonne, debout à la porte, regardait au dehors.

Sur le quai, les paysans se bousculaient, tandis que leurs femmes s’interpellaient ou appelaient leurs enfants avec des voix Stridentes. Tous semblaient pris de panique. Le train allait repartir dans un instant. La locomotive soufflait bruyamment. Aux fenêtres des wagons, les paysans se penchaient presque à mi-corps vers ceux qui étaient restés sur le quai et répétaient avec insistance des recommandations difficiles à saisir.

“Il n’y a personne, pensa Dimitrie Coziano, on m’attend probablement dehors.” Il jeta un dernier regard sur la petite gare, puis se mit en route. Contournant la gare, il franchit une palissade à moitié démolie et se trouva au bord de la route, bordée de tilleuls et de marronniers touffus. Des chiens aboyaient dans le lointain. Des chariots recouverts de bâches passaient avec un léger tintement de chaînes. On entendait le bruit que faisaient les bêtes en mâchonnant des grains. Un peu plus loin, les chevaux attelés à la voiture du boyard frappaient le sol de leurs sabots ; Dimitrie Coziano reconnut l’équipage à ses deux lanternes. Tout en se dirigeant de ce côté, il sentait ses chaussures s’enfoncer jusqu’à la cheville dans la poussière molle. Près de la voiture se tenaient deux paysans, le dos appuyé à leurs gourdins ; ils parlaient au cocher :

— Allons, sois pas bête ! Tu vois bien qu’il n’est pas venu, dit l’un d’eux.

— Est-ce qu’on sait ? Attendons encore un peu, répondit le cocher, sans conviction.

Dimitrie Coziano reconnut sa voix : c’était Nicolae, le moustachu, le mari de la cuisinière.

— Allons, mon vieux ! Ne nous fais pas languir comme ça ! Je t’offre un verre, moi aussi dit le second paysan.

Nicolae ne répondit pas. Dimitrie était indigné. Il n’eut plus la patience d’épier le cocher pour voir ce qu’il allait faire et s’avança brusquement dans le cercle de lumière projeté par l’une des lanternes :

— Bonsoir, Nicolae, dit-il d’une voix aigre. Passant auprès des paysans, il monta lestement dans la voiture.

— A vos ordres, Monsieur ! s’écria Nicolae.

Les chevaux partirent au galop. Dimitrie Coziano se trouva brusquement projeté sur les coussins de la voiture. Il regarda derrière lui. Les deux paysans avaient été engloutis par l’obscurité.

— Dis donc, Nicolae, qu’est-ce qu’ils voulaient, ces gens ? demanda Dimitrie Coziano.

Le cocher se retourna sur son siège et se pencha vers lui d’un air bienveillant.

— Quelles gens, Monsieur ? demanda-t-il tranquillement.

— Les deux auxquels tu parlais tout à l’heure. Ne fais pas semblant de tomber des nues !

— Ah, ceux-là ? Oh, rien. On causait… Ils sont de mon village.

— Tu mens. Ils voulaient se faire transporter en voiture. Ils t’offraient à boire en échange !

— Dieu m’en garde, Monsieur ! Ils n’auraient pas osé. C’est pas une voiture pour eux, ça ! Ils ont des chariots, ça leur suffit bien.

— Tu mens ! J’ai tout entendu !

— Ils plaisantaient, quoi ! Faut pas faire attention à tout ce qu’ils disent !

Dimitrie savait bien que Nicolae essayait de se payer sa tête. “Je le dirai à papa”, décida-t-il, et il se carra résolument sur les coussins, les jambes croisées, une main sur la hanche et l’autre appuyée au rebord de la voiture, comme un homme et comme un maître.

La voiture avançait à une allure régulière, sans autre bruit que le martèlement étouffé des sabots dans la poussière épaisse. La lune brillait très haut dans le ciel ; des champs, d’un vert grisâtre à reflets d’argent, s’étendaient à droite et à gauche. La route se perdait entre deux interminables rangées d’arbres aux couronnes rondes, au feuillage épais, lourd, compact, qui profilaient sur le ciel, jusqu’à leurs plus petites feuilles comme si on les y avait gravées. Chaque chose avait une netteté, une précision incroyables : les meules de foin, les chariots remplis de paille, les prés, les maisons ; tout cela d’un gris bleuté, au milieu du vide immense de la nuit d’été. Mille, dix mille chiens ennuyés, affamés, hostiles aux voyageurs nocturnes, hurlaient inlassablement dans la campagne ; mais le collégien confortablement calé sur les coussins de sa voiture ne les entendait même pas. Il regardait avec émerveillement le ciel plein d’étoiles, les champs qui semblaient enluminés par un pinceau très fin, et il pensait à lui-même. Il sentait confusément qu’il était un homme important. Des bribes de phrases lues depuis peu dans quelque roman, lui traversaient l’esprit. Il revenait au château de ses ancêtres. (La maison de Dobrunu avait été reconstruite à deux reprises ; en 1907 elle avait brûlé de fond en comble). Il était, bien entendu, le jeune Lionel, fils de lord Fitzrobert. (Son père était M. Coziano, propriétaire, électeur du 1er collège, licencié en droit). Auprès de lui, sur les coussins de la diligence qui transportait les voyageurs d’Edimbourg à Athlone (c’est-à-dire de la voiture de maître menée par Nicolae, le menteur, l’ivrogne), se trouvait la ravissante lady Margaret-Rose. Cette dernière était moins facile à imaginer parmi les réalités de la plaine du Danube ; mais Dimitrie Coziano pensait à une demoiselle aux grands yeux noirs et aux nattes brunes enroulées autour de la tête comme une couronne ; elle lui avait adressé un sourire rêveur, mais espiègle, par la fenêtre de la classe de cinquième du lycée de jeunes filles de N… Par la suite, le jeune garçon était revenu devant cette fenêtre mais, par malchance, à des heures où la maîtresse était en classe, ou encore lorsque les élèves étaient en récréation dans la cour. Il savait le nom de lady Margaret-Rose : elle s’appelait Julieta, Julieta Doïcesco, et elle était la fille d’un avocat. Un mariage n’était pas impossible. Après le mariage, ils iraient à la campagne — par le train d’abord, puis en voiture, de la petite gare jusqu’au manoir, dans la nuit bleue ; et ensuite, là-bas au manoir, toute la nuit ne serait qu’une orgie de caresses.

Dimitrie Coziano entreprit d’imaginer cette orgie avec des détails qu’il essayait de préciser, sans d’ailleurs y parvenir faute d’expérience. Il ne se représentait les choses qu’à travers les confidences des externes qui réussissaient à s’échapper de chez eux la nuit pour se rendre furtivement au “Grand Hôtel de l’Union”, où officiaient les rares prostituées de la ville, ou pour gagner les faubourgs et pénétrer dans la masure délabrée de la maigre et dure Ioana C…-de-Fer, celle que s’offraient les sergents de ville au cours de leurs rondes de nuit. Dimitrie Coziano combinait ces informations orales avec des phrases lues dans des romans et ordonnait le tout autour du visage olivâtre et enfantin de Mlle Doïcesco, élaborant des rêves de débauche qui provoquaient en lui une tension physique presque insupportable, tandis que la voiture avançait dans un univers nocturne tiède et translucide.

“Je voudrais tant qu’elle soit ici, avec moi”, se disait le jeune Coziano en caressant voluptueusement, d’une main tremblante, le rebord arrondi et capitonné de la voiture. Il était perdu dans ses rêveries lascives lorsque la voiture s’engagea dans l’allée ; de l’obscurité surgirent les fenêtres éclairées ; de tous côtés aboyaient des chiens auxquels Nicolae envoyait des coups de fouet à l’aveuglette. La voiture s’arrêta devant la porte d’entrée. On devinait, dans la nuit, d’épaisses touffes de glycine et de vigne vierge, puis les maisonnettes, construites en enfilade, où logeaient les domestiques et, plus loin, par-delà une rangée de peupliers, les granges. Plus loin encore, perdu dans la nuit, le moulin. Dimitrie Coziano sauta en bas de la voiture et entra dans la maison. Les chaises d’osier, les fusils de chasse rangés dans un coin, le grand miroir terni au cadre démodé, le buste en bronze d’une dame inconnue, les photographies de messieurs barbus, engoncés dans de hauts faux-cols, la clochette d’argent pendue au-dessus de la porte, le tapis de Ghiordez, d’un beau vert olive, mais usé jusqu’à la trame, toutes ces choses l’accueillaient, dans une odeur familière de boiserie chauffée par le soleil, de plancher fraîchement repeint, de poussière sèche et de lavande, qui était le parfum de l’été, le parfum des vacances. Dimitrie ôta sa casquette noire à visière carrée qui portait, brodées en fils d’or, les initiales du lycée Gheorghe Bibesco et entra dans le grand salon désert. Sur des guéridons brûlaient des lampes à pétrole surmontées de globes verts. Le rideau s’écarta pour laisser passer Victoria, la servante, qui portait un plateau chargé d’assiettes. La grosse femme, noiraude et souriante, fut si surprise de le voir qu’elle faillit laisser tomber son plateau.

— Oh, Monsieur ! Soyez le bienvenu !

Le jeune Coziano la salua aimablement et entra dans la salle à manger. Mais il s’arrêta sur le seuil, intimidé, le cœur battant d’émotion, au moment où tous les convives se retournèrent pour le regarder. Il resta là, dans l’encadrement de la porte, mince, élancé, le cou trop long ; un léger duvet ombrait sa lèvre supérieure ; ses yeux noirs, profondément enfoncés, étaient beaux, mais révélaient, plutôt qu’une intelligence exceptionnelle, la fièvre des adolescences difficiles. Sanglé dans son uniforme noir boutonné jusqu’au cou, Dimitrie Coziano tenait sa casquette à la main, cependant que les convives s’écriaient :

— Voilà Dim ! Dim est arrivé ! Viens ici, Dim !

Ils étaient nombreux, bien plus nombreux que Dim ne s’y était attendu. Sans doute étaient-ils venus en visite ; leurs voitures devaient les attendre dans la cour. Comment n’avait-il rien vu ? C’est toujours ainsi, quand on ne s’y attend pas. Et ce misérable Nicolae n’avait même pas pensé à le prévenir ! Dim s’inclina gauchement, puis contourna l’immense table ovale pour aller baiser la main de sa grand-mère qui occupait la place d’honneur et s’était mise à sourire, tout émue, dès l’instant où il avait paru sur le seuil. Mme Cléopâtre Coziano, mariée après la mort d’Eustache, frère de Davida, à M. Walter Apostolesco, avait maintenant dépassé la soixantaine et l’on ne pouvait guère se rendre compte si elle avait été jolie ou non. Ses joues rondes, duvetées, étaient légèrement affaissées ; un double menton alourdissait son visage. Sous les sourcils grisonnants de Cléopâtre, des yeux noirs pétillaient. Née et élevée à une époque où les dames ne se mettaient pas de rouge aux lèvres, Cléopâtre avait néanmoins suivi la mode adoptée par les jeunes femmes à partir de 1910 et se fardait elle aussi. Son abondante chevelure, presque blanche, était serrée sur la nuque en un grand chignon ; toutes les parties de sa tête présentaient des contours sphériques, relativement indépendants les uns des autres : les joues rebondies, le double menton, le front bombé, les deux hémisphères gris de la coiffure, le chignon, lourde grappe suspendue au-dessus du col très haut, bordé de dentelle.

Mme Cléopâtre posa un regard brillant et plein de tendresse sur son petit-fils qui s’approchait en rougissant. Elle lui tendit sa main à baiser, une main potelée, parsemée de taches brunes, ornée d’un solitaire de dix carats.

— Faites-lui une petite place, dit-elle. Il doit être fatigué, cet enfant. Viens, je veux te voir de plus près.

Elle retint un instant la main de Dim dans la sienne, pour l’empêcher de s’éloigner, le regardant de bas en haut si attentivement que le jeune homme rougit davantage. Ses oreilles, surtout, s’empourprèrent ; il s’en rendit compte et, encore plus malheureux et furieux, essaya de se dégager de la main grasse et ferme de sa grand-mère.

— Tu as grandi. Tu deviens un homme ! dit-elle avec une sorte de satisfaction dans la voix, en l’examinant à travers ses paupières mi-closes. Allons, assieds-toi et mange. Mais d’abord, va baiser la main de ta mère et celle de ton père.

— Je ne mangerai pas, merci beaucoup, je n’ai pas faim, dit le lycéen toujours cramoisi. La grand-mère parut ravie :

— Écoutez donc quelle voix il a ! On dirait un jeune coq.

Les jeunes femmes assises autour de la table se mirent à rire d’une façon provocante et légèrement moqueuse. Dim — se rendant compte qu’en effet sa voix avait commencé à muer et devenait discordante — rougit davantage encore. Il alla présenter ses hommages à ses parents. Sa mère, triste, les yeux battus, lui sourit affectueusement en lui caressant les cheveux. Son père, M. Manuel Coziano, lui donna une poignée de main virile, à l’anglaise1, en lui adressant un sourire jovial mais dépourvu de cordialité. Puis Dim fit le tour de la table. Il était troublé car, dès la porte, il avait remarqué la présence dans la salle à manger de quelques jeunes femmes dont la beauté lui semblait éblouissante. Il y avait là sa cousine Elvire, mariée à un prince Ipsilanti, général dans l’armée ; elle était venue seule, ayant eu sans doute affaire avec le père de Dim. Elvire était une femme d’environ vingt-cinq ans, brune de peau, avec des cheveux presque bleus, des yeux vert émeraude. De sa bouche rouge, très maquillée, elle sourit à son cousin, cependant qu’une main fine et ambrée se tendait vers lui, Dim, qui se pencha pour un baise main, sentit son parfum, suave et pénétrant comme celui des œillets ou des tubéreuses ; le contact de ses lèvres sur la peau soyeuse et fraîche de cette main lui fit fermer les yeux. Se ressaisissant, il passa plus loin et, encore grisé, alla baiser la main de Mme Hagibei, sa cousine également. Agée, à cette époque, de vingt-huit ans, Augusta Hagibei était plutôt rondelette ; sa tête de statue grecque avait une couleur d’ivoire oriental, sur laquelle tranchait le rouge très parisien qui avivait ses lèvres arquées ; les yeux étaient beaux et profonds, limpides, bruns comme les cheveux, mais inexpressifs. Augusta Hagibei eût semblé insignifiante à n’importe quel observateur impartial ; mais Dim Coziano sentit fondre, dans sa main, la paume imperceptiblement moite de sa cousine Augusta, tandis qu’elle disait :

— Alors, monsieur, comment vas-tu ?

Ce qui, accompagné d’un sourire et d’un regard appuyé de ses yeux bruns, eut le don de troubler de nouveau le jeune homme. Jamais encore aucune femme ne lui avait souri de cette façon, en le regardant droit dans les yeux, avec cet air engageant et légèrement moqueur qui, chez Augusta, était inconscient et n’impliquait aucune intention, mais auquel Dim accorda l’importance et la signification d’un aveu, d’une invitation. Il évita le regard d’Augusta et se précipita, ému, effrayé, ivre de joie, vers une autre main tendue. Tante Zoé n’était pas à Dobrunu, non plus que son mari, oncle Ionel, magistrat dans une ville de province ; mais tante Olga, femme du prince Gheorghe Duca — mort deux ans auparavant dans un accident d’auto — et mère de Gheorghe Duca (Ghighi dans l’intimité), autre cousin de Dim, était là avec son fils. Tante Olga frisait la quarantaine ; elle avait une figure mince, des mains fines, un air froid et ennuyé. Bien que très belle encore, elle semblait lointaine et détachée de tout. C’est avec indifférence qu’elle tendit la main à Dim, et celui-ci crut l’avoir fâchée en allant baiser les mains de ses cousines avant de venir vers elle, sa tante. Aussi fut-il sur le point de négliger tout à fait sa cousine Alexandrina Romano, la sœur d’Augusta. Toutes deux étaient les filles d’Alexandre Lascari, le fils aîné de Davida. Alexandrina était douce et terne. Elle sourit avec bienveillance à son cousin en voyant qu’il allait passer près d’elle sans la saluer et, indulgente, lui pardonna cet écart. Dim, qui s’était simplement incliné en passant, serrait à présent les mains des messieurs. M. Romano, président de tribunal au chef-lieu d’un département de la région des montagnes, portait un haut faux-col empesé ; il avait une chevelure abondante et des moustaches noires ; M. Hagibei, le, monocle à l’œil, affectait, comme Romano, une calme supériorité qui avait le don d’énerver Dim. Puis ce fut le tour du capitaine Michel Vorvoreano, frère d’Elvire et cousin de Dim ; il était en civil, vêtu d’un complet de tussor blanc, et portait la moustache retroussée car il faisait partie du corps du général Averesco lequel, considérant que tout militaire doit avoir un aspect martial, avait interdit à ses officiers de se raser. Venaient ensuite des cousins plus jeunes : Ghighi Duca, un grand blond de seize ans, chétif, avec des yeux bleus dans un visage triangulaire — au demeurant très bien mis, portant un grand col ouvert et un costume de fine toile rayée bleu et blanc, et Serban Romano, un garçon robuste d’une dizaine d’années, avec une grosse tête sérieuse. Dim s’assit près d’eux au bout de la table. Ghighi Duca, distant et supérieur, lui demanda :

— Eh bien, jeune homme, es-tu content ?

— Enchanté. Je constate avec satisfaction qu’il y a des femmes par ici, répondit Dimitrie, qui voulait faire montre d’un mâle cynisme.

Ghighi Duca le considéra d’un œil intéressé, mais avec une nuance d’ironie :

— Quoi, tu commences déjà à remarquer les femmes ?

— Moi ? Mais voyons, mon vieux, je suis l’étalon de la ville ! On me les amène toutes pour la monte.

Ghighi Duca esquissa un sourire incertain ; il n’était pas absolument sûr que ce fût là simple vantardise de son cousin. Le jeune Serban écoutait, la bouche entrouverte, béat d’admiration.

On en était au dessert et la conversation portait sur la guerre.

— Ah ! la France, soupira la grand-mère. Pauvre France.

M. Hagibei déclara :

— Tout homme a deux patries : la sienne, et puis la France.

— Où était-elle ta patrie ? Au Moulin Rouge ? lui demanda sa femme.

Les autres messieurs firent entendre de gros rires. Hagibei, un peu gêné, répondit :

— Ne rabaisse pas les sentiments nobles et élevés. La France est le phare de la civilisation, et les Boches, eux, sont la barbarie qui menace d’envahir l’humanité.

— Pardon ! Vous ne pouvez pas dire qu’ils ne sont pas civilisés, eux aussi ! fit remarquer le capitaine Vorvoreano. La discipline, la propreté, l’honnêteté, l’obéissance, la loyauté, voilà des qualités que vous trouverez en Allemagne. Ce sont les meilleurs soldats du monde ! Et — ajouta-t-il en riant — les Allemandes sont les femmes les plus aimables de la terre !

— Tu n’aimes donc pas les Roumaines ? demanda la vieille Cléopâtre. Serait-ce qu’elles ne veulent pas de toi ?

— Oh ! si… Elles ont un faible pour les officiers de cavalerie ; ce n’est pas moi qu’elles veulent, c’est l’uniforme, répondit Michel Vorvoreano en riant avec une fausse modestie.

— Tout est là : entrons-nous ou n’entrons-nous pas en guerre ? demanda Manuel Coziano.

Chacun éleva la voix, et les messieurs se mirent à pérorer tous à la fois : “Bien sûr, nous devons entrer en guerre ! Et tout de suite, encore ! Mais non, l’année prochaine, voyons ! Il y a longtemps qu’on aurait dû le faire ! C’est un véritable suicide ! L’Autriche-Hongrie ne fera de nous qu’une bouchée ! Penses-tu, c’est le tsar Nicolas qui va nous avaler ! Comment ? Mais les Autrichiens ont été battus à plate couture par les Serbes ! Le roi ne veut pas la guerre ! Si, il la veut, mais le moment n’est pas encore venu !”

Dim Coziano n’écoutait pas. Il mangeait son gâteau et lançait des coups d’œil furtifs du côté de sa cousine Elvire, dont le rire découvrait des dents blanches étincelantes. Elle était en train de parler à quelqu’un et regardait, peut-être par hasard, mais peut-être aussi parce qu’elle se sentait observée, vers l’autre bout de la table. Son regard rencontra celui de Dim, qui se sentit pris de vertige et se détourna. Son propre trouble lui faisait peur. Au bout de quelques instants, ses yeux se tournèrent pourtant de nouveau vers sa cousine, mais cette fois, Elvire ne le regardait plus. Avait-elle souri ? Était-ce à lui qu’elle avait souri ? Il n’osait le croire. Comment aurait-elle pu le faire ? Et pourquoi ? Une chose, pourtant, était certaine : elle avait souri ! Elle avait commencé à sourire lorsque Dim, comme un imbécile, avait fermé les yeux. A présent, hélas, il était déjà trop tard ! Mais voici qu’en cherchant Elvire des yeux Dim rencontra le regard grave d’Augusta, un regard profond et fixe qui, l’espace d’une seconde, le frappa en pleine figure, pour glisser aussitôt, lentement, avec indifférence, vers un autre convive. Dim éprouva une sorte d’angoisse. Augusta l’avait regardé. Qu’elle était belle ! Elle ressemblait à Julieta Doïcesco, mais en beaucoup mieux ; oui, elle était incomparablement plus belle. Il contemplait, éperdu, son buste moulé dans un plastron de dentelle blanche, encadré et mis en valeur par le haut col noir et la ceinture de soie noire qui enserrait sa taille. Il chercha de nouveau son regard, mais elle ne lui prêtait pas la moindre attention. Dimitrie dévisagea furtivement, avec convoitise, toutes les femmes assises autour de la table mais dût constater qu’elles ne s’apercevaient pas de son manège. A l’exception, toutefois, de sa grand-mère, dont il surprit le regard posé sur lui alors qu’il s’y attendait le moins. Intimidé, Dim baissa le nez et ne leva plus les yeux de son assiette.


1.

En français dans le texte.

II

Après le repas, tout le monde passa sur la terrasse, où étaient disposés des fauteuils et des tables en osier entourés de grands pots où poussaient des plantes vertes ; la lune éclairait les parterres de fleurs, les pelouses bien arrosées, fraîchement tondues, les bouquets de chênes et de tilleuls aux lourdes frondaisons. Au-delà, c’étaient les prés infestés de mauvaises herbes et d’orties et, tout au fond, les éteules brûlées par le soleil d’été, torride comme il l’est toujours dans la plaine du Danube. Les servantes apportèrent des plateaux chargés de tasses de café, de confitures, de verres embués pleins d’une eau glacée. Pour les messieurs, il y avait des seaux à glace où l’on avait mis des bouteilles à rafraîchir. La discussion continuait avec animation entre les partisans et les adversaires de l’entrée en guerre de la Roumanie. Les dames parlaient des maladies dont elles avaient souffert et se recommandaient mutuellement des médecins, des cures, des remèdes. Elvire s’assit auprès d’Augusta Hagibei et, souriant à son jeune cousin, dit tout à coup !

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