Requiem pour un Damné

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Dans le désert, une douzaine de corps sont exhumés. Le plus récent n'est là que depuis quelques jours, le plus ancien depuis plusieurs années. L'enquête est confiée à Harry Stemp, un inspecteur aussi talentueux qu'abîmé par la vie. Très vite, l'affaire prend de l'ampleur. Un serial killer sévit dans la ville depuis une décennie. Il n'a pas achevé sa funeste moisson. Pour triompher, Harry devra affronter ses démons. Et accepter son passé...


Publié le : jeudi 26 septembre 2013
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EAN13 : 9782332624062
Nombre de pages : 226
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ISBN numérique : 978-2-332-62404-8
© Edilivre, 2014
Première partie
1
Mardi, 4 juin 2009, A.G. Premier jour
« On en est où, putain ! » Il n’était pas difficile de deviner à qui appartenait cette voix, mais je fis tout de même l’effort de me retourner. Seul. Aucun des cinq autres agents présents ne firent ne serait-ce qu’un hochement de tête. Dans le même temps, il était encore très tôt, et le vent chargé de sable du désert n’incitait pas aux grands discours à l’heure où certains prenaient encore leur petit-déjeuner. Je sentais les bourrasques brûlantes parcourir mon crâne, que mes deux petits centimètres de cheveux noirs n’arrivaient pas à dévier. Quant aux millions de grains de sable qui s’insinuaient sournoisement dans tous les replis de mon imper, c’était une autre histoire. Personne n’avait envie d’être ici, et ça se voyait sur les visages des différents policiers : tendus, sombre, clairement de mauvaise humeur. Le Chef s’approcha de moi et répéta une nouvelle fois l’injonction. Je m’apprêtais à répondre que, pour ma part, je n’en savais rien, mais mon supérieur me prit de cours. – Tu sens la bière, murmura-t-il. Je levais ostensiblement la main près de ma bouche, afin de sentir mon haleine soi-disant alcoolisée. – De la bière, Chef, c’est assez étonnant, d’habitude je ne bois que… – Ta gueule. Concis, et surtout précis. C’était la façon presque affectueuse de mon Chef de mettre fin à une discussion sans intérêt. Pour mon plus grand bonheur ; je ne souhaitais guère faire la liste de mes boissons favorites. Un agent s’approcha finalement de nous. – On a déterré cinq corps pour le moment et… – Sept ! Cette fois la voix s’élevait à une dizaine de mètres devant moi, du fond d’un trou de six mètres de diamètre environ. J’étais trop loin pour en évaluer la profondeur. Je m’allumais une cigarette. Malgré l’heure matinale donc (7h30), la température commençait déjà à se faire suffocante, et les premières vagues de chaleur qui déformaient le paysage lointain n’étaient pas des mirages. Le Chef me jeta un regard en biais. – Harry, je te charge de l’affaire. Ne prends pas beaucoup d’hommes avec toi, il faut qu’on reste discret. Qui sait combien de cadavres sont encore en train de pourrir au fond de ce putain de trou. Il faut résoudre cette enquête au plus vite, ou toute la ville va nous tomber dessus. Cela avait le mérite d’être clair, quoiqu’un peu succinct. Je jetais un coup d’œil au profil de mon Chef, et fus surpris par ce que je découvris : les rides sur son front s’étaient creusées d’au moins trois centimètres, et la plupart de ses cheveux étaient partis au fil du temps. Autrefois plein d’énergie, ses yeux devenaient de plus en plus pâles et troubles avec le temps, comme tout le reste de son corps d’ailleurs. Le soleil n’avait jamais été son sport favori. Trop d’inaction. Voûté, mais encore taillé comme une armoire allemande, le Chef en imposait moins physiquement, mais sa voix rattrapait sa décrépitude. Il en fournit un très bon exemple à mon oreille droite, pas assez éloigné pour survivre.
– Écoutez-moi tous, bande de rigolos !, hurla-t-il à l’attention des autres officiers. Je veux un rapport au plus vite, et le premier d’entre vous qui parle de ce qu’il a vu ce matin à sa femme, son chien ou même à son cul aura à faire à MOI ! Je veux un silence complet sur cette affaire, pigé ? Harry ici présent s’occupe de tout. Le Chef se racla la gorge, dépoussiéra tant que faire se peut sa veste, et s’en retourna vers sa voiture de fonction. Vu qu’il ne m’avait pas ré-adressé la parole, je supposais que sa tirade me concernait aussi. J’admirais le paysage triste et plat du désert qui m’entourait et aperçus au loin, vers le nord, les premiers tracés des buildings crasseux de la ville. Tous les jours, cette putain d’étendue de terre aride grignotait du terrain sur la cité des hommes, et d’ici quelques années, elle aurait complètement disparue. Vu l’état de putréfaction de l’ensemble de la ville, je pensais que ce n’était pas forcément un mal. Bien au contraire. J’écrasais ma clope et me dirigeais vers le trou.
2
Cette fois, je pus en évaluer la profondeur, d’un mètre cinquante environ. À l’intérieur se trouvaient trois agents habillés de la traditionnelle combinaison blanche, même si la couleur d’origine se faisait de plus en plus discrète. Je reconnus l’un des policiers, Pietr Sullivan. Cet immense gaillard, aux origines indistinctes, était arrivé au commissariat trois mois plus tôt, après la mort tragique d’un de nos collègues. Pietr avait les cheveux roux des gens du Proche Nord et l’accent très dur des habitants du Onzième Continent, réputé pour leur caractère ombrageux et leur carrure de molosse dopé aux stéroïdes. Sa face aplatie et taillée à la serpe pouvait dégager une impression un peu comique, mais lorsqu’on commençait à le connaître, il était évident que c’était tout l’inverse. Bourru, cynique et parfois violent (il avait quand même réussi à casser une table pour une simple histoire de repas, les détails m’échappaient encore), il fallait y aller avec des pincettes. Mais bon, c’était un excellent médecin légiste, qui ne reculait jamais devant un cadavre, peu importe l’état. De plus, il adorait (selon ses propres termes) se rendre sur les lieux d’un crime, ce qui en faisait un policier indispensable car très méticuleux. Je m’approchais de lui et remarquais au passage deux fémurs et une cage thoracique tranquillement déposés sur le bord. – Et de huit. On est dans un véritable tombeau, lança-t-il, sans même lever la tête vers moi. – C’est le Chef qui va être content. J’attrapais une cigarette dans ma poche et l’allumais, l’autre venant à peine de se consumer. Comment on est arrivé ici ? Coup de fil anonyme ? Découverte surprise ? Vision prémonitoire ? Mes piètres talents humoristiques lui firent relever la tête, et je pus enfin croiser ses yeux gris si froids. – Un mec nous a appelé vers six heures du matin, commença-t-il, pour raconter comment son clébard lui a ramené un bras pas totalement décomposé. Il ricana. Certainement le bout qui manque au premier cadavre. – C’est comme ça que vous avez trouvé le… cet endroit ? Le chien d’un mec est venu bouffer un bout de bras qui dépassait de la terre ? J’y crois pas. Je soupirais. – C’est comme ça qu’on découvre des scènes de crimes maintenant… Sinon y’a des témoins dans le coin ? Et ce chien, il vient d’où ? C’est quand même pas lui l’assassin ? Malgré le fait que je commençais à cerner mon collègue de mieux en mieux, je fus très surpris de le voir éclater de rire. Je ne me pensais pas aussi drôle en sa présence. – Un chien assassin… Il semblait faire un réel effort pour se contenir. C’est la meilleure de la journée… Quelques secondes furent nécessaires pour qu’il retrouve son calme. – Enfin bref, on a repéré quatre caravanes à trois kilomètres vers le sud-est, Singh est allé faire un tour, mais y’a personne. Il a commencé les recherches pour découvrir qui y habite. Tu penses que c’est un des occupants qui faisait sa promenade matinale ? Et il recommença à rire. – Hum. Peut-être qu’il a flippé après avoir appelé le commissariat, avançais-je, et lui et sa petite famille ont pris leurs jambes à leurs cous. Des caravanes en plein désert, ce n’est pas banal. Moi je dis, il y a un truc louche là-dessous ou alors les choses ont beaucoup changé ces derniers temps. Franchement, ça te plairait toi de vivre au milieu de nulle part à bouffer du sable à longueur de journée ? Sa réponse, bien que muette, fut éloquente. Ployant sous les rafales de vent, une tente vert feuille était disposée non loin de la scène de crime. Comme convenu dans le code de la police, elle contenait les ossements déjà récupérés. Un bleu faisait des allers-retours entre le trou, qui gagnait en profondeur, et la tente. – Dans quel état sont les os ? Le labo peut en tirer quelque chose ?, continuais-je.
– Pour le premier qu’on a déterré, c’est certain. La mort remonte à moins d’une semaine. Même si le vent et le sable ont rongé les tissus humains, il restait encore un peu de peau et quelques fibres appartenant aux vêtements de la victime. Il passa une main épaisse dans ses cheveux, signe d’une intense réflexion. Pour les autres, on devrait être capable de découvrir le sexe, la cause et la date approximative de la mort. Mais c’est à peu près tout. Pas de peau sur les os. Il ricana en silence. Je n’étais pas le seul comique présent ici. – Dernière question. On va pouvoir trouver des indices sur le lieu de… l’enterrement ? – Alors ça, ça m’étonnerait. Le vent a tout balayé depuis un bon moment. Si tu as les moyens de ratisser tout le désert, alors on a des chances. Dans le cas contraire, t’es dans la merde. Il leva les mains en signe d’excuse. Ce n’est que mon avis. Je hochais la tête. – Très bien. J’attends ton rapport d’autopsie. Déjà deux autres voitures de police arrivaient, avec leur cohorte de photographes et de bandelette de sécurité pour protéger le périmètre. Je souris face à l’ironie de la situation : des cordons destiner à sauvegarder une scène de crime sans preuve et sans témoins, en plein milieu du désert. Pas vraiment le genre d’endroit qui rameutait les foules et les indices. Je n’avais plus grand-chose à faire ici et la température s’était mise à augmenter de façon exponentielle maintenant ; il était plus que temps de lever le camp. Sur le court chemin qui conduisait à ma voiture, une violente douleur perfora mon estomac, m’obligeant à prendre appui sur le capot. Putain de gueule de bois. Je jetais ma clope au loin et m’installais au volant.
3
Étrange endroit que ce Continent où j’étais né, le Quatrième, de son petit nom. Au sud s’étalait le désert, brûlant, inhospitalier, et vorace. Il courait sur plus d’une centaine de kilomètres jusqu’à la mer. De l’autre côté de Seravite, ma ville, située en plein cœur du Continent, on pouvait apercevoir une chaîne de montagnes, qui paraissait petite du centre de la cité, mais qui devenait majestueuse au fur et à mesure que l’on s’en rapprochait. Derrière, encore et toujours la mer. Une chose commune lorsqu’on habite sur une île. À l’ouest, après quelques kilomètres de campagne joyeuse et verdoyante se trouvaient les falaises d’Itaque, indiquant ainsi la fin des terres. Un cadre idyllique, avec dépaysement à la clé. Cette région, généralement nommée les Grandes Prairies de l’Ouest (l’originalité n’était pas le fort des dirigeants) abritait une dizaine de villages un peu perdus, et surtout minuscules. Je m’étais juré d’y prendre ma retraite. La vie y était tranquille et douce, selon quelques copains qui y avaient déjà élu résidence Quant à l’Est, je n’y étais jamais allé, mais une chose était sûre, plus on roulait dans cette direction, plus on s’enfonçait dans l’obscurité. L’horizon, noirci, n’était plus que branches cassées et cadavres d’animaux. Plusieurs années auparavant, un terrible incendie avait carbonisé toute la forêt qui partait des côtes pour terminer à quelques kilomètres de Seravite. Depuis, plus la moindre trace de vie n’était apparue dans ce no man’s land. Ce mélange étrange et surprenant de températures, reliefs et autres bizarreries naturelles faisait que la ville en elle-même supportait une sorte de microclimat tout aussi baroque : la journée il faisait relativement chaud, dans les vingt-cinq degrés environ, par contre la nuit la température chutait régulièrement en dessous de zéro. La seule et unique conséquence (en tout cas à mes yeux) était que personne ne sortait la nuit, le froid se faisant vraiment mordant par moment. Évidemment dans le désert, on arrivait à des records de chaleur et ce, de plus en plus tôt, par exemple trente-deux degrés minimum à dix heures du matin. Et nous avions de la chance sur le Quatrième Continent, l’obscurité ne nous avalait que pendant quatorze heures, généralement de cinq heures du soir à sept heures du matin. Je n’avais aucune idée de la topologie des autres Continents. Il y avait bien des livres de tourisme dans la librairie du coin, mais cela ne m’intéressait pas. Jamais je n’étais sorti de ce maudit tas de pierre, et jamais je n’en partirais. La ville avait été relativement calme, ces derniers temps. Pas de petites filles enlevées, pas de meurtres passionnels barbares et sanglants ni de cambriolages qui tournent mal ; bref, le calme plat. Ah non, pas tout à fait : il y a trois mois, un homme s’était pointé dans la morgue du commissariat pour féliciter notre légiste à sa façon, c’est-à-dire à coups de marteau d’une taille conséquente, plus proche de la masse que du maillet. Selon ses propres dires, ce cher individu n’était pas satisfait du maquillage qu’avait réalisé le docteur pour la veillée funèbre. Et pour se faire comprendre, l’homme avait trouvé judicieux d’appliquer ses compétences de mineur sur le visage du légiste. Le plus incroyable, dans cette histoire, était que la toilette des morts ne se passait pas chez nous, mais à l’autre bout de la ville, dans une petite entreprise privée tenue par deux frères, les Capucis. Et c’était grâce, ou à cause, je ne savais pas trop encore, de ce cher monsieur maintenant sous les verrous, que nous avions eu notre nouveau médecin légiste, le désormais célèbre Pietr. Mis à part ce petit incident, on ne pouvait décemment pas dire que la police était surchargée de travail. Cette relative quiétude m’avait fait replonger dans mes plus mauvaises habitudes, ce qui avait inévitablement abouti à une suspension de dix jours pour avoir frappé un collègue ouvertement homophobe, un certain Sorenson. Le rapport avait conclu à, je cite, un « état d’ébriété avancé » qui m’avait fait suréagir. Disons pour ma défense que la cuite de la veille ne s’était pas complètement dissipée, et qu’en général, j’étais très chatouilleux de bon matin. Il existait une définition précise pour mon cas, l’» alcoolisme mondain ». Non pas que je traînais dans les soirées chics entouré de starlettes de bas étages, non, c’était plutôt que j’étais parfaitement capable de travailler, discuter et même tenir une argumentation sensée avec dix
grammes dans chaque bras. Bien sûr, à la longue, la qualité de mon travail s’en ressentait. Mes relations aussi, quasi-inexistantes. Et puis, au bout d’un moment, le risque de lâcher prise pour de bon augmentait de façon dramatique. J’étais donc dans un état plus que précaire, oscillant tel un funambule entre la problématique de mourir d’une cirrhose et l’appréhension d’arrêter de boire. Autant dire que cette enquête arrivait à point nommée pour éviter de penser à ce genre de problèmes. Tout en conduisant, je réfléchissais à l’équipe que j’allais devoir former. Autant de victimes dans une seule affaire nécessitaient un nombre minimal d’agents, pour de ne pas réveiller les charognards journalistiques, comme l’avait si bien expliqué le Chef. Le calcul fut rapide : trois personnes, moi compris. Plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, je ne supportais plus d’être entouré d’abrutis incompétents, il y en avait foule au commissariat. Et de toute façon je ne faisais tout simplement confiance qu’à trois de mes collègues. Et comme il fallait être discret, peu de personnes au courant, ça faisait autant de possibilités de fuite en moins. Tout d’abord, Solari. Trente-deux ans, gentille mais pas trop, elle m’avait suivi sur bon nombre d’enquêtes et jamais elle ne m’avait déçu au cours de nos cinq années de collaboration. Dotée d’une intelligence vive et surtout très réactive, elle possédait cette finesse dans les mots propre à la gent féminine, et était donc indispensable pour tout ce qui était interrogatoire. Et le petit plus qui change tout, c’était un physique ravageur (1,71 m, blonde aux yeux verts et aux mensurations parfaites) qui aurait dû la propulser sur les podiums du monde entier pour vivre une vie de top-modèle globe-trotteuse. Après de multiples questions sur ce sujet, elle avait fini par m’avouer que c’était trop facile pour elle de suivre la voie qui semblait logique, et elle avait donc choisi un métier d’homme, pour prouver à qui voulait bien l’entendre que les femmes étaient capables de faire n’importe quoi. Mouais. À mon avis, c’était surtout la mort de ses parents qui avait motivé son choix (assassinés pendant l’attaque d’une banque, Solari avait 12 ans). Ou alors à cause d’un petit défaut neuronal présent depuis sa naissance. Au final peu importait, elle était la première. Ensuite venait Alex Kendry, jeune recrue de vingt-sept ans, tout fraîchement arrivé de l’école de police. Cela faisait maintenant trois ans qu’il avait été transféré au commissariat. Grand, bien bâti, et surtout expert en arts martiaux (je l’avais vu dérouiller sept collègues en moins de deux minutes pendant un entraînement, un record dans tout le département), il avait en plus un esprit logique bien supérieur aux autres. Mais le plus impressionnant était sans conteste son agilité quasi surnaturelle. Il m’avait un jour vaguement expliqué qu’un dojo situé sur le Douzième Continent apprenait à ses élèves à être « plus rapide que la foudre ». Une belle connerie selon moi. Il y avait passé trois ans avant de revenir ici pour faire l’école de police. Les réelles motivations de son engagement étaient et restaient un mystère pour moi et l’ensemble du commissariat : il était évident qu’un grand destin l’attendait sur les tatamis. J’avais beau essayer de savoir pourquoi il était venu ici sur le Quatrième Continent pour devenir flic dans une ville aussi pourrie et sans avenir, il avait tenu bon jusqu’à présent. Depuis son arrivée il avait été intégré dans mon équipe et jusqu’à aujourd’hui, il ne m’avait jamais déçu. Inutile de préciser que ces deux compagnons étaient d’excellents tireurs et surtout totalement dévoués à ma cause : résoudre les affaires vite et bien, même s’il fallait parfois flirter avec la ligne rouge. La troisième personne se trouvant être mon Chef, je voyais mal comment l’intégrer à mon équipe. Trois personnes me semblaient largement suffisantes pour résoudre cette affaire. Tout en conduisant, je prévins mes futurs collaborateurs par téléphone, pour qu’ils aient le temps de se mettre au courant avant que je n’arrive. Je m’allumais une clope d’une main, ravi d’avoir bouclé cette première étape. Au loin apparaissaient les immeubles et buildings sordides de la périphérie, noirs de peur et de souffrance. Je connaissais cette route par cœur. D’abord les ghettos (communément appelés Deuxième Ceinture), dans lesquels la lumière ne parvenait jamais, faute de maisons basses. Les rues étaient constamment plongées dans la
pénombre, faisant peu à peu disparaître les couleurs. Ensuite venait la Première Ceinture, à peine plus propre, puis le centre-ville, rongé par la corruption depuis si longtemps. Et au centre de ce merdier se tenait le commissariat, immense flèche d’argent d’une centaine de mètres de hauteur. À l’origine, construire le siège de la police au centre de la ville était censé rassurer la population, comme si cette étincelle plantée en plein cœur allait déployer un manteau protecteur sur tous les habitants. Mais bien vite tout le monde s’était rendu compte que de près ou de loin de la tour d’argent, la vie ne changerait pas tant que la cité elle-même ne changerait pas. Depuis près de vingt ans, les différents maires qui s’étaient succédé brillaient par une qualité et une seule, leur incompétence chronique. De fait, la corruption s’était généralisé dans tous les échelons de la ville. Vous vouliez une place en crèche ? Un pot-de-vin à l’administration et l’affaire était conclue. Besoin d’un travail ? Facile, mais il fallait payer avant, pendant, et probablement après. Ironique, non ? Donner de l’argent pour en gagner. Comble du désespoir, les trois-quarts de notre commissariat étaient déserts, faute d’employés.
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