Quand l'amour a deux visages

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Un être humain peut-il connaître simultanément deux amours, aussi fort l'un et l'autre, le second aussi sincère que le premier?
Comme une sorte d'amours à tiroirs ?
C'est ce qui est arrivé au héros de ce récit.
Le décor en est déconcertant : Saint-Pierre et Miquelon, Terre-Neuve, un monde alors rude, difficile...
Les évènements décrits dans ces pages se sont passés il y a fort longtemps mais qu'importe après tout ! L'amour n'est-il pas intemporel ?
Publié le : mercredi 18 novembre 2015
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EAN13 : 9791022710213
Nombre de pages : non-communiqué
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Louis Nativelle

Quand lʼamour a deux visages

Deux femmes, un même amour !

 

Cet ebook a été publié sur www.bookelis.com

 

 

© Louis Nativelle

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

L’auteur est seul propriétaire des droits et responsable du contenu de cet Ebook.

Avant-Propos

 

Un être humain peut-il connaître deux amours, aussi forts l’un et l’autre, le second aussi sincère que le premier ?

Comme une sorte d’amour à tiroirs.

Je vous l’accorde ! Quelle expression horrible que celle d’amours à tiroirs ! Mais on le sait tous : la vie se moque de ce qui est horrible !

C’est ce qui est arrivé au héros de ce livre.

Le décor en est déconcertant : celui du monde de la mer, de Terre-Neuve et de ses premiers habitants, celui des bancs de pêche…Un monde rude, difficile !

Les événements décrits tout au long de ces pages se sont passés il y a fort longtemps mais qu’importe ! Les récits d’amour ne sont-ils pas intemporels après tout ?

 

1

Mon histoire commence à Saint-Malo à la fin du mois de mai 1897. Un beau mois de mai à ce qu’on a dit ! Chaleur, ciel bleu ! Bref, c’était le printemps, cette saison qui éveille des démons demeurés assoupis tout au long d’un hiver désagréable et froid !

Une grande animation règne sur le port.

Le long du quai Saint-Georges, plusieurs goélettes vont appareiller, comme la Jeune Agathe. Une partie de son équipage finit de charger le sel dans les cales pendant qu’une autre arrime dans la cambuse les vivres et les dernières provisions indispensables pour les semaines à venir.

D'autres encore, vêtus de tricots de laine à rayures aux couleurs délavées, grimpent dans la mâture. On devine leurs muscles puissants et virils.

Sur le quai comme à bord, on attend que soit donné l’ordre de hisser les voiles de toile grise pour un départ vers des rivages lointains.

Trois ou quatre d'entre eux, parmi les plus jeunes, risquent une ultime échappée près de leurs femmes qui patientent sur le quai. Ils les enlacent, les embrassent avec une fougue si touchante qu’elle fait rire les anciens au regard goguenard.

Ce soir, finie pour tout le monde la douceur chaude des draps moelleux ! Le voyage promet d'être long, et plus d'un va laisser sur ce quai une épouse, une fiancée, une petite amie, au moment même où le renouveau printanier embrase tourtereaux et tourterelles.

Quelle injustice !

Les préparatifs terminés, le signal de larguer les amarres est donné. Imperceptiblement d'abord, puis un peu plus franchement, le bateau s'écarte du quai puis s'ébranle en direction de la sortie du port.

 

Les voiles, gigantesques soudain, se déployèrent sous l'effort conjugué de ces hommes tirant en cadence sur les cordages de chanvre. L'eau se mit à bouillonner sous l'étrave et le filin courant sur les jantes fit chanter les poulies.

Le petit groupe de femmes, dans une démarche déchirante, se déplaça en silence vers l’extrémité de la jetée. Elles entendaient encore assez distinctement les ordres brefs du chef de bordée. En même temps, quelques marins répondaient par des signes discrets aux adieux furtifs qu’elles leur adressaient depuis la terre.

Majestueuse, la Jeune Agathe contourna la digue et s'éloigna vers le large, à la rencontre du ciel et de la mer.

La question d'un étranger qui venait d’arriver sur le quai rompit le silence qui en disait long sur le vague à l'âme de ces pauvres gens :

- Dites-moi, mesdames, vers quel pays s'en vont-ils donc ?

Une femme s'essuya les yeux et répondit, non sans orgueil :

- Ce sont nos maris, monsieur, ce sont des terre-neuvas ! Ils partent pour longtemps pêcher la morue du côté de Terre-Neuve !

Une autre ajouta d'une voix où perçait l'inquiétude :

- A chaque fois, c'est la même chose : on ne peut pas s'empêcher de penser au fond de nous-mêmes qu'ils ne reviendront peut-être pas. C'est ridicule direz-vous, mais c'est plus fort que nous. C'est une appréhension qui nous oppresse et qui ne veut pas partir.

La première femme en rajouta, se voulant plus précise en parlant tristement, d'une voix brisée :

- Voyez-vous, là où ils partent ils vont faire de l'argent, c'est certain parce que l'eau y est poissonneuse, mais le mauvais côté, c'est que le mauvais temps y est quasi permanent, et terrible ! Le thermomètre est toujours très bas et il ne remonte jamais très haut. Alors je prie le ciel pour que mon mari rentre bien avant la fête de Noël, sinon la neige va faire son apparition. Leur vie à bord va devenir très difficile à cause de ce poudrin qui les empêche de se diriger. Il pénètre dans le bateau par les plus petites fissures. Même maintenant où c'est le dégel printanier, une sorte de « crémi » couvre la mer. Les glaces du Labrador et du Saint-Laurent encombrent le chemin. Et je ne vous parle pas de la brume traîtresse qui n'en finit pas ! Vous comprenez, monsieur, pourquoi nos maris portent le surnom de « nègres au milieu des glaces » ? On préférerait les garder avec nous, nos maris, vous pensez bien ! On trouverait toujours de quoi manger !

Mais la femme regretta d'avoir parlé. Les terre-neuvas n'aiment pas discourir sur leur triste sort.

D'ailleurs, rapidement, le petit groupe se dispersa et l'étranger demeura seul sur la jetée.

La Jeune Agathe devint un tout petit point sur l'horizon.

 

2

Plusieurs jours passèrent lorsqu’un jour, un novice tout juste embarqué sur la Jeune Agathe sursauta en entendant les hurlements de la vigie :

- Buena Vista !

C'était la première fois qu'il entendait ces mots et personne ne l'avait prévenu. Les hommes, occupés à gréer leurs lignes de pêche, se redressèrent et fixèrent intensément l'horizon, souriant de contentement, profitant de la montée du bateau sur le sommet d'une vague pour regarder.

Buena Vista ! Ainsi s'était exprimé Giovanni Gabotto, quatre siècles plus tôt, en tombant triomphalement à genoux sur le pont du Matthew, tandis que lui apparaissaient, pour la première fois dans l'histoire, les rivages abrupts de l'île de Terre-Neuve.

Cela signifiait pour lui et pour son équipage la fin d'un long calvaire à travers des montagnes liquides et mouvantes et le bout de terre aperçu ce jour-là devait garder pour toujours le nom de « Buena Vista ».

La tradition voulait que tout marin passant à proximité le saluât désormais en prononçant ces mots : « Buena Vista ! » prétendument magiques et gage d'une bonne campagne !

Où allaient-ils chercher tout cela ?

A bord de la Jeune Agathe, la joie était immense : ils étaient arrivés enfin sur les lieux de pêche. Cette étroite bande de terre, là-bas, qui surgissait puis disparaissait dans les flots selon que la houle faisait monter ou descendre le bateau, c'était bien la pointe extrême de Terre-Neuve !

Lionel Madec, le lieutenant de la Jeune Agathe, était de quart à la passerelle. Il avait été le premier à apercevoir la terre promise et son visage s'était éclairé. C'était un grand bonhomme d'une trentaine d'années, à la carrure puissante, qui en dépit de son jeune âge avait pas mal bourlingué sur ce type de bateau.

Il y avait appris son métier à peine sorti de l'enfance, parfois à coups de pieds dans le cul et de taloches en pleine figure.

Ca ne rigolait pas sur les terre-neuvas !

A force de scruter les grands espaces, au fil des années, son regard s'était fait perçant,

Il lut la carte étalée devant lui.

- On va maintenant contourner le Cap Freels, expliqua-t-il à Bérengère, sa jeune épouse de dix-huit ans embarquée pour être gravière à Saint-Pierre, c'est- à-dire pour étaler sur les grèves et y faire sécher, le poisson salé débarqué des navires. Puis on fera route vers le nord-ouest en longeant les baies de Sainte-Marie et de Plaisance. Dès qu'on aura dépassé la péninsule de Burin, nous serons en vue de Saint-Pierre. Là, tu remarqueras que le capitaine ne se couche même plus la nuit. Les abords de l'île sont dangereux : elle a le surnom de « nécropole de navires ». En plus, y'a du mauvais temps qui s'en vient !

La jeune femme le regarda, impressionnée :

- Je sais. Quand grand-père revenait à Saint-Malo, il racontait beaucoup d’histoires de naufrages survenus à proximité de Saint-Pierre !

- C'est pour ça que par ici, on doit être très prudents, plus qu’ailleurs. Je te l’ai déjà expliqué : le vent et la brume sont capricieux. Ajoute la violence des courants, la déviation des compas et le fait que les cartes sont fausses, tu seras d'accord qu'il faut ouvrir l'oeil, et le bon, autant que possible !

Madec fixait maintenant intensément l'horizon. Vers l'ouest, le ciel s'obscurcissait, ce qui ne présageait rien de bon. D'énormes vapeurs violettes l'encombraient, signe évident de gros mauvais temps à venir.

Il en parlait avec l'homme de barre quand le capitaine Lafarge entra et saisit les derniers mots de son lieutenant.

- Tu as raison, Madec, dit-il, on va se faire secouer !

On notait comme de l’anxiété dans sa voix, comme une certaine inquiétude assez inattendue chez quelqu’un possédant comme lui une expérience confirmée des Grands Bancs de Terre-Neuve.

- Continue nord-ouest, mon garçon, jusqu'à la tombée de la nuit. Ensuite nous obliquerons carrément vers l'ouest pour nous tenir à une distance raisonnable de terre.

Puis s'adressant à Bérengère, il ajouta :

- Tu n'as pas peur, au moins, Bérengère ? Tu sais, la Jeune Agathe est un bateau solide qui possède à son actif plus de seize campagnes sur les bancs de Terre-Neuve et nous sommes trente-trois bonhommes à bord, tous plus courageux les uns que les autres !

La jeune femme sourit timidement. Le capitaine continua :

- On n’a qu’une idée en tête tu comprends, c’est de mettre tous nos doris à l'eau le plus vite possible pour les voir revenir le soir chargés de morues !

- C’est maintenant que je réalise que vos doris sont bien petits, fit remarquer Bérengère. Au quai de Saint-Malo, je les trouvais énormes mais maintenant, je les trouve bien petits.

Alors, le vieux marin expliqua :

- Ils le paraissent par rapport au bateau mais ce sont de véritables merveilles. J’envoie la plupart du temps deux hommes dans chacun d'eux. Ils tirent sur leurs lignes toute la journée. Si la brume ou le mauvais temps leur tombe dessus, j'actionne la sirène et tous rappliquent en se guidant sur elle. Plus ou moins vite, c'est vrai, car certains de mes solides gaillards s'éloignent souvent à plus de deux milles ! Cela dit, tous sont toujours revenus, et c'est pas le cas pour tous les bateaux. Si tu veux mon avis, on est protégés à bord de la Jeune Agathe et il y a une raison à cela !

 

Attentive, la jeune femme écoutait. On la sentait troublée. A Saint-Malo, elle aurait parié tout ce qu’elle avait de plus cher que ça ne lui ferait rien d’aller pêcher dans une de ces embarcations. Mais maintenant, ce n’était plus pareil.

 

Le capitaine, en connaisseur, suivait le cheminement de ses pensées.

Avec ses cheveux clairs relevés en chignon, ses traits fins et réguliers, elle lui faisait penser, au milieu de ces hommes rudes, à une fleur sauvage sur une terre en friche.

La jeune femme demanda :

- Il y a une raison, vous dites ? Laquelle, s’il vous plaît ?

Un peu gêné et embarrassé, Lafarge expliqua :

- Ceux qui ont travaillé par ici pendant pas mal de temps et qui ont la chance d’être encore de ce monde ont leurs propres croyances, ou superstitions, comme tu voudras, sur le fait qu’ils ont survécu : il y en a qui vont te soutenir que c'est une médaille qui les a protégés, d'autres que c'est un tatouage, et d'autres encore que c’est une mèche de cheveux de leur béguin ! Et ça marche, je te dis, oui, ça marche ! Celui qui a confiance est certain d'être protégé, en tout cas, plus que celui qui ne porte rien. Moi, je crois ça dur comme fer ! D’ailleurs, tous les anciens le font. Moi, j'ai choisi le tatouage parce que c’est plus pratique ! Regarde, rien ne peut le faire disparaître.

Et le capitaine que le respect humain venait d’abandonner releva la manche de sa vareuse :

- Le mien date de vingt-cinq ans, expliqua-t-il. Pendant tout ce temps-là, il n'a pas bougé !

Bérengère regarda le naïf dessin d'environ quatre centimètres qui lui barrait l'avant-bras : l’esquisse reproduisait une goélette, de pêche bien entendu.

- Vous n’allez quand même pas me dire que c’est ça qui vous a protégé ? demanda-t-elle, sceptique. Ce serait impossible à expliquer !

 

- Oui, c’est cela, je te le jure ! Demande autour de toi : on te répondra que nous nous en sommes toujours bien tirés. On est dans le domaine de l’irrationnel, pas dans celui de la raison.

- Vous me dites ça avec tant de conviction que je commence à douter, rétorqua Bérengère. C’est le comble !

- Pourquoi je mentirais ? J’ai pas plus envie de passer pour un menteur que pour un imbécile !

Il alla chercher dans sa cabine, en souriant, un curieux instrument se terminant par une petite tige effilée et pointue.

- C'est ça, l'appareil, tu vois l Et c'est avec ça qu'on creuse des sillons dans la peau. Ensuite, on peint le dessin, puis on le fignole comme on veut.

Madec se rapprocha de Bérengère qu'il entoura de ses bras puissants. Gagnée par l'atmosphère de superstition, elle leva sur son mari ses beaux yeux clairs :

- Lionel, demanda-t-elle, pourquoi ne portes-tu pas quelque chose toi aussi puisque le capitaine soutient que cela éloigne le malheur ?

Et son regard se tourna vers les nuages d'un noir d'encre qui se rapprochaient inexorablement.

- Quand nous serons à terre, ma puce, si tu y tiens vraiment !

- Pourquoi pas tout de suite ?

Elle pensait à la rumeur qui voulait qu'un morutier n'était jamais sûr de revenir au port.

- Alors, d'accord pour une mèche de tes cheveux si tu veux, mais pas pour un tatouage ! Seulement, où veux-tu que je trouve un médaillon ? Y' a pas de bijouterie à bord, à ce que je sache !

Le capitaine, pétri de superstition et de croyance dépassée, intervint :

- J'en ai un, moi ! Après tout, Lionel, ta femme a raison, elle court les mêmes périls que nous. C’est un bijou sans valeur bien sûr mais c'est le geste qui compte, non ? Allez ! Echangez vos mèches, jeunes gens ! Comme on dit, ça mange pas de pain et ça peut servir !

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire, vous avez un bijou à bord, vous ? s'étonna Bérengère.

 

- Pas un vrai bien sûr ! En fait, ce sont ces petits coquillages que les marins percent quand ils ont un peu de temps libre et dans lesquels on peut glisser si on veut une mèche de cheveux, puis on le pend à son cou, rien de plus !

Madec fit remarquer en souriant :

- C'est peut-être toi qui as raison, Bérengère. Nous sommes si petits et cet océan est si vaste. Toi à mes côtés, ça ne peut que me porter chance mais, sait-on jamais, allons-y pour le médaillon !

Pour les marins, le sérieux de l’acte qui suivit était évident et ils se turent respectueusement. Aucun de ceux qui auraient pu nourrir quelque doute sur le pouvoir du pendentif n'aurait osé l’avouer.

Une lueur d'envie s'était même allumée dans leurs yeux fatigués.

Une fois les mèches de cheveux échangées, Bérengère embrassa son marin de mari puis redescendit dans le carré.

Bientôt pourtant, l'épreuve les agresserait, infligée par la fatalité ou le hasard, ou les deux à la fois, comme l'on voudra ! Elle allait les frapper aveuglément, cruellement, sans ménagement, jusqu'à les démolir, les abattre, les détruire. Foutaise en vérité que ces soi-disant porte- bonheur, ces grigris, ces amulettes, ces talismans !

3

La Jeune Agathe, toutes voiles réduites, essuya ses premières bourrasques.

Le vent hurlait et malmenait les haubans. Les gerbes d'écume qu'il soulevait masquaient de plus en plus souvent la « Pointe Plate » sur la côte sud de Langlade. Les îles Françaises, sa destination finale, étaient toutes proches, à deux milles tout au plus.

Devant une mer si forte, que faire sinon attendre ? A quoi bon manœuvrer pour tenter de continuer ? Pour se donner, on ne sait jamais, la satisfaction de ridiculiser la tourmente et de pouvoir lui lancer en pleine face, en lui riant au nez :

« Regarde, je t’ai bien eue, je suis rentré sain et sauf ! » ?

Un jeune capitaine aurait peut-être agi ainsi, par inconscience, ou insolence et arrogance.

Mais pas Lafarge ! Un type qui bourlinguait depuis tant d’années par ici ne pouvait qu’être devenu par la force des choses, humble, modeste, et préférer s’effacer devant plus fort que lui. Pas question de rentrer à Saint-Pierre dans une telle tempête.

On verrait plus tard !

Il renforça le quart de deux hommes supplémentaires.

Tous se mirent à surveiller le déferlement de chaque lame, appréhendant celle qui les prendrait par le travers, la redoutant même, la craignant.

Dieu merci, l’obscurité n’était pas encore tombée.

C’est dans cette ambiance tendue, pénible, lourde, qu’une voix incrédule lança :

- Putain ! J’ai l’impression qu’on n’est pas seuls dans le coin. Regardez légèrement sur bâbord !

C’est Madec qui venait de parler, la longue-vue braquée dans la direction indiquée. Il n’en revenait pas : à trois cents mètres à peine de la Jeune Agathe, en plein travers de la lame, un navire se laissait déporter. Dans un instant, il passerait à moins de cent mètres !

- C’est à n’y rien comprendre, poursuivit–il, son pavillon est britannique. Je vois des gens qui s’agitent sur le pont mais avec un temps pareil, ils sont fous ! S’ils ne font pas demi-tour tout de suite, ils sont foutus.

- Ça fera une épave de plus sur cette putain de côte, marmonna un matelot, désabusé.

- Passe-moi ça, fit Lafarge, en prenant la longue-vue des mains de Madec.

Ce dernier vérifia sur la carte mais, la côte, il la connaissait si bien que c’était inutile.

- Non, je ne me trompe pas, c’est bien ça, ils vont droit sur l’isthme !

Puis il ajouta :

- Ils sont foutus ! Soit ils sont en panne de gouvernail, soit ils sont complètement inconscients !

 

Le bateau s’approchait de plus en plus près. Maintenant, à l’œil nu, on pouvait même lire son nom, Fulwood, et son port d’attache, Cardiff. Les lames qui déferlaient sur le pont avaient balayé ses canots de sauvetage, canots qui n’auraient servi à rien d’ailleurs dans une pareille situation ! Les hommes sur le pont avaient de quoi être paniqués !

- Ils vont en prendre plein la gueule, s’exclama Lafarge, déconcerté. On ne peut pas faire grand-chose pour eux. On est trop près de terre. C’est un coup à y laisser sa peau.

- Mais on ne peut pas rester les bras croisés à regarder ça, bougonna Madec. Dans même pas une heure, ils vont se disloquer sur l’isthme !

- Faut essayer de leur lancer un filin avec le lance- amarre quand ils vont arriver à notre hauteur, dit Lafarge, réfléchissant à voix haute.

- Ouais, faut essayer ! répéta Madec, incrédule.

Et il ajouta :

- Va falloir beaucoup de chance, cap’taine, ça souffle vraiment beaucoup. Je vais aller voir à l’avant ce qu’on peut faire, on ne sait jamais, histoire qu’on n’ait rien à se reprocher plus tard.

Il enfila son ciré. Deux matelots, tout aussi déconcertés que lui, firent de même et c’est avec eux qu’il quitta la timonerie devenue soudain si réconfortante et si rassurante.

Le bateau à la dérive arrivait maintenant à leur hauteur. Tant bien que mal, ils atteignirent l’avant jusqu’au lance-amarre, juste pour voir, avait dit Madec, et ce fut tout vu…

Parce que ce fut à cet instant-là, précisément, que la lame de travers qu’ils redoutaient tant, comme pour les défier, commença de déferler en furie sur la Jeune Agathe vite submergée.

Madec et ses matelots ne réussirent pas à s’agripper. A quoi l’auraient-ils pu d’ailleurs ? Une partie du bastingage se trouva tout de suite défoncée, et le mât sur le point de basculer.

Les trois hommes furent emportés dans cette mer déchaînée.

Ce fut une chute dans l’eau noire, dans le désespoir.

De l’intérieur, stupéfaits, éberlués, abasourdis, pétrifiés, le capitaine Lafarge et le matelot de barre avaient tout vu.

En bas, presque à fond de cale, la petite Bérengère, en dépit des coups de butoir incessants des vagues sur la coque, s’accrochait avec confiance au rêve d’une vie qu’elle s’obstinait à imaginer heureuse et comblée.

 

 

 

4

Lionel Madec s’enfonça lourdement dans les flots agités.

Dans son malheur, il eut la chance de ne pas perdre connaissance. Sans cette veine inespérée, c’en était fait de lui.

Mais il savait que la chance ne dure la plupart du temps qu’un court instant et que pour ne pas y rester, il lui fallait stopper sa descente et remonter à la surface au plus vite.

Il se débattit de toutes ses forces, se démena avec tant d’ardeur, tant de frénésie, tant de fureur qu’il parvint finalement à regagner l’air libre.

Il était excellent nageur, deuxième aubaine que lui offrait la vie en lui permettant de se maintenir la tête hors de l’eau un court instant, le temps que mit la lame suivante à le drosser violemment sur le sable de l’isthme.

Les deux autres matelots n’eurent pas cette veine.

Il demeura sur la plage, hébété, engourdi, essayant de comprendre, de se souvenir.

La nuit tomba.

Des objets lumineux se mirent à danser très haut dans le ciel. Il mit quelques minutes à comprendre que c’était les étoiles dans le firmament et que leur danse provenait de ses propres tressaillements.

Alors, il perdit conscience.

Quand il revint à lui, la tempête s'était calmée. La gorge lui brûlait et une soif tenace le torturait, le tourmentait.

Combien de temps était-il resté ainsi sans connaissance ? Plusieurs heures probablement.

Il se passa encore une heure ou deux au bout desquelles la nuit se mit à céder du terrain.

- Putain de nuit, pensa Madec, tu te meurs, mais moi je suis vivant.

On se consolait comme on pouvait chez les marins bretons !

A deux ou trois mètres autour lui, des touffes d’herbes sauvages compactes l’empêchaient de voir l’endroit où il se trouvait. Il était allongé et il grelottait. Mais en dépit des faits tragiques qu’il venait de vivre, il s’estimait chanceux quand même, preuve qu’en ce bas monde tout est relatif.

- Allez ! Lève-toi, Madec ! Cherche-toi du secours ! se dit-il à lui-même.

Il se releva péniblement. Mais c’était peu dire qu’il n’était pas au mieux de sa forme. Le moindre mouvement se transformait en corvée ! Mais il n’avait qu’une idée en tête : se mettre debout et marcher coûte que coûte !

Ses jambes protestèrent, elles le trahirent même, effrontément, au point qu’il s’affaissa. A chaque tentative, il tombait de nouveau de tout son long sur le sable.

Comment allait-il se sortir de ce merdier ?

Entre-temps, les dernières étoiles avaient pâli, puis s’étaient éteintes. Un trait de lumière avait barré l'horizon vers l'Est.

Le vent s'était essoufflé et le jour s’était levé.

- Tu ne vas quand même pas rester ici comme un pauvre imbécile, soupira-t-il, bien déterminé à s’en sortir. Essaye encore une fois, merde, essaye encore une fois !

Et cette fois-ci, ce fut la bonne. Il parvint à s’agenouiller et à enlever son ciré qui le gênait dans ses mouvements.

Il allait se redresser complètement quand il entendit des voix :

- On me recherche déjà, ils ont fait vite ! pensa-t-il.

Mais d’où venaient-ils donc ces bruits de voix qui, dans sa pauvre tête affaiblie, lui paraissaient tantôt très proches, tantôt très lointains ?

Il écarta de la main les herbes rapprochées : à plusieurs dizaines de mètres devant lui, éclairés par la lumière vacillante d’une torche, des gens arrivaient, s’affairant autour d’une charrette que tirait un solide chien de Terre-Neuve.

Madec cria de toute la force de ses pauvres poumons, mais en vain !

- Ils ne m’entendent pas, soupira Madec, ils sont trop loin, ou je ne crie pas assez fort !

Il tremblait de froid dans ses vêtements mouillés et enviait les habits chauds de ces gens : ces veinards portaient d’épais paletots de peau retournée et des bonnets fourrés aux pattes rabattues sur les oreilles. Tenue de saison, car malgré la proximité de juin, des plaques de neige couvraient encore par endroits les plus hautes collines.

Avec l’idée que ces personnes représentaient son salut, il se traîna dans leur direction. Ça ne devait pas se bousculer sur l’isthme de Miquelon-Langlade en cette saison et s’il ne tentait pas quelque chose pour signaler sa présence pendant qu’ils étaient là, qui sait quand l’occasion se présenterait à nouveau ?

Le désespoir donne de l’énergie. Il parvint à se rapprocher considérablement des inconnus, grelottant et haletant certes, mais il progressa. Ce qui restait de vent lui apportait maintenant quelques bribes de leurs propos. Il les entendait mais ne les comprenait pas encore. Eux ne le voyaient pas parce qu’ils chargeaient la charrette d’un coffre terriblement lourd. Ils donnaient l’impression d’être au bord de l’épuisement tant la charge était pesante à déplacer.

Il cria une nouvelle fois mais en vain. Décidément, c’était à n’y rien comprendre. Fallait-il donc que ce chargement fût important pour accaparer leur attention à ce point.

Enfin, quand il fut très proche, il put comprendre quelques paroles grâce à ce qui restait de vent qui soufflait maintenant dans sa direction :

- Fainéants, gueulait l’un des types, forcez un peu plus sinon on n’ arrivera jamais ! Encore deux voyages, c’est pas la mer à boire.

On force, Fred, protesta un autre, mais tu nous avais pas dit que ce serait lourd comme ça. Remarque qu’on s’en fout, plus c’est lourd, plus ça veut dire que y’en a dedans.

- Si tous ceux qu’on a flingués cette nuit viennent s’échouer sur la plage, on est bons pour finir au bout d’une corde et après tout le mal qu’on s’est donné, ça serait bête, non ?

- Le jour est levé, éteins la torche. Restez ici pour veiller le dernier coffre. On va faire le plus vite qu’on peut mais avec le chien qui n’avance pas, c’est pas garanti !

- Le coffre, y va pas s’envoler, t’inquiète pas !

- Bougez-vous le cul, sinon, tout peut capoter !

- Tant que le ressac reste fort comme ça, personne ne peut venir de Saint-Pierre, mais ce sont les deux fermes là-bas qui m’inquiètent. Dès qu'ils vont apercevoir l'épave du Fulwood, ils vont venir ! Faut pas traîner, c’est tout !

Madec cherchait à comprendre.

Ces personnes n’étaient pas des gens envoyés à son secours. Il s’agissait en fait de pilleurs d’épaves, voire de naufrageurs !

Aucun secours à attendre d’eux !

- Faut que j’arrête d’avancer parce que je risque de me retrouver dans la merde encore plus que maintenant, décida-t-il, prudent.

Sous son regard perplexe, le groupe se sépara. Trois partirent avec le mystérieux coffre et deux restèrent sur la plage. Le soleil était assez puissant maintenant pour éclairer la scène : à quelques mètres à peine du rivage gisait effectivement la coque du Fulwood qu'un filin de chanvre reliait à la plage.

De la Jeune Agathe, aucun signe. Elle s’en était tirée, tant mieux pour tout le monde. Peut-être ses copains buvaient-ils en ce moment même un grog bien chaud, ce qu’il ferait lui-même dans peu de temps dans une taverne de Saint-Pierre.

- C’est pour mes pauvres matelots que je me fais du souci, pensa Madec. Ils y sont restés probablement. Ça va pas être gai !

Mais en attendant le grog bien chaud, il y avait des décisions à prendre.

Pas besoin d’être d’ une grande intelligence pour apprécier la situation : il ne pouvait pas faire confiance à ces naufrageurs ! Ils étaient fréquents dans la région.

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