Pures fictions

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'La fiction ne se contient plus. J’ignore si jadis elle acceptait plus aisément de rester où d’autres la posaient, entre art et légende. Je sais juste qu’aujourd’hui elle s’évade volontiers de ses lieux privilégiés. Elle se multiplie et même se dissipe jusque dans l’intime expérience de nos vies, avec une volatilité saisissante. Du coup, l’anxiété affabule ; les fantasmes mondialement communiquent ; les mémoires deviennent virtuelles ; à la nostalgie des images répondent les cerveaux des hommes voyageurs ; ce qui va m’arriver,
je l’ai déjà vu dans un film. Notre contemporain serait cette ère que saturent de pures fictions éprouvées partout, par nous, sans cesse. Du moins est-ce le mythe qu’explore ce livre, à la fois recueil de nouvelles spéculatives, autobiographie par théorie, et feint traité du temps présent.'
Publié le : mardi 21 mai 2013
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EAN13 : 9782072486616
Nombre de pages : 108
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D U M Ê M E A U T E U R
DE L ’ A T T R A I T À L A P OS S E S S I ON. MA UP A S S A NT , A R T A UD, B L A NC HOT , Éditions Hermann, 2003. L ’ E MP I R E DU L A NGA GE . C OL ONI E S E T F R A NC OP HONI E , Édi tions Hermann, 2008. L ’ É T A T C R I T I QUE DE L A L I T T É R A T UR E , Éditions Hermann, 2009. À F OR C E D’ A MI T I É , Éditions Hermann, 2009. L E R E F US DE L A P OL I T I QUE , Éditions Hermann, 2012.
L’Arpenteur Collection créée par Gérard Bourgadier dirigée par Ludovic Escande
Laurent Dubreuil
P U R E S F I C T I O N S
© Éditions Gallimard, 2013.
Que se passetil lorsque les fictions désobéissent ? qu’elles ne se laissent plus canaliser par telle ou telle forme? lors qu’elles ne se font plus rares ? Elles habi tent chaque pièce du réel ; elles occupent toutes nos vies, nous envahissent. L. WOOD
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Les fondus enchaînés
Entre les scènes, les images se superposent. Je vois le présent à travers ma mémoire factice ; je suis làbas, depuis ici. Chaque plan, sous cet autre, point déjà, qui dérange l’ordonnancement de l’instant d’avant. L’expérience de ma vie est comme succession de fon dus enchaînés. Que les scènes se ressemblent ou non, elles s’associent. Ce truc de cinéma se fait alors méca nique d’agencement pour mon existence, il prend une valeur introspective. Outre ce qu’il montre et pense, il illustre et guide le mouvement qui perd parfois mon esprit. Suisje ainsi le seul ? ou se peutil que ma propre confusion ouvre sur un trouble partagé par les nom breux vivants d’un âge sillonné de formes et fictionna lités ? Si, sauvage, je communiquais avec des inconnus en ce mélange presque incessant, voilà qui donnerait preuve (indice, sinon) que nous subissons le même débridement du monde. Je dois maintenant citer des exemples. — La pre mière fois que j’entrai à NotreDamedeLorette, je semblai apprendre l’histoire de cette église réservée
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aux filles des rues, je ressentis une émotion que ne justifiait pas l’architecture. Je me souviens qu’une femme à l’intérieur nous avait longuement parlé du bâtiment. Bien plus tard, relisantAuréliaque j’adorais adolescent et que j’avais ensuite négligée, reprenant donc ce récit dont je tomberais de nouveau amou reux, je retrouvai le quartier des lorettes comme le lieu du livre où s’inverse la course nocturne du narrateur dans Paris. C’était cette église de l’abbé Dubois décrite par Nerval que j’avais devinée en y pénétrant en quatrevingtquatorze, et les réminiscences se recou vraient. Mon sort face au transept de la NotreDame des jeunes délaissées résultait d’un sentiment différé, comme de l’inconsciente intrusion d’unevisionroma nesque ; je regardais depuis une fenêtre opaque. Aujourd’hui que mon ami d’enfance réside en ce quartier, à deux pas de l’église, il me suffit de sortir de chez lui entre le soir et l’aube, d’apercevoir le bout de la nef éclairée par les phares des voitures, pour en ce point précis me sentir encore plus d’un siècle et vingt ans en arrière, pour me situer dans les recoupements de ces endroits inventés. — Nous roulons à tombeau ouvert sur Mulholland Drive. La route est escarpée, nous sommes dans le noir. De temps en temps, d’autres véhicules sortent de l’ombre, l’un a failli entrer en collision avec nous. Sur la droite, au gré des virages, apparaît intermittent le quadrillage lumineux de la ville sans fin. Je m’attends à tout, à l’accident, à devoir m’extraire de la carcasse froissée de l’automo bile, à descendre désorienté vers Hollywood au milieu
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