Rater mieux

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Géraldine Barbe a 36 ans bien qu’elle prétende en avoir 32 sur Myspace. Elle hésite à dire qu’elle est actrice vu qu’elle n’a pas joué depuis plus de deux ans.
Sur le net, son pseudo est Barberine. C’est sous ce nom qu’elle a envoyé son texte à M@nuscrits pour qu’il soit mis en ligne.
L’histoire commence avec l’incendie qui a détruit son appartement et bouleversé sa vie. Que faire quand tout est à recommencer ? Comment lutter contre le vertige, se confronter au vide, alors même qu’on vient d’avoir un enfant ?
Écrire, c’était peut-être la solution.
Publié le : mercredi 1 avril 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756106984
Nombre de pages : 145
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Barberine
(Géraldine Barbe)
Rater mieux



Géraldine Barbe a 36 ans bien qu’elle prétende
en avoir 32 sur Myspace. Elle hésite à dire
qu’elle est actrice vu qu’elle n’a pas joué depuis
plus de deux ans.

Sur le net, son pseudo est Barberine. C’est sous
ce nom qu’elle a envoyé son texte à
M@nuscrits pour qu’il soit mis en ligne.
L’histoire commence avec l’incendie qui a
détruit son appartement et bouleversé sa vie.
Que faire quand tout est à recommencer ?
Comment lutter contre le vertige, se
confronter au vide, alors même qu’on vient
d’avoir un enfant ?

Écrire, c’était peut-être la solution.



EAN numérique : 978-2-7561-0697-7978-2-7561-0698-4

EAN livre papier : 9782756101484


www.leoscheer.com Avec l’avènement de l’imprimerie, il y a cinq siècles, la planète
Gutenberg a permis l’accès du plus grand nombre à la lecture.
Avec l’avènement du numérique, depuis une dizaine d’années,
une nouvelle et rapide mutation se déroule sous nos yeux
qui permet le à l’écriture. Nous
assistons à l’éclosion, sur l’Internet, d’une multitude
d’écritures, véritable explosion de ce qu’on désigne parfois comme
la blogosphère, terme qui vient de l’écriture quotidienne des
blogs, particulièrement répandus dans notre pays.
Comment faire se rencontrer la blogosphère et la planète
Gutenberg ? C’est une des questions majeures pour l’édition
de demain.
En novembre 2007, le site de notre maison d’édition
www.leoscheer.com a créé la possibilité de recevoir et de mettre
en ligne les m@nuscrits transmis par courrier électronique.
Il s’agit d’une première dans le monde de l’édition.
Ces textes sont lus, discutés, commentés, évalués,
recommandés par un nouveau type de comité de lecture, qui
s’est constitué spontanément autour de ces m@nuscrits en
authentique communauté littéraire.
La collection M@nuscrits permet au livre et à la librairie
d’accueillir, sur papier, ces nouvelles écritures venues de la
blogosphère et de l’Internet.
Dans le passage de l’écran au papier, dans cette «
rétropublication » qui irrigue de plus en plus l’édition, verra-t-on
apparaître de nouvelles formes, des enjeux différents, pour
la littérature ?
Telles sont les questions que se propose de traiter la collection
M@nuscrits en offrant aux lecteurs le moyen de commencer
à imaginer et à explorer la révolution qu’elles annoncent.
Léo ScheerÉditions Léo Scheer, 2008©
www.leoscheer.comBarberine
(Géraldine Barbe)
RATER MIEUX
M@nuscrits
Éditions Léo ScheerPour SolalJe me suis réveillée à cause d’une drôle d’odeur. J’ai levé la
tête et j’ai vu : à l’extrémité du lit, le drap brûlait doucement.
Je me suis levée pour prendre un verre d’eau et éteindre la
petite flamme mais le vent s’est engouffré derrière moi et le
feu s’est emballé.
Je suis sortie sur le palier et j’ai crié « au feu ! appelez les
pompiers ! ».
La voisine du dessous hurlait que je faisais toujours trop
de bruit.
Les pompiers sont arrivés très vite. Une femme m’a emmenée
dans le camion et m’a fait respirer de l’oxygène allongée sur
un brancard. Quand je me suis mise à pleurer elle a dit « c’est
pas grave voyons, tout le monde est sorti » et elle a ri parce
que j’étais chochotte.
On m’a déposée à l’hôpital pour finir la nuit. Dans le couloir
j’étais avec une femme qui souffrait, moi je ne souffrais pas.
On m’a donné une couverture chauffante et un masque à
oxygène. Je n’avais pas le droit de me lever même pour aller
faire pipi.
Le lendemain je suis sortie avec les habits de l’hôpital et je
suis allée au café.
9La souris a disparu.
Elle me regardait fixement. Elle souriait parfois. Elle
pratiquait la méthode de la somnolence ; parfois elle bâillait et
fermait un peu les yeux.
Soudain surgissait une grande phrase rapide sans point, la
clé de mon existence dans un flot sec que je ne comprenais
pas. Je me concentrais sur ses yeux pour écouter la solution,
la formule mathématique, qui je suis, allez-y, dites-le-moi,
je vous suis, ça m’intéresse beaucoup, moi j’ai eu beau
retourner le problème cent fois je n’ai rien trouvé. Je tendais
l’oreille, crispée, mais neuf fois sur dix je ne comprenais
rien.
Ensuite je disais quelque chose pour montrer que
maintenant qu’elle avait parlé ça allait mieux, c’était encore un peu
compliqué mon for intérieur mais elle avait bien éclairé ma
chandelle.
Ma lanterne.
Et puis voilà, elle a disparu.
Enfin, c’est plutôt moi qui ai disparu. Un jour j’ai quitté le
cabinet en disant « à vendredi » et je ne suis plus jamais
venue. Je n’ai plus pu. Je finissais pourtant toujours à
11force de balader ses phrases mystérieuses dans ma tête, par
y trouver quelque chose. Avec elle je me sentais parfaitement
à ma place. J’aurais bien aimé que ça existe comme travail,
aller chez sa psy. Je le faisais bien ce travail-là.
Mais je ne suis plus venue. J’ai posé l’acte le plus fort de
mon faible intérieur: la fuite, la cessation d’activité,
l’inexistence, la disparition.
J’ai disparu sans gravité.
J’ai tout près de moi la respiration un peu hachée de mon tout
petit bébé. Il pète, il est vraiment adorable. Les coliques essayent
de lui gâcher son sommeil mais il tient le coup, il dort. C’est
un petit lion plein de courage.
J’aurais voulu qu’elle me rattrape et qu’elle s’occupe de moi
comme je voudrais que tout le monde me rattrape et
s’occupe de moi. Sauvez-moi Madame, venez me chercher
par le menton parce que sinon je peux me laisser couler
dans le béton et attendre qu’il sèche.
Personne ne s’occupe de moi. Je suis adulte, je suis saine ;
je me débrouille, c’est normal.
Elle m’a quittée. Elle ne me cherche pas. Personne ne me
cherche.
Je suis là.
Je ne savais pas quoi faire de moi. Je n’avais plus de mots à
dire, plus d’objets à déplacer. Alors je me suis mise à me
renseigner sur les autres. Enfin bon, j’ai enquêté sur le
net pour voir comment ils font. Tous mes amis sont sur le
net, la plupart de mes ennemis aussi bien sûr. J’ai très peu
d’ennemis, assez peu d’amis aussi d’ailleurs. Je veux voir
12comment les gens vivent. Enfin non, je veux voir comment
je dois vivre, moi. Je cherche une recette, une formule
magique et virtuelle qui ne demande aucun sens du
commerce, de la conversation téléphonique ou de l’orientation.
Tout près de moi mon petit, l’œil un tout petit peu soucieux,
dort. Je ne voudrais pas donner mon inquiétude à mon enfant.
Parce que parfois le besoin de continuer à faire quelque chose
pour continuer à exister me ronge. J’existe forcément maintenant,
j’existe pour mon petit, je le nourris, je l’embrasse, il sent si
bon, j’enfouis ma tête contre sa petite tête presque chauve, nous
nous sourions beaucoup.
Sur internet je cherche de mes nouvelles, mon programme
pour demain et si quelqu’un pense encore à moi. Je tape
mon nom sur Google, je veux voir si je suis traumatisée, si
quelqu’un me cherche, si j’ai une actualité frémissante ou si
je rate un peu ma vie.
Je sais que je ne suis pas la seule. Nous sommes plusieurs
derrière nos ordinateurs avec nos petites lunettes à vérifier
qui fait quoi de sa vie, qui se plante, qui passe à l’as, qui a
réussi. Quelques-uns font des jeux ou classent leurs photos,
la plupart vérifient qu’ils ne sont pas les seuls à perdre leur
temps dans un bureau pourri, dans une vie sans kakatoès.J’ai téléphoné à mon amie Laurence comme ça, tout à trac.
Je lui ai demandé, ça m’est venu soudain cette question, si
justement elle avait le trac quand elle allait au boulot.
Sortir le matin ; faire le trajet ; voir ses collègues. Sortir.
Quitter son ventre.
Est-ce que tu vas des fois au travail le ventre noué, Laurence ?
Elle m’a dit que oui, ça lui était déjà arrivé.
Moi je sais comment ça se passe pour elle.
Elle sort de son petit appartement propre et bien éclairé. Il
ne fait ni noir ni froid dehors. II y a des fleurs jaunes et elle
croque sur la route le croûton de la baguette fraîche qu’elle
grignotera plus tard avec sa collègue Sophie si elle fait pas
régime.
Elle s’assoit à son bureau. Les blagues fusent.
Après c’est l’heure de déjeuner.
Après le temps passe vite.
Après Laurence rentre chez elle et va au cinéma entre amis.
Point.
Personnellement la vie de bureau me fait rêver.
15De mon côté, ça y est, j’ai mis le nez dehors. Ça va très bien.
Je recommence à discuter, j’affronte. Je suis vide, je suis
pâlotte, démesurément paniquée. Je suis muette, immobile,
peu visible. Je suis hébétée, peut-être choquée mais non
puisque personne n’est mort.
Mon problème actuel est : comment survivre à l’art ?
Comment survivre à l’art ?
Disons que quelque chose me dégoûte.
Je pleure. C’est mon moyen de communication, mon
véhicule, mon cv, ma lettre de motivation, ma méthode
cocotte.
Comme avis j’ai celui-ci : la grande classe aujourd’hui c’est
de fermer sa gueule. Ne s’exprimer sur aucun support.
Myspace blogs films romans musique photos.
Aucun support.
Être grand, être là, ne pas être très joignable.
L’inconnu du coin de la rue qui n’est pas sur internet. Un
héros sans téléphone.
Mon petit pleure dans la pièce à côté. Nous voilà indépendants,
il peut manger sans moi. Il confond sein et tétine. Je l’aime.
Et maintenant. Je dois écrire autre chose que ça, quelque
chose qui avance à quelque chose.
Tout a brûlé, il faut recommencer.
Il faut inventer une façon de vivre.
Il faut trouver une façon d’être quelqu’un qui circule dans
la rue, qui va quelque part parce que quelqu’un l’attend et
qu’il est payé pour être là.
Je ne peux pas être celle qui tend la main et qui ne va nulle
part pendant que les autres passent. Je dois trouver quelque
16chose à faire d’utile à la construction de ma vie. Par exemple
passer un coup de téléphone à quelqu’un qui pourrait me
proposer un travail moyennant finance sans nécessité de
constituer un dossier. Être un être social minimum.
En étant moi.
Être moi. C’est tout le problème.
Parce que moi j’ai disparu, je ne suis plus à l’intérieur. Une
peau et rien dedans, rien à cacher.
Dedans, il n’y a personne, c’est vide. Je ne suis pas là, je
m’absente. Des pousses, repoussent (une virgule après le
sujet, et c’est la poésie).
Voilà ce que le feu m’a laissé : rien. Une enveloppe fine, un
fantôme avec de gros seins.
Moi n’est plus qu’une forme creuse. Une coquille vide sans
séquelles. Un transparent sourire. Et je dois tout
recommencer.
Je n’ai laissé aucune trace de mon passage dans la vie. C’est
emmerdant. Je suis un peu nobody in a nowhere place, ce qui
laisse un champ énorme et vertigineux de possibilités et de
questionnement – pour quelqu’un qui est moi, ce qui est
mon cas – sur le remplacement de nobody par somebody et
de nowhere par somewhere.
Je me dis qu’à force d’écrire, ça va bien finir par sortir, la
vérité. Elle va bien se glisser quelque part. Je vais me tirer
de là, retrouver qui je suis. Je vais revenir belle et propre
avec des traits nouveaux.
Et pendant ce temps-là mon petit cœur de peau d’amour prend
son biberon un peu trop rapidement sans doute. Mon petit
roupitou qui sent si bon, qui respire si bien, qui voit si
brillamment, qui chaque jour grandit et enregistre à jamais les
17odeurs. Choupoutoupoutou pour toi mon trésor. Ça veut dire
que tu es rare et précieux.
Quelqu’un est mort dans mon immeuble. Un homme
jeune. Je ne le connaissais pas mais je vois très bien qui il
était. Il s’est suicidé ; il s’est pendu dans son salon qui était
aussi celui de sa femme et de son fils.
Ce matin je suis partie sans dire au revoir à mon petit cœur de
peau qui bat qui bat parce qu’il dormait.
À tout à l’heure Trésor. Ça veut dire que tu es rare et précieux.
Il était 8 heures du matin quand je suis sortie de la maison.
C’était la pleine nuit encore. Il y avait de tout petits enfants
qui tiraient de gros cartables et des mamans maquillées et
coiffées. Ça me serre le cœur les enfants qui vont à l’école.
Beaucoup de cafés étaient encore fermés. Il faisait froid.
La couleur de la nuit m’a donné envie de jouer – n’importe
quoi. Ça m’a rappelé comme j’aimais sortir du théâtre
quand tout était fini. Je n’étais jamais fatiguée, toujours la
dernière couchée. Je ne dois pourtant pas oublier que
quand je joue je ne veux plus jouer, j’ai le ventre noué. Mais
je crois que ce nœud au ventre me manque.
Je n’en suis pas sûre, je suis devenue si poltronne. Le matin
me donne un autre nœud au ventre, un nœud dont je ne
veux pas, celui du réveil obligatoire (non non non) pour
aller travailler, comme à l’école.
Il faudra que j’emmène mon petit à l’école dans la nuit, quelle
horreur.
Je te souhaite un métier plein de passion.
18Et de nouveau je deviens une ombre. Une ombre sans
portée.
Épilogue 5
Je vais m’allonger. Il faut que je dorme pour défroisser mes
yeux.
Je me réveille parce que sinon mon rêve va me jeter par la
fenêtre.
Le téléphone sonne.
Le voisin rejoue toujours la même musique emmerdante.

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