Poupées

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Trois textes brefs, Samskila, Poupées de cire et Mitsou, sont réunis par une même tension qui va de l'étrangeté au paradoxe jusqu'à l'expérience de la perte. En annexe, La Morale du joujou de Baudelaire.
Publié le : mercredi 30 octobre 2013
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EAN13 : 9782743626419
Nombre de pages : 96
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Présentation
Ces trois textes brefs,Samskola, Poupées de ciree tMitsou,de Rainer Maria Rilke, sont réunis par une même tension qui va de l’étrangeté au paradoxe jusqu’à l’expérience de la perte. Cette tension omniprésente est aussi celle qui oppose la vie à l’artifice, la liberté aux conventions, la créativité et la reproduction, le monde adulte et cette « part d’enfance » tant vantée chez Bernanos quand elle ne disparaît pas chez la « grande personne ». Cette tension se retrouve enfin dans l’essai de Baudelaire intituléLa Morale du joujou(1853), reproduit en annexe.
Cet ensemble est un hymne à la liberté qui n’a pourtant rien de naïf car Rilke sait que la liberté n’est pas un dû mais une conquête parfois dangereuse pour qui n’y est pas préparé.
Titres originaux :Samskola(1905) ;Zu den Wachs-Puppen von Lotte Pritzel(1914) ; Mitsou(1920) ;La Morale du joujou(1853)
ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES 106, boulevard Saint-Germain 75006 Paris www.payotrivages.fr
Couverture : © Leemage
© 2013, Éditions Payot & Rivages pour la présente traduction
ISBN : 978-2-7436-2641-9
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Avant-propos
Se répondant l’un l’autre, se provoquant parfois, les quatre textes réunis dans ce recueil parlent de l’enfance chacun à leur manière mais aussi de façon complémentaire. Trois sont de Rilke, le dernier est de Baudelaire. Samskola (1905) est la description d’une école en Suède, qui « ne sent pas la poussière, l’encre et la peur » où les professeurs apprennent autant que les enfants car on n’y enseigne pas des matières séparées mais « l’avenir ». Le texte intituléPoupées de cire (1914) part d’un témoignage sur le travail de l’artiste Lotte Pritzel que Rilke a rencontrée à Munich en 1913. Il s’interroge alors sur ce qu’il appelle l’âme des poupées et la mystérieuse ambiguïté de leur présence.Mitsouest la préface à un recueil de (1920) dessins du jeune Balthus qui, à douze ans, a raconté par une succession de gravures son histoire avec un chat trouvé qu’il a appelé Mitsou. Un an après son apparition, le chat disparaît comme il était venu. Les dessins du jeune garçon conjurent cette absence. Le texte de Rilke, le premier écrit en français (« J’ai pris plaisir à écrire quelque chose en français, pensé en français, sans que rien en fût traduit à partir d’une intuition en allemand… ! »Lettre à Nanny Wunderly-Volkart) met en relief l’énigme que représente cet animal présent et absent. Ces trois textes sont réunis par une même tension qui va de l’étrangeté au paradoxe jusqu’à l’expérience de la perte : perte de l’enfance, fin d’une relation étrange avec un animal étrange – le chat –, comme est étrange la figure paradoxale de la poupée, comme est paradoxale cette nouvelle école en Suède où les enfants apprennent la « vraie vie ». Cette tension omniprésente est aussi celle qui oppose la spontanéité à l’artifice, la liberté aux conventions, le travail et la créativité à la reproduction de modèles. Elle se retrouve dans l’essai de Baudelaire intituléLa Morale du joujouqui oppose « l’admirable promptitude » des enfants à la lancinante (1853), délibération des « hommes dégénérés ». Ensemble, ces quatre textes, qui font redécouvrir de façon virtuose ce que l’on croyait banal et connu, s’inscrivent dans le rejet de la vie bourgeoise initié par le romantisme et insistent sur la place accordée à l’enfant considéré comme un être qui n’est pas corrompu par la société et ses contraintes parfois absurdes. En ce sens, ce recueil est un hymne à la liberté. Il n’y a pourtant rien là de naïf car le poète sait que la liberté n’est pas un dû mais une conquête parfois dangereuse pour qui n’y est pas préparé, à la différence de la liberté « magique », naturelle et évidente incarnée par le chat.
Pour Baudelaire comme pour Rilke, l’une des caractéristiques de l’enfance est son rapport avec un monde particulier, à la fois factice et terriblement vivant : le monde des jouets, univers d’objets inanimés qui miment l’univers des grandes personnes : « Il y a dans un grand magasin de joujoux une gaieté extraordinaire qui le rend préférable à un bel appartement bourgeois. Toute la vie en miniature ne s’y trouve-t-elle pas, et beaucoup plus colorée, nettoyée et luisante que la vie réelle ? On y voit des jardins, des théâtres, de belles toilettes, des yeux purs comme le diamant, des joues allumées par le fard, des dentelles charmantes, des voitures, des écuries, des étables, des ivrognes, des charlatans, des banquiers, des comédiens, des polichinelles qui ressemblent à des feux d’artifice, des cuisines, et des armées entières, bien disciplinées, avec de la cavalerie et de l’artillerie », écrit Baudelaire dansLa Morale du joujou. Le monde des jouets est un monde en réduction, à la taille des enfants, monde d’initiation où ils font leurs premières armes en se confrontant à la vie, alors qu’en réalité ils ne font que se confronter à eux-mêmes, car le jouet est inanimé, ne vivant que du souffle que lui donne l’enfant qui le manipule, avec ce paradoxe que le plus beau des jouets peut parfois inhiber l’imagination au lieu de la stimuler : autre expérience de la vie où la trop grande beauté peut pétrifier. C’est ainsi qu’un rat dans une cage peut séduire davantage que le plus beau des pantins. C’est ainsi qu’une simple chaise peut servir de diligence mieux que n’importe quel modèle réduit. Telle est la vraie magie du jouet : il accepte toutes les vies pourvu qu’on
l’investisse de sa propre vie. Il est la première rencontre qui demande un engagement, alors que l’amour des parents est (généralement) donné sans qu’on le réclame. Parmi ces jouets, il en est un qui se distingue de tous les autres, c’est la poupée. Par son apparence, la poupée rappelle l’humain. Ces imitations de personnes qui ressemblent à des totems jouent un rôle particulier, à la fois confidentes et ennemies. Rilke souligne leur ambivalence dans son texte intituléLes Poupées de cire de Lotte Pritzel. Lotte Pritzel était une artiste allemande née à Breslau en 1887, qui s’était fait un nom en confectionnant d’étranges petits personnages filiformes habillés de tulle et de soie. Immobiles de trop de désir, trop ténues pour être retenues, ces « poupées adultes » semblent voleter comme des phalènes cherchant une lampe où venir se brûler. Charmé par leur grâce, comme Kleist l’avait été par les marionnettes, Rilke prend prétexte de ces figurines pour faire le procès des poupées de l’enfance qui, à ses yeux, sont loin de n’être que charme, diversité et gaieté. D’emblée, Rilke parle des « grosses poupées d’enfants aux allures immuables », lourdes et inertes, sans grâce et surtout dépourvues de toute imagination. Traînées de lit à barreaux en lit à barreaux, de colères en joies, d’ennui en détestation, elles sont alourdies par une tare irrémédiable, même si elles sont nécessaires au développement de l’enfant : elles n’ont pas d’âme à la différence des poupées de Pritzel. « Mais où est l’âme ? » interroge Baudelaire en parlant de ces poupées éventrées par les enfants à la recherche de la magie qu’elles dégagent. Rilke répond à cette question en se plaçant aussi sur le même plan de la rupture et en évoquant la faille, extérieure aux choses mais qui, tel un refuge, fait deviner l’âme des choses. Dans une lettre (en français) à Balthus de février 1921, il écrit : « Il y a nombre d’années, j’ai connu au Caire un écrivain anglais, Mr Blackwood, qui, dans un de ses romans, émit une assez gentille hypothèse ; il prétend là que, toujours à minuit, il se fait une fente minuscule entre le jour qui finit et celui qui commence, et qu’une personne très adroite qui parviendrait à s’y glisser sortirait du temps et se trouverait dans un royaume indépendant de tous les changements que nous subissons ; à cet endroit sont amassés toutes les choses que nous avons perdues, les poupées cassées des enfants, etc., etc. » Or ce royaume secret est justement celui des chats, eux qui ne sont jamais où on les attend, eux qui disparaissent comme ils apparaissent, distants par leur présence même : « Peut-être nous opposent-ils, en nous fixant, tout simplement un magique refus de leurs prunelles à jamais complètes. » Le chat est l’ombre de la fuite qui traverse la vie, il est la faille en mouvement qui abolit la possession. On peut posséder un jouet, une poupée, un chien même, on ne peut posséder un chat qui vit de son refus de nous.
Ce n’est pas la quête du paradis perdu de l’enfance qui innerve ces quatre textes, c’est le désir de redonner à « la part d’enfance », si chère aussi à Bernanos, la place qui lui revient. L’enfance n’est pas un état idéal, elle est faite pour être abandonnée afin d’être mieux retrouvée, différemment, comme le dit paradoxalement Rilke à propos de la disparition du chat : la perte affirme la possession, elle n’est qu’une « seconde acquisition, toute intérieure cette fois et autrement plus intense ». Perdre l’enfance et la retrouver, ce n’est pas simplement devenir grand à l’égal de ceux qui « n’ont plus rien d’autre que d’être grand »(Quatrième élégie), c’est un acte d’amour pour soi et pour les autres. Telle est peut-être l’une des définitions de l’utopie.
Pierre DESHUSSES
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