Repentirs

De
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Il suffit au narrateur de reconnaître dans un café le célèbre artiste plasticien Simon Veyne pour faire resurgir dans son sillage tous les malentendus qui ont émaillé leur brève amitié née dans les années 1970. Du canal Saint-Martin jusqu'à l'hôpital Saint-Louis et autour de la figure de Michèle, se défont peu à peu les rébus du souvenir de leur relation à trois, des illusions de l'enfance à celles de Mai 68, du charme de la bohème à ceux du mécénat industriel ; entre confidences faussées et impasses amoureuses se précisent l'énigme du personnage et celle, selon son ancien ami, de son éclatante imposture. C'est donc au narrateur, historien de profession, qu'il revient de cerner les différentes facettes du souvenir, de sonder le mystère qu'incarne aujourd'hui encore la figure de l'artiste.
Tour à tour introspectif et mordant, toujours sur le fil aigu du dévoiement des apparences, le récit se teinte volontiers du lyrisme ironique des éducations sentimentales. Mené sur le terrain de l'art contemporain, propice à toutes les feintes, il nous invite pourtant à céder les yeux ouverts et une dernière fois, peut-être, à la permanence de son étrange pouvoir de suggestion.
Publié le : vendredi 4 mars 2011
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EAN13 : 9782072439735
Nombre de pages : 320
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DU MÊME AUTEUR
LIEUX DITS, Allia, 2006.
R E P E N T I R S
HÉLÈNE LING
R E P E N T I R S
r o m a n
G A L L I M A R D
© Édîtîons Gaîmard, 2011.
I
Bien sûr (à première vue devant l’homme, là-bas, son air familier profilé avec insistance dans l’embrasure de la vitre), tout était dit, chaque trouvaille venait au moins cent cin-quante ans trop tard et la primeur du dernier propos s’éven-tait toujours quelque part en chemin depuis l’Indus, Suse, Ninive, Babylone, et jusqu’à Mycènes. Mais à l’inverse, la séduction de ce propos pouvait apparaître chaque fois sous un nouveau jour, reprendre corps selon les aléas et la langue de l’époque, se couler dans les mesures du moment et devenir, pour ainsi dire, comme une illusion optique, une anamorphose au fil du temps, toujours plus vraie. C’est du moins ce qui m’avait frappé, il y avait vingt secondes à peine, en voyant cet inconnu, plus loin, attablé sans avoir l’air d’y toucher devant la fille qui recueillait proprement les mots tombés de sa bouche avec un mouchoir en papierL’avîon ’angoîssaît îttéraement Le lîrt avec a gravîté On savaît pour-tant comment cea inîraît.Une rumeur indiscrète s’attardait autour de lui, jouant entre le visage de notoriété publique déjà disponible, pour les amateurs du genre, dans les maga-zines d’art contemporain, voire quelques livres d’histoire (à l’entréeVeyne, Sîmon) et plus loin, sous la signature, le
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modelé de plusieurs années de jeunesse, à l’époque quasi légendaire où je le connaissais en personneMaîs pour aer chercher e Nobe, î n’y avaît pas d’autre moyen I avaît dû inîr par s’y faîre.Lui m’avait semblé essayer sur elle une saillie, une confidence, avant que la surprise de la fille (les sourcils clairs, à peine visibles, levés) ne la valide pour de bon dans son répertoireLa Suède par voîe de terre, non mercî Les grands voyages en voîture, a boue, e gasoî, ’acoo, a dérîve Seuement au cînéma.
En même temps, refuser e Nobe pour deux heures de vo Parîs-Stockhom C’étaît une raîson mînabe.De son côté, elle avait d’abord paru intriguée, prise au jeu, mais avec prudence (à cause de l’âge, la cinquantaine aujourd’hui, peu marquée mais visible dans l’abrasion progressive du terrain)I étaît pressentî pour e prîx Nobe ?(un pressentiment très per-sonnel, sans doute)ne uî avaîtMaheureusement, on Leque ? pas aîssé e choîx Ee ne devînaît pas ? –puis avec une moue de coquetterie, non dupeDe toute façon, es prîx îttéraîres, c’étaît passé de mode. Il tirait devant elle les dernières bouf-fées de sa cigarette, diluant ses remarques dans une vapeur de tabac qui refluait ensuite vers la chevelure rousse alan-guie sur l’épaule, la pointe rougeoyante soudain écrasée d’un trait dans le cendriersûr Maîs ne soyez pasOuî, bîen désabusée avant d’y avoîr goûté.Cette posture agressive à petits coups, comme un appel hypnotique au masochisme de l’autreCe seraît un mauvaîs début dans a vîe(et elle, cédant du terrain en connaissance de cause, prête à se laisser tenter par la banale perversité de l’expérience), tout cela se jouait d’abord dans le vis-à-vis des regards – une scène comme un portrait craché du personnage, ou qui lui ressemblait à s’y méprendre.
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Sans doute, pensai-je en les observant de ma place (l’homme à présent portait la gifle du soleil en marque distinctive sur la joue droite), l’histoire pouvait confondre la face tragique et le profil grotesque des situations, susciter une confusion des genres aussi inextricable que celle des intentions et des conséquences, alterner les révolutions, les restaurations, les éducations sentimentales et les illusions perdues, que l’on relisait ensuite à distance dans le hasard, voire le mirage créé par leur chronologie. Remarque étrange de la part d’un historien comme moi, la cinquantaine numérique juste atteinte, ou plutôt, compréhensible de ma part seulement, puisque la réapparition de ce type et de ses rituels, à presque trente ans d’écart, me faisait réaliser combien la succession des faits dans le temps pouvait pro-duire de fausses perspectives et de significations biaisées – comme si l’enchaînement des actes et des dates dont j’avais été témoin dans son cas n’était qu’un simple effet de profondeur, un trompe-l’œil remis à plat à l’instantNon (continuait-il un peu plus loin)pus personne aujourd’huî ne pouvaît croîre à ’îmîtatîon du rée On ne croyaît pus qu’en ceux quî y exceaîent Les medîa.
Peut-être parce que, comme dîsaît T. S. Eîot, ’espèce humaîne ne peut pas supporter beaucoup de réaîté– et moi-même, par exemple (pendant que le profil escarpé de la fille frétillait à la recherche d’une réponse), je me retrouvais là dans un cas de force majeure où la farce cette fois avait précédé la tragédie, puisqu’il y avait six mois de cela, en janvier, un quiproquo au téléphone m’avait fait croire au décès d’une certaine personne que j’avais autrefois, disons, connue. Pas très bien même, malgré quatre années de vie commune, et
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pourtant, le dos fléchi dans un fauteuil après avoir rac-croché l’appareil sur le coup, j’avais passé deux jours à l’enterrer avec soin sous les rares souvenirs et photogra-phies qu’elle m’avait laissés, un infime tumulus éparpillé sur mon bureau jusqu’à l’éclaircissement du nom exact de la morte (presque homonyme et, à une lettre près, une totale inconnue). Le ridicule de ce deuil prématuré, l’amer-tume de ce hasard bègue avaient persisté bien au-delà du fait, mais c’était pourtant six mois plus tard à cette même personne (l’authentique, cette fois et à un stade peut-être critique) que je venais rendre visite, à l’hôpital Saint-Louis. Arrivé trop tôt là encore, et délayant ce temps mort dans un café aux murs ocre jaune, sur une banquette en simili verdâtre, je songeais (devant le flux des piétons au bord du canal Saint-Martin, dans le cocon d’un réconfort anonyme) que c’était bien la première occasion qui m’eût été offerte, au cours de mon métier d’historien, d’être en avance sur mon temps.
Ee e trouvaît bîen nostagîque, brusquement Avec ou sans Nobe, î rîsquaît de pousser a mauvaîse porte et de se retrouver parmî es rîngards de tout poî– devant moi, celle-ci (cette fille, tortillant les hanches dans son fauteuil sous l’injec-tion, sans doute, d’un mélange d’excitation et de colère) réagissait nerveusement aux remarques que l’homme essayait sur elle avec douceur, comme une touche de fard, pour en vérifier l’effetD’aîeurs, ’artdu tout. Non, pas iguratîf aujourd’huî étaît uî aussî remîs en questîon Depuîs queques années déjà, ’îndustrîe du papîer peînt crîaît à a concurrence déoyae, et elle alors, avec une détente soudaine Ah ouî Vous êtes un de ces ancîens gauchîstes Un vîeux de ’avant-garde, un gobe-trotter revenu de tout. Mais lui (sans
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