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Quatorze minutes

De
107 pages
On regrette tous quelque chose.
On se demande pourquoi on a pris un chemin plutôt qu’un autre. On se demande pourquoi on n’a pas fait d’autres choix. On se demande à quoi aurait pu ressembler notre vie si seulement on avait fait les choses différemment.
Pourtant, ça ne sert à rien de se demander tout ça. Ce n’est pas comme si on allait y changer quelque chose. Ce n’est pas comme si on pouvait y changer quelque chose.
Je le sais, tout ça.
Mais quand il ne reste plus que quelques minutes à vivre, qu’est-ce qu’il reste, sinon ces questions ? Qu’est-ce qu’il reste, sinon des regrets ?
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QUATORZE MINUTES
Svetlana Kirilina
© Éditions Hélène Jacob, 2014. CollectionThrillers. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-147-0
Cinq « Regrettez-vous quelque chose ? »
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Prenez un passant dans la rue. N’importe lequel. Et posez-lui une unique question. « Regrettez-vous quelque chose ? » Je doute que vous en trouviez un seul qui réponde « non ». Après tout, nous sommes ainsi faits. À penser, ressasser le passé, se demander ce qui serait arrivé si… Je pense que je n’échappe pas à la règle. Bien au contraire. J’aime les « si ». J’aime à rêver à ce que je serais devenue si les événements avaient tourné différemment. Pour commencer, peut-être que je ne serais pas menottée à un tuyau rouillé avec le canon d’un flingue pointé sur moi… Allez savoir… Je m’appelle Adélaïde et j’ai vingt-sept ans. Je ne sais pas si j’arriverai à vingt-huit. Il reste encore quatorze minutes. Quatorze minutes à avoir vingt-sept ans. Quatorze minutes avant minuit.
23 h 46
Il y a deux jours, je rentrai chez moi. C’était là l’appartement que m’avait laissé ma mère et dans lequel je n’avais plus remis les pieds depuis des années. Seulement, c’était le seul endroit sûr pour moi à l’heure actuelle. Un endroit où ils ne viendraient pas me chercher. C’était stupide de penser ça. Ils nous avaient trouvés une fois, ça ne serait qu’une question de temps avant qu’ils ne s’invitent ici aussi. Mais depuis que tout avait commencé à dégénérer, je n’arrivais pas à penser clairement. À chaque moment d’égarement, mon esprit se plaisait à me resservir des images aussi nettes qu’au moment des faits. Alexis. Le sang. Partout. En entrant dans cet appart, mon premier réflexe fut d’allumer. Rien ne se produisit, les factures n’avaient pas été payées depuis bien trop longtemps. Je m’avançai donc dans une semi-obscurité. C’était une de ces journées grises et moches.
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Tout dans cet appart était exactement comme dans mes souvenirs, c’en était effrayant. Tout était resté à la même place, mais avec une couche de poussière en supplément. Je me laissai tomber sur le canapé, ramenai mes genoux contre moi et me perdis dans la contemplation des nuages derrière la fenêtre. Peu à peu, ils se firent plus rares. Des coins de ciel bleu apparurent par endroits. Puis, le soleil fit intrusion. Un soleil automnal. Je le regardai décliner, insensible à ses rayons aveuglants. Et c’est dans la nuit qu’ils me tombèrent dessus. J’avais dû m’assoupir sur le canapé, car lorsque j’ouvris les yeux, je vis une masse sombre se détacher dans la lumière jaune des lampadaires. J’aurais pu crier, appeler à l’aide. Mais je n’en fis rien. J’avais joué et j’avais perdu. Et puis, fuir n’aurait servi à rien. Fuir, c’était se cacher. Se cacher et attendre. J’avais horreur de l’attente. Un coup dans la mâchoire, un autre à la tempe, l’homme savait ce qu’il faisait. En temps normal, j’aurais pu me relever et riposter, mais je n’en avais tout simplement plus la force. Quand je rouvris les yeux, j’eus du mal à fixer mon attention sur mon environnement. Tout était d’un même gris uniforme et sale. Un peu de lumière filtrait des fenêtres aux carreaux rendus opaques par la crasse. Ça ressemblait à une usine à l’abandon, ou peut-être un entrepôt. Ma tête semblait sur le point d’exploser. Je sentis le sang séché sur ma tempe. En voulant y porter la main, je la sus entravée. Évidemment. J’étais menottée.
Le cliquetis du métal aurait logiquement dû alerter un garde. Mais non. Rien du tout. Je jetai quelques regards aux alentours, mais tout paraissait désert. Complètement désert. M’avait-on abandonnée là ? Moi qui ne voulais pas fuir voilà quelques heures, je n’aurais pas craché sur une porte de sortie. Le tuyau auquel j’étais enchaînée était rouillé. Un bon point pour moi. En tentant de faire le moins de bruit possible, je m’escrimai à achever le travail de la rouille. Combien de temps j’y passai ? Aucune idée. Tout ce que je sais, c’est qu’il finit par céder. J’essuyai la sueur de mon front avec mes poignets écorchés et me levai difficilement. Analyse de l’environnement. À ma gauche, je voyais une porte. À ma droite – des cartons empilés les uns sur les autres. En face – de la ferraille oubliée. Par mesure de précaution, je me saisis d’une barre métallique et m’engageai vers la porte.
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Elle n’était pas verrouillée.Trop facile, me souffla mon esprit. Et il avait raison. Je fis pivoter la porte sans un bruit. L’air automnal me caressa le visage. J’étais au milieu de nulle part – une végétation des plus sauvages, une vague route de terre battue… Il fallait fuir. Soudain, les graviers crissèrent à côté de moi et je me reçus une décharge électrique. Comme je me recroquevillais sur le sol en tentant de retrouver l’usage de mes membres, j’aperçus deux hommes qui entraient dans mon champ de vision. Les coups commencèrent à pleuvoir. Je serrai les dents avec acharnement pour ne pas hurler ma douleur. Quand les coups cessèrent, je me rendis compte que j’étais à deux doigts de sombrer dans l’oubli. L’un des deux hommes m’attrapa par un bras et me traîna jusqu’au mur. En entendant le cliquetis des menottes, je me rendis compte que j’étais revenue à la case départ. À ce moment, je réalisai que, jusque-là, je n’en étais jamais venue à implorer pour garder la vie sauve. Ce n’était pas de la fierté mal placée. L’occasion ne s’était tout simplement pas présentée. Mais apparemment, il y avait un début à tout. Les ténèbres avaient peu à peu grignoté les murs de l’usine. Je m’étais repliée tant bien que mal contre la paroi et m’étais enfoncée dans un demi-sommeil qui relevait plus du délire fiévreux. J’en fus tirée par une lumière aveuglante. Quelqu’un avait braqué une lampe sur moi. — J’espère que vous êtes bien installée, entendis-je. Je connaissais cette voix. Évidemment. — J’ai connu mieux, grinçai-je. — Mais avez-vous connu pire ? La lampe s’éteignit et j’entendis les pas s’éloigner. Quand la lumière crue tenta de s’infiltrer de nouveau dans mes pupilles, j’eus l’impression que mon cerveau allait exploser. Tout mon corps n’était plus que douleur. — Vous savez, reprit la voix comme si notre conversation n’avait pas été interrompue, s’il y a une chose dont j’ai horreur, c’est bien d’être pris pour un imbécile. Je gardai le silence. — Et vous et votre petit camarade n’avez pas tenu compte de ça. Lui, j’imagine que vous savez comment il a fini. Je serrai les dents en tentant de ne pas revoir tout ce sang, partout, et ce regard terrifié et
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figé. — Oh, il a supplié. J’espère que vous ne vous étiez pas juré fidélité, parce qu’il était prêt à vous vendre pour rester en vie. J’avais du mal à respirer. Sûrement à cause de cette odeur de moisissure, partout. — Ce qu’il n’a pas compris, poursuivit-il, c’est que ça n’allait pas être l’unoul’autre. Je sentis de nouveau l’électricité me parcourir, crisper mes membres, chasser la raison. Je distinguais vaguement l’homme qui tournait autour de moi, tel un oiseau de proie. La seule chose sur laquelle je pouvais fixer mon attention, c’était ces milliers d’aiguilles qui me transperçaient les nerfs. — En fait, vous avez fait une énorme connerie. Nouvelle décharge. J’inspirai avec difficulté.
— Celle de laisser votre victime en vie. C’était quoi, votre job ? Me soulager de ces quelques noms pour les ramener à votre patron ? C’est ridicule. Je vous pensais mieux renseignés. Il se pencha vers moi et je distinguai enfin son visage, ce visage que j’avais passé plusieurs semaines à étudier. Une cicatrice barrait son sourcil gauche. Des yeux d’un gris très clair aux pupilles dilatées m’observaient sans aucune pitié. Ses lèvres fines se retroussaient en un rictus mauvais. Je compris à ce moment-là que je n’avais plus aucune chance. — Mais je ne vais pas vous tuer. Il se releva.
— En tout cas, pas de suite. Il sortit de la lumière. Je crus d’ailleurs qu’il était de nouveau reparti. Mais non, sa voix s’éleva soudain, plus menaçante que jamais. — Vous savez ce que je veux, dit-il. Je gardai le silence. — Oh, inutile de jouer à ça avec moi, poursuivit-il, toujours caché dans l’obscurité. Je veux connaître l’identité de votre employeur. Si je n’avais pas été dans une situation aussi merdique, j’en aurais ri de bon cœur. — Figurez-vous, répondis-je sans desserrer les dents, que si je savais comment atteindre ce bâtard, je serais déjà allée lui régler son compte. C’était là pure vérité. Après ce qui était arrivé à Alexis, j’avais filé à l’adresse qu’il m’avait donnée. Mais le « quartier général » avait été déserté. Il ne dit rien pendant un long moment. Puis, je l’entendis soupirer et il apparut enfin dans la lumière.
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— Mauvaise réponse, me dit-il en m’envoyant une nouvelle décharge. J’avais de plus en plus de mal à respirer. Quelque chose me comprimait la poitrine et m’obscurcissait le cerveau. — Je vous dis que je sais pas qui il est ni où il est maintenant ! parvins-je à articuler. — Et moi, je crois que vous mentez. Il s’approcha un peu plus de la lampe. — Je finirai par savoir qui a été assez stupide pour s’attaquer à moi, vous savez. Puis je m’en débarrasserai. Vous ne voulez pas me donner son nom ? Je m’en passerai. Mais je pense qu’il doit déjà savoir que vous avez été capturée. S’il tient à vous, il viendra. J’eus envie de lui rire au nez. Et comment, qu’il allait venir… Il éteignit la lampe et le monde bascula dans le néant. — Mais je n’aime pas attendre, conclut-il. Si demain à minuit, personne n’est venu, ma foi, ça sera très dommage pour vous. Je ne sais pas comment je suis parvenue jusqu’au matin sans devenir barge. Chaque minute qui passait m’était insupportable. Le métal des menottes me brûlait les poignets au moindre mouvement. Mais, au moins, la douleur dans la poitrine était partie. Plus ou moins. Après cette « discussion », un homme avait été placé sur une chaise en face de moi, le flingue bien en évidence, histoire de me faire comprendre que si je tentais quoi que ce soit, il ne ferait pas dans les sentiments. Son chef devait être reparti, car je ne le vis nulle part. Je savais que je ne pouvais rien faire. Mais je ne pouvais pas non plus me résigner. Qu’est-ce qui se serait passé si je n’étais pas retournée dans cet appart ? Où est-ce que je serais si j’avais fui de suite ? Je n’en avais aucune idée. J’avais échoué. J’avais échoué et je m’étais fait prendre comme une novice. Mais après tout, c’était un peu ce que j’étais. Les choses sérieuses n’avaient commencé que quelques mois plus tôt. Avant, c’était juste un petit passe-temps pour faire comme si. Alexis y croyait, lui. À fond. Je l’admirais pour ça. Mais apparemment, ça n’avait été que de belles paroles. Dès qu’il avait senti que ça tournait mal, il m’avait balancée. C’est con. Plus j’étais avec lui, plus j’arrivais à sortir la tête hors de l’eau. Pour la première fois depuis des années. Une putain d’ironie, si vous voulez mon avis.
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Sur le mur en face de moi, une horloge fait défiler ses minutes. Une vieille horloge comme on en trouve encore parfois dans les gares. Le temps a toujours été une notion assez vague pour moi. Il n’était là que pour les gens pressés, ceux qui savaient où aller. Et aujourd’hui, c’est ce temps qui me fait défaut. C’est terrible de savoir qu’il ne vous reste que quelques minutes à vivre. Et de les voir défiler. Une par une.
23 h 47 Il y a une semaine, on filait loin de la ville. Moi et Alexis. Et le soleil automnal pour nous tenir compagnie. On avait décidé de se laisser une journée de pause. Juste nous deux. Et rien d’autre. On avait alors pris la direction d’une ruine de château laissé à l’abandon. C’était l’endroit le plus éloigné de toute civilisation que je connaissais. La voiture ralentit dans un nuage de poussière. Une fois à l’air libre, je regardai autour de moi. Il n’y avait là absolument personne. À croire que cette ruine n’intéressait que nous. On était seuls. — Marrant, dit Alexis. Je me souviens même plus de la dernière fois où je suis venu ici. Il jeta un coup d’œil à son téléphone. — Pas de réseau, commenta-t-il. — Donc, plus moyen de nous retrouver, dis-je avec un grand sourire. Allez, viens ! Et je l’entraînai sur le sentier qui grimpait vers les ruines. Après un bon quart d’heure d’ascension, on arriva enfin. Je me retournai, le souffle court, pour profiter de la vue. Le soleil grimpait paresseusement vers le zénith et offrait ses rayons aux collines environnantes. Les arbres qui les recouvraient de leur verdure voilà encore quelques semaines avaient revêtu leurs habits d’adieu. Et cet éclat de couleurs éphémères me coupa le souffle. Au loin, dans la plaine, on distinguait à peine la ville. Seuls les reflets du soleil sur ses toits trahissaient sa présence.
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Je m’assis sur une pierre et lançai un regard aux ruines. Ça ressemblait encore moins à un château que dans mon souvenir. Le temps n’y était pas allé de main morte. — Tu crois qu’on a réussi ? demandai-je à Alexis. Il fixait toujours l’horizon avec un air pensif. — On peut jamais être sûr, soupira-t-il en s’asseyant à mes côtés. Mais je pense qu’on s’en est plutôt pas mal tirés. — Hum. Je mis ma main en visière pour me protéger du soleil. — Et qu’est-ce qui arrivera le jour où on se loupera ? demandai-je en me tournant vers lui et en plantant mon regard dans le sien. — On a qu’à faire en sorte que ça arrive pas, répondit-il avec un grand sourire. Mais ce sourire ne m’avait pas l’air franc. Qu’est-ce qu’il ne disait pas ? Je soupirai d’aise face au calme qui se dégageait du paysage. Ces dernières semaines m’avaient épuisée. Je sentis son bras m’entourer les épaules et m’attirer un peu plus à lui. — Ou alors…, murmura-t-il si bas que je l’entendis à peine. Je levai la tête vers lui pour tomber sur son regard indécis. — Ou alors, on pourrait partir, souffla-t-il enfin en fixant ses iris verts sur moi. — Partir où ? lui demandai-je en me perdant dans les reflets dorés du feuillage environnant. — Je sais pas… N’importe où ! Le monde est vaste, personne ne nous trouverait. Je reportai mon regard sur lui. Au fond de ses yeux clairs dansait un feu que je connaissais bien. Mais en général, il n’était là que quand il parlait de ses plans, quand il montait ses stratégies. — Et pourquoi est-ce qu’on partirait ? C’est pas toi qui voulais que nous intégrions cette organisation ? demandai-je en baissant la voix malgré le fait qu’ici, personne ne pouvait nous entendre. La flamme dans son regard s’éteignit et fut aussitôt remplacée par un orage. — Je le pensais, marmonna-t-il. Mais on peut pas faire ça toute notre vie, pas vrai ? Je ris en voyant son front soucieux. — On est encore très loin de ça. — Partons, insista-t-il. Je soupirai. — Admettons. Et puis quoi ? On pourrait pas vivre bien longtemps avec ce qu’on a.
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