Pompes funèbres

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Alors qu'il prépare sa reconversion professionnelle, Achille Quarteron se prend de passion pour le tarot de Marseille. Il reste perplexe devant les prédictions que lui révèle le jeu de carte. Lorsqu'il est engagé par une entreprise de pompes funèbres, il lui arrive fréquemment, grâce à son jeu, de retracer la vie des défunts. Sans se douter qu'un jour, l'un de ces défunts va l’entraîner dans les méandres d'un monde sous-jacent, et lui apprendre l'existence d'un tueur qui semble surgir des tréfonds de l'enfer.
Aidé par une mystérieuse société secrète, Achille Quarteron va tenter d'empêcher ce meurtrier d'atteindre se prochaine victime.
Possessions diaboliques, meurtres atroces, la police qui enquête sur cette affaire va vite s’apercevoir que ces événements dépassent tout entendement...


Publié le : vendredi 31 juillet 2015
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EAN13 : 9782332950956
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ISBN numérique : 978-2-332-95093-2

 

© Edilivre, 2015

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Le Mat

1)

Il commence à se faire tard, la lumière du jour périclite petit à petit. Esméralda s’est cachée toute la nuit sous l’alcôve d’un rocher puis, après avoir été débusquée au petit matin, elle court, se dissimule, puis court encore. Ses chaussures sont alourdies par l’humidité et par la boue, rendue visqueuse après les pluies incessantes de ces derniers jours. Elle sent cette présence derrière elle, une présence latente, oppressante, menaçante. Esméralda sait qu’elle ne pourra lui échapper éternellement, même si ses diverses pratiques mantiques lui ont permis de le tenir à distance jusqu’à présent. Elle sait que l’issue sera fatale. Elle ressent la peur comme jamais elle ne l’a ressentie. Une peur que l’homme n’a plus connue depuis des milliers d’années : la peur de l’humain face à un prédateur. Car pour la fugitive, ce n’est pas un homme qui est à ses trousses, c’est le mal à l’état pur. Ce qu’elle avait craint toute sa vie est en train de la pourchasser.

Les rafales véhémentes du vent soufflent par vagues successives entre les arbres en faisant crépiter leurs feuilles, siffler leurs branches pour démontrer son impétuosité. Esméralda se faufile dans un dédale d’arbres, de branches, de buissons et de rochers. Elle glisse, se blesse sur les racines humides dépassant du sol ruisselant d’humidité, comme les pattes d’une araignée figée en plein galop. Le feuillage dense des arbres ne laisse passer que de trop rares rayons de lumière diaphane. Elle est épuisée, affamée. Elle ne pourra plus se cacher très longtemps.

2)

Lisa, quant à elle, est toujours au volant de sa VW Golf. Depuis trois jours, elle ne dort presque plus. Elle scrute la moindre route, le moindre chemin, le plus petit buisson. Elle questionne les passants et les habitants des maisons qu’elle croise sur sa route. Depuis plusieurs jours, elle sentait que sa maman n’allait pas bien. Mais pas au point de partir sans ses papiers ni argent ni cartes bancaires, sans même quelques vêtements de rechange. En fait, partir sans laisser de traces un matin, après avoir écrit seulement quelques lignes sur un bout de papier posé sur la table de la cuisine.

– Ma chérie, je ne reviendrai pas, ce n’est ni à cause de toi ni de notre environnement. Je dois fuir une partie de mon passé qui a fini par me rattraper. J’espère m’éloigner le plus loin et le plus vite possible pour que jamais tu ne sois mêlée à tout cela. S’il te plaît, ne me recherche pas. Je t’aime maman. –

Après avoir pris connaissance de ces quelques lignes, Lisa avait immédiatement prévenu la police, mais celle-ci n’avait pas voulu considérer cette disparition comme ostensiblement inquiétante, même après que Lisa ait expliqué la tendance dépressive de sa maman.

L’inspecteur Bastien, qui avait été dépêché sur les lieux, avait mis l’accent sur le fait que de vouloir changer de vie et d’endroit, alors qu’elle ne souffrait d’aucune maladie physique ni psychologique, ne représentait aucun danger potentiel pour la personne. Il lui avait dit qu’elle ne tarderait probablement pas à appeler de chez une amie chez qui elle avait trouvé un certain réconfort. De toute façon, sans argent, ni papiers d’identité, elle ne pouvait aller bien loin. Néanmoins, si cette absence pouvait occasionner une quelconque inquiétude, il lancerait un avis de recherche et mettrait un dispositif en place afin de la localiser.

L’inspecteur Bastien était un policier d’un style bravache, il avait dans la cinquantaine. Un teint de couleur purpurine, un début de calvitie, une moustache mal entretenue et un surpoids évident donnaient à sa complexion et à son attitude un air désinvolte. Son uniforme trop étroit ne faisait qu’en rajouter à l’incongruité de l’individu.

Lisa rejoint la bretelle qui mène à l’autoroute de l’E42, puis prend la sortie après le pont de Polleur quelques kilomètres plus loin.

Arpenter ce pont dans un sens puis dans l’autre, Lisa le fait plusieurs fois par jour depuis la disparition de sa maman. Elle sait que sa mère est d’un psychique instable qui tendait parfois à une indicible mélancolie et elle craint que, dans ces moments difficiles, elle ne se sente inspirée par les dizaines de personnes ayant gravi le pont pour mettre fin à leurs jours.

Cet endroit, situé à quelques kilomètres de chez elle, était en effet réputé pour ce genre de faits divers, si bien que ses hauts grillages sont surplombés de cameras reliées à un système de surveillance permanente. Ce qui n’empêchait pas certaines personnes bien décidées à braver ces différents dispositifs afin de se libérer d’une existence qu’ils jugeaient trop insupportable.

Elle regarde la petite horloge digitale à la base du cadran kilométrique de son tableau de bord éclairé de petites lueurs bleuâtres fines et apaisantes : vingt-deux heures treize. Après ce passage, elle rentrera et tentera de dormir quelques heures avant de reprendre ses recherches.

3)

Esméralda relève la tête, elle est à bout de force. Après être sortie du bois, elle a couru le long d’un étroit sentier avant d’arriver à de plus vastes étendues vertes. Elle ne distingue pas bien ses pieds, elle est souvent surprise par un relief accidenté. De petites cavités gorgées d’eau dans lesquelles claquent ses pieds, marqués par une course lourde et hésitante, éclaboussent de grosses gouttes boueuses son visage marqué par l’effort. Pourtant Esméralda essaie de contrôler ses mouvements, sa respiration, évite de faire trop de bruit, elle court le dos courbé. Elle est depuis un moment à découvert, épuisée, vulnérable. Seul espoir au loin, des lueurs, certaines suspendues, d’autres en mouvement, des ronronnements qui s’atténuent en s’éloignant, prises en relais par d’autres dans un bruit de frottement continu : l’autoroute ! Peut-être que le bruit, la lumière, le flux incessant des voitures pourront le tenir à distance un moment, comme une bête sauvage face à un brasier.

Traverser une pâture sombre, dernière étape avant d’emprunter le talus escarpé qui mène à la voie autoroutière. Elle s’écorche le dos, déchire sa veste en tentant de ramper sous les barbelés. Esméralda n’a plus la force nécessaire pour passer par-dessus. Après l’avoir franchie, elle se fige à plat ventre, elle scrute le chemin, les pâturages sont recouverts d’une pénombre oppressante. Le silence est fréquemment rompu par le frottis du vent sur le relief bucolique de Wallonie. Elle ne voit rien, aucune trace de LUI. Pourtant, LUI la voit, il l’observe comme un rapace méprisant sa proie, prêt à bondir. Elle est persuadée qu’il joue un jeu pervers, cynique, il cherche à l’épuiser, une usure péremptoire.

Esméralda se relève, trébuche, chute. Son visage, ses vêtements sont maculés de boue. Son jeans est déchiré aux genoux, sa veste anorak est éventrée du bas de la nuque jusqu’au milieu du dos. On ne sait plus de quelle couleur ils sont vraiment. Ses cheveux sont collés sur ses joues et dans son cou, le reste est encore attaché à un semblant de queue de cheval ruisselant le long de sa veste. Elle n’a plus qu’à escalader le terre-plein avant d’arriver au sentier lumineux.

A droite, la route semble se perdre dans les méandres des profondeurs ardennaises. A gauche, elle remonte. Au loin, elle donne l’impression de s’élargir, sûrement à cause des aires de repos sur les côtés, elles aussi éclairées. C’est par là qu’elle va se diriger et essayer de trouver un abri aux abords du parking, sûrement sous un banc ou dans un recoin des toilettes pour éviter le froid et espérer sécher un peu ses vêtements pendant la nuit.

Entre elle et l’aire de repos, se trouve le pont de Polleur. Au moment où elle s’apprête à le traverser, elle stoppe, se retourne : il est là immobile en bas du talus, il la fixe de ses yeux. Il est d’un flegme stupéfiant, terrifiant. De loin et malgré l’ombre du terre-plein, elle distingue son irascible regard. La luminosité de l’endroit ne le décourage pas. Il n’a pas peur d’être vu ni même reconnu. L’échéance est proche. Mais elle ne lui laissera pas le plaisir de la tuer et de lui prendre son âme. Elle ne veut pas subir les souffrances inhumaines qu’il a l’intention de lui infliger.

Elle enjambe la rambarde du pont. En se retournant, elle s’aperçoit qu’il n’est plus là. A-t-il simplement déjà été là, n’est-ce pas une projection eidétique de son imagination due à son état d’épuisement extrême ? Son visage est fouetté par le vent, son regard est aspiré par le vide. Derrière, les voitures ralentissent. Certaines freinent, marquant plus franchement leur décélération que d’autres. Ces conducteurs se demandent ce qui se passe dans la tête de cette femme, seule, à cheval sur la rambarde du pont à cette heure tardive.

Elle plonge sa main gauche dans sa poche et en ressort une photo de sa fille Lisa. Accolée à cette photo, une carte de tarot. Elle les pose dans sa main droite, replonge à nouveau sa main gauche dans sa poche et en ressort encore une autre carte de tarot. Elle la prend à son tour de sa main droite, porte ensuite la main à son cou, retire son crucifix, regarde les deux cartes, la photo et embrasse son crucifix.

4)

Lisa, au volant de sa Golf, s’apprête à emprunter le pont. Elle est surprise par les ralentissements qui la précèdent à cette heure de la soirée. Son attention se porte alors sur la droite, à plus ou moins cent mètres devant elle. Elle aperçoit une silhouette, précisément là où les ralentissements semblent le plus se marquer. Lisa déglutit suite au rictus de sa mâchoire. Son estomac se noue, ses jambes se dérobent, une terrible angoisse la gagne au moment où elle semble identifier sa vision. Elle n’a pas de doute : c’est maman, dit-elle. Lisa bifurque d’un coup de volant sur la bande d’arrêt d’urgence, double les véhicules lents par la droite, pour se rapprocher de sa mère toujours agrippée à la rambarde.

La voiture s’arrête à quelques mètres d’elle. Esméralda reconnaît sa fille, lui adresse un sourire, regarde le vide, passe la deuxième jambe par-dessus la rambarde et se jette dans le vide.

Lisa hurle d’un cri de désespoir, se précipite sur la rambarde et voit sa mère flotter dans les airs en position fœtale, comme pour moins souffrir du choc qu’elle va subir en atteignant le petit terre-plein, quelques dizaines de mètres plus bas, à côté de la route menant au village de Polleur.

Lisa se retourne, tombe à genoux, les mains sur ses oreilles comme pour masquer le bruit sourd pourtant presque inaudible causé par l’impact du corps de sa mère sur le sol. Lisa s’écroule alors en larmes, appuyée le dos contre la rambarde. Elle voit plusieurs personnes se diriger vers elle, après avoir arrêté leur véhicule sur la bande d’arrêt d’urgence. Au loin, une sirène de police se fait entendre, probablement alertée par les caméras de surveillance en surplomb de la voie d’autoroute. Mais curieusement Lisa sent son regard attiré du côté opposé. De l’autre côté de la route, à hauteur des arbres longeant la sortie du pont, quelqu’un ou quelque chose l’observe : une présence indicible, insidieuse. Elle regarde dans le sens opposé pour voir le véhicule de police s’arrêter derrière sa voiture, puis se retourne à nouveau vers les arbres de l’autre côté de l’autoroute. Plus rien !

Chapitre I
Le bateleur

Dix mois plus tôt, dans une grande surface au cœur des Ardennes belges, le 31/12/2011

5)

Fin de journée, dernier jour de l’année, fin d’une ère, fin d’un cycle, fin d’un règne.

Achille passe sa main lentement le long de la table de nylon, crantée par les milliers de coups de couteau et de hache, avec la même mélancolie qu’un jeune adolescent caressant la surface d’un vieil arbre dont il a gravé l’écorce de son canif en pensant aux souvenirs de ses amours passées. Il a insisté pour rester seul quelques instants. S’imprégner encore quelques minutes de cette odeur, de cette froideur, de cette blancheur qui ont accompagné les vicissitudes de sa vie professionnelle pendant presque dix ans. Achille lève la tête, regarde les piles de raviers, de couvercles, de plateaux dont il se servait pour dresser les assortiments pour pierrades, fondues ou autres buffets de charcuterie. Juste en-dessous de cette étagère fixée à hauteur du regard se trouvait la table en inox sur laquelle il a vu défiler des kilomètres de merguez, de saucisses sorties du poussoir se trouvant sur son côté droit. Sur cette surface supérieure gauche se trouve la scie à rubans. Il la met en marche pour entendre une dernière fois son grondement guttural. Il coupe le contact en se souvenant de l’odeur âcre, si particulière de la sciure d’os que la lame crachait sur le plateau en inox qu’elle traversait. Posé à côté, sur l’étage inférieur de sa table, se trouvait sa boîte où étaient rangés tous ses couteaux affûtés avec parcimonie. A sa gauche, son emballeuse, un des fers de lance de son installation. Il se souviendra encore des années de son vrombissement et de son bruit régulier accompagnant chaque empaquetage de barquettes sur lesquelles avaient été débités les morceaux et les tranches de différentes grandeurs et épaisseurs, les morceaux de bœuf, de porc, de veau, d’agneau et de volaille, sans oublier toutes les préparations. Achille est un homme solide, du haut de son mètre quatre-vingt-cinq et de ses quatre-vingt-six kilos, il a arpenté ces locaux de long en large durant toutes ces longues journées.

Un cliquetis, puis un faible ronronnement se déclenchent au-dessus de sa tête, le climatiseur suspendu au plafond se remet en marche. Il retire son calot de papier, ses cheveux châtains coupés court sont à nouveau écrasés sur le sommet de son crâne. Le thermostat lui rappelle qu’il faut maintenir l’atelier à 12 degrés en permanence. Achille se dirige vers l’autre partie de l’atelier, séparée par une cloison et une épaisse porte livide. Juste avant, il fait coulisser la lourde porte de la chambre froide renfermant plusieurs étagères massives, d’un métal décrépi, sur lesquelles reposent les sacs contenant des morceaux de différentes bêtes destinées à la vente. Dans le fond, son hachoir au bout duquel sortait quotidiennement plus de cent kilos de viande moulue pour dévaler pour la plupart dans la cuve d’un mélangeur dans lequel basculait un bras mécanique animé par deux rames inversées et surplombées d’un épais couvercle de plexi transparent, protection indispensable pour ce type de machine. En effet, si une personne y plongeait le bras pour récupérer un corps étranger au mélange de viande et que ce membre était happé par le bras mécanique de la machine, elle, ne s’arrêtait pas.

Il se souvenait de ce terrible événement qui avait tellement secoué son subconscient, il y a plus de vingt ans.

C’était au début de son apprentissage. Il avait appris qu’un jeune ami, avec lequel il participait aux cours pratiques une fois par semaine à l’école, s’était fait aspirer la main dans l’orifice du hachoir (qui n’était pas encore sécurisé comme les nouveaux modèles) descendant à la spirale qui broyait la viande jusqu’au couteau étoilé en la faisant sortir sous forme de fins spaghetti. La machine s’était bloquée à cause des os des phalanges des doigts enchevêtrés dans le corps de la machine. Après une longue agonie, une équipe de la protection civile était arrivée sur place. Ne pouvant dégager sa main, ils avaient découpé à la disqueuse une partie de la machine afin de pouvoir transporter le malheureux à l’hôpital le plus proche. Sur place, les médecins se sont rendus à l’évidence : certains de ses doigts ne tenaient plus que par les tendons. La dernière solution était qu’il fallait les sectionner pour pouvoir dégager ce qui lui restait de la main. Après avoir démonté les restes de la machine, il fallait récupérer certains morceaux de phalanges pour pouvoir espérer les greffer à son moignon.

Il ne l’avait jamais revu depuis. La dernière chose qu’il avait apprise, c’était que son jeune ami essayait de se resservir de sa main qui ne ressemblait plus qu’à une pince difforme et mal articulée.

Achille referme la porte derrière lui, regagne la seconde partie de l’atelier, celle qui n’est pas réfrigérée. Il passe devant le réchaud puis devant la trancheuse manuelle, ouvre une dernière fois le frigo charcuterie, y respire encore l’odeur des saucisses séchées et des jambons fumés, puis, se retourne et regarde le petit écriteau qu’il avait suspendu à la cloison au-dessus de la porte qui menait aux rayonnages du magasin : « Labor omnia vincit improbus » ce qui signifie « Un travail opiniâtre vient à bout de tout », une citation de Virgile qui était devenue sa devise. Il baisse les yeux, sort de son atelier, regarde la station d’emballage qui débitait en flot pack plus de dix-huit tonnes de charcuterie par an, sans compter les nombreux boudins, pâtés et petites saucisses séchées, emballés sur des barquettes de l’autre côté. Ce magnifique outil, qui faisait face à la clientèle et qui se trouvait derrière le rayon de charcuterie, lui avait coûté plus de quatre-vingt-sept mille euros. Malgré ces nombreux investissements, Achille avait gagné sa vie pendant ces dix dernières années et aurait pu en gagner plus encore s’il n’avait pas été exploité par un associé, financier cupide et bonimenteur. Charles Van Liep était issu d’une famille bourgeoise flamande. Après avoir suivi son père qui avait fait fortune dans les grandes surfaces de magasins d’alimentation générale, il avait décidé de s’investir, lui aussi, dans la même direction en changeant cependant d’enseigne et en investissant également dans l’immobilier. Sa ligne de conduite était d’acheter de grands terrains à bâtir et d’y faire construire une vaste surface commerciale surplombée d’un certain nombre d’appartements et de studios. Il trouvait alors un associé pour gérer le magasin et un autre pour s’occuper du rayon boucherie. Ses contrats étaient bien ficelés : les gérants se démenaient sans compter pour justifier leur statut d’indépendant, faisant le nécessaire pour engranger des bénéfices tandis que, lui, il gérait le patrimoine financier sans que l’associé ait accès à ces mêmes comptes. A la fin de l’année, il évaluait les bénéfices et les répartissait à raison de cinquante-cinquante, disait-il. L’avantage pour l’autre partie était qu’il n’avait normalement aucun investissement de fonds propres à faire, étant donné que tout était règlé par la société de Van Liep. A l’associé de faire en sorte que l’entreprise rembourse le plus vite possible ceux-ci tout en faisant un maximum de bénéfices. Le problème c’est que Van Liep faisait en sorte que, s’il y avait trop de bénéfices, on s’arrangeait pour réinvestir toujours une partie, afin que son partenaire ne gagne jamais ostensiblement un solde trop important de façon à pouvoir toujours agiter une nouvelle carotte pour le contraindre à se démener à nouveau. Charles Van Liep était bien le véritable boss, même avec cinquante pourcents des parts, ce qui arrivait quelques fois seulement pour la partie boucherie puisqu’il restait néanmoins majoritaire dans les parts de la grande surface. Il faisait croire à ses partenaires qu’ils étaient soi-disant au même niveau que lui, même si chacun savait que ce n’était pas le cas.

Il passait voir Achille chaque mardi. C’était un homme charismatique d’une cinquantaine d’années, souvent vêtu de costumes sombres mais décontractés, jamais de cravate. L’été un pan de sa chemise dépassait souvent partiellement de son pantalon sans que ce détail ne semble affecter sa présentation. Une main dans la poche, l’autre portant l’enveloppe de factures envoyées par les fournisseurs à son bureau comptable, des factures à contrôler et à payer. Ses cheveux appliqués en arrière jusqu’à mi nuque donnaient à son visage émacié un air autoritaire. Un corps longiligne montrait qu’il accordait une certaine importance au sport. Il inspectait de manière évasive l’assortiment, l’implantation et donnait souvent un commentaire dubitatif sur l’ensemble du travail effectué. Avec le recul, Achille s’était fait à l’idée que cela faisait partie de l’éventail de l’homme d’affaires. Mais ce qui le dérangeait depuis un certain temps était que ces aspects ne lui suffisaient plus à satisfaire son avidité. Depuis qu’il avait assez d’argent pour assurer la subsistance de sa famille et de son image de marque pendant plusieurs générations, il avait tendance à mettre en évidence son pouvoir de manière ostentatoire. Il ne manipulait plus ses associés que par plaisir, ce qui constituait, pour Achille, une attitude perverse et mégalomane.

De plus, depuis quelques années, l’environnement du magasin devenait invivable. Les gérants de la grande surface s’étaient succédé en allant du dépressif au mythomane, en terminant par une gérante souffrant d’un si grand complexe d’infériorité, que le fait de lui mettre une casquette marquée d’un logo « chef » lui donnait l’impression qu’elle pouvait mettre à mort le commun des mortels. Mais le plus pernicieux était celui qui était resté le plus longtemps. Ancien pilote automobile, celui-ci était un personnage imbu de sa personne, misanthrope notoire, jouissant d’une fausse gloire du fait que son magasin bénéficiait de l’absence totale de concurrence dans sa zone de chalandise. Malgré cela, son incompétence avait suffi à faire péricliter le chiffre d’affaires. Si le flux de clientèle ne diminuait pas vu le manque d’alternative, la moyenne d’achat par client s’était considérablement étiolée. Il avait réussi à mettre cela sur le compte des travaux dans la ville et ses alentours ainsi que diverses autres choses, même mettre en cause les conditions climatiques ne le rebutait pas. Sa perruque volumineuse et son mauvais goût vestimentaire ne le mettaient guère en évidence. Habituellement vêtu d’un jeans mal taillé soutenu par des bretelles country, superposé le plus souvent d’un polo ou d’une chemise rose, ce look donnait à sa démarche déguingandée une allure de vieux pantin désarticulé, du style : « super Mario Bros ». Il avait un besoin évident de reconnaissance afin de se hisser au-dessus de ses semblables via des discours et des comportements altiers. Etre associé dans le même réseau que Van Liep ne lui permettrait jamais de devenir, vu son incapacité, ce qu’il avait toujours voulu être, tout cela parce qu’il n’en était pas capable : un vrai patron.

Envoyer au chômage sans aucun scrupule des employés à qui il avait soutiré tout ce qu’ils avaient en eux, dans le seul but de satisfaire son égo, ne le dérangeait pas. Pris dans un engrenage financier que Van Liep gérait à son avantage, il tomba en dépression. A son retour de congé de maladie, il se mit à lire des romans à l’eau de rose du matin au soir. Un palliatif pour échapper à la réalité du quotidien, pathétique pour le roi du monde. Ce surréalisme faisait sourire Achille. Quand il commençait à manquer d’arguments, pour expliquer la diminution du chiffre d’affaires, il mettait en cause le rayon boucherie tenu par Achille. C’était toujours « ce n’est pas moi, c’est lui ».

Finalement, grâce à la déférence trompeuse qu’il marquait à Van Liep, et surtout au manque d’alternative de celui-ci, il reçut la gérance d’un autre magasin plus important. Le précédent administrateur étant parti en courant après s’être rendu compte de l’iniquité du système. Il avait alors initié une fille velléitaire entièrement dévouée à sa cause. Celle-ci, d’attitude bravache (comme lui), cachait une fille fragile, s’écroulant en larmes devant son personnel à la moindre difficulté. Bête à en devenir méchante, celle-ci n’hésitait pas à houspiller Achille pour essayer de démontrer une pseudo-crédibilité. Elle lui avait même dit, après une semaine de présence, que c’était normal si lui ne pleurait pas car il ne tenait que le rayon boucherie et qu’elle tenait seule toute une grande surface. Et pourtant, Achille avait tenté de la mettre en garde au sujet des turpitudes du système. En retour, il s’était fait insulter. C’était donc bien le moment de partir.

Durant ces dix dernières années, Achille semblait avoir donné des coups d’épée dans l’eau, se remettant en question quotidiennement, faisant preuve d’abnégation à chaque épreuve. Mais tous ses actes semblaient jugulés par Van Liep. Celui-ci tenait sans cesse des discours versatiles, comme si le fait de travailler moins était une évidente panacée. Achille avait décidé de déposer les armes. Le vieux guerrier s’en irait vers d’autres horizons. Il pourrait enfin terminer l’aménagement de l’appartement qu’il habitait depuis plus de dix ans. Pas le temps de le repeindre, pas le temps de bien l’agencer. Le dimanche, il était trop fatigué, mais pendant la semaine, il trouvait quand même la force de faire sa comptabilité, de lire ses polars en fin de soirée ou d’aller une heure par jour à la salle de sport après le travail, souvent entre vingt et vingt et une heures, sans oublier ses entraînements de boxe et de self-défense une fois par semaine. Il pense également à ses cours de tarot auxquels il pourra se consacrer davantage. Mais avant tout, il veut changer de domaine professionnel, il veut recommencer tout et reprendre un nouveau départ.

Il s’appuie sur le petit plan de travail à côté de la station d’emballage, devant lui un couteau, une petite urne servant à recueillir les commandes manuscrites. De sa main gauche, il tient la règle en bois servant à mesurer les dimensions des étiquettes et des sachets sous vide en vue de passer commande auprès de ses fournisseurs. De sa main droite, il tient une vieille pièce de deux euros (la première qu’il a eue en sa possession et qu’il garde en guise de porte bonheur). Tout semblait représenter les prémices d’une nouvelle existence.

Chapitre II
La Papesse

6)

Déjà huit heures de vol. Achille se penche en avant pour regarder au travers du hublot qui se trouve à sa droite. Il est assis au milieu d’une rangée de trois sièges sur l’allée droite de l’appareil. Il distingue, sous l’aile de l’avion, un épais matelas nuageux. Impossible de savoir à quelle distance cette masse cotonneuse se trouve vraiment. Elle s’étend à perte de vue sans laisser apparaître une seule parcelle de la planète qu’elle recouvre. L’horizon se perd dans une indicible lividité. Ce tableau fait penser à une représentation allégorique de certaines eschatologies. On s’attend presqu’à voir surgir un petit ange blond joufflu vêtu d’un linceul à la taille et rebondir de nuage en nuage en battant de ses petites ailes blanches et en souriant de toutes ses dents d’un éclat émaillé à faire mourir de jalousie toutes les speakerines de CBS.

Achille n’a pas pu dormir, tout au plus a-t-il pu somnoler. A sa gauche, un adolescent obèse est affalé sur son fauteuil : sur la peau de son visage bouffi, suintait une fine pellicule huileuse, graissant ses cheveux. Il se dégage une odeur aigre de transpiration sous ses aisselles. L’humidité du col de son sweet-shirt a retenu, comme des mouches sur un ruban enduit de colle, les miettes de son dernier croissant. De l’autre côté, se trouvait une sexagénaire aigrie, visiblement contente de quitter son environnement perfide pendant une dizaine de jours. Achille a les jambes endolories, confinées dans l’espace exigu qui lui est réservé. Il ne sait plus vraiment comment s’asseoir pour trouver un semi-confort. Impossible de se lever sans piétiner son voisin dormant à poings fermés. Pourtant, Achille ne pense plus qu’à s’étirer comme un serpent déplie ses anneaux. Par dépit, il prend son classeur dans lequel il a rangé toutes les feuilles qui lui ont été distribuées à son dernier cours de tarot. Il revoit certains symboles de couleurs, révise la signification des arcanes majeurs et repasse les associations de ses 22 cartes.

Contre toute attente, il y a pris goût. Pourtant incrédule, Achille s’y était intéressé après avoir écouté les commentaires troublants d’un ami proche.

Eddy, son meilleur ami, s’était rendu l’année dernière en consultation chez un tarologue très connu de la région liégeoise. Eddy avait toujours eu une attirance pour l’occulte. Il y était allé au début par curiosité, puis, au fur et à mesure de l’évolution de la lecture du jeu qui lui avait été distribué, il s’était montré de plus en plus perplexe. Quelques semaines après la consultation, il était allé raconter les commentaires du tarologue à Achille. Il savait que celui-ci était passionné par tout ce qui touchait de près ou de loin à l’interprétation des symboles. Eddy lui avait dit avoir été frappé par les détails que le consulté lui avait donnés sur son passé et sur ses propres traits de caractère. Pas possible, avait-il dit, que cela ait été une coïncidence, pas possible non plus que cet étrange personnage ait pu utiliser de quelconques talents de mentaliste. Sans lui avoir laissé d’indices, il avait pu deviner que son ex-femme avait récemment fait une fausse couche peu après l’avoir quitté, sans que celui-ci soit lui-même au courant au moment de la consultation. Troublé par ces confidences, mais dubitatif malgré tout, Achille avait voulu en savoir plus. Et quand il avait entendu parler d’un cours en plein centre de Liège, il avait décidé de s’y rendre par curiosité. Après avoir introduit sa candidature via internet, il avait reçu une réponse positive. Achille, ayant toujours été éclectique au niveau de ses passe-temps et hobbies, s’était dit qu’il allait encore rajouter une nouvelle expérience, même s’il était lui-même surpris de l’intérêt qu’il y portait. Mais, dès le premier cours, il s’était passionné pour l’histoire, l’interprétation des symboles et des couleurs du tarot, et ce dès la cinquième heure de cours. Marie-France enseignait son savoir à sa dizaine d’élèves dont Achille était le seul représentant de la gent masculine. Au début, elle enseignait une méthode de numérologie du tarot qui, avec le nom, le prénom et la date de naissance, pouvait retracer tous les traits de caractère, voire même plus, chez le consultant. Mais Achille, qui étudiait et relisait régulièrement ses cours, s’était trouvé une certaine sensibilité par rapport aux interprétations allégoriques. Un jour, en se trompant sur le calcul de numérologie, il était arrivé à révéler une partie de l’avenir de manière précise chez quelques personnes.

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