RADIOVORAX

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1944. Dans Paris occupé, les Allemands sont sur le point de faire une dangereuse découverte scientifique. L'intervention de la Résistance y met fin. 2012. Le vol dans un laboratoire d'une découverte encore secrète. L'inspecteur Nobel enquête, aidé par une jeune chercheuse du laboratoire qui ne manque ni de charme ni d'intuition. Qui veut s'emparer de la découverte? Quel lien avec la découverte allemande de 1944? Dans ce roman policier historique, se rencontrent une solide intrigue scientifique, une véritable enquête policière, des rebondissements multiples, et des sentiments. L'auteur, professeur d'université, mèle habilement l'Histoire et la science dans une course-poursuite haletante où déduction et humour trouvent leur place.
Publié le : vendredi 4 janvier 2008
Lecture(s) : 145
EAN13 : 9782304011784
Nombre de pages : 439
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2 Titre
Radiovorax

3Titre
André Marchand
Radiovorax
Bactéries en fuite
Polar
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01178-4 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304011784 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01179-1 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304011791 (livre numérique)

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2012
9 2012

MARDI 5 JUIN
A trente-trois ans, le Commissaire Principal
Henri Nobel était un des fleurons de la
P.J.bordelaise. Ce beau garçon blond, auquel
son calme et sa fine moustache conféraient une
allure un peu britannique, aurait pu, s’il l’avait
voulu, collectionner les succès féminins. Mais il
expliquait à ses amis que les seules femmes qu’il
avait l’occasion de fréquenter appartenaient à la
police, à la magistrature, ou à la pègre, ne lui
laissant donc aucune chance de respirer une
autre atmosphère que celle de la « boutique ». Il
demeurait donc célibataire.
Il était pourtant l’année précédente sorti de
ce milieu clos et s’était acquis une réputation
particulière en résolvant avec brio l’énigme du
(1)« mort des supraconducteurs » . Depuis cette
affaire il était devenu à l’Hôtel de Police « le »
spécialiste des laboratoires. Comme s’il avait
maintenant la Science Infuse. Comme si rien de

(1) voir "Mort aux supracons" du même auteur

11 Radiovorax
ce qui touche à la Recherche et à l’Université ne
lui était étranger.
Il ne s’en plaignait d’ailleurs pas, trouvant
que les chercheurs étaient des gens agréables,
qui gagnaient à être connus, et il prétendait que
son Q.I.avait ainsi grimpé de quelques points…
A dire vrai, si cette prétention était
certainement fort exagérée, sa culture scientifique avait
bénéficié des efforts qu’il s’était imposés pour
être à la hauteur de sa réputation. Il avait sans
doute une des têtes les mieux faites de la Police
Judiciaire. Comme sa forme physique ne laissait
rien non plus à désirer, grâce au rugby qu’il
continuait à pratiquer régulièrement, il aurait pu
revendiquer pour lui-même la devise latine
« mens sana in corpore sano ». Ce n’était certes
pas un colosse, mais il donnait en toutes
circonstances une impression de puissance
tranquille.
Ses fréquentations scientifiques provoquaient
évidemment d’innombrables plaisanteries
suggérées par son nom. Elles ne nuisaient
nullement à son image mais l’agaçaient quand même
quelque peu.
Chaque fois qu’un Centre de Recherche
faisait appel à la police, c’était lui par conséquent
qu’on envoyait « au charbon ».
Il ne fut donc pas spécialement surpris
lorsque le mardi 5 juin au matin il trouva en
arrivant à son bureau un mot de son patron. Le
12 Mardi 5 Juin
Commissaire Divisionnaire avait griffonné une
petite phrase très simple, mais pleine de
sousentendus : « Passez au CRPP - cambriolage
bizarre ».
Il prit donc une voiture de service pour se
rendre au Centre de Recherche
Pluridisciplinaire de Pessac. Il avait plu pendant une bonne
partie de la nuit et il tombait encore quelques
gouttes d’un ciel couvert, mais il put accéder
sans se faire mouiller à l’entrée principale.
C’était juste l’heure de la pause-café. Il y avait
une douzaine de personnes dans la Cafeteria,
mais il ne s’y arrêta pas : il devait d’abord voir le
Directeur. Guillemette, l’efficace secrétaire du
Professeur Botrel, l’introduisit dans son bureau.
Le Professeur était une vieille connaissance. Il
se leva dès qu’il aperçut son visiteur et s’avança
pour lui serrer la main :
– Je suis content de vous voir, Monsieur le
Commissaire, et je vous remercie d’être venu
rapidement. Asseyez-vous. J’appelle ma
collaboratrice.
Il décrocha son téléphone et forma
rapidement un numéro :
– Stéphanie ? Monsieur Nobel est là. Nous
vous attendons.
Et s’adressant au Commissaire :
– Madame Dalloz dirige comme vous le
savez les groupes de Biologie et de Biochimie du
13 Radiovorax
Centre. C’est elle qui est concernée par cette
affaire.
– C’est un cambriolage ?
– Oui, et à vrai dire assez étrange. Mais il
faut d’abord replacer les choses dans leur
contexte. Vous savez sans doute que le Congrès
de Radiobiologie se tiendra au Lac à partir du
25 ?
Nobel ne put s’empêcher de sourire. Le
journal et la télévision locale en parlaient assez
souvent ; il n’était ni sourd ni aveugle :
– Comment faire pour l’ignorer, Professeur ?
Non seulement vous faites partie du Comité
d’Organisation, mais on dit aussi que votre labo
va y présenter des communications très
importantes…
La réplique réjouit visiblement son
interlocuteur :
– Nos relations publiques ont été bien faites
pour une fois. Je ne vais pas simuler la fausse
modestie. C’est vrai, nous avons obtenu des
résultats intéressants. Et nous sommes assez
contents de pouvoir faire un peu mousser la
Recherche Française.
– On dit aussi que vous attendez au CRPP
beaucoup de visiteurs étrangers.
– Nous en avons déjà reçu un certain
nombre qui sont venus en avance. Mais tout cela va
de pair. Les collègues sont au courant de nos
14 Mardi 5 Juin
travaux et profitent de l’occasion pour voir les
choses de plus près.
– Vous ne craignez donc pas que ces visites
ne déflorent vos découvertes ?
– Oh, vous savez… Rien ne peut vraiment
rester secret de toute façon… Mais voilà
Stéphanie. Asseyez-vous donc, chère amie. Vous
connaissez le Commissaire, je crois ?
Le policier avait déjà rencontré Stéphanie
Dalloz, mais il ne la connaissait pas vraiment.
C’était une fort jolie femme d’une trentaine
d’années, mince, brune, très élégante. Elle était
connue pour la vivacité de ses réparties et pour
son humour. Elle avait aussi la réputation d’une
scientifique de premier ordre malgré sa
jeunesse. Elle le salua d’un sourire et lui tendit la
main :
– Qui ne connaît Monsieur Nobel, depuis
(1)l’affaire Lapierre ? Comment allez-vous
Commissaire ?
Sa poignée de main était ferme et décidée. Le
policier comprit qu’il avait en face de lui une
femme qui savait ce qu’elle voulait. Elle
enchaîna :
– Nous allons donc encore vous permettre
d’exercer votre sagacité. C’est vous qui êtes
chargé de notre nouvelle affaire, n’est-ce pas ?

(1) voir "Mort aux supracons"
15 Radiovorax
– A vrai dire je n’en sais rien encore… Je ne
sais même pas de quoi il s’agit. On m’a
seulement envoyé aux informations. Alors je vous
écoute.
Elle haussa les épaules, et curieusement prit
un air confus :
– Bof ! C’est tellement ridicule que j’hésite
vraiment à considérer cette affaire sérieusement.
– C’est au Commissaire d’en juger, intervint
Botrel. Allez-y, Stéphanie, racontez.
– D’accord. Mais savez-vous, pour
commencer, que nous étudions actuellement une
bactérie radio-résistante, c’est-à-dire une bactérie qui
résiste aux rayonnements ionisants ?
– Vous voulez dire aux rayons X ou
gamma ?
– X, gamma, neutrons, protons, alpha, par
exemple. Elle encaisse des doses étonnantes.
– Je suis au courant. Je sais même qu’une
Société dont j’ai oublié le nom envisage d’en
commercialiser des applications
– Bravo Monsieur Nobel !
Le ton était légèrement ironique. Elle
corrigea :
– Non, je ne me moque pas. Mon
compliment est tout à fait sincère…
– Et c’est au CRPP qu’on a découvert ces
bactéries… Une grande découverte !
– Ne soyons pas immodestes, Monsieur le
Commissaire. Les grandes découvertes se font
16 Mardi 5 Juin
très souvent petit à petit et résultent du travail
d’équipes successives. En fait il y a longtemps
qu’on connaît des bactéries radio-résistantes.
Déjà des chercheurs japonais, Kitayama et
Matsuyama, avaient travaillé il y a plus de trente ans
dans ce domaine. Ils avaient étudié deux
variétés de Micrococcus, baptisées Radiodurans et
Radiophilus. Il s’agissait cependant de variétés
naturelles, si je puis dire. Probablement des
mutants, mais des mutants naturels quand même…
Et avant eux il y avait eu les travaux de
Weinberg en 44. C’est de ceux-là que nous sommes
partis, ou plus exactement c’est de là que sont
partis le Docteur Chardonnay et les Lefort…
Mais on ne s’est pas contenté de ce qu’offrait la
nature : on a véritablement fabriqué une
nouvelle espèce de bactérie radio-résistante.
– Fabriqué ! Excusez-moi Madame, je ne
savais pas qu’on pouvait fabriquer des êtres
vivants, même unicellulaires…
Elle sourit :
– Objection acceptée, Commissaire. Le mot
fabriquer est excessif. Il est vrai que ces
bactéries n’ont pas été créées ex-nihilo. En réalité on a
fait du génie génétique et modifié leur ADN…
Euh… Vous savez ce que c’est que l’ADN ?
Touché de sa sollicitude, Nobel la rassura : il
savait. Elle enchaîna donc :
– En l’occurrence les chercheurs sont partis
d’un colibacille banal. Ils ont ajouté un gène
17 Radiovorax
supplémentaire à son ADN et ça leur a donné
un hybride radio-résistant. C’est comme ça
qu’est né Escherichia Radiodurans.
Le Commissaire avait appris à ne pas rendre
trop facilement les armes devant ses amis
chercheurs. Sachant qu’ils aimaient bien qu’on leur
résiste un peu, il remonta au créneau :
– Et comment expliquez-vous cette
résistance au rayonnement ?
Ses deux interlocuteurs échangèrent un large
sourire : ils appréciaient les bons élèves. C’est
Botrel qui répondit :
– Vous savez poser les questions difficiles,
mon cher Monsieur Nobel… Mais
pouvonsnous vous donner les bonnes réponses…
Stéphanie ?
– Tout de même, à condition de ne pas du
tout entrer dans les détails, on peut vous
répondre… en gros. L’ADN de ces microbes est
extrêmement redondant : chaque information
génétique est répétée quatre ou cinq fois dans
des parties distinctes de la molécule, de sorte
que si l’une d’elles est endommagée par les
radiations, la partie endommagée peut être
simplement éliminée et remplacée par une autre.
Mais tout ça est déjà de l’histoire ancienne. Si
vous voulez je vous raconterai plus en détail.
Le Commissaire n’avait pas vraiment
compris, mais l’heure des confidences était passée.
18 Mardi 5 Juin
Botrel avait quitté son fauteuil et le prit par le
bras. Il l’entraîna hors du bureau :
– Venez. Nous allons vous montrer
pourquoi vous êtes ici.
Tandis qu’ils descendaient à l’étage inférieur,
il poursuivit ses explications :
– Nous avons actuellement deux équipes sur
ce thème : les biochimistes, dont s’occupe
particulièrement Stéphanie, et les microbiologistes,
dont le travail est plus directement supervisé
par Charles Colomb. Vous connaissez Charles ?
– A vrai dire, non. Je ne crois pas l’avoir
jamais rencontré.
– Rien d’étonnant à ça, fit Madame Dalloz. Il
ne sort guère de son antre. Nous l’avons
emprunté à l’Institut Pasteur. Nous avions
vraiment besoin d’un spécialiste pour cultiver nos
petits prodiges.
Ils suivirent le couloir du rez-de-chaussée sur
une dizaine de mètres, et entrèrent dans un des
labos de gauche. Nobel fut surpris par la
chaleur et par une odeur un peu déplaisante, très
différente de celle qui régnait d’habitude dans
les parties du Centre qu’il connaissait. Botrel
remarqua sa grimace :
– Ah, Monsieur le Commissaire, la Microbio
a un environnement spécifique. Avec toutes ces
étuves et ces milieux de culture, que
voulezvous… Mais voici le Docteur Colomb. Charles,
19 Radiovorax
je vous présente notre policier de choc. Vous
avez sûrement entendu parler de lui…
Nobel examina le grand homme maigre qui
lui tendait la main : il devait avoir dans les
trente-cinq ans. Son visage un peu austère
souriait sans doute rarement.
– L’émule de Sherlock Holmes !… Qui ne
connaît sa réputation ici ? Je suis bien content
de vous voir en chair et en os, Monsieur le
Commissaire, mais vous allez être déçu :
l’affaire que nous avons à vous soumettre est
bien mince.
Ses yeux avaient pourtant une intensité qui
semblait démentir ses paroles. Le Commissaire
eut le sentiment qu’il prenait les choses bien
plus au sérieux qu’il ne le prétendait.
– C’est peut-être le moment de me dire
pourquoi vous m’avez fait venir ?
Le biologiste montra la pièce d’un geste un
peu théâtral. Malgré les apparences
superficielles cet homme devait être un méridional :
– Eh bien, Monsieur le Commissaire, vous
êtes ici sur le lieu du crime !…
Le policier regarda autour de lui : rien ne
semblait anormal. Mais Colomb s’approcha
d’un grand réfrigérateur, dont il ouvrit la porte :
– Voilà ce que nous avons trouvé ce matin,
en arrivant.
L’armoire était remplie de tubes. Contenant
chacun quelques centimètres cubes de liquides
20 Mardi 5 Juin
de couleurs variées, ils étaient étroitement serrés
verticalement les uns contre les autres dans des
casiers en bois, en carton ou en plastique. Il y
en avait partout. Presque partout. Car il y avait
un certain vide sur l’étagère la plus élevée. Et
une pancarte. Une petite pancarte blanche, sur
laquelle se détachaient trois lignes en lettres
noires, visiblement sorties d’une imprimante :
HALTE AUX TORTURES !
NOUS POURSUIVRONS
NOTRE ACTION
FRONT DE LIBERATION
DES BACTERIES
Nobel regarda avec un peu de stupeur ses
interlocuteurs. Mais ils avaient l’air parfaitement
sérieux. Au bout d’une longue seconde Botrel
ajouta :
– Il y avait dans ce frigo des tubes contenant
des souches radio-résistantes. Six d’entre eux
ont disparu…
– Il faut d’abord vous dire, commença
Charles Colomb, que nous avons eu cette nuit une
alerte. Je veux dire que l’alarme signalant une
intrusion dans le laboratoire s’est déclenchée.
D’après le concierge il était 23 heures 30.
Naturellement il est tout de suite venu voir ce qui se
passait. Il est entré dans cette pièce, mais n’a
rien trouvé d’anormal : tout avait l’air en ordre.
Bien entendu il ne lui est pas venu à l’esprit
d’ouvrir ce réfrigérateur, sinon, évidemment…
21 Radiovorax
Mais on ne peut pas lui en faire grief. Il est
donc rentré chez lui en consignant les faits sur
son cahier, pour qu’on fasse réparer ce qui
semblait être une défectuosité du système
d’alarme… Et dès mon arrivée ce matin, il m’a
naturellement signalé cet incident.
Le Commissaire approuva d’un mouvement
de tête. Le biologiste reprit :
– Mais en entrant dans cette pièce, j’ai senti
qu’il faisait froid, anormalement froid. Pas
étonnant : l’une des fenêtres était ouverte, et
avec le temps qu’il fait… Je m’approche pour la
fermer, et je m’aperçois qu’en réalité la vitre de
cette fenêtre est percée en plein milieu d’un joli
trou rond. Voyez-vous même…
Il n’y avait en effet aucun doute : on y avait
découpé un morceau de verre circulaire de
15 centimètres de diamètre : la méthode
classique pour pénétrer dans un local par la fenêtre
quand elle est fermée. Une ventouse fixée sur la
vitre, et on découpe tout autour avec un
diamant. On retire ensuite sans bruit la pièce
découpée maintenue par la ventouse, on passe un
bras dans le trou, et on ouvre la fenêtre par
l’intérieur. C’est ce que les cambrioleurs avaient
fait ici.
Nobel se pencha vers l’extérieur. Le
laboratoire était au rez-de-chaussée, mais un
rez-dechaussée surélevé : il y avait au-dessous de la
fenêtre une petite corniche sur laquelle on
pou22 Mardi 5 Juin
vait certainement se hisser pour opérer de
l’extérieur. Un peu plus bas la terre meuble de la
plate-bande qui bordait le bâtiment avait été
visiblement piétinée. N’importe qui pouvait avoir
fait ça.
– Bon, je vois. C’est apparemment le
découpage de cette vitre qui a déclenché l’alarme.
Mais comment se fait-il que le concierge ne s’en
soit pas aperçu quand il est venu inspecter ?
– Il n’a pas pensé à regarder les fenêtres, je
suppose… Moi j’y ai pensé parce qu’il faisait
froid. Mais c’était ce matin, et le trou avait été
fait plusieurs heures auparavant : la température
du labo avait eu le temps de chuter. Le
concierge, lui, est arrivé ici tout de suite après
l’alarme, et la pièce n’avait guère pu se refroidir.
– Oui, sans doute. Et qu’avez-vous fait
ensuite, Monsieur Colomb, après avoir vu ce
carreau découpé ?
– J’ai tout de suite pensé à un cambriolage,
naturellement. Et je me suis mis à chercher ce
qui avait pu être volé : le matériel de valeur ne
manque pas, vous vous en doutez. Là-dessus
deux autres chercheurs sont arrivés, et nous
avons continué à faire l’inspection ensemble,
mais sans succès. Rien ne manquait à l’appel.
C’est seulement bien plus tard, peut-être au
bout d’une demi-heure, ou même plus, que j’ai
pensé à regarder à l’intérieur des étuves et des
frigos. Je pensais à nos appareils les plus
pré23 Radiovorax
cieux, et je n’imaginais pas qu’on ait voulu s’en
prendre à nos travaux. Quels cinglés !
– Ce front de libération est étrange en effet.
Bien étrange. On connaît depuis longtemps les
anti-vivisectionnistes. Mais la protection des
bactéries, c’est du jamais vu !
– En fait, intervint Stéphanie Dalloz, cette
affaire a toutes les apparences d’un canular. Pas
très drôle de mon point de vue, mais quand
même…
– Et si on avait simplement voulu vous
empêcher de poursuivre vos recherches ? Un
collègue jaloux par exemple, non ?
– On pourrait l’imaginer à la rigueur,
Monsieur le Commissaire, reprit Charles Colomb,
mais les souches qu’on nous a prises ne sont
pas les seules que nous possédions. Nous en
avons d’autres. Ce vol ne nous retardera pas.
Ce fut au tour de Botrel d’intervenir :
– Il reste encore une possibilité, dans
l’hypothèse d’un collègue jaloux. C’est qu’il se
soit emparé des souches afin de poursuivre des
expériences de son côté. Dans l’espoir de nous
prendre de vitesse… Après tout bien d’autres
biologistes auraient pu faire les mêmes
découvertes que nous, s’ils avaient disposé de ces
bactéries. Notre avantage tient au fait que nous
sommes les seuls à en avoir… c’est-à-dire nous
étions les seuls jusqu’à ce matin…
24 Mardi 5 Juin
– Cette démarche serait assez stupide, avec
l’avance que vous avez certainement déjà sur
vos concurrents, non ?
Colomb fit une moue dubitative :
– Peut-être pas… Tout dépend des moyens
que vous mettez dans l’affaire… Et si l’enjeu en
vaut la peine…
– Et l’enjeu, c’est quoi ? Il y a la gloire bien
sûr, mais il y a évidemment autre chose aussi ?
Les trois chercheurs échangèrent une série de
regards qui en disait long. Un temps de silence.
Colomb partit d’un rire amer :
– Bien sûr qu’il y a autre chose ! Vous croyez
encore qu’on fait de la recherche pour la
gloire ?
– Allons, Charles, intervint Stéphanie Dalloz,
ne racontez pas d’histoires. Vous savez bien
que la gloire ou la notoriété comptent aussi…
Vous ne ferez pas croire au Commissaire que
nous sommes uniquement préoccupés de
profit. Mais oui, c’est vrai, l’enjeu est important.
L’enjeu économique, je veux dire.
– Vous pouvez préciser ? fit Nobel.
– Grâce à son ADN très particulier,
Escherichia Radiodurans fabrique une ou des protéines
qui lui permettent d’assurer sa protection en
réparant les dommages causés par un
rayonnement ionisant. On avait pensé au début qu’il
suffirait d’isoler ces molécules, de les produire
en masse, et de les injecter aux animaux ou aux
25 Radiovorax
personnes victimes d’irradiation pour les
protéger de la même façon. Malheureusement ce
n’est pas aussi simple. Nous avons avancé dans
la bonne direction, mais il reste encore
beaucoup de chemin à faire. Alors seulement nous
saurons guérir les victimes d’irradiations. Plus
personne n’aura peur du Nucléaire…
– Et bien entendu, ajouta Botrel, ça
rapportera gros !…
– Récapitulons, reprit le Commissaire, si
vous voulez bien. Nous avons deux
hypothèses : ou bien il s’agit d’un canular stupide, ou
bien il s’agit d’un vol fomenté par une équipe
scientifique rivale qui voudrait vous battre au
poteau, dans l’espoir de commercialiser avant
vous une protection anti-radiation ?
Botrel acquiesça.
– Essayons de partir de là, reprit-il, et d’en
tirer une ligne de conduite. Et d’abord, Monsieur
le Commissaire, peut-il y avoir une enquête
officielle ?
– Bien entendu, puisqu’il y a eu effraction…
Il vous suffit de déposer une plainte. Je vais
d’ailleurs relever dès maintenant les indices que
je peux trouver, et je vais vous envoyer
quelques spécialistes pour compléter cette
recherche. A ce propos il faut tout de même que je
vous demande comment les cambrioleurs ont
pu savoir où se trouvaient les tubes contenant
vos souches bactériennes…
26 Mardi 5 Juin
Et le policier ajouta, en montrant les dizaines
de tubes qui emplissaient le réfrigérateur :
– Et d’abord a-t-on volé des souches
particulières, ou ont-elles été prises au hasard ?
– C’est vrai qu’il y a là un petit mystère, fit
Charles Colomb. Certes nous avons reçu
beaucoup de visiteurs au cours de ces dernières
semaines. Et nous leur avons montré à peu près
tout ce qu’ils voulaient. Pourtant les souches
disparues ne sont pas celles de notre variété
habituelle de Radiodurans. Ce sont celles d’une
autre espèce, beaucoup plus récemment
découverte… Ce n’est pas exactement Radiodurans,
c’est Radiovorax. Et celle-là, nous n’en avons
pas tellement parlé… Nous le ferons seulement
au Congrès…
Nobel avait perdu le fil conducteur :
– Excusez-moi, Messieurs, s’il vous plaît. Je
ne vous suis plus. Qu’est-ce que c’est que ce
Radiovorax ?
– Escherichia Radiovorax est une autre
variété de colibacille radiorésistant. Une variété qui
provient de Radiodurans et résulte des travaux
de notre labo. Mais je ne voudrais pas vous
entraîner trop loin dès maintenant dans ces détails
scientifiques.
– Et se tournant vers Colomb, Botrel ajouta :
– Vous tâcherez de faire plus tard un cours
au Commissaire, Charles. Ce qui nous importe
pour le moment c’est que cette espèce est tout à
27 Radiovorax
fait nouvelle au laboratoire : nous ne la
connaissons que depuis peu de temps et nous n’avons
encore rien publié dessus. En principe nous
n’en parlons pas et nous réservons ça pour le
Congrès.
– Tiens donc. Voilà qui est très intéressant…
Mais alors qui pouvait être au courant et savoir
où se trouvaient les souches, et comment les
reconnaître au milieu des autres ?
– Nous n’en parlions pas, c’est vrai en
principe, reconnut Colomb. . Mais ce n’était quand
même pas un secret. Nous l’avons même
mentionné dans le programme du Congrès. Et je
suppose que dans les conversations avec nos
visiteurs l’un ou l’autre a pu laisser passer une
information, ne serait-ce que pour les
allécher… Quant à reconnaître les souches de
Radiovorax, c’est facile si on sait ce qu’on
cherche : tous ces tubes sont étiquetés.
– Alors pouvez-vous dire à qui il est possible
que vous ayez donné les renseignements
nécessaires ?
– Vraiment non, malheureusement.
D’ailleurs nous connaissons très bien tous ces
collègues, et je n’imagine pas qu’un d’eux puisse
commettre un acte aussi déshonorant.
– Vous savez, la nature humaine… Enfin, il
faut partir de ce qu’on a. Donnez-moi quand
même la liste de vos plus récents visiteurs, et je
vais faire demander à la DST si certains se sont
28 Mardi 5 Juin
déjà signalés à son attention. Et dites-moi,
Monsieur le Directeur, n’y a-t-il pas aussi au
CNRS quelqu’un qui suive ces problèmes de
confidentialité ? Il pourrait éventuellement
avoir des choses intéressantes à nous dire.
Qu’en pensez-vous ?
– C’est exact. D’autant plus que nous
sommes un laboratoire mixte CNRS - Industrie. Par
contre je me demande vraiment si nous devons
rendre publique la nouvelle de ce cambriolage.
– Certainement pas, protesta Stéphanie
Dalloz. Si c’est un canular, nous serons
complètement ridicules… et juste avant le Congrès…
Nobel approuva :
– Je crois que Madame Dalloz a raison. Et si
ce n’est pas un canular, il faut supposer un
mauvais coup de vos collègues et concurrents,
et il vaut sûrement mieux ne leur donner
aucune information, quelle qu’elle soit.
– Donc motus sur toute cette affaire ? A
l’extérieur comme à l’intérieur du Centre ?
– Je pense en effet que c’est le mieux, pour le
moment tout au moins. Mais rassurez-vous, ça
ne va pas m’empêcher d’agir. Et je vais
commencer par m’informer pour savoir si ce Front
des Bactéries a une réalité quelconque.
Le reste de la matinée se passa en routines.
Malgré les apparences, le Commissaire ne
pensait pas que cette histoire fût un canular : il
informa le Procureur et se mit en devoir de
me29 Radiovorax
ner l’enquête selon les règles, avec les
spécialistes qu’il avait fait venir à la rescousse.
Les faits d’abord : la rondelle de verre
découpée dans la vitre avait été piétinée. Ses
débris furent recueillis et portés au laboratoire. On
chercha un peu partout des empreintes digitales
dans la pièce. La pancarte trouvée dans le
réfrigérateur partit aussi au labo afin qu’on puisse
analyser le carton, l’encre, et le papier, et
chercher quels types de micro-ordinateur,
d’imprimante, et de logiciel avaient permis de la
fabriquer. Nobel s’attendait d’ailleurs à ce qu’il y
ait sur le campus des centaines d’appareils
capables de cette performance et des milliers
d’étudiants possédant le matériel et les
connaissances. Bref tout ça ne servait sans doute à rien,
mais il fallait quand même le faire. On ne sait
jamais… Quant aux empreintes relevées dans la
terre humide des plates-bandes, elles n’étaient
pas assez nettes pour qu’une identification fût
possible. Les traces boueuses de pieds laissées
sur la corniche au-dessous de la fenêtre l’étaient
encore moins. La difficulté fut de mener ces
investigations sans trop attirer l’attention des
chercheurs et techniciens du Centre, puisque le
cambriolage ne devait pas être révélé au public.
Il était par contre plus facile d’examiner
l’intérieur de la salle de microbiologie, mais on
n’y trouva aucune empreinte de pas.
30 Mardi 5 Juin
Il fallait aussi au policier des informations sur
les aspects scientifiques de l’affaire. Il s’était
déjà senti un peu perdu avec le Radiodurans, et
voilà qu’il y avait un Radiovorax par-dessus le
marché.
Il vint donc en début d’après-midi trouver
Charles Colomb pour solliciter un complément
d’éducation et le trouva dans son bureau,
jouxtant le « lieu du crime », en pleine discussion
avec un jeune chercheur qu’il ne connaissait
pas :
– Voici Julien Bobet. C’est l’un des deux
étudiants qui travaillent avec moi. Il va d’ailleurs
bientôt soutenir sa thèse.
Le Commissaire serra la main du jeune
homme, un garçon d’apparence joyeuse et
tranquille, et se tourna vers son patron :
– Avez-vous un peu de temps à consacrer à
mon instruction ? Il faut sûrement que je me
pénètre un peu mieux des aspects scientifiques
de cette affaire si je veux vous aider à la
résoudre.
Colomb désigna son élève :
– Pourquoi ne demanderiez-vous pas à Julien
de vous faire un topo ? Il adore enseigner, et il
n’a rien d’autre à faire en ce moment qu’à
préparer sa communication au Congrès. Tandis
que moi, j’ai de la paperasse jusqu’au cou…
L’intéressé protesta vigoureusement. La
préparation de son exposé ne lui semblait
appa31 Radiovorax
remment pas une tâche si légère. Mais il se
laissa convaincre. Le Commissaire crut même
remarquer une certaine joie dans son regard :
était-ce la perspective de faire un cours à un
flic ?
– D’accord pour Julien.
Charles Colomb se rassit devant son bureau
et congédia d’un geste les deux autres :
– Mais va faire ton cours ailleurs Julien. J’ai
vraiment trop de boulot pour t’écouter.
Le policier partit avec son professeur
improvisé vers la salle du premier étage qui servait
aux séminaires. Bobet expliqua qu’on l’appelait
la « salle de l’oeuf » : elle était en effet meublée
d’une très grande table de forme ovoïde. Nobel
se cala derrière elle, dans un confortable
fauteuil. Le jeune homme passa devant le tableau
« blanc » qui occupait tout un mur :
– Alors, que voulez-vous savoir, Monsieur le
Commissaire ?
Le policier se concentra un instant. Tant de
questions lui venaient en même temps à l’esprit.
Il fallait procéder par ordre :
– Eh bien parlons d’abord de Radiovorax, si
vous le voulez bien. J’ai cru comprendre à peu
près ce qu’est Radiodurans. Mais je viens
d’entendre maintenant parler de Radiovorax,
qui est, m’a dit le Professeur Botrel, une
bactérie récemment développée au CRPP.
Pourriezvous me donner un peu plus d’information ?
32 Mardi 5 Juin
– Je vais essayer de ne pas trop compliquer
les choses, Monsieur le Commissaire, fit Bobet,
mais puis-je me permettre de vous demander
d’abord ce que vous savez sur l’ADN.
C’était la seconde fois de la journée que la
question était posée au Commissaire. Ses
lectures clandestines n’avaient pas été inutiles : le
moment était venu d’étaler sa culture.
– Bon, disons que l’ADN, ou acide
désoxyribonucléique, est le support de l’hérédité. C’est
une sorte de chaîne composée de maillons
appelés bases. Il y en a quatre sortes, et la
succession de ces bases dans un ordre particulier
constitue une sorte d’écriture codée pour
désigner les diverses protéines nécessaires à la vie
de l’organisme. Les protéines sont fabriquées
par la cellule dans une espèce d’usine, appelée
ribosome, et la recette est fournie par l’ADN.
Chaque brin d’ADN traverse le ribosome, qui
en fait la lecture, et qui effectue la synthèse de la
protéine conformément à ce qu’il a lu.
Le jeune chercheur gratifia son élève d’un
sifflement admiratif. Il y ajouta un large sourire :
– Je voudrais bien avoir des étudiants aussi
doués que vous, Monsieur le Commissaire.
Mais il s’empressa de dégonfler l’ego du
policier :
– Bien entendu ce que vous venez de dire est
bourré d’erreurs… A commencer par le fait que
ce n’est pas l’ADN qui traverse le ribosome,
33 Radiovorax
mais un ARN. Mais passons. C’est sans
importance pour ce qui nous intéresse. Disons donc
qu’on a réussi en quelque sorte à greffer sur
l’ADN d’Escherichia Radiodurans
des séquences d’ADN provenant d’une autre
bactérie radiorésistante, découverte celle-là par
des chercheurs japonais à la fin du siècle
dernier.
– Ah oui, j’y suis, Madame Dalloz les a
mentionnés ce matin dans notre conversation. Ils
ont des noms qui se terminent en yama, je
crois…
– Exact : Kitayama et Matsuyama. C’était
dans les années 70 ou 80. Ils avaient appelé
cette bactérie Micrococcus Radiodurans.
– Vous me parlez de greffer l’ADN d’une
bactérie sur celui d’une autre. Mais comment
faites-vous ?
– C’est un vieux truc qui remonte lui aussi à
la fin du siècle dernier. On appelle ça une
recombinaison et c’est maintenant une technique
bien au point.
– Et alors, dans le cas particulier qui nous
intéresse, qu’est-ce qu’on a obtenu ?
– On a obtenu une bactérie qui est encore
plus radio-résistante que ses parents si j’ose
dire. L’ADN de la bactérie-fille est constitué par
l’ADN d’Escherichia Radiodurans, sur lequel
on a greffé les séquences d’ADN qui sont à
l’origine de la radiorésistance de Micrococcus.
34 Mardi 5 Juin
On ajoute en quelque sorte la radiorésistance de
l’un à celle de l’autre. En fait, puisque ces
séquences d’ADN correspondent à des protéines,
ce sont les protéines différentes provenant des
deux parents que l’on ajoute et qui vont
cumuler leurs effets protecteurs sur la bactérie-fille.
Vous me suivez ?
– Tout-à-fait, Monsieur Bobet, tout-à-fait.
– On obtient donc, reprit le jeune chercheur,
une bactérie qui résiste si bien aux radiations
qu’elle semble s’y complaire. Elle s’y trouve en
quelque sorte comme un poisson dans l’eau.
C’est ce qui nous a donné l’idée de la nommer
Radiovorax.
– Je vois… Et c’est sur ce Radiovorax que
vous travaillez depuis peu de temps ?
– Effectivement. Le travail de génie
génétique proprement dit a été mené dans un labo
spécialisé près de Paris, à partir des souches de
Colibacilles et de Micrococcus fournies par le
CRPP, puis les premiers échantillons de
Radiovorax ont été envoyés à Bordeaux, où nous
avons commencé à les étudier il y a seulement
quatre ans, à peu près au moment où je suis
entré au CRPP sous la direction de Monsieur
Colomb.
– Et je présume donc que vous aurez des
choses à raconter à ce sujet au prochain
congrès ? Je ne vous demande pas quoi,
35 Radiovorax
d’ailleurs, car je n’y comprendrais certainement
rien.
– C’est probable en effet, Commissaire…
Avez-vous maintenant d’autres renseignements
à me demander ?
– Oh, bien certainement, Monsieur Bobet,
bien certainement, fit Nobel avec un sourire.
Mais je ne veux pas abuser de votre temps pour
le moment. D’ailleurs il faut maintenant que
j’aille faire le point avec mon patron et avec
votre directeur.
Il commença par téléphoner à son
Divisionnaire, qui lui apprit que le Ministère de
l’Intérieur venait de se manifester. Il ne fallait
surtout pas, affirmait-on, prendre cette affaire à
la légère, le domaine des bactéries
radiorésistantes étant, dans le langage des spécialistes des
armes dites « NBC“ (nucléaires, biologiques, et
chimiques) un sujet”potentiellement sensible »,
Le « Front de Libération des Bactéries » était
une pure fiction, ce qui n’excluait pas qu’on ait
affaire à un vrai complot. Un juge d’instruction
venait d’être désigné. La Direction des
Relations Industrielles du CNRS s’inquiétait et
demandait une action énergique.
– Bon, demanda Nobel, est-ce que je suis
encore chargé de l’affaire ?
– Certainement. Mais ce n’est pas le moment
de traîner. J’ai déjà prévenu les gares et les
aéroports. La consigne est de ne pas lâcher d’une
36 Mardi 5 Juin
semelle les congressistes et les visiteurs
étrangers du campus, aussi bien ceux qui arrivent que
ceux qui repartent, et de repérer toutes les
personnes avec lesquelles ils entrent en contact.
– Fichtre ! Il faut dire à nos gars du labo de
mettre les bouchées doubles. J’ai besoin des
résultats le plus tôt possible. Et j’ai aussi besoin
d’aide au CRPP. Il est trop tard aujourd’hui,
mais j’ai tant de choses à voir demain que je n’y
arriverai pas tout seul en si peu de temps. Je
vais faire venir ici Séguy avec un autre O.P.J. et
tâcher de mettre en place au Central une
permanence dirigée par Cassagne.
Il coupa la communication et alla rendre
visite à Botrel, qui ne sembla guère surpris de
l’évolution des choses :
– Le Directeur du CNRS vient de m’appeler.
J’avais naturellement signalé le vol, en précisant
qu’il s’agissait de la nouvelle espèce Radiovorax.
Cette affaire a déclenché un vrai remue-ménage.
Je savais que beaucoup de firmes
pharmaceutiques s’intéressaient à notre travail. Mais à ce
point ! A commencer naturellement par la
S.E.R. B.
– La quoi, Monsieur le Directeur ?
Botrel sourit :
– La S.E.R. B. Commissaire. La Société
Européenne de Radioprotection Biologique. Je
suis sûr que vous en avez déjà entendu parler.
37 Radiovorax
Le policier réfléchit un instant, puis
s’exclama :
– Mais oui, ça y est. J’y suis. Sud-Ouest la
citait l’autre jour, dans l’article consacré à votre
congrès. C’est la Société qui finance une partie
de votre laboratoire, n’est-ce pas ?
– Exactement. Monsieur Chardonnay, son
PDG, m’a aussi appelé. D’après lui ce sont des
dizaines de millions qui peuvent être en jeu…
– En tout cas, Monsieur le Directeur, si nous
devons mener l’enquête sur ce pied, il n’est plus
question de maintenir la discrétion que nous
souhaitions initialement. Il va bien falloir que
tout le CRPP soit au courant. Ne serait-ce que
parce que nous devrons interroger beaucoup de
monde dès demain…
– Et par conséquent nous allons avoir la
presse sur le dos, soupira Botrel.
Le Commissaire ne pouvait que sympathiser.
Le Directeur reprit :
– On peut quand même limiter les dégâts en
ne parlant que d’un canular stupide et nuisible.
Pour le moment les autres hypothèses que nous
avons évoquées sont restées entre Madame
Dalloz, Monsieur Colomb, et nous deux. Nous
pouvons en rester là vis-à-vis des médias.
Inutile d’évoquer la concurrence internationale.
J’aimerais mieux que nos collègues venus pour
le Congrès ne passent pas pour des gangsters
38 Mardi 5 Juin
dans l’opinion publique. Je ne pense pas que ça
vous gêne dans votre enquête ?
– Je ne pense pas non plus. Mais d’un autre
côté la version du canular n’est pas sans
inconvénient. Le ridicule ne tue pas, certes, mais
ça peut être gênant. Si la presse s’en mêle, vous
aurez des tas de curieux goguenards sur le
dos… sans compter que les étudiants peuvent y
mettre leur grain de sel…
– Il faudra bien faire avec… On verra.
– Comme vous voudrez. Pour le personnel
du Centre cette version devrait également
suffire. Quant à la surveillance qu’on nous
demande d’exercer sur les visiteurs, elle doit
forcément être discrète et nous n’allons surtout pas
en parler… En attendant pouvez-vous me faire
passer aussi vite que possible la liste des
congressistes attendus, la liste de ceux qui sont
déjà arrivés, et la liste de ceux que vous avez
reçus ces derniers jours ? Avec bien entendu les
adresses de tous ces gens à Bordeaux, si vous
les connaissez. Il faut aussi que je puisse
interroger dès demain matin le personnel des
groupes de biochimie et de microbiologie.
– Sous quel prétexte ? La version du canular
est un peu mince pour justifier un tel
interrogatoire, vous ne trouvez pas ?
Botrel n’appréciait visiblement pas cet aspect
de l’enquête. Mais qui veut la fin veut les
moyens. C’était son problème.
39 Radiovorax
– Débrouillez-vous pour trouver quelque
chose, Monsieur le Professeur. Expliquez leur
que la réputation de sérieux du laboratoire est
en jeu… Qu’il vaut mieux se taire que de
contribuer à diffuser des rumeurs sans
fondements, et que les policiers les aideront à ne pas
se laisser abuser par des guignols qui veulent
nuire à la réputation du Centre. En tout cas
arrangez-vous pour qu’ils se tiennent à ma
disposition.
Il y avait déjà un point qui turlupinait le
Commissaire : il décida de s’en occuper tout de
suite. Il redescendit donc à la microbiologie :
Bobet y avait rejoint son patron. Toujours la
préparation du Congrès.
– Je suis désolé de devoir encore une fois
vous déranger, Messieurs, mais les autorités
semblent s’exciter en haut-lieu sur notre affaire
et je dois éclaircir le plus vite possible un ou
deux points.
Les deux chercheurs paraissaient résignés : ils
l’écoutèrent donc :
– Pour commencer, je suppose qu’il était
facile de passer par la fenêtre en portant les tubes
contenant les souches ? Ce ne devait pas être un
colis bien encombrant ? Au fait, combien y
avait-il de tubes ?
– C’était très facile, Monsieur le
Commissaire ! Des tubes à essais, vous en avez vus
suf40 Mardi 5 Juin
fisamment depuis ce matin, ça n’est vraiment
pas gros… Et il n’y en avait que six.
– Bien. Alors seconde question :
pouvezvous dire exactement quand les souches ont été
volées ? Nous savons que l’alarme s’est
déclenchée vers 11 heures 30 cette nuit, mais ça ne
prouve pas véritablement que le vol a été
commis à cette heure-là.
Cette fois Colomb fut beaucoup plus évasif :
– Tout ce que je peux dire, c’est qu’elles
étaient encore dans le réfrigérateur hier à quatre
heures de l’après-midi : je m’étais servi de l’un
des tubes et je l’ai remis en place vers cette
heure-là. Et c’est ce matin aux environs de huit
heures, en arrivant au labo, que j’ai constaté le
vol.
– Et qui a pu entrer dans la pièce, à votre
connaissance, entre seize heures hier et huit
heures ce matin ?
– Oh, vous savez, notre groupe de recherche
est important, et beaucoup de monde passe
dans ce labo…
– Combien de personnes, en fait ?
Le biologiste compta sur ses doigts en
énumérant :
– Eh bien il y a d’abord Julien et moi, qui
travaillons en général dans cette pièce même,
ainsi que Marie-Hélène, ma seconde thésarde, et
Jean-Claude, notre technicien. Ensuite l’équipe
de génétique, cinq personnes, qui est en
prin41 Radiovorax
cipe localisée dans le labo d’à côté, mais qui a
souvent à faire par ici. Les biochimistes
viennent aussi de temps en temps, ça fait encore,
voyons, sept autres… Ah ! Il y a aussi Dumas,
qui s’occupe des radiosources, et puis…
Nobel l’arrêta d’un geste :
– Bon, ça suffit, j’ai compris… Autant dire
que c’est un vrai boulevard… Mais j’aimerais
quand même que vous tâchiez de vous souvenir
si quelqu’un de particulier est venu hier après
seize heures… Et d’abord, est-ce que vous êtes
resté ici en permanence ?
– Ah ça, certainement. Comme vous le voyez
mon bureau donne directement sur le labo, et je
n’ai donc pas à sortir pour aller de l’un à l’autre.
Mais Julien aussi était là. Voyons : Julien, est-ce
que tu te rappelles ? Je ne me souviens de
personne, mais…
Bobet réfléchit un moment, puis :
– Personne en tout cas pendant la fin de
l’après-midi. D’ailleurs Marie-Hélène était à la
biblio, et Jean-Claude au biophotomètre.
– Et vous, Monsieur Bobet, vous n’avez pas
eu l’occasion d’ouvrir ce frigo ?
– Non Monsieur le Commissaire. Je
préparais des milieux de culture et je n’avais aucun
besoin des souches.
– Donc Monsieur Colomb, vous êtes le
dernier à les avoir vues à leur place. Et personne
42 Mardi 5 Juin
n’a pu s’en emparer avant que vous ne quittiez
vous-même le labo ?
– C’est exact, apparemment.
– A quelle heure êtes-vous parti ?
– Vers sept heures, je crois. Nous sommes
d’ailleurs partis ensemble, Julien et moi.
– Et vous avez verrouillé la porte ?
– Je l’ai fermée à double tour, comme
d’habitude… Vous savez, depuis l’affaire
Lapierre, toutes les portes sont munies de serrures
de sûreté, en plus des systèmes à cartes
magnétiques.
Le Commissaire le savait en effet. Il fallait,
pour franchir cette porte, posséder à la fois la
carte et la clef.
– Peut-être un de vos collaborateurs aurait-il
pu rouvrir la porte après votre départ ?
Colomb secoua la tête négativement :
– En dehors du Directeur et du Concierge,
nous sommes seulement cinq à posséder la
clef : Marie-Hélène, Jean-Claude, Julien,
Stéphanie et moi-même. Or Marie-Hélène et
JeanClaude avaient l’un et l’autre déjà quitté le
Centre à cette heure-là. Je m’en suis assuré dès que
j’ai constaté le vol. Et ils sont arrivés ici un peu
après moi ce matin.
– Auraient-ils pu revenir pendant la nuit ?
– Certainement. Vous savez, c’est une chose
qui se produit souvent, avec notre genre de
travail. Mais dans ce cas ils ne peuvent rentrer
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