Rendez-vous au jugement dernier

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Premier roman écrit par Petru Dumitriu depuis son exil en Occident au début de 1960, Rendez-vous au Jugement dernier a pour thème le regel qui, dans tous les pays de l'Est, a fait suite à l'insurrection de Hongrie. Une nouvelle faune "polaire" apparaît, tandis que sont refoulées dans l'anonymat, le désespoir ou la mort, les espèces que le dégel avait libérées. Une série de mutations tragiques s'opèrent, sous les dehors d'une suite de "figures" surprenantes – ballet de cour ou meurtre rituel ? – réglées, en tout cas, pa rune étiquette impérieuse. Avec ses fastes et des amours, ses prébendes et ses disgrâces, ses pompes et ses crimes, l'univers des nouveaux boyards est ici décrit de la même plume sarcastique et passionnée qui peignait celui des anciens boyards dans Bijoux de famile et Les plaisirs de la jeunesse. Mais rendez-vous au Jugement dernier est aussi l'histoire du narrateur lui-même, qui choisit l'évasion et la souffrance pour sauver une image de son monde et de son temps.
Publié le : lundi 8 février 2016
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EAN13 : 9782021315493
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DU MÊME AUTEUR

AUX MÊMES ÉDITIONS

LES BOYARDS

Bijoux de famille

★ ★

Les plaisirs de la jeunesse

CHAPITRE PREMIER

I

“Tes seins sont comme des tours”, dit, si je me souviens bien, le Cantique des Cantiques, “ton corps comme les cèdres du Liban, ton ventre comme une coupe d’ivoire et dans ton nombril est le miel des abeilles du Carmel : viens, ma bien-aimée, baise-moi du baiser de ta bouche…” Ainsi parle le sage roi Salomon à la Sulamite. “Je suis noire, mais je suis belle”, dit la Sulamite, “viens, mon bien-aimé, mon cœur t’attend : baise-moi du baiser de ta bouche.”

Je n’ai connu qu’une seule femme qui portât le nom de Sulamite. Elle n’était pas noire, ses seins n’étaient pas hauts comme des tours, elle ne portait pas de bracelets aux chevilles ni aux bras. Elle était d’un blond délavé, grisâtre, assorti à des yeux timides, du genre de ceux dont on ne se rappelle pas s’ils sont bleus ou gris. Personne n’aurait osé chercher à savoir si son nombril avait le goût du miel de Chanaan car elle était la femme de Dioclétien Sava.

Dans un des organismes où j’ai travaillé, une femme qui était membre du bureau de cellule les avait connus tous les deux, au temps de sa jeunesse et de la leur. Entre-temps, elle n’était rien devenue de remarquable. Au contraire, sur le fronton des monuments publics, des ministères, des casernes, des banques, dans les gares, les mairies et les usines, on voyait, parmi les cinq portraits des secrétaires du parti, le mufle léonin de Dioclétien Sava : le front large et sombre, le nez gros et épaté, les coins de la bouche s’abaissant au-dessus du menton poussé en avant. Et Sulamite était sa femme. Mon amie, la camarade en question, se rappelait très bien Sulamite. “C’était une gamine de seize ans, son père cousait des courtepointes et des matelas quelque part dans la juiverie de la Calea Dudesti, Dudel-Street, comme on l’appelait en manière de plaisanterie. Tu connais ces boutiques misérables, avec des poitrines d’oie fumées dans des vitrines à peine éclairées. On voyait, par les fenêtres sans rideaux, des familles entières courbées sur la courtepointe rouge qu’elles cousaient autour de la lampe à pétrole, ou sous l’unique ampoule électrique tachée par les mouches. Sulamite m’a confié plus tard que, le soir, avant de se mettre au lit, tous les enfants se rassemblaient une dernière fois autour de la lampe, nus, et tuaient leurs poux en les écrasant entre leurs ongles. C’est dans ce quartier qu’on a massacré et mis le feu en 1941. Mais Sulamite n’y était plus depuis longtemps. Depuis l’âge de 12 ans, elle travaillait rue Lipscani, dans une arrière-boutique, ficelant des paquets, ouvrant des colis, faisant tout ce qui ne la mettait pas en contact avec les clients. Elle était trop peu séduisante pour cela : trop effacée, trop discrète, l’air timide. Mais travailleuse, honnête. Le patron lui faisait une confiance absolue. Tout le monde a toujours fait confiance à Sulamite. Moi, je l’ai connue par Dioclétien. Il avait, à cette époque, un peu plus de vingt ans. Maintenant, nous en avons quarante tous les deux, nos cheveux sont gris — en tant que militante du parti, je ne peux pas me mettre à les teindre et à me maquiller — et lui, il a l’air d’avoir la cinquantaine, il a blanchi, il a engraissé monstrueusement, vous avez vu quelles épaules énormes il a maintenant, quel dos, quelles mains ? C’est à faire peur. Mais déjà, au début, il était grand et fort, et il avait la même grosse tête sombre, et son air de lion. Et j’étais amoureuse de lui : je ne l’ai jamais dit à personne ; lui, surtout, ne l’a jamais su. Rien n’existait pour lui que les questions sociales et politiques, son cerveau travaillait continuellement et il parlait beaucoup et bien, nous expliquant ce qui se passait autour de nous. Tant de force émanait de lui, comme une chaleur, ou un froid qui engourdit, qu’on se taisait quand il parlait. Sulamite le suivait aux meetings, aux démonstrations de rue, chez lui. Une fois, nous nous promenions dans la rue Aureliu, silencieuse, déserte. Des brins d’herbe poussaient entre les pierres du pavé. Dioclétien parlait. A sa droite, j’écoutais. A sa gauche, Sulamite écoutait aussi ; mais, tandis que je discutais, que je posais des questions, elle se taisait, on ne l’entendait même pas marcher : discrète, effacée, comme toujours. Je m’étais rendu compte depuis quelque temps qu’il pouvait y avoir quelque chose entre eux. Et j’avoue que cela me donnait à l’égard de Sulamite une irritation dont j’ai guéri depuis longtemps. Pourquoi le suit-elle ? me demandais-je. Je suis plus intelligente qu’elle, c’est moi qui le comprends, elle n’a même pas les moyens d’apprécier comme il le mérite cet homme extraordinaire. Tu me vois comme je suis à présent, vieillie prématurément ; mais, à cette époque-là, j’étais une flamme, tête brûlée, téméraire, sans peur, capable de l’aventure la plus folle. Ou du moins je le croyais. Sulamite, elle, se taisait, faisait des paquets, ouvrait des colis, copiait des factures dans son arrière-boutique, et venait à nos réunions et à nos meetings. Et elle suivait Dioclétien Sava — exactement comme ce jour-là, dans la Strada Aureliu, à gauche de lui, muette, le pas muet. Tout à coup, il s’arrêta, s’interrompit et dit à Sulamite d’un air que je crus impatient et ennuyé :

— Suli (c’est ainsi qu’il l’appelait, et il le fait encore à présent ; je trouve ce diminutif idiot et sans charme), va-t-en maintenant ; on se revoit demain.

Je croyais que cette présence muette l’excédait, et j’avoue, à ma honte, que j’en fus satisfaite. Depuis, j’ai appris à le mieux connaître, et je sais qu’il n’est pas si facile à comprendre. Non, ce n’est pas parce qu’il était excédé ou agacé qu’il l’avait renvoyée. Peut-être savait-il que Sulamite avait quelque travail à faire ? Ou voulait-il l’envoyer se reposer ? Peu probable, à l’âge que nous avions. Je ne sais pas ; je ne sais pas non plus ce que sentit ou pensa Sulamite. Elle dit sans nul accent :

— Bien. Salut.

Et elle partit. Le lendemain, je n’aperçus chez elle aucun signe — pas même un regard, pas même un battement de paupières —, qui trahît la moindre rancune. Et ma sotte satisfaction d’être restée seule avec lui fut punie sans retard : Dioclétien ne changea ni de sujet, ni de ton, ne me regarda pas plus qu’avant, ni pour une autre raison que le désir de s’assurer que je comprenais et que j’étais convaincue. Nous nous promenâmes des heures entières et discutâmes interminablement, jusqu’à en avoir la bouche sèche et mal aux pieds ; après quoi, il me serra la main, me dit : “Salut” et nous nous séparâmes.

Dans la période qui suivit, je me rendis compte qu’ils vivaient ensemble. Pourquoi ? Que trouvait-il en elle ? C’était encore une enfant ; évidemment, elle était fraîche, elle avait la bouche rose de son âge, mais elle était tellement effacée ! Non, je ne voyais pas ce qu’il pouvait trouver en elle. Ce n’était tout de même pas d’une ménagère qu’il avait besoin ! Par la suite, alors qu’il était déjà ministre, membre du Comité Central et du Politbureau, je décidai de me séparer de mon premier mari. La nuit de la rupture, je ne savais pas où dormir. Je leur donnai un coup de téléphone ; ils m’envoyèrent une limousine ministérielle et j’habitai chez eux pendant des jours entiers, en mangeant ce que préparait Sulamite — c’était horrible, brûlé, sans goût, ou avec un goût qui vous donnait envie de jeter l’assiette par la fenêtre. Et elle n’était même pas capable d’engager une femme de ménage ou une cuisinière. Et lui, Dioclétien, mangeait cela et ne disait rien, il pensait à ses histoires politiques et économiques, bâfrait hâtivement comme un loup, en silence, ou parlait politique. Ce n’est donc pas la ménagère qu’il cherchait et trouvait en Sulamite. Mais quoi alors ? J’ai un soupçon que tu comprendras mieux si je t’expose les faits. J’ai été arrêtée par la Sûreté, interrogée, battue, jugée et condamnée à de nombreuses années de prison. Il n’y avait plus de régime parlementaire chez nous, il y avait déjà eu la dictature royale, celle des Gardes de Fer, et maintenant il y avait celle du général Antonesco. Le parti n’avait plus que quelques centaines de membres, dont la moitié en prison. La liaison entre ceux du dehors et ceux du dedans se faisait en utilisant les restes de la démocratie défunte. D’ailleurs, le mécanisme de répression monté par la bourgeoisie était inférieur au nôtre. Il y avait des types humains, il y en avait de corrompus : les uns et les autres, accessibles. Par les parents, par les avocats et par les gardiens de prison humains ou corrompus, le Secours Rouge transmettait les instructions et les messages du parti et, évidemment, des aliments, des vêtements et des médicaments. Des camarades munis de faux papiers se donnaient pour des parents des prisonniers, leur parlaient, et les gardiens de prison n’y voyaient que du feu. C’est ainsi que je reçus la mission de prendre contact avec le “parti du dehors”. J’allai au parloir : une chambre aux murs nus, aux fenêtres grillagées, aux portes en tôle de fer. Un gardien s’y tenait et écoutait ce qui s’y disait. J’entrai donc. L’autre porte de fer s’ouvrit, et une jeune fille entra, petite, effacée : c’était Sulamite. Effacée, sans personnalité, hein ? Sache qu’elle avait été condamnée dans le même procès que moi, mais par contumace. Moi, à dix ans de prison. Elle à vingt. Et s’ils l’avaient attrapée à ce moment-là — c’était à l’époque de la bataille de Stalingrad — ils l’auraient condamnée à mort. Un instant très court, je restai pétrifiée. Puis je me précipitai et la pris dans mes bras. Je jouais le rôle de sœur et mon émotion pouvait passer pour de l’attendrissement. Elle me glissa dans la main le bout de papier, de la taille d’un timbre poste, qui contenait le message du parti. Nous échangeâmes quelques mots, nous nous embrassâmes et elle sortit. Je n’en revins pas, un bon bout de temps ; les camarades, mes voisines de cellule, me demandaient pourquoi j’étais tellement silencieuse. Je ne pouvais pas comprendre Sulamite. Au lieu de se tenir cachée et de ne sortir que pour les rendez-vous de travail, et seulement de nuit, elle arrivait au parloir de la prison avec de faux papiers, pour jouer les sœurs de prisonnières. On décida, ensuite, de ne plus l’exposer à des risques pareils. Ceux qui l’avaient envoyée, eux-mêmes, n’avaient pas pensé aux risques qu’elle courait ; elle était tellement simple et effacée qu’en la regardant on ne pensait à rien de spécial. D’ailleurs elle n’a pas changé. Au parloir, quand je la vis, elle avait toujours le même “air calme et effacé.”

II

Voilà ce que j’appris de mon amie, qui était membre du bureau de cellule. Quant à moi, je connus Sulamite à l’ambassade soviétique, à la grande soirée du 7 novembre, anniversaire de la révolution d’octobre. Quand nous arrivâmes, l’ambassadeur recevait encore ses invités, dans le hall. En uniforme, la poitrine couverte de décorations mal dorées et mal émaillées, au-dessus des larges épaulettes dorées, il montrait un visage souriant et rouge de moujik aux contours de pomme de terre. A son côté l’ambassadrice, mamelue, au dos puissant, couronnée de petites nattes cendrées, avait des bras blancs et roses, gros comme ma cuisse, et un air glacial et rigide : comme une reine visigothique recevant les Romains déchus, mous et soumis. Après elle, en rang, les conseillers et attachés, dorés, avec leurs femmes froides et hostiles. Derrière nous, à l’entrée, arrivaient sans cesse les longues voitures noires et chromées dont sortaient des hommes en costumes sombres et des femmes en grande toilette. Devant nous, à l’autre bout du hall, la foule se tassait lentement dans les salons. On ne pouvait pas remuer ou se retourner sans heurter des épaules, des seins ou des derrières officiels. Les hommes en tenue d’enterrement et cravate gris clair, les femmes sans décolleté, sans gants longs, souvent même en blouse blanche et jupe noire, comme des institutrices : elles étaient ministres, ou avaient un grand pouvoir dans le mécanisme du Comité central, et ne se maquillaient pas. Deux ouvriers étaient là, en vêtements de tous les jours, c’étaient des Héros du Travail. Les diplomates occidentaux, en tenue de ville, exprès : ils regardaient d’un air ennuyé la foule dense où ils ne connaissaient presque personne, car presque personne n’osait leur parler. J’étais avec ma femme ; à cette époque-là, j’étais encore svelte, et elle était comme elle est restée, très décorative, surtout quand nous étions ensemble, grands tous les deux. Elle portait une robe de soie chinoise, lourde et épaisse, avec une grande ruche derrière : copiée sur un journal de mode français, dans une coopérative d’accès limité, où les meilleures couturières du pays travaillaient pour les épouses des grands, et celles qui bénéficiaient de rares exceptions, comme ma femme, amie de la Première. Parce que la robe était décolletée et qu’il fallait cacher cela — la camarade ministre du Commerce extérieur, personne redoutable, l’avait mesurée de la tête aux pieds, d’un regard inquiétant de ses yeux pétrifiés de serpent, verts, gris et troubles comme le lapis-lazuli — ma femme avait enveloppé ses épaules d’un grand châle de soie de Venise, crémeux et vaguement rose, hérité de sa grand-mère. Grande dans sa robe de soirée, le grand châle brodé sur les épaules, le profil classique et le grand chignon roux, je la menais en main, comme on menait jadis au devant du Sultan ou du Roi son grand cheval blanc de bataille, au petit pas, par la bride. Allant ainsi, je me trouvai nez à nez avec Dioclétien Sava et Sulamite. Fort large, vêtu anonymement, il n’était pas à sa place. Il ne faut pas voir des gens comme lui dans la cohue d’une soirée de deux mille invités, mais sur une tribune ou sur un échafaud. Il était comme un lion dans une peau de mouton, au milieu d’un troupeau. Plusieurs de ces moutons étaient d’ailleurs faux, simples peaux revêtant des animaux autrement dangereux. A ses côtés, Sulamite, en courte jupe de satin noir bon marché et blouse blanche à petites broderies folkloriques, sans une bague, sans un bracelet, les cheveux rejetés en arrière et coupés court, laidement. Pas de maquillage, pas de parfum. Lavée au savon. Je ne me rappelle même pas quel air elle avait. Ma femme ne se rappelle pas non plus. A ce moment-là, j’ignorais tout de Sulamite et de lui, sauf le fait qu’il était un des grands chefs. Il avait une certaine sympathie pour moi. Je le saluai, lui présentai ma femme. Il la regarda, puis se tourna vers Sulamite et lui dit :

— Faites connaissance. Ma camarade.

Sulamite nous serra la main et ne dit rien. Comme si nous n’avions fait connaissance avec personne. Son mari avait prononcé les quatre mots avec une certaine gêne, une certaine humilité ou timidité, bien entendu tellement imperceptible que presque personne ne s’en serait rendu compte et ne s’y serait d’ailleurs attendu de la part du terrible personnage. Glacé d’effroi caché, je répondis machinalement à ce qu’on me disait, et je décidai en moi-même que je ne mettrai plus de nœud papillon et que ma femme apparaîtrait chaque année, avec la même robe, une autre robe que celle-ci. Car si cet homme qui était grand, véritablement grand, si lui-même… eh bien, les autres d’autant plus. C’est ce que nous fîmes, jusqu’au moment où nous choisîmes une solution plus radicale.

J’ai dit que je ne connaissais pas Dioclétien. En effet, c’est seulement par la suite qu’une série d’informations qui se complétaient, et ma présence à un événement que je décrirai, me le firent connaître. Je reçus la première information au cours d’une conversation avec mon ami Iérémia Iorgovan, dont je n’ai rien à dire au cours de ce récit, sauf qu’il était assez lâche. Sur les hommes braves et les actes de bravoure, il faut demander des informations à qui se connaît en courage. Mais je n’y peux rien : mon ami Iérémia Iorgovan assistait seul à cet épisode. Quelques jours après la chute retentissante et tragique de Dioclétien Sava, je rencontrai Iérémia Iorgovan qui me demanda :

— Eh bien, mon petit ! L’aurais-tu cru ? Moi non plus. Le grand Dioclétien, tombé du pouvoir ! Exclu du Comité central ! Tu ne sais pas quelle sorte d’homme c’est !

Et il me raconta comment il avait fait campagne avec Dioclétien aux élections de 1946. J’ai voté, moi aussi ; qui ne votait pas était noté. A l’entrée, un soldat, casque en tête et armé d’une mitraillette, me palpa pour voir si je n’avais pas de grenade ou de pistolet sur moi : tout le monde était soupçonné de voter ou de penser mal. Tout le monde se taisait. A l’intérieur, mon ami Erasme Ionesco siégeait dans la commission électorale. Il y fut remarquable. Après le vote, il dépouillait le scrutin. Il montrait les bulletins de vote grands ouverts, à droite et à gauche, aux délégués des partis bourgeois et demandait, sérieux : “Voté pour nous, n’est-ce pas ?” Le vote était pour eux, pas pour nous. Mais ils regardaient, voyaient et se taisaient. Ils avaient peur. Ce qui ne les a pas empêchés de pourrir en prison.

— Oui, en 1946, aux élections, disait mon ami Iérémia Iorgovan. Pendant la campagne électorale. Il devait aller parler dans une usine dont la majorité des ouvriers étaient Gardes de Fer. J’étais assis à côté de lui dans l’auto ; la voiture nous secouait sur le pavé misérable d’une rue de province, en pierres rondes. Il faisait très chaud, ou peut-être étais-je seul à avoir chaud, et lui, il me regardait et riait : “Tu as peur, hein ?” Je riais aussi : “Bien sûr que j’ai peur.” Il riait encore plus fort : “Ne t’en fais pas. Tiens-toi bien.” Puis il leur parla, à ces ouvriers, et les retourna comme il voulait. Quand il se met à gueuler, les bras levés, il fait lever les gens, comme s’il avait mis le feu à de la poudre à canon sous leurs fesses. Il rugit une bonne fois : “Camarades ! La réaction tâche de…” etc., etc. Ou bien : “Camarades ! En avant pour…” etc., etc.

Ce disant, mon ami imitait le grondement tout puissant de la voix de Dioclétien Sava dans un meeting de masses.

— Une seule fois, il n’a pas ri non plus, continua mon ami. A l’usine de munitions, tous étaient connus comme Gardes de Fer, et ils avaient fait savoir qu’ils ne voulaient recevoir aucun envoyé du parti. Il ne m’en parla même pas. Mais je le savais. Nous arrivâmes en voiture devant l’entrée de l’usine. Derrière nous il y avait des rails de tramway, des terrains vagues, des fondrières pleines de détritus ou d’eau sale ; la voie ferrée passait au travers. Devant nous, les bâtiments de l’usine et entre eux les grilles de fer de l’entrée. Rien ne bougeait. Nous étions dans la voiture, lui, moi, le chauffeur et deux pistolari, sa garde du corps : ces deux hommes étaient la seule preuve qu’il avait enregistré la menace des Gardes de Fer de l’usine. Mais quand nous nous arrêtâmes devant les grilles, il leur dit : “Restez ici, les gars. C’est moi qui y vais.” Personne ne lui répondit. L’endroit était trop tranquille. Tout était trop immobile. On était comme paralysé. Dans des moments pareils, on n’a plus de volonté, plus d’initiative, on ne bouge pas. D’ailleurs, à quoi bon ? C’était lui qui devait parler. Moi, je devais seulement l’accompagner ; les autres, le garder. Mais nous étions tous dans la voiture, les yeux fixés sur lui qui traversait la rue, grand et gros, le dos trop large. Il faisait des pas normaux, assez lents : un pas, deux, trois, quatre, cinq. Tac-tac-tac-tac ! Une rafale de mitraillette. Je le vis s’arrêter, regarder l’usine, tomber à genoux. Il était étendu la face contre les pavés, immobile. Un quart de minute passa, peut-être, ou un quart de seconde. Les deux gardes du corps sautèrent à terre, coururent à lui, le prirent par les aisselles et le traînèrent vers l’auto. Il avait les yeux fermés et le sang lui coulait du nez et de la bouche. Je le crus mort mais il ne l’était pas, tu as vu qu’il a eu encore le temps d’“être portrait” et ensuite de tomber du pouvoir.

Et voilà ce que j’ai appris de Iérémia. Voici maintenant ce que me dit Erasme Ionesco. Nous étions une fois ensemble, toujours après la catastrophe. Erasme avait bu. Il était pâle, verdâtre même ; il avait beaucoup engraissé (le pouvoir engraisse, nous avions tous engraissé). Dans son visage pareil à un œuf — le malheureux était chauve à trente ans — sa petite bouche en fente de tirelire souriait. Il dit :

— Je suis allé avec Dioclétien en Transylvanie, après la contre-révolution de Hongrie.

Personne, chez nous, n’oserait appeler l’insurrection autrement en public. Mais Erasme ne le ferait même pas en particulier, même pas en pensée.

— Tu comprends, le million et demi de Hongrois de Transylvanie se trouvait dans un état politique très instable. Le parti envoya Dioclétien avec la mission de le faire tenir tranquille. Il me prit avec lui. Nous partîmes en avion, avant l’aube. Il faisait humide, il y avait du brouillard, les avions luisaient, mouillés. On voyait à peine les feux rouges de la tour de contrôle. Tu vois la scène ? Le brouillard violet, les nuages noirs, les feux rouges, le reflet verdâtre du duralumin, l’éclairage au néon, et nos gueules jaunes de types réveillés à cinq heures du matin après avoir dormi deux heures, à l’issue d’une séance de discussions qui avait duré quatorze heures. Lui, il se taisait. Jusqu’à l’arrivée, il n’a pas prononcé un mot, excepté ce que je vais te raconter. L’avion était un appareil spécial, à fauteuils capitonnés, divans, en un mot une espèce de salon. Il n’y avait que nous deux et deux types qui le gardaient — des ennemis et des amis, car j’imagine qu’ils rapportaient à qui de droit chaque pas qu’il faisait. Ils s’endormirent tout de suite. Lui, il était assis dans un coin, la tête entre les épaules et regardait par la fenêtre. Il n’y avait rien à voir que le brouillard. Il ne voyait pas, je pense. Il jugeait la situation. Je m’imagine qu’il avait senti déjà qu’il se préparait quelque chose. Probablement quelques observations bienveillantes, faites d’un ton aigre-doux ; ou des critiques qu’on avait faites à des gens dans les secteurs qu’il dirigeait, ou à lui-même, au sein du Politbureau. Ou autre chose. Je me base, dans mes suppositions, sur la manière dont il agissait. Ils l’avaient envoyé faire face à la situation la plus délicate : tenir les Hongrois en main sans les irriter. S’il faisait la moindre erreur, un autre chef arrivait de Bucarest à ses côtés et “assumait le travail en pleine marche” comme on dit, tandis qu’on renvoyait Dioclétien à Bucarest, où l’attendait la disgrâce. Il pesait probablement les Hongrois aussi, qu’il connaissait déjà d’ailleurs, et il cherchait la bonne méthode. On lui avait certainement dit au départ : “Fais attention, fais preuve de tact, mais aussi de fermeté politico-idéologique ; cause avec eux, apprend ce qui les préoccupe, explique-leur la ligne du parti”, et ainsi de suite. Avec les mêmes instructions, un idiot pouvait faire sauter la Transylvanie en quelques jours. Eh bien, donc, on n’entendait rien que les moteurs. Je somnolais. Tout à coup, ouvrant les yeux, j’aperçus l’un des aviateurs — ils étaient trois — penché sur le fauteuil du chef. Je me rappelle avoir remarqué l’étoffe de l’uniforme, usée et luisante aux coudes et au derrière. Dioclétien regardait le pilote de bas en haut ; il avait la tête deux fois plus grosse que celui-ci. “Non, camarade”, disait-il simplement et fermement. “Nous allons à Targu-Mures, et non pas à Stalineville.” Le pilote n’était pas content. Il avait l’air d’un ours qui a mal aux dents. Il répondit respectueusement : “C’est mon devoir de vous dire que je ne peux prendre cette responsabilité.” Le pilote s’en alla. Le sommeil me quitta complètement. Je regardai dehors. Rien. Brouillard blanc. Je regardai l’altimètre fixé au-dessus de la porte qui donnait sur le poste de pilotage ; les mots étaient en russe mais je pouvais lire les chiffres que touchait l’aiguille : 1 800, 1 700, 1 000, 600, successivement. Nous étions en contact radio et radar avec le sol mais, dans le brouillard, une différence de quatre ou cinq mètres suffit. Nous étions à 500 quand je sentis la force centrifuge qui me plaquait lourdement dans le fauteuil comme si j’avais pesé des centaines de kilos et, en même temps, je distinguai pour la première fois la terre : un champ, à quelques mètres au-dessous de nous ; des arbres qui passèrent comme des fantômes, en plongeant. L’avion remontait, sautant dans les trous d’air. La porte s’ouvrit, le pilote parut, pâle, il s’approcha, se retenant aux sièges pour ne pas tomber, car l’avion sautait toujours. Il dit au chef : “J’ai essayé, mais c’est impossible. Nous avons été sur le point de percuter une colline.” Dioclétien le regarda et lui dit toujours aussi calmement et fermement, comme s’il n’avait rien entendu : “Nous atterrissons à Targu-Mures.” Et il fixait le pilote dans les yeux. Celui-ci dit : “A vos ordres, camarade” et ressortit par la porte surmontée de l’altimètre, qui indiquait 800. L’aiguille tourna lentement : 750, 700, 700, 650, 600, 550, 500, 450. Dioclétien nous dit à tous de nous attacher et se remit à regarder par la fenêtre. Je vis jaillir sous nous des arbres, des maisons puis de nouveau le brouillard. J’attendais le choc avec le sol. J’étais sûr d’y laisser la vie. Mais pas de choc : nous remontions. Nous faisions des cercles au-dessus de l’aérodrome. Le pilote revint, avec une drôle de tête, très sérieuse, et dit quelque chose à voix basse à Dioclétien. Celui-ci fit “non” de la tête. Le pilote repartit. Après deux ou trois minutes, je sentis un choc brutal et en une seconde je fus mouillé de sueur, tandis que les chocs continuaient, s’affaiblissaient. Nous descendîmes dans un champ désert, où on ne voyait que le brouillard. Il ne disait rien. J’imagine qu’il pensait à la méthode pour faire tenir tranquilles les Hongrois. Après, je vis comment il s’y prit. Il convoqua des réunions de toutes les organisations de toute espèce, fit parler tout le monde, leur demanda de tout dire et écouta patiemment, pendant des semaines, depuis le matin jusque tard dans la nuit. Et quand tout fut fini en Hongrie, il retourna à Bucarest, les laissant réfléchir ; à cette heure ils auront probablement compris qu’il les a floués et qu’ils ont raté l’occasion, conclut Erasme Ionesco en riant à sa manière déplaisante ; il avait un rire court, avorté, impuissant.

Et je me rappelai que, pendant ce même hiver, quand il était revenu de Transylvanie, j’avais été chez lui, à la maison. Il m’avait fait inviter à une petite réception à l’ambassade soviétique, où des gens de petit tonnage, comme moi, n’auraient pas été invités. Puis, en se préparant à sortir, il me fit signe et je le suivis. Il tenait pas le bras mon ami le jeune historien Prospero Dobre, le seul vrai historien de tout l’Est : un homme pour qui l’histoire a un ressort interne qu’il cherche à découvrir. Dioclétien l’avait fait inviter comme moi, parce que, trop occupé, il n’avait pas trouvé d’autre moment pour lui parler. Ils avaient causé toute la soirée.

— Ce que tu viens de me dire m’intéresse, conclut Dioclétien Sava ; donne-moi ton manuscrit, je le lirai.

Il le tutoyait, à la mode jacobine et russe, mais le tutoyé se gardait bien de lui parler autrement qu’au second degré de déférence, avec Domnia-Voastra. Prospero répondit quelque chose d’une voix très rauque, presque aphone. Nous nous trouvions sur la plus haute marche du perron de l’ambassade. Des employés et les policiers de garde criaient les numéros des voitures. Chez nous, on ne crie pas, comme dans Balzac ou Proust, “Les gens de Monseigneur le prince de Guermantes !”, mais “Deux mille quatre cent seize !” et, se détachant des files de Zims, une longue limousine noire, avec deux pistolari à côté du chauffeur, glisse tout au long de la Chaussée Visseleff et monte devant le perron. A côté de notre groupe, un personnage presque aussi important que Dioclétien attendait sa voiture : c’était le fameux Malvolio Leonte. Court, gras, épais, il avait l’air d’une bonne grosse tante qui a toujours le mot pour rire. Il nous regardait ; il avait remarqué le rhume de Prospero Dobre. En riant gaiement, avec une cordialité et une rondeur joviale qui trompe si facilement les naïfs qui ont affaire à ce genre de personnages, il dit à Dioclétien :

— Mais renvoie-le donc chez lui, mon cher. Tu ne vois pas dans quel état il est ? Et s’il lui arrive quelque chose ? Ce sera moi qu’on chargera du texte nécrologique !

Il s’amusait franchement. En effet, Prospero Dobre, jeune et brillant savant, futur académicien, notre unique historien marxiste de réelle valeur, aurait eu, en cas de décès, un article nécrologique dans le journal du Comité central, et le visa définitif aurait été délivré par un membre du Politbureau, en l’espèce le vieux Malvolio. Dioclétien s’assombrit et répondit violemment :

— C’est une plaisanterie ? C’est ce genre de plaisanteries complètement déplacées que tu fais toujours !

Et sans ajouter un mot, pas même bonsoir, il lui tourna le dos et monta en voiture. Prospero Dobre et moi le suivîmes. Ce petit incident, offensant pour un individu aussi puissant que l’était Malvolio Léonte et, plus généralement, l’estime que lui portait Dioclétien Sava coûtèrent à Prospero Dobre des années de persécution et la résolution désespérée qu’il prit enfin. Mais peut-être vais-je imiter Saint-Simon, qui faisait procéder les guerres de Louis XIV d’une querelle avec Louvois au sujet d’une fenêtre de travers à Versailles. Les occasions sont offertes par des systèmes d’événements, les détails tiennent d’une structure d’ensemble et, en un système où l’autorité de Malvolio Léonte était possible, mon ami Prospero Dobre ne pouvait que disparaître. Mais de pareilles considérations anticipent sur ce qui suivra. Il faut ajouter que Prospero Dobre, avant de monter en voiture, répondit de sa voix enrouée :

— Il serait possible que je fasse la garde d’honneur auprès de votre catafalque.

Il était insolent et dur. Malvolio Léonte riait de bonne humeur : il ne voulait pas qu’on vît s’il avait enregistré ou pas. Dans la voiture, Dioclétien se taisait. Il voulait aussi se donner l’air de ne pas avoir entendu ce qu’avait dit Prospero. Nous déposâmes celui-ci chez lui et allâmes chez Dioclétien. Il habitait une grande maison élégante, près des lacs. Il y avait une guérite devant la porte et un policier de faction jour et nuit. Devant la maison, une voiture attendait toujours, avec deux gardes du corps. Il n’y avait de lumière qu’à l’étage. Nous entrâmes. Tout était propre, désinfecté, anonyme. Les meubles avaient été confisqués avec la maison, et trahissaient l’ancien propriétaire, quelque riche bourgeois. La maison avait l’air inhabitée. Nous allâmes nous asseoir dans le bureau de Dioclétien. Sulamite parut. Je ne sais pas comment elle était, ni ce qu’elle dit. Elle était insignifiante : un être complètement tourné vers l’intérieur. Il lui dit d’un ton paternel :

— Suli, donne-nous une bouteille de vin et quelque chose avec.

Elle le regarda de bas en haut, car il est beaucoup plus grand qu’elle ; elle eut la plus légère, fugitive et impalpable ombre d’un sourire, et un regard d’adoration, bienheureux, tranquille, comme celui d’un chien fidèle, et presque comme celui d’une sainte. Je n’ai vu ce regard limpide, innocent, simple, total, que chez Sulamite Sava, et je ne m’attends pas à le revoir jamais.

Il ne but pas une goutte, il ne mangea rien. Je ne l’ai jamais vu manger en public. Il mangeait probablement les horreurs préparées par Sulamite, et sans savoir ce qu’il mangeait. Il discuta avec moi un point d’organisation du travail. Puis il se mit à causer de ce qui visiblement le préoccupait. On parlait de déstalinisation, de stalinisme.

— C’était un grand homme, disait-il de Staline. Il a versé le sang, bien sûr, mais comment assurer l’unité d’un immense pays soumis à tant de forces d’anarchie ? Cromwell a versé le sang en Irlande, et Napoléon a versé le sang de toute l’Europe. Chaque révolution est achevée par un homme qui consolide le nouvel État : c’est une loi de l’histoire, et il faut voir si ton ami Prospero Dobre l’a notée dans son essai sur la Mécanique des Révolutions.

Il me parla de Staline longuement, et ce fut l’unique fois que j’en entendis parler avec autant de sérénité et de justice, alors qu’on était tout passion, pour et contre le défunt tyran. Moi, je pensais à autre chose : au regard de Sulamite.

III

C’est toujours de mon ami Erasme Ionesco que je tiens le compte-rendu de la catastrophe : il me le fit dans la même soirée où il m’avait raconté le voyage en avion à Targu-Mures. Il avait participé à la séance du Comité central en tant que membre de l’“appareil”, assez important pour être présent dans un coin de la salle.

“Tu connais, disait-il, la grande salle dont on fait usage pour les projetions de films et pour les séances à grand spectacle comme celle qui se déroulait à ce moment-là. Tu connais les rideaux de peluche grise, les murs nus, la scène drapée de rouge, avec les portraits des classiques du Marxisme, Staline y compris ; mais, sensation : à la place des cinq portraits de notre Secrétariat, un seul. A la table aux micros, ils siégeaient par contre tous les cinq. Dans la salle, atmosphère froide. Tu sais comment ils se saluent, faussement jovials, se maîtrisant totalement, en gens qui savent ce que peut coûter une parole imprudente. Peut-être dix, sur le nombre, savaient ce qui allait se passer. Ce qui me frappa, moi, ce fut le portrait unique : alors quoi ? Fini, le blâme au culte de la personnalité ? Et puis, avec les cinq siégeait mon chef, le vieux Malvolio. Quelque chose va se passer, me dis-je. En effet, voici le grand chef qui se lève, fait une courte introduction : on discutera des questions de politique générale du parti ; c’est le camarade Malvolio Léonte qui lira un rapport là-dessus. Malvolio se lève, tenant des papiers — as-tu remarqué combien il se coupe court les ongles ? Tellement qu’il reste, après, au bout du doigt, un demi-centimètre de chair. Il est gros, mais ferme ; et toujours parfaitement rasé. Dès la troisième phrase, je compris. La lecture dura trois heures, et chaque année du travail politique ou administratif de Dioclétien y était présentée comme une série de graves erreurs, voisines du sabotage. Je regardais Dioclétien. Les coudes sur la table, large comme un tank, la tête plus grosse que toutes les têtes présentes, bien que tous aient terriblement engraissé — ils sont le double de ce qu’ils étaient avant — il écoutait le rapporteur. Expression : néant. Les autres aussi : expression, néant. Malvolio lisait :

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