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Qui a tué Raguse?

De
339 pages
Mafia, armes, pétrole... À Paris, XVIe arrondissement, un soir de novembre, devant un hôtel particulier. Jack Raguse est retrouvé mort. Pourquoi le président de la très puissante Géofy Holding, multinationale pétrolière, a-t-il été assassiné ? De Paris à Hyères, de la Sicile au Golfe de Guinée, le commissaire Yves Bugalé mène l’enquête. Les interrogatoires se succèdent et les soupçons grandissent. Jack Raguse a-t-il voulu rompre avec des amitiés suspectes ? Ou a-t-il payé le prix fort de son attirance pour le beau sexe ?
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2 Titre
Qui a tué Raguse ?

3Ceux, de nulle part
Roger Vincent Aiello
Qui a tué Raguse ?

Polar financier

Éditions Le Manuscrit
Paris
Qui a tué Raguse ?








L’auteur a fait don de ses droits sur la vente de
l’ouvrage, sous forme papier comme sous forme
électronique, à la Fondation pour la Recherche
Médicale, 54 rue de Varenne 75335 Paris cedex 07



© Éditions Le Manuscrit, 2009
www.manuscrit.com
© Couverture : Sophie Huang
ISBN : 978-2-304-03044-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304030440 (livre imprimé) 03045-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304030457 (livre numérique)
6 Ceux, de nulle part

A mes grands-parents
qui parlaient si mal le français,
à mes petites-filles
qui le parlent si bien.
7 Ceux, de nulle part
COMMISSAIRE BUGALÉ
– Ce bureau est un vrai souk, grogne Bugalé,
va falloir que j’y mette bon ordre dès que j’aurai
le temps.
C’est toujours ce qu’il se dit lorsqu’il
reprend son service après un week-end passé
chez lui, en Bretagne. A ce moment-là, il
découvre lucidement ce dont il s’accommode
habituellement sans broncher.
Il sait qu’il n’aura jamais le temps, ni surtout
le désir réel de remédier au désordre de son
bureau, tellement encombré de dossiers que
toute mesure d’ordre serait vaine par manque
de place de rangement. La place ne manque pas
seulement dans son bureau, mais aussi partout
dans l’immeuble où les dossiers s’entassent le
long des murs, dans les bureaux et les couloirs,
sur une hauteur variable. « Ils tiennent les
murs », raillent les occupants, et quand il arrive
qu’une pile s’effondre soudainement, certains
mettent en cause les vibrations du métro !
Quant aux trois chaises dont le bureau de
Bugalé est doté, l’une sert à son propre usage,
des dossiers s’empilent sur le siège de la
9 Qui a tué Raguse ?
deuxième et la troisième est disponible car, c’est
la moindre des urbanités, il faut bien laisser une
surface libre pour « l’invité » du moment !
Les intellectuels du service préfèrent
l’explication donnée par un ingénieur. Un type
bizarre, vraiment bizarre... Pendant les
moments passifs de sa garde à vue, ce type
n’avait rien trouvé de mieux à faire que
d’observer plusieurs effondrements de piles. Il
avait conclu sentencieusement qu’ils étaient dus
au phénomène de « flambage », nom savant
donné à l’effondrement brutal et spontané, à un
moment donné, de la pile de plus en plus
courbée sous son propre poids, phénomène
similaire, mais sans la majesté du décor, aux
avalanches de neige en montagne. Cette image
alpestre avait porté un coup dur aux mauvais
esprits, il y en a dans la police comme ailleurs,
qui osaient affirmer que des mains malicieuses
favorisaient la chute des dossiers pour admirer
les croupes des secrétaires appelées à jouer les
sherpas !

De ces préoccupations de haute
considération bureaucratique, Bugalé n’en a
cure car, dans l’immédiat, il constate qu’il perd
son temps à une tâche ancillaire. Quoi ! Il a
quitté Nantes par le TGV de six heures, il arrive
tôt pour disposer d’un moment de solitude
propice à la réflexion et voilà qu’il se tape le
10 Roger Vincent Aiello
ramassage d’une pile qui s’est effondrée dans
son bureau. Alors, il rend responsable un
certain « ils » qu’il apostrophe en grommelant :
– Ils veulent moderniser la police, mais ils ne
font rien pour améliorer la logistique. Après on
s’étonne que des dossiers disparaissent …
Merde ! C’est quand même pas mon boulot de
commissaire, ça ! Mais je ne peux quand même
pas marcher sur les pièces d’un dossier
judiciaire alors qu’on se casse le popotin pour le
constituer, ajoute-t-il pour se justifier.
Car Bugalé est commissaire principal de
police affecté à la Brigade Financière de Paris, la
fameuse BF, depuis quelques mois. Cette
affectation, il n’avait pu la refuser devant
l’insistance de son ancien patron, Clément
Figeac, responsable de la BF. Dès sa
nomination à ce poste de haute responsabilité,
celui-ci voulait pouvoir compter sur un « noyau
dur » de collaborateurs sûrs et de forte
personnalité. Car de la personnalité, il en fallait
à des policiers dépendant à la fois de leur
patron et des juges d’instruction dont ils étaient
les auxiliaires : situation délicate, parfois
conflictuelle dont, Figeac en était sûr, Bugalé se
sortirait toujours bien.
Figeac l’avait appelé à Nantes et il n’y était
pas allé par quatre chemins :
– Yves, j’envisage de demander ton
affectation à la BF. Qu’en penses-tu ?
11 Qui a tué Raguse ?
– Rien de bon, tu me veux du mal ou quoi ?
Clément, tu sais que je déteste Paris, que je suis
breton, que la famille de ma femme est à
Nantes et que ma propre famille est dans la
région. Et je t’ai déjà dit que, pour mon
prochain poste, j’aimerais rester en Bretagne…
et que je compte sur toi pour me pistonner le
moment venu.
– Tu pourras vraiment compter sur moi si tu
me rends le service d’accepter d’être muté à
Paris.
– J’aurais trop de problèmes à résoudre et tu
les connais. Tu te souviens du mal que j’ai eu à
me faire affecter à Nantes quand Annick a pu
enfin, après des années, s’y faire affecter par
l’Education nationale. Tu te souviens aussi que
grâce à mes beaux parents nous avons pu
trouver un appartement très bien, proche de
chez eux. Annick est à son école en une demi-
heure et moi au commissariat dans le même
temps… tout baigne et tu voudrais que je quitte
ça pour Paris ? Je voudrais que tu me
comprennes.
– Je te comprends d’autant mieux que je
connais Annick et son attachement à la
Bretagne, mais permets-moi de te dire que ton
analyse est à courte vue. Je te connais trop pour
savoir que tu le sais bien ! Tu as l’ambition
d’être promu divisionnaire et pour ton prochain
poste, celui qui récompenserait tes mérites, tu te
12 Roger Vincent Aiello
verrais bien, par exemple, en directeur
départemental de la Sécurité publique, mais
dans quel département ? Tu n’en sais rien, ni
moi non plus, mais ce qui est sûr c’est que si tu
refusais la mobilité, tu torpillerais ta carrière de
flic … Faudrait alors choisir, mon vieux, entre
ta carrière ou t’acagnarder, mais, dans ce cas, tu
aurais mieux fait de rentrer à la Sécu ou à la
Poste… pas chez Poulaga !
– Ouais, je sais tout ça, mais pour l’instant je
me sens bien dans ma peau, mon job me plaît,
j’ai une vie de famille et je ne m’emmerde pas
dans les embouteillages parisiens. Mais tu as
raison, c’est à courte vue.
– Prends le temps d’y réfléchir … avec
Annick et rappelle-moi sous huitaine. Ne tarde
pas trop !

Bugalé en avait effectivement parlé à sa
femme et il l’avait sentie très contrariée. Ils en
étaient vite arrivés à l’idée de refuser la
proposition de Figeac, mais en se donnant
quelques jours encore avant de conclure
définitivement.

Il n’en fut rien car, trois jours après, Annick
lui dit tranquillement et tout à trac :
– Il faudrait au moins que nous puissions
sauvegarder nos week-ends… mais comment ?
13 Qui a tué Raguse ?
– Dis donc toi ! Tu n’aurais pas une idée
derrière la tête ?
– Oui et non ! Moi, je m’accommode bien de
mon travail et tu sais que mon horizon
professionnel, c’est de rester enseignante dans
le primaire et concilier mon travail avec ma vie
de famille. Toi, tu dis la même chose
maintenant, mais j’ai peur que tu ne le regrettes
plus tard en voyant des collègues occuper des
postes auxquels tu aurais pu prétendre. Clément
a raison, aujourd’hui tu peux décliner son offre,
mais ce ne sera peut-être pas le cas dans un an
ou deux, quand l’administration te mutera, je ne
sais où… Dis, tu nous vois dans le Jura…
N’empêche que j’aimerais bien sauvegarder nos
week-ends ! Crois-tu que Clément y verrait un
inconvénient ?
– Je ne le pense pas, il est arrangeant avec ses
hommes. D’ailleurs, des collègues mutés dans
les services parisiens ont eu le même problème
et l’ont résolu en vivant en célibataire
géographique. Quand les nécessités du service
ne les immobilisent pas, ils profitent du week-
end et des jours fériés pour se rendre en famille.
Ils prennent un abonnement sur le TGV…
– On ne pourrait pas faire comme eux ?
– Bah, oui, pourquoi pas… c’est à nous d’en
décider avant d’en parler à Clément… Tu sais,
je tiens beaucoup à garder le contact avec les
14 Roger Vincent Aiello
petits. Et je n’oublie pas nos moments
d’intimité. Toi aussi, j’espère !
– Des doutes ? J’ai toujours eu le cœur à
l’ouvrage, non ? T’ai-je quelquefois donné
l’impression de renacl…
– Non, non, non ! Tu es parfaite !
Il l’embrasse tendrement.
– Bon, j’appelle Clément ?
– Bien sûr, mais n’oublie pas la condition :
nos week-ends !

Clément se montre compréhensif :
– Je te fais confiance, tu organiseras ta vie
privée en fonction des nécessités du service. Tu
ne seras pas le seul et, tu le sais, je le fais
d’ailleurs moi-même… moyennant quoi, toi,
comme les autres, tu fayoteras pour ne pas
demeurer redevable à l’administration.
Note bien, sur ce sujet, que dans certaines
administrations s’est développé le travail à
domicile, assorti de la présence obligatoire du
fonctionnaire à certaines réunions. C’est bien le
moins ! Tiens, j’étais il y a quelque temps à un
dîner, à côté d’une conseillère d’Etat qui me
parlait du charme de Toulouse… Je lui
demande alors comment elle concilie sa
résidence dans cette ville avec sa profession et
elle me répond benoîtement qu’elle monte à
Paris une fois par semaine « pour voir les
autres ». Pour le reste, ajoute-t-elle, le fax et le
15 Qui a tué Raguse ?
courriel suffisent largement à l’échange
d’informations. Elle précise spontanément que
le manque de place dans les bureaux du Conseil
conduit à favoriser le télétravail… à domicile.
Tu vois que nous sommes bien modestement
dans l’air du temps !

Bugalé a donc pris son service dans les
bureaux de la rue du Château des Rentiers dans
èmele 13 arrondissement depuis plus d’un an.
L’administration l’a mis en relation avec un
propriétaire de studios garnis en location, un
peu rustiques, mais très convenablement tenus
dans un immeuble de l’arrondissement.
èmeSon studio est situé sous le toit, au 6 étage,
ce qui lui permet d’avoir un minuscule jardin
privatif gravillonné devant son unique porte-
fenêtre. Son horizon s’étend sur les toits à perte
de vue, ce qui lui épargne la sensation d’être à
l’étroit. Une femme de ménage vient tous les
deux jours pour ranger et s’assurer qu’il ne
manque rien dans son réfrigérateur car, selon
son humeur, il prend son petit déjeuner chez lui
ou au bistrot proche. Et quand, certains soirs, il
lui arrive de « fayotter » sur un dossier, il se
bricole alors, vite fait, une omelette au jambon
suivie d’un morceau de fromage ou d’un yaourt,
le tout arrosé de café dont il est grand
consommateur sans que son sommeil en soit
altéré. Débarrassé de tout souci domestique, il
16 Roger Vincent Aiello
se consacre totalement à son travail,
compensant ainsi très largement ses absences
du vendredi après-midi et du lundi matin
lorsque les nécessités du service le permettent.
Il se faisait un monde de cette affectation à
Paris et voilà qu’il se sent heureux d’avoir pu
trouver un équilibre entre sa vie familiale et sa
vie professionnelle.
Il est vrai qu’Annick et lui se sont vite
adaptés à leur nouveau rythme de vie : ils
communiquent tous les jours par téléphone et
les gentillesses qu’ils échangent alors laissent
bien augurer des chaudes retrouvailles du
vendredi et des deux jours suivants ! Pour lui,
Breton assez réservé, il lui est ainsi plus facile de
lui dire l’amour qu’il lui porte et le charme
qu’elle dégage. Il lui dit aussi qu’elle est
« l’amour intelligent, l’amour précis et
précieux » de sa vie. De son côté, elle apprécie à
la fois sa liberté quotidienne d’organisation et
les conseils pleins d’assurance de son « roc »
parisien quand elle est hésitante dans l’action.
Et, finalement, tous deux arrivent à trouver un
certain charme au cycle de la nouvelle vie qui
s’est établie : le boulot en semaine et, en week-
end, la détente totale avec les enfants et les
douces étreintes d’un couple uni.

Ce lundi matin-là, il a exceptionnellement
pris le TGV de six heures car la semaine
17 Qui a tué Raguse ?
s’annonce chargée et, sa mauvaise humeur
passée après le rangement des dossiers, il
apprécie ce moment de calme qui lui permet
d’organiser son travail. Aussi, lors que le
téléphone sonne, grommelle-t-il :
– Ça y est, le premier emmerdeur est là !
Décrochant l’appareil, il aboie :
– Ici Bugalé !
Et, plus doux :
– Ah, salut Clément !... Tout de suite ? OK,
je monte.

Figeac est assis comme d’habitude à la table
qui sert pour les réunions de service et qu’il
préfère à son bureau.
Depuis leur première collaboration, il y a déjà
longtemps, Bugalé admire son patron, devenu
l’ami. Dès l’abord, il retient l’attention par son
allure, grand, mince, élégant et surtout, par
l’intensité de son regard direct et perçant,
derrière ses lunettes à fines montures qui
agrandissent ses yeux gris. Il écoute
attentivement ce qu’on lui dit sans interrompre
son interlocuteur. Quand il intervient, il
manifeste son accord, fait part de ses
observations ou marque son désaccord
sobrement, d’une voix posée, parfois par des
traits caustiques qui renseignent bien mieux sur
sa pensée que des effets de voix.
18 Roger Vincent Aiello
Pour Bugalé, Figeac, né pour être chef, n’à
nullement besoin de démontrer son autorité
tant elle est naturelle et acceptée. Il ne suit que
l’essentiel des dossiers, grâce à la confiance qu’il
place en ses collaborateurs, minutieusement
choisis, malgré les difficultés administratives et
statutaires de tous ordres qui ne rendent pas ces
choix facilement réalisables. En tout cas, ses
collaborateurs savent qu’il leur accorde des
délégations de pouvoirs sincères et aussi
étendues que possible. Lors de leur première
collaboration, Bugalé en avait eu la preuve un
jour qu’il était dans le bureau de Figeac, quand
celui-ci avait reçu un appel de son directeur.
– Non, monsieur le Directeur, je ne suis pas
au courant de cette information que j’estime
non fondée…
– … ??
– Je l’estime non fondée parce que Bugalé
qui est en charge de cette affaire n’aurait pas
manqué de la porter à ma connaissance si elle
était avérée.
– … ??
– Non, monsieur, Bugalé est bien présent
aujourd’hui et si cette information était avérée,
il me l’aurait rapportée aussitôt compte tenu de
son importance. Je ne peux vous en dire plus
actuellement, mais, puisque vous m’en parlez, je
vais immédiatement le contacter et je vous
19 Qui a tué Raguse ?
rendrai compte aussitôt du résultat de ce
contact.
Et Figeac confirma au dirlo que l’information
était infondée.
Et Bugalé se dit alors que son patron « en
avait » …

Le bureau de Figeac est sans fantaisie :
mobilier moderne, gris souris, totalement
dépourvu d’objets personnels. Sur l’un des
murs se trouve un immense planisphère du
monde, sur un autre un plan de Paris et de la
banlieue. A sa gauche, une tablette sur laquelle
reposent deux téléphones, un noir et un rouge,
auxquels est associé un dispositif de brouillage
et d’enregistrement des conversations. A sa
droite, également sur une tablette, sont posés le
clavier et l’écran plat de son ordinateur qu’il
peut consulter par une simple rotation de son
confortable fauteuil. Sur le plateau du bureau se
trouvent, bien rangés, les quelques dossiers
dont le patron s’entretiendra avec ses
collaborateurs du jour. Apparemment, ce n’est
pas ici que se produiraient des effondrements
de piles !...
Bugalé en connaît la raison : dans un cagibi
communiquant avec son bureau par une porte
blindée, le patron dispose, le veinard, d’un
coffre fort et d’étagères de rangement. A son
arrivée à Paris, Figeac le lui avait montré en
20 Roger Vincent Aiello
l’informant qu’une autre personne possédait la
clé du cagibi et avait connaissance du code du
coffre. Bien que Figeac fût resté muet sur
l’identité de « l’autre personne », Bugalé avait
pensé que cette confidence était un acte
réfléchi, car il connaissait son patron depuis
trop longtemps pour savoir qu’il ne parlait
jamais à la légère. Aussi eut-il pleinement
conscience qu’en même temps que son patron
lui donnait une marque de confiance, il lui
délivrait un message au cas où, dans l’avenir…
– Yves, merci d’être monté si vite. Dis-moi,
dans ton nid breton, as-tu appris que Jack
Raguse s’est fait défalquer samedi soir ?
– Oui, mais des fois que tu en douterais, je te
signale que les ondes radio parviennent jusqu’en
Bretagne ; à dire vrai l’information n’a été
donnée que sous forme de brève. As-tu
connaissance des circonstances du meurtre ?
– Pas vraiment ! Le résident d’un immeuble
voisin empruntant le trottoir longeant les grilles
des immeubles de l’avenue Foch, a découvert le
corps allongé sur le trottoir au niveau du 22
bis ; les pompiers appelés n’ont pu que
constater le décès : à l’évidence, d’après
l’officier de police Lelong, dépêché sur les lieux,
la mort résultait de deux blessures occasionnées
par une arme à feu.
Apparemment, le vol n’est pas le mobile de
l’agression, puisque son portefeuille contenait,
21 Qui a tué Raguse ?
entre autres, sa carte d’identité -son nom, Jack
Raguse, a été confirmé par l’un des rares
occupants de l’immeuble en cette période de
Toussaint- et une somme d’argent liquide de
quelques centaines d’euros. A côté de la
victime, il n’y avait pas de mallette porte-
documents. A l’exception du voisin qui a appelé
les pompiers, personne n’a rien entendu, ni rien
vu !
Le corps est à l’institut médico-légal de Paris
– La BF est-elle concernée ?
– Tu parles ! Raguse est… était le PDG de la
Géofy Holding dont l’activité est internationale
dans la recherche pétrolière. Tu te souviens
qu’il a fait parler de lui, il y a deux ans, avant
que je ne prenne la direction de la BF, à propos
d’une livraison d’armes. On le soupçonnait
d’utiliser son entregent et l’activité
internationale de sa société pour favoriser ces
livraisons et ramasser quelques juteuses
commissions au passage. Mais l’homme était
habile et finalement l’affaire s’est enlisée,
personne n’ayant pu faire la preuve de son
implication personnelle. D’ailleurs, ses avocats,
de grand renom, tenaces et procéduriers,
avaient fait appel, en chambre d’instruction, du
refus du juge d’instruction d’accorder le non-
lieu à leur client et l’avaient obtenu, au grand
dam du juge qui avait dû s’incliner ! Pour celui-
ci et pour nous, Raguse était indiscutablement
22 Roger Vincent Aiello
coupable et nous aurions fini par le démontrer
si on nous avait laissé les mains libres. Aussi,
nous ne l’avons jamais vraiment perdu de
vue…
– Il s’est néanmoins fait descendre sans
témoin d’après ce qu’on dit !
– Yves, tu fais l’âne car tu sais très bien qu’on
ne pouvait pas lui coller aux fesses en
permanence après un non-lieu ! … Tu imagines
notre situation vis-à-vis de l’opinion dans le cas
d’une fuite ? Mépris de la présomption
d’innocence, « nous sommes tous fliqués », et
j’en passe …
– Je plaisantais …
– Je vais te confier le « dossier blanc » que
m’a légué mon prédécesseur sur cette affaire, il
est dans le cagibi et après ce que je t’ai dit, tu as
déjà compris qu’il n’a pas d’existence légale et
que tu n’y feras jamais référence… d’ailleurs,
comme tu le sais, mais je te le rappelle, un
dossier blanc n’a pas d’auteur, pas de
destinataire et n’est donc enregistré nulle part,
c’est la règle du genre, elle-même non écrite !
J’ai pris sur moi de le conserver, car nos
collègues avaient fait un travail considérable
d’investigations discrètes. Il aurait été dommage
de tout détruire alors qu’il aurait pu aider la
justice un jour ou l’autre. Cependant, si tu
penses être suspecté de détenir ce type de
dossier, si tu crains une « perquise » dans ton
23 Qui a tué Raguse ?
bureau, va le planquer au diable vauvert et, si tu
manques de temps, détruis-le sans l’ombre
d’une hésitation. Souviens-toi de cette grande
entreprise dont le colonel, ancien de la DGSE,
qui dirigeait le Service de Sécurité, ne croyait
pas à la possibilité d’une perquisition dans son
bureau, il se croyait protégé ! Elle eut lieu
pourtant et révéla l’archivage de notes blanches,
une vraie bibliothèque ! Après la perquise,
l’ancien colon a démissionné « spontanément »
… Si ça t’arrivait, je te couvrirais, mais je serais
obligé de faire comme le colonel. Toi, tu n’irais
sans doute pas régler la circulation, mais ta
nouvelle affectation manquerait de panache, tu
me suis bien?
– Aveuglante clarté ! Je te reconnais bien là,
Clément, tu viens de me dire que je vais être en
charge de débrouiller les circonstances du
meurtre de Raguse !
– Tu ne vas pas être, tu es chargé de cette
affaire, mon vieux Yves, depuis ce matin !
– Explique-toi…
– C’est une affaire délicate et le président du
tribunal de Paris est d’accord pour que le juge
Valbonne qui a la préférence du parquet, soit
responsable de l’instruction… C’est un type
compétent, mais pas commode, il veut que la
BF l’assiste comme elle l’avait fait pour son
collègue Forestier dans la précédente affaire
Raguse. Pour lui, le caractère financier et les
24 Roger Vincent Aiello
relents de blanchiment sont dominants dans les
magouilles de celui-ci et justifient que le savoir-
faire de la brigade soit utilisé.
Il m’a appelé hier soir, chez moi, pour savoir
qui je mettrai sur l’affaire. Je n’ai pas pris
position, lui faisant observer que cette nouvelle
affaire va augmenter la charge globale et qu’il
faut que je réfléchisse à la nouvelle répartition
des rôles dans notre équipe, enfin, tu vois, la
réponse dilatoire qui laisse ouverte toutes les
possibilités…
– Il l’a compris au moins ?
– Il a feint de le comprendre, mais comme il
aurait pu attendre jusqu’à aujourd’hui pour
connaître mes intentions, j’ai flairé qu’il voulait
me délivrer un message et je ne me suis pas
trompé. Il n’a pas tourné autour du pot : il m’a
dit clairement que le meurtre de Raguse
fournissait une excellente occasion de réactiver
son dossier avec tact et que cela impliquait une
parfaite entente entre Valbonne et le policier
que je devais lui adjoindre. Il n’a pas prononcé
ton nom, mais c’est cousu de fil blanc. Tu vois
le topo ?
– J’ai l’impression qu’il te force la main !
– Tout juste, Yves. Je pourrais essayer
d’imposer Antoine Portelli avec lequel
Valbonne ne s’entend pas et à qui il reproche
d’être impulsif et de jouer « perso ». De son
côté, Portelli dit que le juge est psychorigide,
25 Qui a tué Raguse ?
qu’il empiète sur le domaine de la police et qu’il
exige des flics qu’ils restent étroitement à leur
place, c’est-à-dire qu’ils soient de zélés
auxiliaires soumis à ses directives, mais surtout
pas des contradicteurs. Et donc, bien que
Portelli soit techniquement aussi capable que
toi, je ne peux prendre, dès le départ, le risque
d’un clash que l’on nous reprocherait. Trop de
gens connaissent aujourd’hui l’état funeste des
relations entre ces deux gus, très caractéristique
des tensions bien regrettables entre la police et
les juges depuis quelques années.
– Alors, tu m’envoies au charbon ?
– Oui, parce que je sais que tu exécuteras
loyalement et intelligemment ce que le juge
t’ordonnera de faire et que votre « couple » sera
d’autant plus efficace que votre relation ne sera
pas parasitée par des questions étrangères au
dossier. Bien entendu, je compte sur ta patience
et ton talent de persuasion pour orienter les
décisions du juge dans le sens de tes avis
techniques. Au besoin, on s’en entretiendra…,
mais je suis sûr que ça collera entre vous.
– Si tu le dis !
– Oui, je le dis, mais je dois ajouter aussi que
si ça foirait, ce qui ne peut être exclu, nous
aurions au moins le préjugé favorable, puisque
j’aurais mis à la disposition du juge mon
meilleur flic, preuve de notre volonté de
26 Roger Vincent Aiello
collaborer avec la justice… à elle de faire
ensuite correctement son boulot !
– J’admirerai toujours comment tu blindes
tes arrières !
– C’est nécessaire ! Pour ta complète
information, sache que j’ai informé le procureur
général de mon intention de te désigner pour
assister Valbonne et il m’a vivement encouragé
à y donner suite. Il sait qu’on te nomme « Le
Chanoine », donc que tu m’es très proche et ça
le rassure… et moi aussi !
– Ah, bon ! Tu sais, les hommes
indispensables, les cimetières en sont …
– Arrête avec ton Clemenceau ! Dis-toi bien,
Yves, qu’au Parquet on craint, à juste titre, tout
échec important qui s’ajouterait à bien d’autres
et poserait à nouveau la question de savoir si le
système d’instruction judiciaire inquisitoire « à
la française » est bien adapté à notre temps. Des
voix s’élèvent parmi les juges mêmes, et pas des
moindres, pour qualifier le système d’archaïque.
Le serpent de mer ! Et tu vois, dans ce
contexte, notre bouillant Portelli, ardent
supporter de ce changement, en contact
fréquent avec des personnalités extérieures de
tout poil, qui ont pour objectif le remplacement
de la procédure inquisitoire écrite et secrète par
une procédure accusatoire publique,
transparente et séparant bien les fonctions du
siège et du parquet, tu le vois collaborer avec
27 Qui a tué Raguse ?
Valbonne ? La moindre mésentente entre celui-
ci, très conservateur, et Portelli, l’évolutionniste,
se transformerait en conflit de système.
Dans ce contexte, tu comprends que, pour
notre tranquillité, ni le « proc », ni moi-même,
ne voulons attiser le feu qui couve et le risque
d’une déferlante médiatique sur un conflit aussi
sensible ! Notre travail est assez difficile pour
qu’on n’y ajoute pas des problèmes de société
qui ne sont pas d’actualité et qui ne doivent pas
nous empoisonner la vie.
– OK, j’ai bien compris, mais comme je
passe douze heures par jour dans cette maison,
je pense que tu as prévu une nouvelle
répartition des tâches ?
– Evidemment ! Tu vas passer l’affaire des
fausses factures à Portelli. Je vais lui expliquer
sans détours que c’est pour lui épargner d’avoir
à travailler avec Valbonne. Attends néanmoins
que je lui en parle. Ce sera fait ce matin
même. De ton côté, entre tout de suite en
relation avec Valbonne et dis-moi comment se
sera passé votre premier entretien.
– OK, mais j’espère entre-temps pouvoir
jeter un coup d’œil sur le dossier que tu m’as
refilé pour ne pas avoir l’air trop con ! Ah, c’est
Jean Coulomb qui m’assistera dans cette affaire.
– Il n’est pas trop jeune ?
– C’est le plus organisé de mes lieutenants.
C’est un garçon qui a de l’avenir.
28 Roger Vincent Aiello
– C’est ton affaire.

L’entretien avec Valbonne est simple et
cordial. Les deux hommes n’ont jamais eu
l’occasion de collaborer et aucun sujet de nature
à altérer leurs relations n’est abordé.
Ils s’accordent vite pour mettre au point leur
plan de travail : Bugalé dressera la liste des
personnes de l’entourage de Raguse et les
convoquera toutes pour les interroger sur leurs
relations avec le défunt et sur les mobiles qui,
selon elles, peuvent avoir conduit à son
assassinat. Ils se mettent d’accord pour
n’accepter jamais de contacts avec les médias
avant qu’ils ne se soient préalablement
entretenus de leur intérêt, du choix du support
et de la répartition de leurs rôles respectifs. Ils
conviennent d’éviter de se transmettre par
téléphone toute information importante de
nature à nuire au secret de l’instruction.
« Dossier sensible, prudence, prudence », dit le
juge…
Bugalé conclut provisoirement que le juge lui
fait bonne impression. Il est vrai qu’il a adopté
le profil bas du béotien en la matière, se gardant
bien d’avancer, sur le fond, quelque idée plus
ou moins inspirée par l’étude du dossier occulte
que lui a confié Figeac. Valbonne n’a rien dit
non plus qui puisse laisser supposer qu’il
possède des informations particulières, ce qui
29 Qui a tué Raguse ?
amène Bugalé à penser qu’ils ont, l’un et l’autre,
convenablement joué leur partition et jeté les
bases d’un arrangement, non sans arrière-
pensées, comme dans tout traité…
Ayant noté la réserve naturelle du juge et
connaissant la vivacité méridionale de Portelli,
Bugalé rit sous cape !

Il ne riote pas longtemps, car Figeac lui
annonce sur son mobile que le cadavre
d’Elisabeth Raguse, femme de Jack Raguse, a
été identifié à Hyères, dans sa maison de la
Polynésie, lieu-dit de haut standing résidentiel
de la presqu’île de Giens, en face de l’île de
Porquerolles. (Ayant passé des vacances à
Giens, Bugalé connaît l’existence de cette
résidence).
L’assassinat ne fait aucun doute : les
collègues de Hyères ont repéré, dans la région
du cœur, deux impacts de balles de gros calibre
apparemment tirées à faible distance.
D’après les premières constatations de la
police, la mort se serait produite dans la nuit de
samedi à dimanche. C’est le gardien du
lotissement qui lui rendait visite tous les jours
vers midi qui a appelé les pompiers, intrigué par
l’absence apparente de madame Raguse. Il dit
que depuis ses ennuis de santé, celle-ci
l'informait toujours de ses absences, d'ailleurs
assez rares hors de la résidence, pendant
30 Roger Vincent Aiello
l’automne et l’hiver qu’elle passait à Giens. Elle
lui avait demandé de passer la voir tous les
jours, en fin de matinée. Personne n’a rien
entendu de suspect dans cette résidence
extrêmement étendue, boisée et dont les
maisons sont très espacées les unes des autres.
L’accès de la résidence est rigoureusement
réglementé. Pourtant, un voisin insomniaque
qui fumait une cigarette sur la terrasse de sa
maison dit avoir entendu dans la nuit de samedi
à dimanche, vers minuit et à deux reprises, le
bruit caractéristique d’une moto ou d’un
scooter. Il s’en souvient car la résidence est
particulièrement calme la nuit.
Bugalé se dit que les choses se compliquent
puisque Jack Raguse a été assassiné devant son
domicile samedi soir et la question se pose
désormais de savoir si les deux meurtres sont
liés.
Il estime qu’il est grand temps de convoquer
les proches des deux défunts. Il marque
cependant une hésitation sur la première
personne à voir. La logique commande que ce
soit le chauffeur, dernière personne des proches
à avoir vu Raguse vivant, pour ce qu’il en sait à
l’heure actuelle. Pourtant, Bugalé préfère
convoquer d’abord la secrétaire, parce que le
dossier blanc rapporte que Raguse a partagé son
intimité assez longtemps pour supposer que,
dans ce statut, elle ait pu avoir connaissance
31 Qui a tué Raguse ?
d’informations d’une autre nature que celles du
chauffeur. Il se dit aussi, en bon flic, qu’il faut
lui laisser le moins possible de temps pour
réfléchir à ce qu’elle estime devoir taire, à
supposer qu’elle ait des raisons d’élaguer.
L’intimité a pu conduire à des situations
communes et à des imbrications d’intérêts que
les tiers, et surtout pas la police, n’ont pas
besoin de connaître …
Il convoque donc la secrétaire, madame
Françoise Chamblette, pour le lendemain à huit
heures. Elle est évidemment au courant de la
mort du patron ; pourtant, au téléphone, elle
n’en montre rien. Elle n’est peut-être pas
encore au courant de la mort de madame
Raguse, mais elle le sera demain puisque la
radio en a parlé. Son instinct lui dit que cette
personne qui s’exprime dans un excellent
français, a du caractère. Elle rechigne
calmement d’être convoquée si tôt à la BF, rue
du Château des Rentiers, mais il ne mollit pas, il
n’en a rien à cirer, il est, lui, tous les jours à sept
heures à son bureau et ce n’est pas tous les
jours que le patron de cette nana se fait
assassiner !
Pour la conditionner, il lui dit, sans plus de
détails, que l’urgence commande et que
« l’interrogatoire » (il utilise volontairement ce
mot plutôt que le mot « d’audience », plus
doux) risque d’être long. Il lui demande
32 Roger Vincent Aiello
d’emporter une photocopie de tous les
documents (organigrammes, notes de service)
relatifs à l’organisation de la société en France
et à l’étranger, qu’ils soient récents ou anciens,
ainsi que l’état civil et le CV des personnes
proches du PDG.
Elle n’a pas le choix, elle obtempère !

Enfin, il peut téléphoner à Annick et ils
parlent comme s’ils s’étaient séparés depuis un
an !

Il sait comment va se dérouler leur entretien :
dès qu’elle décrochera, sa voix modulée, gaie et
railleuse, mise au service d’un esprit vif, le
charmera comme au premier jour. Elle lui
demandera tout de suite :
– Tout s’est bien passé, Yffic ?
Question dont il sait qu’elle traduit toujours
son angoisse de femme d’un mari au métier
parfois dangereux. Il la rassurera en lui parlant
de l’aspect positif de ses préoccupations
professionnelles, en les présentant comme
pouvant, plus tard, en cas de succès, influencer
favorablement son affectation en Bretagne,
comme ils l’espèrent. Il n’envisage jamais la
probabilité et les conséquences d’un échec,
d’abord parce que ce n’est pas dans sa nature –il
y a, en lui, l’assurance du gagneur- et ensuite
parce qu’il aime trop Annick pour l’attrister par
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