Professeur singe suivi de Le Bébé aux cheveux d'or

De
Publié par

Professeur Singe. Wang San est un professeur d’université, du genre malingre, distrait et myope. Son épouse, ancienne joueuse de volley, prend parfois son visage pour un ballon. Ce matin-là,elle l’envoie en ville chercher de quoi nettoyer la maison. La traversée de l’avenue est un effroyable cauchemar. Passant devant un grand panneau publicitaire sur lequel figure un singe joyeux, le professeur, aussitôt, se change en singe. Le narrateur, ami du couple, tire une courte morale de l’incident… et l’histoire rebondit avec les tentatives désespérées de l’épouse pour redonner forme humaine à son mari. Quel rude chemin devra-t-elle parcourir ?Le bébé aux cheveux d’or. Une vieille femme aveugle vit à la ferme avec sa toute jeune bru. Son fils, militaire grognon et renfermé, est au loin, dans sa caserne, et ne se préoccupe guère de la jeune femme. Ne l’a-t-il pas épousée pour qu’elle s’occupe de sa mère ? Un grand jeune homme aux cheveux jaunes vient aider la bru aux travaux des champs et la séduit. Le mari revient et chasse l’amant. Mais le ventre de sa femme s’arrondit déjà. La vieille sait bien, elle, que les enfants arrivent où ils veulent et comme ils peuvent…Deux fables sur la famille, les contraintes sociales et politiques de la Chine rurale de la fin des années 1980. Deux histoires d'amour incroyables, inattendues, drôles et tragiques, où les sentiments se cachent sous le burlesque et l'ironie.Mo Yan est né en 1955 dans le Shandong. Universellement reconnu, il a reçu le Prix Nobel de littérature en 2012. Les Éditions du Seuil ont publié une quinzaine de titres, dont Le Veau suivi de Le Coureur de fond en 2012 et Le Clan du sorgho rouge en 2014.Traduit du chinois par François Sastourné et Chantal Chen-AndroBiographie des traducteurs (pour le rabat)François Sastourné est diplômé en chinois de l'Institut national des langues et civilisations orientales. Parallèlement à sa carrière de diplomate en Asie, il a traduit une dizaine de romans, dont Le Veau suivi de Le Coureur de Fond de Mo Yan (Seuil, 2012).Chantal Chen-Andro a été maître de conférences en littérature chinoise à l’Université Paris VII. Elle a traduits de nombreux romans de Mo Yan, notamment Le Supplice du santal (Seuil, 2006) et Grenouille (Seuil, 2011).
Publié le : jeudi 7 mai 2015
Lecture(s) : 0
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021242898
Nombre de pages : 250
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Ce livre est édité par Anne Sastourné Professeur singe 幽默与趣味 Titre original : Youmo yu quwei, Première publication : Tianjin, revueXiaoshuojia, 1992. 莫言 © Mo Yan, , 1991 Le Bébé aux cheveux d’or 金发婴儿 Titre original : Jinfa Ying’er, Première publication : Nankin,Zhongshan magazine, 1985. 莫言 © Mo Yan, , 1985 ISBN 978-2-02-124289-8 © Éditions du Seuil, mai 2015, pour la traduction française
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
www.seuil.com
PROFESSEUR SINGE
traduit du chinois par François Sastourné
CHAPITRE I Drolatique
Par un dimanche torride, vers midi, le professeur Wang San, du département de lettres chinoises de l’Université de la ville, penché sur le petit bureau dans son appartement du cinquième étage d’une barre d’immeuble du campus, rédigeait quelques articles du volume intitulé « Styles poétiques et lyriques » duGrand dictionnaire de poésies et chants chinois. Un ami le lui avait proposé, histoire de lui faire gagner un peu d’argent. Il venait de finir l’article sur le style « majestueux » et attaquait celui consacré au « baroque ». Ce terme peut se définir ainsi : insolite et fabuleux. C’était un style plutôt rare dans la poésie classique. Les poèmes de ce style exprimaient l’étrangeté, l’absurdité, le surréel… Soudain, une main poisseuse lui donna une tape sur la nuque. Il sursauta et renversa son encrier : l’encre bleue coula le long du pied de la table jusqu’au sol. L’appartement, une pièce d’à peine douze mètres carrés, était meublé d’un lit à deux places, d’un réfrigérateur, d’un téléviseur, d’un canapé, d’un lit d’enfant, d’un petit bureau, d’une grande armoire, plus quelques bricoles comme des jouets d’enfant. Il était plein comme un œuf : l’encre risquait de tacher quelque chose. C’était sa femme qui lui avait tapé sur la nuque. Wang San était un petit maigre du nord du Jiangsu, sa femme, grande et grosse, venait du Shandong. Ancienne joueuse de volley-ball, elle était, avant sa retraite, seulement grande, pas grosse, et puis elle avait enflé de façon terrible, surtout après la naissance de leur fils : chaque nuit, le vieux lit à ressorts à moitié cassé gémissait de douleur sous son poids. Comme c’était l’étudiant Wang San qui avait jadis poursuivi la volleyeuse de ses assiduités, avec acharnement, aujourd’hui encore le professeur d’université éprouvait pour la prof de gym du Centre sportif la crainte révérencielle que l’on voue à une tigresse. Chaque fois qu’il se tenait face à elle, il se sentait minable, rabougri, tel un singe : les jambes pliées, les bras pendants, comme s’il était plus difficile de se tenir sur deux jambes qu’à quatre pattes. Pour être juste, la chute de l’encrier n’était pas de sa faute, mais il tremblait de tout son corps, le dos courbé en forme d’hameçon, les yeux levés vers les seins de sa femme, gros comme des ballons de volley, et vers son visage écarlate, rond comme la lune. Il posa son regard sur le duvet au-dessus de ses lèvres, qui ressemblait fort à de la moustache, et demanda craintivement : – Pourquoi tu m’as tapé ? – J’allais te demander de venir avec moi aux toilettes pour que tu me frottes le dos. Tant pis, va donc acheter une vadrouille, répondit-elle. Wang San enjamba prudemment la flaque d’encre, et se faufila devant sa femme. – Attention en traversant la route, ne te fais pas écraser ! Il trouva cette recommandation, lancée dans son dos, rafraîchissante. L’image fugace de la superbe championne de volley-ball d’antan lui apparut, et il ne put s’empêcher de secouer la tête. Ils habitaient au bout du bâtiment et, pour parvenir à la cage d’escalier, il fallait franchir dans le couloir de multiples obstacles constitués de bonbonnes de gaz, de vaisseliers et de vieux cartons. Il y flottait un remugle où se mêlaient l’ail, l’oignon et la tomate pourrie, dans un vacarme assourdissant de bébés qui pleuraient, d’épouses qui criaient, de radios qui chantaient. La lumière était faiblarde. Ce couloir, éclairé en plein jour, était pourtant aussi sombre qu’un tunnel. Après soixante marches d’escalier et six virages, Wang San arriva enfin au bord de l’avenue. Le soleil brillait si fort qu’il avait du mal à ouvrir les yeux. Il porta sa main au-dessus de ses lunettes en guise de pare-soleil et, profitant de ce peu d’ombre, ouvrit l’œil et chercha le passage zébré. C’était à la campagne qu’il avait appris à mettre sa main ainsi, à l’horizontale ; lorsqu’il avait fait la connaissance de la volleyeuse, elle se moquait de lui en disant qu’il ressemblait à Sun Wukong, le Singe pèlerin duVoyage vers l’Ouest, et elle lui avait demandé de perdre cette habitude. Il avait essayé de s’en défaire, sans y parvenir. Ainsi, la main en visière, les jambes arquées, le dos voûté, le cou tendu en avant, le menton relevé, il avait assurément quelque chose du singe. Lorsqu’il eut trouvé le passage zébré, il regarda à gauche puis à droite et, comme il ne semblait pas y avoir de voitures, s’engagea timidement. Il n’avait pas fait trois pas qu’il entendit un rugissement jaillir de la guérite voisine :
– Halte-là ! Il ne put réprimer un frisson et s’arrêta tout net, tirant par habitude la tête en avant de façon exagérée, comme un cheval efflanqué essayant d’attraper du foin. Deux policiers en uniforme blanc dans un tricycle à moteur avec fanion rouge passèrent en trombe devant lui. Il mit sa main sur sa poitrine et sentit son cœur battre à tout rompre, tel un lièvre poursuivi par un chien de chasse. Il voulut se dépêcher de traverser et atteindre l’autre côté pour se rendre à la droguerie et accomplir la tâche que lui avait confiée sa femme, mais à peine eut-il avancé un pied qu’il entendit de nouveau rugir : – Halte-là ! Il ramena précipitamment son pied en arrière, se redressa, s’étirant vers le haut, pour se faire le plus mince possible et ne pas gêner la circulation. De la guérite, une voix cria : – Vous, là, le type à lunettes ! Il toucha ses lunettes et se retourna pour regarder, inquiet, en direction de la guérite. Un policier costaud, l’air bougon, lui criait quelque chose, agitant une main gantée de blanc qui semblait lui faire signe de venir vers lui. Ses jambes se mirent à trembler. Les yeux rivés sur cette main, incapable de résister à son injonction, il commença à se diriger, tout quinaud, vers le policier. Il n’avait pas fait deux pas qu’un cri lui claqua aux oreilles, comme l’explosion d’une mine : – Halte ! Oui, vous, là, le type à lunettes ! Il s’arrêta pile, et vit un cortège de voitures de luxe foncer devant lui. Vroum – une Toyota Crown – vroum – une Mercedes – vroum – une Audi – vroum – une Nissan – vroum – une Drapeau Rouge – ces voitures de toutes les couleurs filèrent devant lui comme un éclair, si vite qu’il n’eut même pas le temps de réfléchir. Il se sentit aspiré par leur tourbillon, et le souffle chaud dans lequel se mêlaient les odeurs de goudron fondu, de caoutchouc brûlé et d’essence lui donna la nausée. À chaque passage il avait l’impression qu’on l’écorchait et que son corps devenait aussi mince qu’une feuille de papier, incapable de tenir debout, incapable de se redresser, penchant une fois en avant, une fois en arrière, ballotté dans le flux des gaz d’échappement. Les gravillons que projetaient les voitures semblaient mitrailler cette feuille de papier et son corps menaçait à tout moment d’être aspiré sous les roues d’une voiture pour finir réduit en chair à pâté ou aplati comme une galette. Plus cette impression était vive, plus ses jambes flanchaient, plus il sentait le sol se dérober sous ses pieds, comme s’il n’y avait plus d’attraction terrestre. Il aurait voulu trouver quelque chose sur quoi s’appuyer ou à quoi se raccrocher, comme un arbre, un mur, l’épaule d’un homme, même un brin d’herbe un peu épais. Mais devant lui il n’y avait qu’un flot de voitures de luxe. Vroum vroum vroum vroum – une verte une rouge une noire une bleue, vroum vroum, une enfilade de voitures aux couleurs de l’arc-en-ciel, tel un dragon kaléidoscopique, des nuages de fumée noire et blanche dans son sillage, à vous faire claquer des dents ; inutile de songer à traverser : impossible, même avec des ailes. Le soleil dardait des rayons impitoyables sur les carrosseries, l’aveuglant, piquant ses yeux et son corps de papier, le transperçant de mille parts. La sueur commençait à le ramollir, il allait se renverser d’un moment à l’autre, d’une seconde à l’autre même. Désespéré, il ferma les yeux. Cela ne fit que rendre son corps encore plus vaporeux. Le dragon multicolore du cortège et le courant d’air kaléidoscopique semblaient à présent l’encercler dans un tourbillon, la feuille de papier – son corps – lui parut s’entortiller et devenir un fil ténu entre le flot des voitures et la colonne d’air, de plus en plus chaud, jusqu’à ce qu’il rompît, qu’il brûlât, qu’il se transformât en nuée de vapeur, en volute de fumée. Le professeur Wang San, du département de lettres de l’Université, appela à l’aide : – Je m’évapore ! Je brûle ! Il eut ensuite la sensation que son esprit s’était séparé de son corps, lui-même transformé en bouse de vache à demi sèche, collée au milieu de la route sur le passage zébré. Son esprit, lui, flottait trois mètres au-dessus de la circulation, tel un gaz, surplombant les voitures en tournoyant. Le convoi et la colonne d’air ne firent plus qu’un et prirent l’aspect d’un anneau de lumière, sans la moindre faille : plus difficile de le percer que de grimper au ciel. Son esprit planant en l’air se souvint soudain d’une brève histoire : un enfant avait tué un petit serpent dans un champ. Un groupe de serpents adultes s’en était aperçu et s’était lancé à sa poursuite. L’enfant courut se réfugier chez lui, prévenant sa mère du danger. Dans l’urgence, celle-ci eut l’idée de le cacher dans une grande jarre. Les serpents entrèrent dans la maison et firent quelques tours autour de la jarre, puis s’en allèrent. La mère souleva le couvercle et ne découvrit qu’un tas d’os
desséchés. Il eut la vision de son corps réduit à un tas d’os desséchés, et poussa un cri de désespoir et de terreur. Il tomba lourdement sur son postérieur. Cette chute dissipa ses illusions, mais la réalité – ces voitures de luxe défilant comme un dragon – était toujours aussi effrayante. Finalement une grosse limousine ferma la marche devant lui et le feu passa au vert. La marée des piétons qui s’étaient accumulés déferla sur lui. Il se rendit compte qu’il était assis au milieu de la route, désemparé, et il se leva, ses jambes flageolantes le soutenant à peine. Il sentit une humidité entre ses cuisses, dont il ne sut identifier la cause sur le moment. L’esprit confus, il ne savait plus pourquoi il était au milieu de la route ; il leva les yeux et vit le policier à l’air bougon, celui qui lui faisait signe tantôt, agiter encore la main vers lui. Sur son visage, qui semblait couvert d’une couche de goudron fondu, était figé un sourire, ce qui rafraîchit un peu les sens brûlants de Wang San. Il se dirigea vers lui avec empressement. Dès qu’il bougea les jambes, il eut l’impression de sortir brutalement la tête de l’eau : un formidable rugissement et un vacarme assourdissant lui percèrent les oreilles ; il entendit le policier crier : – Le type aux lunettes, venez ici ! Il se faufila, prudent comme un singe, parmi les corps humains, et se trouva enfin face au policier. À sa ceinture pendait un long gourdin noir en forme de trachée-artère, qui lui arrivait au genou. À peu près au niveau de son appendice intestinal pendait un étui de pistolet de cuir brun. Il eut devant ce policier la même impression que lorsqu’il faisait face à sa femme, et il réagit comme il faisait d’habitude avec elle : il sourit niaisement. Le policier renfrogné avança la main, attrapa le professeur d’université par le bout de son menton en galoche, brisant net son sourire. La douleur lui fit prendre immédiatement conscience d’une différence éclatante entre le policier et sa femme : la main du policier était aussi dure qu’une pince d’acier. Celui-ci le tira par le menton derrière sa guérite sous un platane feuillu, relâcha sa prise et demanda d’un ton furibard : – Vous en avez assez de vivre ? Il répondit en toute candeur : – Non, pas encore, j’espère élever mon fils jusqu’à l’âge adulte avant de mourir. Peut-être que le policier prit cette réponse sincère pour une blague irrévérente, qu’il crut que le professeur se moquait de lui ; il frappa légèrement du poing l’épaule de Wang San, qui faillit se renverser en arrière, grimaça de douleur et dit d’un ton pleurnichard : – C’est vrai, je ne mens pas, je n’ai pas encore envie de mourir, à la Fête nationale je n’aurai que quarante ans, mon fils vient d’en avoir six, je ne peux pas partir maintenant ! Le policier, ne sachant s’il fallait en rire ou en pleurer, se fâcha : – Si vous ne voulez pas mourir, pourquoi vous grillez le feu rouge ? – Ma femme m’a envoyé acheter une vadrouille… – Je vous parle pas de votre femme ! – C’est une ancienne joueuse de volley, maintenant elle est entraîneur au Centre sportif… – Je vous ai demandé pourquoi vous êtes passé au rouge ! s’emporta le policier. – Je… Je suis daltonien… mentit comiquement le professeur d’université. – Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? – Je suis professeur d’université, j’enseigne la littérature classique. J’étais en train d’écrire un livre chez moi quand ma femme m’a frappé sur l’épaule, et en me levant j’ai renversé mon encrier, et ma femme… Le policier l’interrompit : – Votre femme vous a battu, puis vous a envoyé acheter une vadrouille ! Et rentré à la maison c’est vous qui allez essuyer le sol, je parie ! – Oui, répondit-il, j’espère que vous n’allez pas me donner une amende. Le policier fit un geste impatient de la main. – Allez, filez, et si vous ne distinguez pas les couleurs, suivez les autres piétons !
Il fit une courbette respectueuse au policier, qui lui avait déjà tourné le dos. Il attrapa prudemment le pan de sa veste, et l’homme se retourna, sévère : – Quoi encore ? Il refit une courbette, et demanda timidement : – Puis-je m’en aller ? Le policier grimaça et dit d’une voix forte, mais empreinte de compassion : – Vous ne voulez tout de même pas que je vous fasse traverser en vous portant sur mon dos ? Il répondit en faisant des ronds de jambe : – Pas la peine, pas la peine, je peux traverser tout seul, je peux traverser tout seul. – En voilà un numéro ! fit le policier, qui tourna les talons comme s’il fuyait un serpent venimeux. Wang San le suivit des yeux, gagné par un sentiment de victoire, de fierté, et, plein de gratitude envers ce policier qui lui avait témoigné de la sympathie, regagna le bord de la route. De nouveau face au passage piéton, les bandes blanches lui apparurent comme autant d’obstacles infranchissables placés devant lui. Il porta son regard sur le signal lumineux de l’autre côté de la route, et ne put distinguer s’il était vert ou rouge. Son mensonge ne l’aurait tout de même pas rendu daltonien ? Il se frotta les yeux et se dit, pour se réconforter : peut-être est-ce parce que le soleil m’éblouit que pour le moment je ne distingue pas les couleurs, ou alors le feu est en panne, ou bien il y a une panne d’électricité ; cela ne peut pas être parce que le policier dort, puisque c’est un feu automatique et qu’il n’y a plus personne dans la guérite. Il regarda à gauche et à droite, constata qu’il n’y avait pas de voitures, et aperçut soudain une jolie fille – sans avoir vu son visage, il était sûr qu’elle était jolie –, les cheveux en queue-de-cheval, vêtue d’une robe rose, avec de longues jambes gainées de collants couleur chair, une taille de guêpe, coiffée d’un petit chapeau beige, la peau blanche, un généreux et envoûtant fessier – mot que certains étudiants prononçaient « faciès » –, chaussée de petites sandales à talons, tortillant le popotin, qui se pavanait en marchant à petits pas, clic clac clic clac, cambrée, qui s’engagea devant lui sur le passage zébré. Il se souvint de la recommandation du policier renfrogné, « si vous ne distinguez pas les couleurs, suivez les autres passants ». Attention, je ne suis pas en train de suivre une fille ! se dit-il, et il se précipita derrière la demoiselle à la robe rose, qui allumait dans son cœur des sentiments inavouables. Un crissement aigu de pneus lui déchira les tympans. Il tourna la tête et vit, arrêté à cinquante centimètres à peine de lui, une Santana mauve. Sa tête bourdonna et il la sentit enfler soudain comme un ballon, en une seconde, et se détacher peu à peu de son cou, le vide se faisant dans son cerveau. La fumée noire et l’odeur de caoutchouc brûlé provoquées par le freinage de la voiture lui montèrent à la tête. L’acuité du crissement de pneus lui avait fait l’effet une lame aiguisée déchirant ses pensées. La porte s’ouvrit lentement, et le conducteur, costume noir, costaud, cheveux en brosse, sortit de la voiture. Wang San recula instinctivement. L’homme, le visage blême, s’avançait vers lui, pressant, mais d’un pas mal assuré, l’air de vaciller. Les talons du professeur heurtèrent le bord du trottoir, ses jambes flanchèrent, et il se laissa tomber sur le derrière. Le conducteur l’attrapa par le col de la chemise et le releva. Il sentit sa gorge s’obstruer, il respirait avec difficulté. D’un geste convulsif l’homme le poussa en avant, et il retomba durement sur le cul, sur le béton du trottoir. Une vive douleur dans le coccyx le transperça, grimpant jusqu’à la nuque. Le conducteur grinça : – Putain de merde, si je t’avais écrasé, à qui la faute ? Wang San se mit soudain à pleurer, et bredouilla : – Patron, c’est ma faute, c’est ma faute, si vous m’aviez écrasé ç’aurait été bien fait pour moi ! Le conducteur poussa un soupir, contempla Wang San avec une drôle d’expression pendant une minute, puis retourna à sa voiture, se glissa dedans et repartit à petite allure. Wang San suivit d’un regard triste la limousine mauve s’éloigner lentement, comme un chien qui aurait été sévèrement battu. Wang San se releva sur le trottoir et s’appuya sur un platane. Le dos contre le tronc, il se laissa glisser jusqu’à être assis par terre à nouveau. Trempé d’une sueur froide, il regarda d’un air craintif le passage zébré, et la vue des deux traces noires de pneus lui fit l’effet d’un électrochoc. Il comprit d’un coup : ce qui était terrible n’était pas tant la mort que la peur que l’on ressentait lorsqu’on venait d’y échapper. Il se dit que si tout à l’heure ce conducteur avait réagi moins vite, il aurait été écrasé. Il imagina son cadavre ensanglanté, les entrailles à l’air, la cervelle répandue sur les bandes blanches. Il se remit à pleurer. La peur et le mépris de soi l’avaient usé. Comment peut-on être aussi bête ? Comment peut-on être aussi veule ? Il songea que cette grande ville était trop terrifiante. Les paysages
infinis de verdure du Nord-Jiangsu lui apparurent, avec leurs chemins de terre sur lesquels déambulaient paisiblement des vaches. La brise des champs agitait doucement les blés, la rivière serpentait tranquillement entre ses rives couvertes de roseaux denses, les oiseaux chantaient de claires pastorales. Il se rappela l’article qu’il écrivait la veille pour son dictionnaire, sur le style dit « paisible » : ce style était celui de la sérénité et de la placidité. La recherche du confort, de la paix intérieure, c’était un art de vivre des anciens pendant la féodalité, une façon d’exprimer l’hédonisme de la classe dominante, qui en portait la flétrissure. Ce type d’explication, pensa-t-il, ce sont des âneries. Il décida que rentré chez lui il réécrirait immédiatement cet article. Des jeunes gens, qui avaient l’air d’être des lycéens, traversèrent le passage piéton à bicyclette, et les voitures ralentirent pour leur laisser le passage. Il se prit à se détester et cela l’encouragea à se relever : tu es un digne professeur d’université, résidant légalement dans cette ville, tu en es un citoyen éminent, et tu n’es même pas foutu de traverser une route ? Il se leva, regarda de tous côtés : personne ne faisait attention à lui. Il épousseta son pantalon, réajusta ses vêtements, se redressa, et décida de faire comme la fille en robe rose, de traverser en se pavanant. Il se donna du courage : tu n’as aucune raison de te mépriser ! Tu peux à coup sûr traverser cette avenue en toute sécurité ! Ce ne sont pas les piétons qui craignent les voitures, c’est le contraire. Pour la troisième fois il se tint au bord de l’avenue, à la vue de ces deux traces noires de freinage il sentit de nouveau sa tête enfler ; le courage qu’il venait de rassembler faillit s’évaporer. Il songea : autant rentrer à la maison, raconter un mensonge à ma femme, lui dire que le magasin n’avait plus de vadrouille. C’est alors que la chance tomba du ciel : il entendit derrière lui des piaillements, et vit un groupe de quelques dizaines d’enfants de maternelle, guidés par deux monitrices, se diriger vers le passage zébré. Les deux accompagnatrices, l’une en tête l’autre en queue du peloton, tirèrent en travers de la route un cordon rouge, et les enfants traversèrent en s’aidant des nœuds qui le jalonnaient. Il entendit la monitrice qui ouvrait la marche dire : – Attention ! Tenez bien la corde. Il eut très envie de s’accrocher à ce cordon rouge. Le groupe d’enfants avança lentement, et les voitures s’arrêtèrent. Cette scène émut Wang San aux larmes, et il se rendit compte qu’il y avait aussi du bon dans cette ville. Il traversa enfin le passage zébré sous la protection du groupe d’enfants. Wang San entra dans la droguerie et chercha le comptoir où l’on vendait les vadrouilles. Il le repéra. Derrière se trouvaient deux vendeuses en blouse blanche, un numéro accroché à la poitrine, en train de chuchoter. Il s’approcha timidement et remarqua que les vendeuses le regardaient d’un air dédaigneux et dégoûté. Un sentiment de honte le gagna. Il eut l’impression qu’il sentait le fauve, comme les animaux du zoo, et n’osa pas s’approcher trop près du comptoir. L’une des vendeuses était très jeune, l’autre assez âgée. Cette dernière avait sur le visage une cicatrice visible comme la pleine lune, la jeune était couverte de taches de rousseur. Leur laideur atténua quelque peu son complexe d’infériorité. Il se répéta qu’il était professeur d’université, et qu’elles n’étaient que de simples vendeuses derrière un comptoir, pas de quoi se pousser du col ! Il avança et posa les deux mains sur la vitre du comptoir. Il sentit alors une odeur de renard. Il se dit que l’une de ces vendeuses devait sentir la renarde, ou bien les deux. Il se redressa et dit : – Camarade, je voudrais acheter une vadrouille. La vieille avec la cicatrice le regarda, puis, s’éventant le nez de la main, demanda : – Qu’est-ce que ça sent ? Elle le fixait du regard. La jeune aux taches de rousseur imita le geste de la vieille et dit : – Qu’est-ce que ça sent mauvais ! Wang San sentit la chaleur lui monter au visage. Il demanda, un ton plus bas : – Mademoiselle, je voudrais une vadrouille. La vieille sortit de derrière le comptoir une vadrouille faite de lanières de tissu rouges et bleues et la lui tendit, ajoutant d’un ton méprisant : – Six quarante-neuf ! Wang San préférait celle aux lanières blanches, mais il n’osa pas déranger plus la vendeuse. Il chercha avec fébrilité l’argent au fond de sa poche, et s’aperçut qu’elle était vide. Son visage se
couvrit de sueur. Il se rappela qu’il avait oublié de prendre de l’argent en sortant. Il transpirait parce qu’il avait dérangé les vendeuses pour rien. Il bégaya : – Excusez-moi, mon argent, j’ai perdu mon argent ! Encore un nouveau mensonge. La vieille lui jeta un regard noir, reprit la vadrouille sur le comptoir et la jeta derrière sur le tas. – Excusez-moi…, Wang San se confondait en excuses. Vraiment, excusez-moi… La jeune vendeuse aux taches de rousseur reprit sa conversation mystérieuse avec la vieille à la cicatrice, comme si les excuses de Wang San ne valaient même pas un pet de lapin. Wang San sortit, à la fois triste et indigné. Le passage zébré se dressa de nouveau sur son chemin. Deux femmes d’un certain âge, ceinture de cuir à la taille, brassard rouge à la manche, étaient en train de traverser. Wang San s’engagea immédiatement derrière elles. Il savait que ces vieilles dames claudiquant dans leurs chaussures de toile « Libération » étaient des auxiliaires de la police. Qu’elles s’occupaient aussi bien d’affaires d’État que de broutilles, que leur pouvoir était illimité, de sorte que même les policiers les craignaient – jusqu’à un certain point –, et qu’en traversant la route avec elles il ne risquait rien. Quatre à cinq bandes du passage zébré plus loin, Wang San aperçut de nouveau les deux traces noires de freinage. Son cœur se mit à battre la chamade. Il fallait que ça arrive : il entendit de nouveau un crissement de pneus, et tel un poulet aspergé d’eau bouillante, par un réflexe conditionné, se réfugia dans les bras d’une des deux vieilles – peut-être même que sa main lui toucha un sein ! La vieille poussa un cri perçant et, de ses ongles acérés, griffa le visage émacié du professeur d’université. Il sentit comme une brûlure. Les deux vieilles se firent menaçantes, et il recula vivement, oubliant d’éviter les voitures. L’une d’elles l’invectiva : – Vieux cochon ! On ose profiter d’une faible femme ! – Non non non, dit-il, levant les mains en signe d’innocence, je n’ai pas fait exprès, je suis un professeur d’université, un intellectuel… – Bah ! Tout ce qui va mal en Chine, c’est la faute des intellectuels ! s’écria la vieille, agitant devant lui ses mains aux doigts crochus comme les serres d’un aigle, scintillant comme de l’acier. Mort de peur, il ne songea plus à plaider sa cause. Sans se soucier des voitures, il se retourna et traversa le passage zébré à toute vitesse. Des crissements de freins l’assaillirent de tous côtés. Le crâne comme un ballon au bord de l’explosion, il monta sur le trottoir ; les mots d’ordre du jour comme « attrapez les pervers, attrapez les voleurs, attrapez les salauds » semblaient voler vers lui comme autant de gourdins autour de sa tête, et le besoin de fuir lui donna des ailes. Il n’avait jamais couru aussi vite de sa vie.
Du même auteur
Le Radis de cristal roman, traduit du chinois par Pascale Wei-Guinot et Wei Xiaoping o Philippe Picquier, 1993, et « Picquier poche », n 148 Les Treize Pas roman, traduit du chinois par Sylvie Gentil o Seuil, 1995, et « Points », n P1178
Le Pays de l’alcool roman, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait prix Laure Bataillon o Seuil, 2000, et « Points », n P1179
Explosion nouvelle, traduite du chinois par Camille Loivier Caractères, 2004
La Carte au trésor nouvelle, traduite du chinois par Antoine Ferragne o Philippe Picquier, 2004, et « Picquier poche », n 277
Enfant de fer nouvelles, traduites du chinois par Chantal Chen-Andro o Seuil, 2004, et « Points », n P3001
Beaux seins, belles fesses roman, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait o Seuil, 2004, et « Points », n P1386
Le maître a de plus en plus d’humour nouvelle, traduite du chinois par Noël Dutrait o Seuil, 2005, et « Points », n P1455
La Mélopée de l’ail paradisiaque roman, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro Messidor, 1990, nouvelle traduction Seuil, 2005, o et « Points », n P2025
Le Supplice du santal roman, traduit par Chantal Chen-Andro o Seuil, 2006, et « Points », n P2224
Le Chantier roman, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro Scandéditions, 1993, nouvelle traduction Seuil, 2007, o et « Points », n P2670
Quarante et un coups de canon roman, traduit du chinois par Noël et Liliane Dutrait o Seuil, 2008, et « Points signatures », n P3122
La Dure Loi du Karma roman, traduit du chinois par Chantal Chen-Andro
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Minnow

de sous-sol

Minnow

de sous-sol

Metamorphosis

de le-masque