Poubelle's Girls

De
Publié par

« Joyeusement rythmé et bourré de dialogues truculents, Poubelle’s Girls plante trois beaux portraits de femmes sur fond de crise sociale et existentielle.
Le tout est vif, alerte, gentiment féministe et, surtout criant de vérité. »
Marianne Payot, L’Express.

Élisabeth peine à élever son fils et s’épuise en petits boulots. Paloma, en fin de droits, squatte les bancs publics. Les deux femmes se lient d’amitié et tentent d’oublier leur situation précaire dans le cocon apparemment rassurant d’une caravane déglinguée. La misère de leur quotidien les rattrape bientôt et les oblige à envisager de remédier à leurs soucis financiers en braquant à tout va... À l’autre bout de la ville, dans son cottage simili-hollywoodien, Blanche déprime sec et ne songe qu’à tuer son mari. Les deux pétroleuses vont fatalement croiser sa route dans des circonstances pour le moins dramatiques...

Jeanne Desaubry signe ici un roman d’une efficacité bouleversante mais irradié d’humour, d’émotion et de dialogues féroces. Paloma et Élisabeth sont assurément les cousines françaises de Thelma et Louise. Poubelle’s Girls est un roman noir, féministe (au sens le plus sympathique du terme) et revendicatif, diablement séduisant.

Le Prix du Balai de Bronze 2015 a été décerné à Jeanne Desaubry pour son roman Poubelle’s Girls chez LaJouanie Éditions.


Publié le : vendredi 13 novembre 2015
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782370470096
Nombre de pages : 240
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

JEANNEDESAUBRY

POUBELLE’SGIRLS

 

À Marthe Danel-Dobiecki,

poète et psychologue.

Prologue

Pierre est accroupi devant la cheminée. Pas de flamme, une braise piteuse prête à mourir.

– Saloperie de bois ! Saloperie de cheminée !

Il tend la main vers Blanche, sans un regard.

– Passe-moi le tisonnier.

Le salon de leur résidence secondaire est froid. L’humidité glaciale des murs pénètre les os. Depuis tout à l’heure, elle s’exaspère de la maladresse de son mari. Même pas capable d’allumer un feu. Blanche frissonne, attend impatiemment une belle flambée, pour sa chaleur, pour sa lumière.

Elle saisit la lourde tige de fer sur son support. Elle la lève. L’impulsion monte, fulgurante, le muscle se tétanise…

Pierre farfouille au cœur des vieilles cendres, s’époumone sur la misérable braise. Il souffle, souffle sur l’amorce d’un rougeoiement. Blanche s’effondre dans le fauteuil, s’enfouissant sous une couverture qui sent la vieille maison. Son bras vibre encore de l’élan brisé.

Elle savait déjà, depuis longtemps, qu’elle ne l’aimait plus. Elle sait maintenant qu’elle veut le voir mourir.

Elle veut le tuer. Elle va le tuer.

Il faut qu’elle le tue.

1

À la queue, comme tout le monde !

Pôle emploi.

Paul emploie.

Pot lent ploie. Poh ! l’emploi !

Élisabeth cherche les combinaisons possibles. Elle trompe son attente. Inutile de gâcher de l’énergie à s’énerver. La queue s’allonge derrière la grosse, là devant.

Elle regarde les frisons gras dans le cou. La veste de jogging informe sur une robe en synthétique, les boucles d’oreilles énormes, un truc en or de mama maghrébine, le henné. Une fatma affolée par les démarches ?

Quelle plaie ! Élisabeth doit être au collège dans une demi-heure. Depuis trois jours, elle remplace une fille malade. Des horaires en coupure. Le pire, c’est la cantine. Les mômes hurlent, se bousculent, et ce gâchis ! Les employés n’ont pas le droit de rapporter chez eux de nourriture, et quand elle voit ce qui se jette, ça la rend malade. En même temps, bien que la récup’ soit strictement interdite, Élisabeth jurerait bien que, dans les sacs plastique, les autres ne transportent pas que des courses perso. Elle guette le moment de s’y mettre à son tour. Avec les nuggets d’hier, elle avait de quoi faire au moins deux repas à Mathis.

La grosse, elle va arrêter de brailler ?

Élisabeth, lasse de poireauter, retire ses écouteurs. Il n’y a que ça qui la fasse tenir. Elle s’isole. Sinon elle craquerait, surtout ici, dans cette sorte de brouhaha glauque qui règne toujours. Un truc qui sent la peur. Alors, elle écoute de la musique. Aujourd’hui, c’est de la country. Ça la fait rêver, rappel du voyage aux États-Unis, en famille. Avant le divorce, les conneries de son ex, la débine. Mathis était petit, il ne s’en souvient pas. Il fait semblant devant les photos, mais il ne se rappelle pas vraiment.

– J’arrête pas de vous dire que j’ai plus le téléphone.

– Et moi, je vous répète que ces formalités-là ne se font pas au guichet. Il faut téléphoner pour prendre rendez-vous avec un conseiller. Je ne suis pas qualifiée pour vous donner ce rendez-vous !

La fille, derrière son comptoir, est en train de s’énerver. Élisabeth ne la connaît pas. Une nouvelle. De vilaines plaques rouges sur ses joues et son cou affichent son stress. Une panique hors de proportion, mais la grosse est du genre teigneux.

– Pas qualifiée ? Qu’est-ce que vous foutez là, alors, bordel ? Je suis qualifiée, moi, je peux le tenir votre guichet, et donner des rendez-vous. En plus, j’aurai pas de mal à recevoir les gens plus aimablement que vous, avec votre face de raie, là. Je veux voir votre responsable, vous m’entendez ! J’ai le droit de voir votre directeur.

– D’abord, c’est une directrice, et puis des droits, des droits. Vous n’en avez plus, des droits ! Vous êtes en fin de tous vos droits, là ! Vous n’avez que des devoirs ! Qu’est-ce que vous croyez ? Qu’on va vous laisser faire la loi, ici ?

La voix monte, monte dans les aigus. Les uns après les autres, les conseillers sortent des boxes, se portent auprès de la guichetière, ça commence à gueuler dans tous les sens. Élisabeth soupire. Ça y est, elle est en retard !

Sa conseillère la voit enfin, lui fait signe, on expédie vite fait la situation. Rien de nouveau, de toute façon, le nombre d’annonces se réduit chaque jour. « C’est la crise… » La crise. Kriz ! Grise, la crise. Élisabeth continue à chahuter le mot en cherchant sa voiture. Elle a encore oublié où elle l’a garée.

Ah, la voilà ! Et merde ! Un PV.

À l’arrêt du bus, la grosse est assise, mains croisées sur un sac informe, et étonnamment, elle qui braillait comme un putois il n’y a pas dix minutes, affiche un petit air satisfait. Élisabeth s’arrête, elle ne sait pas trop pourquoi, elles ne se connaissent pas.

– Il n’y a plus de bus à cette heure-ci, pas avant midi. Vous voulez que je vous remonte en ville ?

La femme la dévisage, curieuse, souriante, se lève, plus souplement que ne l’aurait cru Élisabeth.

– C’est sympa. Je veux bien. Vous étiez derrière moi tout à l’heure, je me trompe pas ?

Élisabeth s’étonne. Elle aurait juré que l’autre ne lui avait pas jeté un regard.

– Vous avez vu ? Je les ai bien fait chier, hein ! Je m’appelle Paloma.

Décidément, Élisabeth va de surprise en étonnement. L’autre n’est pas arabe, malgré le henné et les bijoux du désert. Elle n’a pas non plus l’accent du coin. Obèse, d’accord, mais la finesse des traits du visage, la fraîcheur du sourire en font une jolie femme en dépit des masses de graisse écroulées sous le synthétique.

– Moi, c’est Élisabeth.

Ensuite, elle ne sait plus quoi dire. Avant d’ajouter, embarrassée, sans trop savoir pourquoi :

– Je vous dépose où ?

– N’importe où en ville. De toute façon, si je n’ai plus de téléphone, c’est que j’ai plus où crécher non plus ! Ce salaud de proprio a fini par m’expulser. Alors, ici ou ailleurs. La gare, c’est bien. Ça permet de rêver qu’on va quelque part, faire quelque chose. Tu passes dans le coin ?

Le tutoiement surprend Élisabeth, qui en bégaie. Pour se donner une contenance, elle allume la radio.

« … car la rémunération des personnes touchant de « très hauts salaires » a augmenté de 1,35 % par an de 1996 à 2007, contre 0,6 % pour le salaire médian. » « La Bourse de Paris maintenant : en hausse raisonnable. En effet, après le sérieux dévissage de la période de crise, la place parisienne affiche un bilan trimestriel satisfaisant… »

– Putain, ferme ça, ou je te démonte ton autoradio, moi ! T’entends, non mais, t’entends ! Hier, c’était les bonus des traders ! J’en peux plus, moi, de ces pourris qui s’engraissent pendant qu’on claque du bec. Mets-nous plutôt de la musique. Dis-moi, poulette, tu roules à quoi ?

Ce moment-là reste gravé dans le souvenir d’Élisabeth.

Ensuite, elle a laissé Paloma devant la gare. Elle l’a regardée descendre de la voiture avec une énergie physique qui secoue son embonpoint.

– Merci, Princesse ! On se reverra sûrement !

Élisabeth s’est sentie redevable, elle.

Elle est arrivée en retard au collège, comme de bien entendu, et s’est fait engueuler. Comme prévu aussi.

Forcément, toute sa journée va être décalée, il faut qu’elle appelle la boulangère chez qui elle a des heures de ménage. Ça sent bon le pain frais, et en plus l’autre lui laisse le pain invendu, les croissants du matin, la viennoiserie durcie. Une obsession, la bouffe, quand on a un ado à nourrir. Et Mathis, avec ses pieds qui prennent une pointure tous les trois mois.

Cette boulangerie, c’est une aubaine. Mais, avec la vieille qui la surveille en permanence, c’est dur. Quand Élisabeth arrive, la boulangère fait sa caisse ; elle lui jette toujours des regards de soupçon, un air d’Harpagon couché sur sa cassette. Et du fric il y en a, même qu’elle en fait des sacs avec toutes les pièces, ça pèse, ça glingue-glingue. C’est une grosse boutique, bien placée. Pourtant, Élisabeth est payée au noir, trop contente encore de récupérer le pain rassis.

Ce soir, une fois de plus, elle rentre chez elle à la nuit tombée. Exténuée, les bras raidis de fatigue, les reins qui ne sont qu’une brûlure. S’allonger, s’allonger, elle n’en peut plus. Et Mathis qui va encore ronchonner parce qu’on bouffe toujours la même chose. En sourdine, pour survivre à la médiocrité : Purcell.

2

Rêveries

Pierre dépasse les autres voitures. Son plaisir, sa puissance. De temps à autre, Blanche regarde son profil à la dérobée. L’autoroute le happe, trou sans fond... Il suffirait qu’elle agrippe le volant, qu’elle tire un bon coup. À cette vitesse, la voiture crèverait le décor. Cinq, six tonneaux… Elle voit, elle la voit, la ferraille entassée, déchirée, la bouillie de cervelle répandue… Mais elle y passerait aussi, ce n’est pas le but. Blanche rêve, imagine, échafaude, sa nuque pesant sur l’appuie-tête. Forcément, tous ces plans la rendent distraite.

Les bouchons de retour de week-end se profilent. Blanche rêve, imagine, échafaude. Le paysage défile.

 

Il y a toujours la ressource de saboter la voiture avant qu’il n’aille seul à l’un de ses rendez-vous. Provoquer une fuite du liquide de freinage. Étudier la notice du véhicule, soulever le capot, ausculter le moteur. Internet, c’est magique. Sur le site d’une école d’ingénieurs, elle a trouvé les schémas de freins de toutes sortes de modèles. Comme ça, ça paraît simple. En vrai, ce n’est malheureusement pas du tout pareil que sur les croquis en couleur. En vrai, il faut se coucher sur le béton froid. En vrai, c’est dégoûtant là-dessous. Penser à mettre des gants. Et puis, il y aura sans doute besoin d’outils. Freins. Liquide. Fuite. Créer une fuite qu’il ne remarquera pas, qui paraîtrait naturelle, et qui soit efficace. Sauf que sa bagnole est truffée d’électronique. Il sera immédiatement prévenu s’il manque du liquide. Il faut que la fuite survienne alors qu’il aura du mal à y croire et qu’il sera lancé à pleine vitesse. Relecture de la notice : présence d’eau, ébullition, diminution de la capacité de freinage. Remplacer le liquide par de l’huile qui ne supporte pas la chaleur ? Huile de paraffine, celle de son régime ? De l’huile toute bête ? Couleur foncée ? Un peu de colorant alimentaire pour le verdâtre. L’idée est à mûrir. Réfléchir.

Pour accéder tranquillement à la voiture, il lui faut quoi ? Des conditions de tranquillité. Pas simple. Un moment où il est absent, mais où il aura délaissé sa sacro-sainte bagnole. Lors du jogging du milieu de semaine ? De combien de temps disposerait-elle ? Ça dépend du parcours. Alors le tennis du week-end avec Marc ? Possible, si son copain passe le prendre. Rares sont les fois où Pierre abandonne sa voiture. Monsieur est sportif, mais pour lui faire faire autre chose que « sculpter son corps »... Marcher, simplement, en regardant le soleil se coucher. Promener le chien qu’on n’a pas, parce que c’est « trop de contraintes ». Tu parles ! Pour qui elles sont, les contraintes, dans leur couple ?

Donc. Penser, peser, imaginer sans trêve toutes les précautions, toutes les conséquences du moindre geste. Parce que une fois qu’il aura fini sous un camion, encastré, écrabouillé, pas question qu’un malin, étiqueté expert d’assurance par exemple, commence à échafauder de drôles de questions dans sa cervelle.

 

***

 

Blanche revient à la cuisine. Il est là, rouge, encore essoufflé, en sueur, le T-shirt collé à la peau, buvant un verre d’eau. Grand parcours aujourd’hui ! Ses pectoraux bombés, son ventre plat. Il passe des heures et des heures à se contempler soulevant de la fonte, dans la glace de sa salle de muscu. Si ses clients connaissaient son insupportable narcissisme...

Il lui jette un drôle de regard.

– Qu’est-ce que tu fichais dans le garage ? T’es toute sale !

– Je cherchais le chat.

– On n’a pas de chat ! C’est quoi ce délire ?

Elle ne sait pas ce qui lui a pris de répondre ça.

– Le chat des voisins, il est entré dans le garage. Je voulais le chasser.

Elle n’a jamais sérieusement menti jusqu’à présent. À en juger par la mine de son mari, elle ne doit pas être très douée. Si elle veut mener à bien son projet, il va falloir qu’elle s’améliore. Blanche le regarde en face, un sourire désarmant sur les lèvres. Il en est tout décontenancé. Voilà, l’alerte est passée.

3

Caravane

C’est la seconde fois, cette semaine, qu’Élisabeth s’arrange pour passer à la gare. La première fois, il n’y avait personne. Enfin, il y avait du monde, mais elle n’avait pas vu celle qu’elle y cherchait.

Ce matin, Paloma est là. Dans la salle d’attente. Jambes croisées, maquillée, ongles faits, la revue qu’elle tient sur ses genoux sert de leurre. Vieux numéro. Repêché dans une poubelle ? Elle dort, tête en arrière, bouche ouverte.

Elle porte une robe plutôt coquette en comparaison de la tenue de l’autre jour, mais c’est trop petit d’une taille, ou deux, comme tout ce qu’elle met.

– Salut, Princesse.

Élisabeth sursaute. Elle ne s’en est pas rendu compte, mais tandis qu’elle l’observait, l’autre a ouvert les yeux, et la dévisage en retour, l’air joyeux et curieux à la fois.

– Salut.

– Tu me cherchais ?

Les voilà au café. Pas vraiment les moyens de s’offrir un petit dèj café-tartines. Élisabeth tend un croissant de la veille à Paloma, qui le trempe, l’engloutit, avec un sérieux qui s’éclaire, sur la fin, d’un grand sourire.

– Merci !

– Tu arrives à dormir, dans la salle d’attente ?

– Pas vraiment, enfin, pas la nuit. La nuit, je marche. Vaut mieux… J’ai trouvé un truc pour mes affaires. C’est ma belle-mère, enfin mon ex, qui paie le garde-meubles. Y a encore des affaires de son fils dedans et c’est une sentimentale. Le con ! Crever du sida. Ils m’ont virée quand j’ai essayé d’y pieuter. Dommage. Je dors le jour, c’est plus peinard. Quand les flics de la brigade ferroviaire viennent pas nous emmerder.

Paloma sourit, mais pas jusqu’aux yeux. Sourcils froncés, bouche pincée, elle récupère des miettes de croissant dans sa soucoupe. Elle donne un coup de menton vers la télé, allumée sans le son, trônant dans un coin de la salle.

– T’as vu ces salopards de la pétrochimie ? Ils continuent à s’en mettre plein les fouilles pendant que ça fuit tant et plus dans le golfe du Mexique. Des mois que ça dure ; ils ont tout bousillé. Ça, ça me rend dingue. Plus que d’être obligée de prendre ma douche à la gare.

Élisabeth commence à se demander ce qu’elle fiche là. Elle ne sait pas trop quoi dire, le silence s’installe. Paloma se recule sur sa chaise, la regarde, détendue.

– T’as du boulot, toi en ce moment ?

– Un peu. Des heures à droite à gauche.

– Pas de CDI ?

Elles éclatent de rire en même temps. CDI, mot magique, rêve inatteignable, mirage.

Élisabeth raconte. Elle commence par ses heures au collège, prolongées jusqu’au retour de la titulaire qui, dixit ses collègues, n’a pas encore eu ses trois mois d’arrêt maladie cette année. Elle continue avec la boulangerie, expliquant et s’excusant d’un seul coup d’épaule pour le croissant rassis. Elle finit avec le deux-pièces trop cher, mais comment faire autrement, elle veut que Mathis ait sa chambre à lui, et puis ce gamin et son appétit effarant. Elle s’arrête, stupéfaite d’avoir parlé si facilement. Ce n’est pas son habitude, les confidences.

Comme pour rétablir l’équilibre, Paloma raconte à son tour un passé de femme de garagiste, au foyer mais pas mariée, pas de gamin non plus, le secrétariat, les factures, les commandes, et puis les galères, la maladie de son mec, les clients perdus, les consultations à l’hosto. La claque dans la gueule quand elle comprend que ce sale con a chopé ça avec des putes, et puis la découverte, un jour, de sa séropositivité à elle. Son traitement, la pneumonie du con qui fait d’elle une veuve sans l’être, les galères…

– Pour l’électricité, si tu te démerdes bien, tu as quelques mois avant qu’ils coupent. Tu peux ruser, de coup de fil en excuses, surtout si tu te fais aider par une assistante sociale pas trop conne. Tu me diras que ça ne fait jamais que reculer. Pour le téléphone, tu peux avoir un truc à carte, ça évite d’être coupée de tout. Mais quand t’as vraiment personne, alors tu finis quand même à la rue. À la gare.

– Ta belle-mère ?

– Faut pas trop lui en demander quand même…

Élisabeth ne sait plus trop quoi dire. Ou plutôt, elle ne sait pas comment le dire.

– Avant, j’avais deux heures tous les jours chez un petit vieux. Il est en maison de retraite maintenant. Les enfants en avaient assez de s’en occuper. Monsieur Armand. Il m’avait passé ça.

Élisabeth ouvre la main. Son poing est resté fermé dessus tandis que Paloma se racontait. Une petite clef. Elle la dépose, métal tiède et doré, entre les reliefs de croissant.

– Faut pas fumer ici !

Le cri du bistrotier prend Élisabeth par surprise. Elle sursaute. Paloma, qui vient d’allumer une cigarette, souffle en l’air, façon locomotive à vapeur. Elle ne se donne pas la peine de regarder vers le comptoir.

– Viens, on se casse.

Élisabeth ramasse la petite clef, compte soigneusement la monnaie, ne laisse pas de pourboire. Elles sortent au soleil. Paloma fait tourner ses épaules, l’air soudain fatigué.

– Y a un banc au coin. On n’a qu’à se poser. T’es pressée ?

Paloma attend patiemment la suite de l’histoire. Elle fume comme une dame, la cigarette tout au bout de ses doigts. De près, Élisabeth voit que le vernis a été mal étalé, qu’il est déjà écaillé. Ça la rend inexplicablement triste. Séropositive… Comment fait la femme, à la rue, pour se soigner ? Comment demander ? Elle s’empêtre dans son propre silence.

– Je t’ai pas demandé. Tu fumes ?

Le paquet est écrabouillé. Élisabeth sent que Paloma lui fait un vrai cadeau, elle voudrait accepter.

– J’ai arrêté.

Elle s’interrompt avant d’ajouter que son budget a décidé pour elle. Paloma hoche la tête sans commentaire. Élisabeth se sent mal, impression de l’avoir offensée.

– Quand tu penses que ces salopards de fabricants de clopes, ils subventionnent des fouilles en Italie et en Égypte. Ils se donnent bonne conscience. T’es déjà allée sur leur site ? Faut voir leur com’. Des bienfaiteurs de l’humanité. Et ils ajoutent des trucs dans le tabac pour te rendre dépendant ! Pourris !

Élisabeth ne sait quoi répondre, elle secoue la tête. Ce n’était peut-être pas une bonne idée. Cette femme n’a l’air d’avoir besoin de personne. Rien ne transparaît de sa maladie. En rogne contre le monde entier, plus informée qu’elle. Pas du genre à réclamer de l’aide. Élisabeth baisse la tête, rassemble son courage, mais l’autre la devance, d’une voix douce, tandis qu’elle jette son mégot au loin.

– Bon alors, cette clef ?

– C’est pour toi, enfin… si t’en veux.

– La clef de quoi ? Du paradis ?

La grosse femme rit, et son visage rajeunit de dix ans, deux fossettes creusent ses joues, on devine la beauté ensevelie sous la graisse.

– Une caravane. Enfin, elle a plus de roues, elle bouge plus, dans un jardin, tu vois. À la sortie de la ville. Après le supermarché, sur la route de Saint-Vérand. Un ancien verger.

Élisabeth tend la petite clef, couleur bronze, qui attrape un rayon de soleil quand elle tombe dans la paume grassouillette de Paloma.

– Ça t’intéresse ? Tu sais, il y a le bus qui passe toutes les heures pour venir en ville. Tu serais chez toi.

– Pourquoi t’y vas pas, toi ?

– Moi, je peux pas. Y a mon fils. Il est grand. Je peux quand même plus le prendre dans mon lit.

Paloma ne dit rien. Elle regarde de l’autre côté de la place. On est samedi. Place de la mairie. Fourgonnettes de fleuristes. Encore des cons qui vont se marier, foutre en l’air un fric pas possible : fleurs, fringues, bouffe. Les belles-familles qui vont se regarder en chiens de faïence. La viande soûle ce soir, tout ça pour finir par un divorce dans trois ans. Vérité statistique.

– Il veut un loyer, ton vieux ?

– Non, non. Il me l’avait passée comme ça, pour que j’y aille en week-end, qu’il disait. Lui, il allait jardiner pour échapper à sa bonne femme, alors il s’était aménagé ce truc, cette… planque. Après, sa vieille est morte, et il a commencé à trouver la terre bien basse. Aujourd’hui, il a tout pour faire un centenaire. C’est la tête qu’a fichu le camp. Alzheimer. Je crois que personne n’est au courant pour ce bout de terrain, la caravane et tout ça.

Élisabeth a l’impression désagréable de plaider. Elle a envie de planter l’autre, là, de la laisser se débrouiller. Pourquoi elle aiderait une fille qui n’a rien demandé, qu’elle connaît à peine ?

Paloma reste muette, obstinément de profil. Élisabeth, de plus en plus mal à l’aise, prête à filer, comprend enfin ce silence buté en voyant une larme briller au bout des cils. Une seule, vite essuyée. Elle baisse immédiatement son regard vers ses pieds, terrifiée par l’irruption de cette intimité.

Trompette d’un nez qu’on mouche.

– Ouais, ben je sais pas quoi te dire. C’est sympa. Mais je comprends pas bien pourquoi tu fais ça pour moi.

Elle a vite récupéré, la grosse. Elle attaque de nouveau, la voix même pas mouillée par la larme de tout à l’heure. Élisabeth aurait-elle rêvé ?

– Tu veux quoi, en échange ?

Élisabeth secoue la tête. Rien, elle ne veut rien. Rendre service à plus mal barrée qu’elle. L’autre, avec ses galères, c’est elle, en pire. Oui, ça pourrait être elle, avec encore un peu moins de pot. Oui, elle, dans un an, demain. Une femme comme elle, en galère, comme elle. Comme elle.

Et puis cet élan, dans le désert qu’est sa vie affective. Un coup de foudre en amitié, c’est un truc possible, ça ? Elle ne s’était jamais posé ce genre de question. Elle a envie que l’autre devienne son amie, elle a envie de la voir sourire quand elle débarque. Elle mesure d’un coup sa solitude ces dernières années.

 

***

 

– Personne n’est venu depuis un moment.

– Ouais, je vois ça.

Océan de mauvaises herbes, le portail cadenassé, la chaîne rouillée, des chardons dans le chemin, des graminées sèches en pagaille.

Après le portail, Élisabeth bataille avec la porte. Ça a joué. Le toit de la vieille caravane est vert de mousse, la porte, les parois sont gondolées. C’est peut-être plus très étanche, là-dedans.

– Besoin d’un bon coup de propre.

– Ouais… je vois.

Des crottes de souris. Des feuilles au sol. Un voile de poussière, des rideaux de dentelles grisées de vieillesse. Un panier en plastique sur la table. Des fleurs en tissu sur un petit frigo à la porte ouverte. Un calendrier des Postes, vieux de cinq ans. Pas de chambre, un tout petit cabinet de toilette. Panique d’Élisabeth. Est-ce que la porte est seulement assez large pour laisser passer Paloma et ses vagues de chair cascadant sous le synthétique ?

Pour s’occuper, elle ouvre les robinets, essaie les boutons de lumière. L’eau coule un peu marron. Comment ça se fait que la lumière marche encore ? Papy Armand n’aurait pas fait un branchement sauvage ? Si ? Élisabeth ouvre les placards. Tout est là, comme si le petit vieux allait revenir prendre le café après avoir sarclé ses plates-bandes.

– Y a des draps et des couvertures dans le placard, là. C’est un clic-clac, ça, t’as vu ?

– Ouais, je vois.

Elle va lui répéter « ouais, je vois » encore combien de fois ? Élisabeth essaie de rester calme, de ne pas tourner à l’agent immobilier hystérique.

– C’est calme, tu sais, t’es au bout du chemin.

Pas de réponse. Paloma s’est laissée tomber sur le canapé, les ressorts crient, la caravane semble pencher un peu. Élisabeth ne sait plus quoi dire, elle passe d’un pied sur l’autre, mal à l’aise. Il faut qu’elle reparte, elle travaille dans une heure.

– Je te remmène en ville ? Il faut que j’y aille, moi.

– Tu sais quoi ?

Paloma se rejette en arrière dans le canapé, tapote le coussin de part et d’autre du creux avachi.

– Je crois que je vais me plaire ici, Princesse. Je m’installe. Je vais me débrouiller, je te retiens pas. Passe prendre le café un de ces quatre. La classe. Ma première invitation !

4

Un sourire

Pierre n’en revient toujours pas. L’embouteillage, la radio, sa voiture qui ronronne. Son cocon. Mais aujourd’hui, sa sérénité matinale lui fait défaut. Pour un peu il se parlerait tout seul.

Elle m’a souri. Je ne rêve pas, elle m’a souri. C’est bien ça !

Il m’a fallu plusieurs jours pour me rendre compte de l’anomalie. Quelque chose qui me tracassait, mais je n’arrivais pas à mettre la main dessus. C’est en voyant cette vieille renfrognée de Madame Ledû me sourire que l’illumination m’est venue.

Blanche a souri en me regardant.

Déjà, Marc, l’autre jour. On se croise accidentellement au supermarché. Dieu sait que faire les courses à deux est un pensum exaspérant, mais j’essaie de garder des trucs à faire en couple. Conseil que je donne à n’importe lequel de mes clients quand ils viennent parler divorce. Marre des procédures qui tombent à l’eau « parce que finalement on s’est parlé ». Moi, en Tedeschi, veste sport, pantalon à pinces, mocassins, elle, en jogging ridicule, rosâtre, ou mauve, une couleur de meuf, je ne sais pas trop. Moche. Un vieux truc en velours râpé qui la serre un peu. Elle n’aurait pas grossi, d’ailleurs ?

Et là, juste devant nous, à la caisse ? Devinez qui ? Marc, bien sûr. Il lui fait son truc du gentleman, lui que je sais capable de s’envoyer douze bières, pissant sous lui à la dixième. Et, hier :

– Ton épouse est fantastique.

J’ai cru qu’il se fichait de moi. Mais non, pas du tout. Il m’a dit ça dans le vestiaire, en se passant une nouvelle embrocation. L’odeur. Rien que l’odeur, un voyage.

– Fantastique ? Je n’en revenais pas. Fantastique en quoi ?

– Elle a une classe folle. Même en tenue décontractée !

Ah ! Il a remarqué que c’est une souillon, et il a trouvé cette façon de me le dire. C’est ce que j’ai pensé au début. J’ai continué à me préparer. Mais il a poursuivi, presque rêveusement :

– Fantastique, quoi ! Jolie, souriante. Une belle femme, avec de l’allure. Tu m’en voudras, si je tente ma chance ?

Là, j’en suis resté baba. Se faire ma femme ! Et puis quoi encore ? Ma secrétaire, mes stagiaires, des copines d’un soir, passe encore, mais ma femme ! Faut quand même pas pousser. Il a ri de ma stupéfaction.

– Eh, zen, mec ! Je déconnais. Mais tu m’étonnes ! Après ce que j’ai entendu, et ce que j’ai vu… je pensais que tu t’en fichais complètement.

S’en moquer. Oui, sûrement. Je m’en tape. Ou plutôt, je ne me la tape plus depuis longtemps. Enfin, une fois de temps en temps, ce qu’il faut, quoi. Elle ne dit rien, polie, efficace, elle me masse vigoureusement, elle ouvre les cuisses, et voilà. La machine marche toujours. Je pense aux gros seins de Gilda, ma première pute, pas plus compliqué que ça !

Elle m’a souri, comme au début, droit dans les yeux, une lumière.

Je ne comprendrai jamais rien aux femmes. Le temps me les rend toujours plus obscures. Le mystère de leurs entrailles ?

5

Cachottier !

Sa voiture a des hoquets inquiétants. Mauvaise carburation ? Des cochonneries au fond du réservoir ? Élisabeth monte le son. Le Stabat Mater, cette partie-là, précisément, l’émeut toujours profondément. Pergolèse, mort à vingt-cinq ans. Comment il pouvait savoir ce que c’était d’être mère ?

 

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant